Mohamed Kacimi el-Hassani : Le Mouchoir

Extraits de Mohamed Kacimi el-Hassani, Le Mouchoir, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 18-21.

mouchoir

Dimanche

Il est des signes annonciateurs de déconvenues. Ce matin, en allant aux toilettes, j’y fus surpris par une odeur forte, brûlante même. (…) quand soudain, je vis, là, sur la faïence, à hauteur de ma taille et jusqu’à la pointe de mes pieds, une longue et visqueuse traînée blanchâtre et fumante, répartie en largeur sur deux ou trois carreaux et dont les éclaboussures atteignaient mêmes les angles des deux côtés : quelqu’un venait de se masturber ici!

(…) Mais qui donc a osé commettre pareil acte dans les locaux du Parti? Était-ce par impérieuse nécessité, par odieuse provocation, ou simplement la conséquence, prévisible, du récent recrutement d’une secrétaire qui nous a été imposée, malgré nos réticences, par le comité central? Était-il vraiment raisonnable de recruter une femme dans un Parti auquel des milliers de militants reprochent le manque de virilité face à l’opposition?

Le résultat ne s’est donc pas fait attendre. Un jeune employé, sûrement excité par cette insolite présence féminine, a dû se vider pour ne point commettre le pire. Mais s’est-il vidé seul ou avec la complicité de la putain, telle est la question.

L’on sait depuis longtemps, que les jeunes, faute de logement et de courage de demander la main des filles, s’adonnent à de véritables orgies dans les toilettes du lycée mixte et des cinémas de la ville. Nous avons d’ailleurs prévu le détachement de policiers pour en assurer la garde. Et voilà que ce fléau de lubricité atteint nos locaux!

(…) Mes craintes étaient fondées. Il suffit qu’un garçon échange un accidentel sourire avec une fille, pour qu’aussitôt le malheureux frémissement du muscle zygomatique se transforme, aux yeux des copains et de toute la ville, en vaste épopée lubrique. Les cafés s’en emparent, la remanient, l’amplifient davantage entre deux coups de dominos et quelques thés froids pour la répandre au-delà même des limites du nouveau découpage administratif. Je m’apprête déjà à les entendre dire à mon passage ces insanités de désœuvrés et d’envieux : « Alors, le Parti vient de remporter le premier tour d’érection! »

Équivalent à dix cellules d’opposition, chaque café est gorgé d’individus qui, sans le souci des heures ou celui de la saleté qui donne à toutes les terrasses la même couleur, sont capables de meubler une journée entière avec un jus douteux et un filet de la page sportive, de ressasser les mêmes propos, sexuels ou séditieux, et dont la seule activité est de se soucier de celle des autres. Les cafés sont ce maléfique autel où l’on immole, à chaque instant, l’honneur et l’anonymat.

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