Abderrahim Lamchichi : Islam, islamisme et modernité

Extraits d’Abderrahim Lamchichi, Islam, islamisme et modernité, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 40-41.

 

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Dans ce débat, la responsabilité des intellectuels issus des sociétés arabo-musulmanes est immense pour contribuer à la critique radicale, sans mépris mais sans complaisance, des présupposés de l’idéologie religieuse dominante, véhiculée par les représentants de l’islam officiel, et surtout des dérives de l’islamisme radical. Cette critique est absolument indispensable pour permettre de desserrer l’étau de la double dépendance dans laquelle toute référence idéologique à l’identité culturelle ou religieuse – qui n’est pas librement consentie et assumée – inscrit l’individu : celle du groupe et celle d’un système clos de représentations qui lui interdisent d’entrevoir d’autres valeurs et empêchent toute percée de l’imagination.

Quant à l’islamisme, on ne peut parier sur une évolution positive de ses courants les plus représentatifs quand on sait que – par delà la diversité des configurations nationales et de l’histoire politique, sociale, institutionnelle et culturelle de chaque pays où ils s’épanouissent – leur projet idéologique global est fondamentalement porteur d’exclusion et de ségrégation. Fait de slogans simplificateurs où se mêlent glorification d’un passé mythique (reconstruit et revisité) et appel à l’enfermement sur soi, il est détestation absolue et pathologique des valeurs positives de la modernité.

Il serait dangereux de revisiter les errements d’un certain tiers-mondisme sans nuances ayant marqué les décennies cinquante et soixante pour lui substituer aujourd’hui l’islamisme dans lequel on prétendrait voir l’avenir des pays arabo-musulmans, comme certains avaient cru voir un moment dans le komeynisme (hier le maoïsme) la promesse d’une libération. Non! le rôle des intellectuels et des chercheurs est de défendre ce qui constitue leur identité propre, à savoir l’objectivité scientifique, mais également les valeurs de liberté, de démocratie, de Droits de l’Homme et d’esprit critique : cet esprit des Lumières et de l’humanisme moderne, sans lesquels ni l’anthropologie, ni la sociologie, ni l’histoire, ni la philosophie modernes n’auraient vu le jour.

D’autre part, il n’est pas sain – il est même dangereux – de présenter comme solution alternative à la crise actuelle que vivent les pays confrontés à la menace islamiste, l’hypothèse d’un « compromis » entre les détenteurs (impopulaires) actuels du pouvoir (militaires ou civils) et des islamistes qui joueraient une fonction tribunitienne et de canalisation de la masse des exclus. Cette « solution » à la soudanaise ou à la pakistanaise n’est pas la solution de l’avenir. L’accepter reviendrait à succomber à la fatalité et condamner les pays arabes à la fermeture sur soi – alors qu’ils ont besoin, au contraire, d’ouverture sur le monde. Pire encore : laisser le terrain social et culturel à l’islamisme reviendrait à abandonner la jeunesse de ces pays aux manipulations des pires démagogues et condamner ces sociétés à une terrible régression.

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