Amar Yaïche : Dansons sur les cadavres

Extrait d’Amar Yaïche, Dansons sur les cadavres, Montreuil, L’Insomniaque, 2005, p. 5-6.

 

 

QUOI? Me parler à moi de ce qui nous pousse à fuir le pays? Pourquoi soulever des questions qui me brisent les klaouis? Plus d’espoir, mon frère! Macache! Regarde-les autour de toi. Moi, je les vois, je vis avec eux. Et ne m’énerve pas, nous sommes rue Myrrha. J’ai peut-être rien, mais ici c’est moi qui règle. J’ai écumé les squats de Saint-Denis, de Saint-Ouen et de La Courneuve. Pas ces squats d’artistes. Non, ceux-là… Je te parle de ces immeubles murés aux parpaings qui sont à deux doigts de s’écrouler. Qui ne font pas la une des journaux de la militance chic lorsque les flics déboulent et délogent les occupants. Ni ces squats des camés de la Porte de la Chapelle. Juste des squats pour Sans. Sans-papirs, sans domicile fixe, sans pays fixe et sans joints qui tournent. Ou pour le dire autrement, sans droits ni voix. Sans foi ni loi aussi.

Laisse-moi te raconter. Ils parlent maintenant d’une loi d’amnistie générale au bled. Une loi taillée sur mesure pour les treillis et les kamis, comme si la loi de la concorde civile n’avait pas suffi à les blanchir. Pourtant, ce n’est pas une amnistie qu’il faut en Algérie, mais un tsunami qui emporte le régime. Bon, tu me diras que la terre peut s’éventrer, ils seront toujours là. La boue nous portera. Elle nous a déjà emportés. Mais tu le sais aussi bien que moi, Alger ne connaît pas de lignes médianes. Ou t’es sur les hauteurs ou t’es dans les bas-fonds. Ou t’es avec les uns ou t’es contre les autres. Ou t’es tué ou… Non, tu sais d’où je viens. Famille de sinistrés de la casbah en 1985. J’avais connu là ma première émeute de jeune émeutier. Puis la famille a été relogée dans une de ces cités sans âme de Bab-Ezzouar. Il y a eu la fac, bien sûr, et Octobre 1988 comme une fatalité. T’as pas oublié, j’espère. On criait qu’Alger était toujours blanche et on promettait de nouvelles émeutes. C’était Octobre 88, pas Mai 68. C’était pas des manifs pour enfants gâtés de l’impérialisme et autres révolutionnaires de la guimauve. Les balles étaient réelles. Explosives. Les membres étaient déchiquetés et la jeunesse ravagée.

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