Catherine Lévy : La journée du 8 mars 1965 à Alger

Extrait de Catherine Lévy, « La journée du 8 mars 1965 à Alger », Clio. Histoire, femmes et sociétés, 5/1997, p. 2-3.

 

 

Il fallut attendre la manifestation du 8 mars 1965 pour mesurer l’ampleur des revendications des femmes, à Alger. La journée avait été déclarée journée officielle de la femme. Il semblait alors qu’elles avaient accordé un délai de grâce au gouvernement et qu’elles avaient jugé que trois années passées sans que rien de nouveau n’ait été élaboré ni mis en pratique soit un temps suffisant pour réclamer leurs droits.

Ce jour-là, la manifestation devait défiler du champ de manœuvre à Bab-el-oued, c’est-à-dire d’un bout à l’autre du bas de la ville, en passant près du port, et le long de la Méditerranée, pour se terminer au Majestic, le grand cinéma de Bal-el-oued. Les femmes descendirent en grand nombre au point de rassemblement ; en tête du cortège étaient les officielles, c’est-à-dire les femmes de l’Union des femmes, vêtues à l’européenne ; puis venaient les autres, avec leurs imperméables et une écharpe en pointe nouée sur la tête, et un « hayek », sorte de petit mouchoir triangulaire masquant le bas du nez et la bouche. Les mots d’ordre, en français, étaient : solidarité avec nos sœurs angolaises, erythréennes, etc., bref, étaient nommées les femmes de tous les pays sous domination coloniale. Des revendications spontanées commencèrent à fuser dans le cortège, au début couvertes par les haut-parleurs de tête, mais bientôt reprises à l’unisson et couvrant à leur tour les mots d’ordre officiels. Ces revendications portaient sur l’égalité, le travail, le droit des femmes, étaient formulées en arabe dialectal ou en français, et s’apparentaient plus à des phrases comme « allez faire la cuisine, nous faisons de la politique », ou encore « restez à la maison, occupez-vous des enfants, nous nous occupons de nous », et bien sûr s’adressaient aux hommes. Les quolibets et les youyou scandaient les passages devant les ministères (de l’agriculture, de la santé), des barrages de femmes se formaient devant les autobus et les voitures qui tentaient de passer ; plusieurs fois des passagers masculins, pris de peur, quittèrent les véhicules.

Quand la masse du cortège arriva devant le port, les femmes jetèrent, pratiquement toutes, leurs voiles à la mer. Tout le monde ne put rentrer au Majestic et comme le président Ben Bella était en retard pour le meeting final, les femmes commencèrent à casser les chaises pour faire de la place et permettre à celles qui étaient encore dehors de venir. Puis Ben Bella arriva, mais quand il entama son discours de solidarité avec les femmes du tiers-monde une rumeur grandissante l’empêcha de continuer. Il fit rapidement face à la situation et entreprit de calmer le jeu par une série de promesses sur l’égalité dans le travail, l’égalité des droits devant la justice, etc. La journée prit fin vers 21 heures 30.

Le lendemain, plus de 50 femmes, portant des traces de violences physiques, arrivaient au local syndical de Bal-el-oued pour demander de l’aide : elles étaient répudiées. Ni le syndicat, local et national, ni l’Union des femmes, ni le parti FLN ne prirent en considération la situation de ces femmes, qui furent livrées à elles-mêmes. La presse ne relata que la manifestation « officielle » sans mentionner ni les incidents de parcours, ni le meeting, et encore moins ses conséquences. Le congrès de l’UGTA qui se tint du 23 au 27 mars 1965, malgré la présence d’une vingtaine de femmes déléguées, refusa d’aborder le problème.

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