Football et politique

Article paru dans La Charte, organe du FLN clandestin – Rassemblement Unitaire des Révolutionnaires (RUR), n° 33, décembre 1972, p. 12-14.

 

 

Dans la presse algérienne, il est fréquent de voir des « pavés » publicitaires de ce genre :


En 10 concours

15 MULTIMILLIONNAIRES

Votre tour est peut-être pour cette semaine

FAITES COMME EUX…

JOUEZ NOTRE GRILLE

P.S.A.

(1)


Le sport est un phénomène très important d’encadrement et d’éducation des masses. Il peut contribuer à l’épanouissement de la jeunesse en lui donnant le goût de l’effort et de l’esprit collectif. Mais il peut aussi être un élément de diversion, dans le but de détourner les masses des problèmes politiques, économiques et sociaux de la société où ils vivent.

Dans les deux cas, le sport est politique.

Suivant les régimes, il peut avoir l’un ou l’autre de ces deux buts.

Pendant la guerre de libération nationale, les footballeurs de l’équipe du FLN ont été de prestigieux ambassadeurs de notre lutte armée sur tous les stades d’Afrique, d’Asie et d’Europe. Cette équipe reflétait un idéal qui animait notre peuple et ses succès répétés étaient autant de succès pour la cause dont ils étaient militants.

Aujourd’hui, le football en Algérie reflète le nouvel idéal imposé par la classe dirigeante. Les échecs de notre football sont autant d’échecs répétés du régime d’Alger de sa politique sportive, comme les succès de l’équipe nord-coréenne à la coupe du monde étaient autant de succès du régime populaire et socialiste de Corée.

C’est que le football en Algérie est devenu une entreprise commerciale qui inculque aussi bien aux spectateurs qu’aux joueurs l’esprit du gain, du régionalisme et de l’individualisme (vedettariat).

De moyen d’éducation, il s’est transformé – comme dans les dictatures d’Amérique latine et d’ailleurs – en moyen de diversion efficace.

Ce n’est pas un hasard si c’est au Brésil, en Espagne, au Portugal, en Argentine, et plus récemment en Grèce, que le football et ses vedettes sont élevés au rang « d’institutions » populaires. C’est dans ces pays que le sous-développement est le plus aigu, que l’inégalité sociale est la plus criante et que la répression contre les masses est la plus grande. Pour « occuper » le peuple, on lui donne le football en pâture.

BOUMEDIENNE ne disait-il pas à un de ses ministres en octobre 1965, lors d’un certain CRB-MCA : « Au moins ce dimanche on sera tranquille? »

Il devait d’ailleurs s’intéresser de plus en plus à ce sport en assistant personnellement aux rencontres, en faisant et défaisant (par personnes interposées) fédérations, ligues, commissions techniques, etc… La valse des entraîneurs nationaux entre dans sa politique de recherche d’un meilleur rendement à court terme d’une équipe nationale pourrie par l’esprit de lucre qui lui fut inculqué.

Quand des personnes naïvement bien intentionnées tirent la sonnette d’alarme, le régime les tourne en dérision par l’intermédiaire de ses plumitifs de service.

Ainsi pouvons-nous lire, dans le numéro du 31 octobre 1972 du quotidien « La République », le « billet » suivant révélateur de tout un état d’esprit :


Voulez-vous un peu d’intelligence ?

La grande masse des amoureux du football dérange, étouffe même certains intellectuels du samedi soir. Ceux-là ne comprennent pas pourquoi tant de monde se passionne pour un jeu basé, selon eux, sur la seule adresse et la vitesse. Le football présenterait un peu d’intelligence dans son exercice qu’à la rigueur, on pourrait comprendre… accepter… pardonner. Mais diable, rien que de la violence, du brut, du mouvement ; Des fanatiques abrutis par leur passion, chique à la bouche et bâton dans la main, comment ne pas rager?

Et oui, ils n’aiment pas le football, donc tous les autres ne doivent pas l’aimer. Jésus, Nietzsche, Marx, voilà ce qui devrait intéresser ces foules hurlantes. CELA SEULEMENT ! LA CULTURE !

A ces amoureux d’intelligence, de cercles carrés, à ces têtes caves, je signale que la semaine passée, SUR NEUF chefs d’Etat d’Europe, SEPT ont affirmé leur passion du football. Les intellectuels dont je vous parlais vous diront que, dans ce cas, l’Europe entière est gouvernées par des fanatiques, des abrutis et des présidents sans culture…

C’est à en devenir bête pour de bon !

ICHOU


La démagogie qui découle de cette prose qui se veut sarcastique n’a d’égale que la référence constante aux critères de l’Europe, comme si le fait de sonner l’Europe en exemple pouvait expliquer tout…

Esprit néo-colonisé où vas-tu donc te nicher ?

*

Au « football roi », il faut forger des vedettes à coups de primes, d’articles publicitaires, etc…

En Algérie, un footballeur en vogue touche chaque mois, sous forme de primes, pots de vin, etc… l’équivalent de son salaire, voire le double ou le triple. Chaque saison, à la signature de son contrat, il a droit à la satisfaction de toutes ses exigences : appartement, voiture ou chèque bancaire. Le footballeur est intégré alors dans un système « socialiste » où l’argent règne en maître absolu. Quelques remarques relevées dans le quotidien « El Moudjahid » du 10 novembre 1972 montrent bien l’esprit qui anime ces vedettes et les causes de leur comportement :

« Les « quelqu’uns » du football ne manquent pas. Le footballeur devient quelqu’un à sa majorité, dès qu’il inscrit un ou plusieurs buts, dès que la presse mentionne son nom…

« La gloire est vite acquise, la modestie et la simplicité plus difficiles. On accuse la presse de trop « gonfler » les joueurs. On omet de signaler les primes trop importantes données par les dirigeants de peur de perdre leurs joueurs.

« Signalons qu’à Alger il a été vérifié que ces « footballeurs vedettes » jouissent de toutes les facilités et des magasins leur sont entièrement et… gracieusement dévoués. »

Ne nous étonnons donc pas si certains de ces footballeurs « gonflés » par le fric, les dirigeants et la presse se « cherchent » – et parfois se trouvent – un modèle de comportement européen. Tel ce joueur d’un club algérois qui exigeait de porter le n ° 14 comme un de ses célèbres confrères d’outre-méditerranée, et qui poussait le ridicule jusqu’à la coupe de cheveux, ou tel autre qui n’arrivait pas à comprendre pourquoi « les filles ne font pas attention à lui, alors qu’il est quelqu’un. »

Ainsi va le football sous le régime « socialiste » de BOUMEDIENNE…

(1) P.S.A. n’est pas le sigle de quelque Parti Socialiste Algérien, mais simplement celui du Pari Sportif Algérien, « création » du ministère algérien de la jeunesse et des sports.

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