Algérie : une situation de blocage grosse d’avenir

Article paru dans Jeune Taupe, n° 20, avril-mai 1978, p. 17-18.

 

 

Contrairement aux autres pays arabes, l’Algérie apparait comme le seul Etat où il ne se « passerait rien ». Une véritable conspiration du silence sur la situation sociale de l’Algérie s’est installée, scellée par l’alliance de tous les organes d’information, de la droite à l’extrême gauche (cf. par exemple « Libération »). Pour ce qui est du journal « Le Monde », il faut savoir lire entre les lignes pour se rendre compte de l’existence de « malaises ». On s’épanche d’autant plus facilement sur le conflit du Sahara Occidental (où l’Algérie joue un rôle de premier plan (1) ) que l’on tait la situation interne de l’Algérie. Son engagement dans ce conflit, en dehors de son appétit sous-impérialiste, a comme autre motif principal l’étouffement des luttes sociales en Algérie même. Aidé par les thèmes encore largement mystifiants de la « lutte de libération nationale » et de « l’aide aux nations-sœurs en lutte », c’est le rôle de soupape de sécurité que joue ce conflit, au profit de la classe capitaliste au pouvoir.

En réalité, la situation économique et sociale n’est pas des plus brillantes :

– corruption érigée en système, blocage bureaucratique à tous les échelons de l’administration qui en fait un appareil inefficace ;

– revendications des étudiants face à l’absence de débouchés, et des couches libérales de la bourgeoisie bloquées dans leur développement ;

– ruptures fréquentes des stocks alimentaires, hausses vertigineuses des prix (le prix du kilo de viande est plus élevé qu’en France !), fréquentes situations de pénurie alimentaire.

On constate surtout une combativité des travailleurs face à l’aggravation de la crise sociale et au totalitarisme pesant d’un Etat capitaliste qui, malgré tout, est obligé de « céder » ou « temporiser » face aux luttes ouvrières, tout en employant la violence répressive (cf. J.T. N° 16, pp 8-11), ce qui en dit long sur l’intensité de ces luttes. En plus des luttes exemplaires des dockers d’Alger (mai-juin 77), des cheminots (juillet 77) ou des employés de l’Institut National Agronomique (septembre-octobre 77), les révélateurs du mécontentement ouvrier sont d’une part le taux élevé de l’absentéisme dans les entreprises d’Etat (25 à 30 %) , « l’acte de présence improductif », donc la baisse de productivité comme en témoigne le document que nous publions dans ce numéro, et d’autre part la situation syndicale.

Comme dans toutes les nations où le capitalisme d’Etat se double d’organisation partidaire unique, le syndicat est officiellement para-étatique. Dans la mesure où ce syndicat contrôle totalement les syndiqués, toute lutte est directement politique et s’oppose et aux syndicats et à l’Etat (cf. les capitalismes d’Etat des pays de l’Est). Dans les Etats comme l’Algérie ou la Tunisie où la situation sociale est explosive et où les directions syndicales manquent de souplesse tactique, les travailleurs perçoivent assez lucidement la fonction para-étatique du syndicat et, dans la pratique, débordent les directions syndicales et les critiquent lors des rares moments de possible discussion. Mais la fonction contre-révolutionnaire du Syndicat échappe à la plupart des travailleurs qui au mieux « quittent plus facilement et plus rapidement qu’ils ne les rejoignent les rangs des sections syndicales » (El Moudjahid, 17.12.77). Pour réactiver l’ardeur syndicale des travailleurs, on ne trouve pas mieux que de réaffirmer son caractère capitaliste : « … la présence de tous (à la réunion) étant indispensable, toute absence sera signalée à la direction » ! (d’après P.R.S. Info N° 7, déc. 77).

Ainsi, la revendication sous-jacente à cette situation (le document en est un bon exemple) serait la mise sur pied d’un « véritable syndicat démocratique et autonome ». Le « grand pourfendeur de bureaucrates » qu’est le président Boumedienne a bien compris la situation. Allant dans le sens des tenants de la « démocratie syndicale » et de la « débureaucratisation de l’UGTA » (2), il a demandé en septembre 1977, après la vague de grèves de l’été, l’émergence d’une direction syndicale « capable de se hisser au niveau de ses responsabilités ». Le remerciement de la direction syndicale sera probablement une chose faite à la fin du 5e Congrès de l’UGTA qui s’est ouvert le 25 mars à Alger. Le souhait de l’Etat algérien est évidemment que cette direction soit assez forte pour éviter tout débordement et assez souple pour que l’existence d’une « démocratie syndicale » garantisse le relèvement de la productivité dans les entreprises. Mais l’aggravation de la crise économique et sociale risque plutôt de faire perdre aux travailleurs leur illusions syndicales et démocratiques. La nécessité pour le gouvernement de tenir le bâton l’empêchera de jouer aisément de la carotte ; la démocratie – même syndicale – n’a jamais nourri les ventres vides ! En ce sens, le document que nous publions ci-dessous est plus révélateur de cette situation que de la défense d’un syndicat démocratique de type gauchiste, comme le voudraient les populistes du P.R.S. (3) et les divers reflets algériens du gauchisme international.


(1) Nous reviendrons dans un prochain article sur le conflit du Sahara espagnol et le rôle de l’Algérie.
(2) Union Générale des Travailleurs Algériens, créée en 1956, sous l’impulsion du F.L.N. Sa création révèle sa nature !
(3) Parti de la Révolution Socialiste. Parti d’ opposition à Boumedienne dont le leader est M. Boudiaf, un des « chefs historiques » de la lutte de libération nationale.


DOCUMENT

Le 3/ 1/ 1978 à 16 H s’est tenue à la maison du peuple une assemblée générale des dockers de la SONAMA d’Alger convoquée par la hiérarchie syndicale (ATU, Fédération des Ports et Docks, UTAC) en présence des représentants du parti FLN. L’ordre du jour était la préparation du futur congrès de l’UGTA.

A l’ouverture deux interventions ont été prononcées par un membre de la Fédération et un représentant du Parti. Le premier évoque le congrès de l’UGTA en demandant d’emblée son report. Il déplore ensuite le désintéressement dont font preuve les travailleurs vis-à-vis de l’UGTA. Il constate que si le nombre des travailleurs ne cesse d’augmenter, celui des syndiqués est resté stationnaire, voire en baisse dans certains secteurs.

Le second développe sur un ton grandiloquent un « laïus » sur le « complot impérialiste qui menace le pays de l’intérieur et de l’extérieur ». Faisant un parallèle avec la situation de l’Egypte, il met en garde contre les risques d’une pareille évolution pour l’Algérie. « Si en Egypte, dit-il, après Nasser il n’est rien resté, nous devons, nous mettre en place des institutions qui survivent aux hommes. Nous devons tout prévenir car, on ne sait jamais, et Boumedienne n’est après tout qu’un être humain… » Sur ce, il invite les travailleurs à débattre une série de points préétablis : statuts de l’UGTA et propositions d’amendements.

Propositions pour gagner la bataille de la gestion.

L’entreprise socialiste et sa gestion actuelle.

Rôle de l’UGTA et de l’ATU.

Un travailleur prend la parole et invite la Direction de l’entreprise à se rendre à la tribune pour débattre des problèmes avec l’Assemblée. Une voix dans la salle lui répond qu’ « ils » se trouvent en Suisse (3 membres de l’ATU sur 25 étaient présents, aucun représentant de la Direction n’assiste à l’assemblée). Le micro est arraché à l’ouvrier malgré ses efforts pour poursuivre son intervention. Une altercation s’en suit… Un membre de la Fédération profère des insultes à l’encontre des travailleurs. Chahut de protestations dans la salle. Les dockers se lèvent pour quitter la salle à la suite du refus de la fédération de débattre de leurs problèmes. Ce qui oblige celle-ci à céder.

Le débat reprend. De très nombreuses interventions des ouvriers ont lieu dans lesquelles sont énoncées les revendications et dénonciations suivantes :

– dénonciation de l’ATU et de l’UGTA comme instances non représentatives qui brillent par leur absence au cours des luttes et qui ne se manifestent que pour les briser ou lors des élections.

– dénonciation de l’opportunisme et de l’arrivisme des membres de l’ATU ainsi que leur corruption par la Direction : ascension douteuse dans la hiérarchie de l’entreprise, acquisition de véhicules, abandon des postes de production…

– dénoncent le choix des agents éligibles fait par la fédération lors des élections syndicales : ceux-ci étaient d’anciens « collaborateurs » connue des travailleurs qui les retrouvent actuellement dans les instances syndicales.

– dénoncent la division qu’on essaye d’instaurer au sein des ouvriers par le biais du régionalisme et de la politique des clans.

– dénoncent le refus de la direction et de l’ATU de recevoir les revendications collectives et la division instaurée par le favoritisme lequel est facilité par la politique de l’individualisation des doléances.

– réclament la dissolution de l’ATU et l’élection de délégués au niveau de chaque môle parmi les travailleurs et choisis par eux sans aucune ingérence des instances de tutelle, du syndicat et du Parti.

– revendiquent de meilleures conditions de travail. On dénombre en moyenne un mort et quatre-vingt dix blessés par mois.

– constatent l’insuffisance des activités sociales et culturelles : inexistence de cantine ; le foyer a été fermé lors de la dernière grève par décision du Wali car il servait de lieu de rencontre pour les ouvriers.

– s’interrogent sur la façon dont est attribué « le bénéfice ». Une somme de 500 da a été distribuée à la veille de l’Aïd aux travailleurs qui ont plus d’une année d’ancienneté sans que l’on précise s’il s’agit du « bénéfice » ou de la « prime du mouton ». Cette ambiguïté permet à l’ATU et à la direction de répondre que c’est le bénéfice ou le prime de mouton selon que l’on revendique (individuellement) l’un ou l’autre. Les dockers exigent aussi la permanentisation des travailleurs contractuels dont les conditions de travail sont les plus pénibles et qui ne bénéficient d’aucun avantage ni garantie (licenciement abusif, retrait arbitraire d’heures de travail et de prime sur le salaire, etc…)

Ils exigent l’annulation d’une décision de la Direction supprimant l’indemnité dite du 13e mois à tout travailleur ayant 15 jours d’absence dans l’année, étant donné que la retenue est déjà effectuée sur le salaire mensuel. Toutes les primes, quant elles sont attribuées, sont également amputées (de transport, de panier, …) ou supprimées (de rendement). Or, on sait que les primes constituent l’essentiel de la rémunération des ouvriers ; leur amputation réduit le salaire à une somme ridicule.

L’Assemblée Générale est clôturée par un discours du responsable de l’UTAC qui appelle les travailleurs à plus de vigilance et de responsabilité pour gagner la bataille de la gestion et de la production.


ATU : Assemblée des Travailleurs de l’Unité
UTAC : Union Territoriale d’Alger Centre


 

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