Être femme en Algérie

Article publié dans La Charte, organe du F.L.N. clandestin, Rassemblement Unitaire des Révolutionnaires (RUR), n° 35, février-mars 1973, p. 15-18.

 

 

Lors de la journée internationale de la femme (8 mars), BOUMEDIENNE s’adressant aux militantes de l’Union Nationale des Femmes Algériennes (UNFA) devait notamment déclarer : « Au nom du pouvoir révolutionnaire, je proclame que nous sommes pour un progrès qui ouvre devant la femme toutes les portes menant à une participation effective, afin qu’il lui soit permis d’accéder pleinement à la place qui lui revient dans tous les domaines et à tous les niveaux ».

Et de promettre aux Algériennes « Le code de la famille, que nous espérons promulguer prochainement ».

Le lendemain, « El Moudjahid », enfonçant des portes ouvertes, écrivait à propos de la femme algérienne : « Jusqu’ici, il faut le reconnaître, bien peu de choses auront été entreprises en faveur de la promotion de la femme algérienne ».

Après avoir relégué au second plan tout ce qui pouvait avoir trait à l’élément féminin (élément qui constitue pourtant plus de 53 % de la population du pays), voilà donc que BOUMEDIENNE daigne enfin s’intéresser au sort de la femme algérienne. Est-ce pour les « besoins » du régime, ou s’est-il décidé – après « sept ans de réflexion » à « plaire » personnellement au femmes ?

Absente de la scène politique, absente des prévisions d’emploi au plan quadriennal, la femme algérienne de 1973 se retrouve, à peu de choses près, dans la situation sociale que connurent ses aînées sous le régime colonial.

La lutte de libération nationale, puis le combat pour le socialisme qui avait caractérisé les premiers pas de l’Algérie indépendante, lui avaient pourtant laissé entrevoir un avenir prometteur.

Par sa participation active au mouvement de libération nationale, la femme algérienne avait réussi à combler des siècles de préjugés et inscrit dans les faits la preuve de sa maturité. Cette maturité, la Constitution de 1963 – malgré l’opposition des forces rétrogrades – la lui reconnaissait pleinement en proclamant l’égalité de tous les citoyens quels que soient leur sexe, leur race ou leur religion.

Par la suite, la Charte d’Alger, après une analyse historique profonde des structures sociales algériennes, situait les causes du mal ( « Pendant des siècles la femme algérienne a été maintenue dans un état d’infériorité que tendaient à justifier des conceptions rétrogrades ou des interprétations erronées de l’Islam ». ) et assignait au Parti la tâche de créer les conditions favorables pour briser « le joug séculaire qui pesait sur (la femme algérienne) et l’associer d’une manière pleine et entière à la gestion des affaires publiques et au développement du pays ».

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Si le problème de la femme découle des structures sociales et mentales, la lutte pour l’émancipation se trouve étroitement liée au processus de transformation des rapports économiques et sociaux de la société algérienne.

En établissant ce lien dialectique, les rédacteurs de la Charte d’Alger ont ainsi tracé la voie difficile mais nécessaire du changement.

La manifestation du 8 mars 1965, malgré ses insuffisances, avait cependant montré à l’Algérienne sa véritable place et le rôle qu’elle avait à jouer dans l’édification d’une société nouvelle. Pour leur part, les mouvements de jeunesse préparaient l’avenir par le truchement des actions mixtes, dans le cadre du travail volontaire. Des brigades d’étudiantes et lycéennes furent mises sur pied pour mener dans les campagnes un travail d’éducation, paramédical et social, qui, tout en donnant aux jeunes citadines l’occasion de se rendre utile, favorisait le rapprochement des mentalités entre villes et campagnes.

Cet espoir d’une « vraie vie » fut vite dissipé après le coup d’état.

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Depuis le 19 juin 1965, tous les agissements du régime tendant à ramener la femme à la condition d’être irresponsable, voire inférieur.

A un journaliste égyptien qui lui demandait, quelques mois après le putsch, d’expliquer les causes de son impopularité, BOUMEDIENNE répondit : « Tout le monde ne plait pas aux femmes ! » Boutade, peut-être, mains non dénuée d’aigreur ; une aigreur dont la femme algérienne ne devait pas tarder à subir les conséquences.

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L’avant-projet de code de la famille, proposé en 1967, révèle un retour au statut féodal de la femme. Par une dialectique pseudo-religieuse, l’Algérienne se voit juridiquement réduite à demeurer une « tafla » à tout jamais mineure !

 

 

L’article 18 de cet avant-projet stipule, par exemple, que le mineur, l’interdit et la femme même majeure ne peuvent contracter mariage sans le consentement de leur tuteur matrimonial. En conséquence, la femme majeure ne saurait – selon ce texte – bénéficier de ses droits civiques pourtant reconnus par la Constitution.

Le même article précise que le tuteur matrimonial qui doit autoriser une femme, même majeure, à contracter mariage, est dans tous les cas un homme.

L’article 17 cite d’ailleurs les tuteurs matrimoniaux habilités à fournir cette autorisation. C’est par ordre de priorité, le fils, le père, le frère, le fils du frère, le grand-père paternel, le parent nourricier…

En aucun cas, l’autorisation ne peut provenir d’une parente.

En outre, la femme mariée est à l’entière merci de son époux. Elle ne peut pas divorcer, mais la dissolution du mariage peut se faire unilatéralement « sur demande de l’époux d’exercer son droit à la répudiation ». (art. 46 alinéa (e) de l’avant-projet).

L’article 32 prohibe le mariage d’une musulmane avec un non-musulman. Ce qui implique en vertu de cette disposition, que le pouvoir judiciaire est habilité à décider de la qualité de mari sur une base confessionnelle.

 

 

Cette disposition établit une nouvelle discrimination entre l’homme et la femme puisque l’interdiction de contracter mariage avec une personne non-musulmane ne touche pas l’Algérie qui lui, peut épouser une non-musulmane.

Cet avant-projet traduit clairement la philosophie rétrograde qui anime le régime politique issu du coup d’état.

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S’il venait à être adopté sur de telles bases, le code de la famille replongerait l’Algérie dans les pires excès obscurantistes et féodalistes. Pour la femme, cela signifierait une stagnation qui peut conduire au désespoir. Pour le pays entier, ce serait un préjudice inqualifiable, un énorme retard de plus à léguer aux générations futures – tant il est vrai que l’émancipation réelle d’une nation passe par celle de la femme…

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