Albert Camus, un copain

Article paru dans La Révolution prolétarienne, n° 121, novembre 1957, p. 1-2.

 

 

L’idée ne nous était pas venue de parler d’Albert Camus à l’occasion du Prix Nobel. Certes, semblable distinction nous réjouit, parce qu’il est toujours agréable de voir un jury d’intellectuels reconnaître le talent là où il existe, saluer une conscience authentique, récompenser un homme qui a su tracer sa voie à lui seul sans jamais proclamer qu’elle fût géniale. Mais la « R.P. » n’avait pas la prétention de confirmer ou de critiquer l’attribution d’une distinction à la fois littéraire et morale. Après les flashes des photographes, après les grandes interviews, après les monceaux de télégrammes de félicitations au lauréat, nous pensons pouvoir un jour serrer la main de Camus avec un peu plus de solennité peut-être, à l’occasion d’une rencontre.

Si nous nous hâtons de le féliciter ici, c’est que nous reniflons une odeur de cabale dans l’atmosphère d’un certain Paris. Oh ! ce n’est certes pas l’annonce d’une grande bataille : il faudrait pour cela qu’il y ait en face autre chose que des mesquins ; une affaire de règlement de comptes plutôt.

 

Dans la plupart des journaux littéraires et tout au long des chroniques, les critiques s’escriment depuis plusieurs semaines à faire d’Albert Camus un ruminant de principes, un pisse-froid solennel, un débitant de majuscules que les Suédois auraient choisi parce qu’il serait à la fois pontifiant et inoffensif. Et certaines de ces bonnes âmes vont jusqu’à dire que le nouveau Prix Nobel a choisi un socialisme facile, celui qui n’entraîne aucun risque et procure des dividendes.

 

Et quand leur laborieuse recherche de la vacherie n’aboutit pas, ils soulignent alors leurs textes de dessins ou de photomontages. Le lecteur a ainsi un Camus membre de l’Armée du Salut ou terroriste en cache-col. C’est, semble-t-il, le fin du fin de l’analyse littéraire.

 

Albert Camus est, en effet, impardonnable. II ne joue pas le jeu des clans, il ne participe à aucune combine, il vit en dehors des « écoles » et autres bandes de débrouillards. Il ne qualifie pas de chef-d’œuvre le roman du petit camarade et n’éreinte pas avec cruauté le livre du concurrent. En un mot, il ne sait ni ne veut vivre sordidement, à l’affût de la pige mégotée et de la gloire traficotée. Et le voilà qui trouve un public, en France et à l’étranger, que « La Peste » se vend à 400.000 exemplaires, que ses essais philosophiques sont traduits en japonais et en iranien, en espagnol et en arabe. Et le voilà Prix Nobel à quarante-quatre ans. De quoi faire crever de rage ses juges dont le premier doit sa renommée à « Caroline chérie » ce qui lui donne le droit évident de trancher en matière de style, de ton et de socialisme.

 

Condamné par les littérateurs de droite, Camus est évidemment dédaigné, vilipendé, attaqué par les intellectuels de gauche. Curieuse coïncidence que celle de la pensée réactionnaire classique et du raisonnement totalitaire moderne se retrouvant pour écarter, sous des prétextes multiples mais qui se ramènent tous à l’impossibilité de classer l’homme dans un système, un gêneur de taille, un penseur qui ne marche pas au pas, un chercheur qui ne se contente pas des articles de confection.

 

Ce que les staliniens, les post-staliniens et leurs suiveurs ne pardonnent pas à Camus, c’est de ne pas se contenter d un système, mais de le vérifier au feu des événements et de le ramener ou niveau des individus, c est de faire de l’expérience une méthode. Pour les pseudo-scientifiques des dogmes dictatoriaux – gauche et droite confondues – Camus devient remords, parce que constant dans sa volonté de connaître, de comprendre et de tenter, toujours en fonction de l’homme.

 

Albert Camus ne choisit pas la solitude ; ce sont les pharisiens de toutes les églises et de tout les chapelles qui la lui imposent. Et par un phénomène de retour qui ne peut stupéfier que les esprit étroits, sa popularité s’enracine, se multiplie et se développe par solidarité retrouvée avec tous ceux qui, à tâtons, par des cheminements multiples, découvrent les problèmes essentiels et se retrouvent identiquement seuls, et solidaires.

 

Aucun des aboyeurs n’a eu la correction de saluer en Camus un écrivain dont certaines pages resteront bien après les modes ou les polémiques, bien après les prix et les consécrations. Mais outre sa pensée originale, son sens de l’humain, ses dons de conteur et son art de la forme, ce qui nous attire chez Albert Camus, c’est sa façon et sa qualité de « compagnon » écrivain, d’ « ouvrier » qui s’est formé à diverses écoles et a su dépasser ses maîtres en créant un style qui lui est propre, ce qui est la marque et la consécration du métier. Nous sentons en Camus un auteur qui œuvre, qui respecte le lecteur et ne se tolère aucune facilité. Peut-être faut-il rechercher l’origine – en tout cas la pratique – de cette discipline dans le fait que Camus a été longtemps malade, qu’il a dû lutter pour vaincre et sa maladie et lui-même. Les protestants du corps existent comme les protestants de la pensée. Ils se distinguent par un dur et continuel effort. Camus, sans rien sacrifier de sa pensée, veut que le lecteur la comprenne. Peu d’essayistes, peu de philosophes, peu de romanciers contemporains s’en soucient, si bien que les charabias dont nous sommes gratifiés nous sont présentés avec garantie de profondeur. L’ennui c’est que certaines subtilités d’écrivain ne peuvent pas toujours être distinguées des erreurs typographiques.

 

Ce même souci du travail bien fait, nous le retrouvons dans l’activité de Camus au théâtre, que ce soit comme auteur, comme adaptateur ou comme metteur en scène. Nous parierions même que Camus, quand il parle en public, lui qui déteste les monologues devant la foule, effectue un travail identique pour dire ce qu’il pense et se faire entendre. D’où cette absence totale d’effets oratoires, et, pourtant, cette communauté quasi immédiate entre l’orateur et l’auditoire.

 

Ceci dit, reste ce qui, pour nous, est l’essentiel. Camus est un homme de vie, donc de contradictions, susceptible d’erreur ou de faiblesse. Il est proche de ceux qui vivent, se trompent et s’arrêtent parfois pour souffler. Il le sait et il le dit. Nous ne savons où ses détracteurs sont allés se percher ou s’aplatir pour voir un Camus rigoriste, hautain et froid. Ce que nous savons de Camus, au contraire, c’est une volonté tendue pour sauver l’essentiel de ce qui fait un homme, à savoir la fidélité à des règles morales et le respect de ces règles lors même qu’elles sont dures et ne peuvent être appliquées sans un combat constant, quotidien. Ce que nous savons de Camus, c’est sa solidarité mille et mille fois manifestée, envers les militants d’Espagne, de Bulgarie, de Hongrie. Pas seulement à l’occasion de meetings ou de manifestes où tant de bonnes âmes viennent pointer pour que leur soient payés un jour les jetons de présence historiques, mais là où il n’y a d’autres témoins que des anonymes, des sans poids, des sans grade ou des condamnés. Ce que nous savons de Camus, c’est le billet glissé au « déchard » et la souscription à la liste qui circule de main en main, c’est le refus de l’estrade et des présidences et la préférence pour l’action limitée mais utile, à mesure d’homme. Ce que nous savons de Camus c’est sa démission de l’Unesco lorsque l’Espagne de Franco y est entrée (comptez-vous bien, intellectuels de gauche, qui avez un penchant pour les majuscules sans principes). Ce que nous savons encore de Camus ce sont des articles, des manifestes, des appels, des pré­faces – ces pages qui sont le gagne-pain de l’écrivain – donnés sans compter, et qui ont alimenté tant de brûlots non conformistes, tant de publications hérétiques, tant de campagnes d ‘agitation sans le sou.

 

D’autres que nous le savent. Les vieux rebelles italiens des Etats-Unis qui recueillent ses écrits, les étudiants de Montevideo qui le publient dans leur bulletin ronéotypé, les jeunes ouvriers de Prague ou de Varsovie. Et cet inconnu de Barcelone qui envoya une carte postale à Camus avec ce simple mot : « Gracias ».

 

C’est pour tout cela, c’est pour eux et c’est pour nous, que nous saluons en Albert Camus, un copain. Le Prix Nobel lui a été décerné par de graves Suédois que nous ne connaissons pas ; mais nous connaissons d’autres Suédois qui depuis dix ans publient tout ce qu’ils peuvent de Camus et sur Camus : nos camarades du « Dagstidningen Arbetaren », le journal syndicaliste des dynamiteurs de Stockholm, des bûcherons de Dalécarlie, des mineurs du cercle polaire, et de la jeunesse estudiantine d’Upsala et de Goteborg.

 

Un tel pacte nous lie plus à Camus qu’un Prix Nobel sans doute. Mais il n’y a aucune raison pour que, l’ayant aimé aux jours de peine, nous nous éloignions de lui au jour de l’honneur.

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