L’évolution des Blacks Panthers

Article paru dans Informations Correspondance Ouvrières, n° 118, juin 1972, p. 19-21.

 

 

(d’un camarade des U.S.A. – 2/72)

DU FUSIL A LA CHARITE ORGANISEE

Les Black Panthers ont tourné une page de leur courte, mais tourmentée histoire. Dans une interview accordée au National Observer (12 février) Huey Newton, leader et fondateur du parti, a solennellement défini la nouvelle politique de son organisation : « Nous avons abandonné les discours sur le pouvoir du fusil ; ils nous ont coûté environ 40 morts et ont envoyé des centaines des nôtres en prison. Notre but est maintenant d’organiser les quartiers noirs politiquement. Cela demande de l’argent et nous avons eu à trouver la bonne tactique ».

La bonne tactique consiste à boycotter les commerçants qui refusent de contribuer à la caisse du parti. Initié il y a six mols contre une chaîne noire de magasins de liqueurs d’Oakland, le boycottage vient d’aboutir à la conclusion d’un accord négocié sous les bons auspices du député noir Roy Dellums, démocrate de gauche : les commerçants s’engagent à contribuer régulièrement à un fond contrôlé par les leaders de la communauté noire ; et les Panthers, comme d’autres organisations, recevront leur part pour financer leurs œuvres sociales. Le compromis permet a chacun de sauver la face. De plus, Il confère la respectabilité et assure des chances de succès à l’entreprise, baptisée United Black Fund en lui procurant le patronage des églises noires et en assurant la communauté que les Panthers ne seront pas les seuls bénéficiaires des contributions des commerçants. Tous les commerçants noirs, éventuellement les blancs, seront contactés et Newton envisage d’étendre le projet à toutes les villes où fonctionnent encore des groupes de Panthers.

 

L’idée d’une campagne de solidarité par et pour les noirs n’est en soi pas surprenante dans un pays où régulièrement, dans chaque grande ville, des millions de dollars sont collectés pour subventionner des œuvres sociales. Ce qui est original est la tactique employée pour convaincre les éventuels récalcitrants. Le Département de la Justice a exprimé son embarras devant l’astuce des Panthers qui se sont montrés d’une correction parfaite pendant le boycottage et ont respectueusement suivi les ordres d’un juge local qui a limité le nombre de leurs piquets. Mais cette décision a conféré néanmoins un caractère légal au boycottage. Les textes légaux sont ambigus et les juges auront certainement bientôt à trancher si la tactique  des Panthers relève du droit constitutionnel d’établir une ligne de piquets aux fins d’information, ou s’il s’agit d’une nouvelle forme d’extorsion de fonds : le spectre de la faillite remplaçant le revolver des racketeers de Chicago…

 

En attendant, Newton est optimiste et se détend d’être devenu un simple réformiste. Les œuvres sociales et l’organisation de la communauté sont selon lui des armes nécessaires pour la révolution.

 

Pour retentissantes qu’elles soient, les déclarations de Newton ne constituent pas une surprise pour ceux qui ont suivi de près l’évolution des Panthers. Depuis plus de deux ans, le parti a en fait remis ses armes et s’est efforcé de changer son Image en montant en épingle les petits déjeuners offerts aux enfants du ghetto. La rupture avec Eldridge Cleaver (l’auteur de Soul on lce), toujours partisan de la guerilla urbaine, a été une autre étape de l’évolution des Panthers qui, à ce moment, ne pouvaient plus que panser leurs plaies et essayer de sauver leurs militants de la sauvage répression déclenchée contre eux. Cet objectif a été atteint partiellement. Entre autres, 21 Panthers de New-York ont été acquittés (après une longue incarcération) de l’accusation de complot pour dynamiter magasins et bâtiments publics. Newton, condamné et incarcéré pour le meurtre d’un policier d’Oakland, a vu son procès cassé et a été acquitté récemment. Mais le parti est au point le plus bas de son influence et prestige, et seuls quelques naïfs journalistes européens, en visite hâtive aux U.S.A. peuvent être impressionnés par le jargon grandiloquent des Panthers, le culte bâti autour de Newton, et les titres ronflants dont s’affublent ses lieutenants.

 

Si la répression – et la rupture avec Cleaver ont décimé l’organisation, son image a été aussi ternie par ses méthodes. La polémique avec Cleaver ressemble le plus à une querelle de chefs de bande qu’à une confrontation politique, avec menaces de violence physique et accusations sensationnelles échangées par les deux camps. Entre autres pêchés véniels, le clan Newton par exemple, accuse Cleaver de séquestrer sa femme et d’avoir exécuté un Panther qui était son amant. De mystérieuses exécutions de Panthers de New-York et autour de San Francisco témoignent de règlements de comptes entre cliques rivales ou de sordides affaires privées.

 

En 1969, les Panthers engagèrent leur flirt avec le Parti Communiste et avec lui appelèrent à la formation d’un « Front Uni contre le Fascisme ». Dans le plus pur style stalinien, les Panthers expulsèrent physiquement les dissidents de la conférence constitutive et n’ont jamais varié dans leur refus d’une confrontation politique loyale, d’égal d égal, avec les autres groupes révolutionnaires. La révélation que Newton vivait dans un appartement à 650 dollars par mols quoique Justifiée par les Panthers par les besoins de sa sécurité et son exceptionnelle position dans le parti, a provoqué aussi quelque étonnement. En dépit du complexe de culpabilité dont souffrent la majorité des libéraux et révolutionnaires blancs à l’égard des noirs – complexe qui provoque une totale absence de sens critique chez des individus qui proclament posséder une explication totale et scientifique des problèmes du monde – ces faits ont causé un certain malaise parmi les plus ardents sympathisants des Panthers.

 

La déroute politique des Panthers – et leurs méthodes- ont leur source dans les conditions et conceptions qui ont présidé à la formation du parti. Les Panthers sont nées à la fin des émeutes qui, de Harlem à Newark en passant par Watts, ensanglantèrent les villes américaines entre 1964 et 1967. Loin de représenter une radicalisation des masses noires, les émeutes furent plutôt une expression de désespoir. Si le mouvement des droits civils avait obtenu des résultats substantiels sur la plan de l’égalité légale, particulièrement dans le Sud, il n’avait en rien modifié les conditions sordides de vie dans les ghettos. Au prix de dizaines de morts et de leurs quartiers brûlés, les noirs firent l’expérience de la futilité de la lutte armée contre tout l’appareil répressif de la société américaine. C’est à ce moment que les Panthers, comme premier objectif décidèrent de riposter aux brutalités policières par leurs patrouilles armées. Après la surprise initiale, la répression s’abattit et la population noire, quelles qu’aient pu être ses sympathies assista  passivement à leur écrasement (1). Les Panthers opérèrent un repli stratégique et essayèrent d’élargir leur Influence au sein de la communauté par leur travail social, évidence majeure qu’ils n’étalent pas une véritable émanation des masses, mais une mince avant-garde.

 

Il est superficiel de considérer l’action des Panthers comme une simple erreur tactique, une appréciation erronée de la situation. L’attitude des Panthers dépend de leur analyse de la société américaine. Ils sont allés beaucoup plus loin que les autres groupes noirs en reconnaissant qu’une révolution sociale était nécessaire aux U.S.A. et qu’elle devait être accomplie par tous les opprimés, noirs et blancs, contre tous leurs oppresseurs, noirs et blancs. Les Panthers sont nés dans le ghetto, n’ont pas de véritables intellectuels dans leurs rangs, et ont vécu dans le feu de l’action et sous la répression. Il est ridicule de leur reprocher leurs déclarations souvent contradictoires sur le problème du nationalisme noir qui demeure un éternel sujet de controverse chez les blancs et les noirs, marxistes ou libéraux. Le grand mérite des Panthers est d’avoir dépassé le problème racial et de s’être prononcé, peut-être vaguement, en faveur d’une société socialiste. Mais leur analyse est restée très sommaire, et leur a fait entrevoir le problème comme une simple confrontation entre riches et pauvres, sans égard pour  l’importance et le rôle des classes dans la société, sans reconnaissance du rôle essentiel de la classe ouvrière dans une future révolution sociale.

 

L’action des Panthers se concentra sur le quartier qu’il s’agissait de défendre contre les flics et de conquérir. Or, le ghetto n’est pas une communauté au vieux sens du terme. Son atmosphère n’unit pas, mais divise. Les sources du pouvoir réel, les sources de richesse, sont ailleurs, à l’extérieur. A la rigueur le ghetto peut obtenir quelques menues satisfactions par le jeu subtil de la politique municipale. Le pouvoir blanc et ses alliés noirs se prêtent volontiers à ces manœuvres décevantes et corruptlves. Au mieux, il ne peut s’agir que de réformisme à la petite semaine. Les Panthers n’ont pu ni défendre le ghetto, ni le conquérir. Leur attitude envers les ouvriers, leur confinement territorial et leur appel à la défense armée contre la police amenèrent les Panthers à recruter essentiellement parmi la section la plus volatile, instable indisciplinable de la population noire : les jeunes des rues, souvent sans emploi ou occupés à des travaux épisodiques. Le recrutement de nombreux lumpen entraîna une sérieuse contradiction pour les Panthers : d’un côté il provoqua une certaine idéalisation du style de vie de ces jeunes et éloigna d’autant plus les Panthers de la classe ouvrière traditionnelle ; d’un autre côté il s’avéra nécessaire de corriger ce même style de vie pour pouvoir bâtir une organisation.  La transformation de ces éléments instables, souvent aventuristes, en militants disciplinés, astreints à une endoctrlnatlon quotidienne, responsables de l’emploi de leurs armes et du port de leur uniforme, se révéla un travail de Sisyphe. La composition du parti entraîna une épuration permanente, l’instauration de méthodes autoritaires et le développement du culte des personnalités.

 

Le seul effort des Panthers pour briser le cycle infernal du ghetto fut la création d’un groupe d’usine à la General Motors de Fremont, pris d’Oakland, et encore ce travail ne fut jamais conçu comme une tâche prioritaire. Pourtant, malgré leur haut taux de chômage, il existe des concentrations importantes de noirs dans certaines industries. De nombreux noirs, surtout des femmes, travaillent pour des entreprises où n’existent pas de  syndicats et où la pression des Panthers aurait pu modifier radicalement l’attitude de certains employeurs. Sur le plan du travail existaient non seulement la possibilité d’apporter des améliorations immédiates à la condition des noirs, mais aussi, à plus long terme, la possibilité de forger une solide alliance avec les travailleurs blancs les plus combattifs. C’est essentiellement la carence des Panthers à agir dans la classe ouvrière qui est à l’origine de leur faillite.

 

Le tournant des Panthers, leur chute de l’aventurisme au réformisme, signifie présentement l’absence de toute organisation noire révolutionnaire sur le plan national. Néanmoins, il est prématuré de rédiger l’épitaphe des Panthers et certainement la nouvelle orientation provoquera des résistances individuelles. La crise actuelle aura aussi une influence salutaire sur certains groupes blancs d’avant-garde (trotskystes, socialistes, maoïstes de toutes obédiences) en les obligeant à repenser toute leur stratégie en général et le problème noir en particulier (2). Certains groupes, découragés par ce qu’ils considèrent l’apathie de la classe ouvrière, ont considéré les noirs – traduisez les Panthers – comme le fer de lance de la révolution et admis leur soutien  inconditionnel et sans critique comme un article de foi. La crise des Panthers, après le reflux étudiant, vient à point pour démontrer qu’il n’y a pas de substitut à l’action de la classe ouvrière dans son ensemble. Aucun groupe : noirs, étudiants, femmes, porto-ricains, homosexuels ou indiens, quelle que soit l’acuité de ses problèmes, ne possède un rôle privilégié dans le futur processus de transformation sociale. Chaque groupe opprimé a besoin de son organisation, ne serait-ce que pour mieux connaître et approfondir ses problèmes, mais sa lutte n’aura une issue que si elle s’insère dans le cadre de la lutte de tous les opprimés. Si la présente crise amène les radicaux blancs et noirs à un nouvel effort de réflexion, le sang des Panthers n’aura pas été versé en vain.

(1) Un habitué des nombreuses manifestations en faveur de Newton et maintenant d’Angela Davis ne peut qu’être frappé par le petit nombre de noirs que ces manifestations attirent en général.

 

(2) Des camarades d’ICO, à la lecture de ce texte pensent que le camarade est bien optimiste sur les possibilités d’évolution des groupes d’obédience léniniste sous la pression des réalités sociales.

 

(3) Aux dernières nouvelles, le groupe Newton préparerait l’ouverture d’une fabrique de sacs pour clubs de golf dont les profits alimenteraient leurs œuvres sociales.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *