Chafia : Algérie… Mots d’amour…

Article de Chafia paru dans Oiseau-tempête, n° 4, hiver 1998, p. 34.

 

 

ON NE MESURE PAS ENCORE, aujourd’hui, les traumatismes qu’a subis la société algérienne durant les années de spoliation coloniale et les sept années de guerre contre la puissance française. Et lorsque les médias français réduisent, depuis des années, l’Algérie à cette autre guerre plus récente, ignorant délibérément le refus d’un peuple de soutenir l’un ou l’autre camp, niant les résistances sociales contre les plans d’une bourgeoisie insolente aujourd’hui et plus pressée aussi d’en découdre avec les « gueux », on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une épuration d’une mémoire coupable. Comme si les atrocités d’aujourd’hui effaçaient celles d’hier, inscrivant la violence dans les gènes d’un peuple… On construit les murs que l’on peut contre l’histoire quand elle accuse.

UNE PLAIE RESTE BÉANTE, celle de la langue. Est-il violence plus terrible que celle qui vous prive de la parole ? L’arabe avait été systématiquement déraciné pendant des décennies, les écoles rasées, les zaouias (écoles coraniques et lieux de vie communautaire) folklorisées. L’école républicaine de Jules Ferry scolarisait jusqu’aux années 30, 1 % des « indigènes ». Elle ne s’ouvrit aux « musulmans » qu’après la Seconde Guerre mondiale remplaçant l’indépendance promise en contrepartie de l’aide contre les nazis. Mais la misère sociale se chargeait du reste, les enfants étaient plus utiles, à l’époque, au travail pour survivre. L’école française forma en français 20 % de femmes et d’hommes déchirés entre les stéréotypes sociaux qui circulent dans tous les manuels scolaires – papa fume la pipe au coin de la cheminée, maman tricote pendant que ma petite sœur joue à la poupée (le narrateur ne pouvant être qu’un garçon, bien sûr) – et la réalité d’un peuple à majorité paysanne, écrasé de misère ignorant tout des pipes, des papas qui se reposent et des mamans assises au coin du feu. La schizophrénie commençait. La langue des élus était l’arabe mythique mais les langues parlées, l’arabe populaire comme le berbère n’étaient à leurs yeux qu’un sabir informe, un dialecte, pour l’un, une sous-langue, pour l’autre…

ET QUE PEUT-ON BIEN SE DIRE dans une langue dont on a honte dès que le regard d’un autre se pose, dès que l’oreille d’un autre écoute… ? Sinon, la vie de tous les jours réduite à tous ces mots burinés par la sueur de quinze heures de travail quotidien, à ces mots pleins de rêves avortés que l’on veut oublier… Sauf quand on est jeune (de cœur, évidemment) et qu’on veut parler d’amour… Pas de mots qui caressent, pas de mots clairs et chantant, pas d’équivalent de « Je t’aime », « I love you », « Ich liebe dich » ou de « bahibeck » égyptien. En berbère, que je ne connais pas, à ma grande tristesse, je ne sais pas ce qu’il en est mais la phrase en arabe écrit existe, en arabe parlé, également, mais elle est inutilisable et inutilisée. Pour dire l’amour, un foisonnement d’images, de noms d’oiseaux et d’animaux divers – ni des lapins, ni des choux – mais des animaux féroces, (apprivoisés ? pas sûr !) des colombes, des biches, des loups, des lions, des tigresses, pour désigner l’amour qui vous dévore ou l’être aimé dont l’absence vous déchire les entrailles. Souvenir nostalgique de l’Afrique généreuse des ancêtres ? La métaphore en tout cas plutôt que le mot.

ET TOUJOURS L’INTERDIT, le silence imposé, contourné dans l’ivresse mystique et romantique des poèmes andalous ou dans l’explosion joueuse et espiègle de la musique raï. Véritable phénomène de prise de parole, le raï ne brille pas par ses textes mais par la sensualité du rythme, bien sûr et surtout par le plaisir à chanter les mots interdits. Peut-on mesurer, ici, le choc produit par Chaba Zehouania clamant : « Retrouve-moi, dans la cabane, là-bas derrière, et fais-moi l’amour » ? Dans cette société du non-dit, de l’euphémisme, la foudre ne fait pas mieux. Alors on drague en raï ou… en égyptien, langue théâtrale empruntée ou… en français. La distance est ainsi maintenue, on ne se déshabille pas tout à fait ; le jeu offre toujours l’issue de la plaisanterie en cas d’échec : « Non, mais elle a cru que… Mais y  a que les filles pour regarder les feuilletons égyptiens, niaiseries de femmes… » Mais après tout, l’essentiel n’est-il pas dans l’existence de l’amour, signe que l’espoir ne peut être assassiné ?

 

CHAFIA

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