Secrétariat Social d’Alger : La cohabitation en Algérie

Extrait des études du Secrétariat Social d’Alger, La Cohabitation en Algérie. A la recherche d’une communauté, Alger, éditions du Secrétariat Social d’Alger, 1956, p. 187-188.

 

 

VI. Cohabitation et standard de vie.

L’Algérie est un pays sous-développé, pauvre, et, ce qui est plus grave, en voie de régression économico-sociale. Les causes de cette situation sont nombreuses et ne tiennent pas toutes à l’homme ; dans la perspective de la cohabitation, il convient d’en relever deux principales :

1 ) le bouleversement de la société musulmane qui, sous l’effet de la modernisation de l’économie, abandonne parfois son cadre patriarcal et généralement son cadre tribal, mais qui n’a pas trouvé les moyens de s’adapter au nouvel état de chose.

2 ) l’instauration d’une économie coloniale pensée trop souvent davantage en fonction des besoins et des mentalités de la société européenne qu’en fonction des besoins et des mentalités de la société musulmane.

Dans cette situation, la société algérienne présente une minorité nettement privilégiée et une majorité gravement défavorisée. Or il se trouve que cette minorité est généralement européenne, et cette majorité musulmane. Concrétisons cette situation par un chiffre qui commente ceux de ce rapport : alors que le revenu national moyen est de 45.000 Francs (220.000 en France), 80 % de la population algérienne n’a un revenu que de 15.000 francs et cette partie de la population algérienne est généralement maghrébine.

On peut commenter cette appréciation par d’autres indications :

_ il y a une profonde disparité entre le revenu « salarial » des travailleurs européens et celui des travailleurs musulmans.

_ il y a un déséquilibre profond entre la grande propriété européenne et la petite propriété musulmane ; déséquilibre dans la répartition des terres, mais surtout déséquilibre dans la valeur de la production. Or 88 % de la population active musulmane se consacre à l’agriculture.

_ il n’y a que 7 % de la population musulmane qui tire sa subsistance de l’industrie, contre 38 % de la population européenne.

_ le marasme commercial est lié, en grande partie, à la faiblesse du pouvoir d’achat de la population musulmane.

Or, du fait de l’accroissement démographique, cette situation générale va en s’aggravant : le rapport constate un déclin de l’agriculture, une stagnation de l’industrie, une augmentation du chômage, une scolarisation insuffisante.

Le paupérisme de la société musulmane apparaît donc comme un fait évident : celle-ci manque de plus en plus de pouvoir d’achat ; elle connaît une mortalité très précoce ; son habitat est insuffisant ; sa pauvreté croît chaque année ; elle se prolétarise rapidement à la campagne comme à la vile.

La cohabitation économico-sociale est donc une cohabitation de contraste ; d’un côté il y a des gens favorisés, de l’autre des gens défavorisés ; d’un côté les riches, de l’autre les pauvres ; d’un côté des gens qui font figure de bourgeois, de l’autre des gens en voie de prolétarisation. Sans doute les Européens ne sont-ils pas les seuls à appartenir à la première catégorie, mais dans cette catégorie se trouve la grande majorité des Européens ; inversement, c’est dans la seconde catégorie que l’on trouve la grosse majorité des Musulmans et une petite minorité d’Européens.

L’Algérie offre donc une situation de cohabitation où la tension sociale entre classes devrait jouer au maximum. On peut même s’étonner que cette tension de ne soit pas encore exprimée en de violents soubresauts sociaux. Cela vient sans doute de ce que les masses défavorisées n’ont pas encore pris une conscience militante de leur situation. Mais on comprend que le malaise social puisse s’exprimer, tour à tour, au gré des propagandes, en tension raciale, en tension politique, en tension sociale, ou en tension religieuse. La cohabitation devient alors celle de gens qui défendent leurs positions acquises et de gens qui revendiquent des positions meilleures.

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