Errico Malatesta : Le droit de juger

Article d’Errico Malatesta paru dans Le Réveil anarchiste, n° 742, 14 avril 1928, p. 2.

 

 

On pourrait écrire des volumes — sans épuiser la matière — sur les erreurs de pensée et d’action qui découlent des imperfections de langage : synonymes, mots équivoques, etc. Un exemple en est la confusion qui existe sur la question du droit de juger, précisément à cause de la double signification de ce mot.

La minorité des forts ou fortunés qui tout au long de l’histoire ont opprimé et exploité la masse travailleuse, ont formé peu à peu une quantité de croyances et d’institutions toutes destinées à assurer, justifier et perpétuer leur domination. En plus de l’armée et d’autres moyens de contrainte physique, première défense et dernier recours de l’oppression, ils ont créé une « morale » adaptée à leurs intérêts, en qualifiant de délit tout ce qui est nuisible à ces derniers et en formulant un corps de lois pour imposer aux opprimés au moyen de sanctions pénales, le respect de principes dits de morale et de justice, et qui n’expriment en réalité que l’intérêt des oppresseurs. Cela fait, des gardiens et défenseurs de la loi, nommés « juges », furent chargés d’en constater les violations et d’en punir les violateurs.

Ces juges, que les privilégiés ont toujours cherché à placer très haut dans l’estime du public, précisément en tant que soutiens du privilège, ont été et sont encore l’un des fléaux les plus néfastes du genre humain.

Grâce à eux toute pensée et tout acte de révolte a été persécuté et réprimé ; ce sont eux qui à toute époque ont martyrisé les penseurs s’efforçant de découvrir un peu plus de lumière, un peu plus de vérité ; ce sont eux qui envoient à l’échafaud ou au bagne tous ceux qui s’insurgent contre l’oppression et cherchent à conquérir pour le peuple un peu plus de justice ; ce sont eux qui remplissent les prisons d’une quantité de malheureux, qui lors même qu’ils ont fait le mal y ont été poussés, souvent forcés par ce même régime social qui les frappe pour sa défense.

Eux, se donnant pour ministres de la justice, parviennent à faire supporter et accepter un état de choses que la pure violence de la soldatesque serait impuissante à maintenir ; et se couvrant d’une indépendance mensongère vis-à-vis des autres organes gouvernementaux et d’une incorruptibilité plus mensongère encore, ils se font les instruments dociles et empressés des haines, des vengeances, des peurs de tous les tyrans, grands et petits. Chez eux, le fait d’être placés au-dessus des autres, de pouvoir disposer de la vie, de la liberté, des biens de tous ceux qui tombent dans leurs mains et de faire le métier de condamner autrui, produit une dégénération morale qui les transforme en espèce de monstres, sourds à tout sentiment d’humanité, sensibles uniquement à l’horrible volupté de faire souffrir.

Rien de plus naturel que ces juges et cette institution de la « justice » aient été et soient toujours l’objet des attaques de tout homme aimant la liberté et la vraie justice.

Ajoutons à tout cela, la compréhension plus exacte que nous avons aujourd’hui de l’influence de l’hérédité et du milieu social, réduisant au minimum, même si elle ne détruit pas entièrement, la responsabilité morale individuelle, et la connaissance plus approfondie de la psychologie, laquelle, plus qu’à éclairer le problème des facteurs déterminant l’âme humaine, n’est parvenue jusqu’à présent qu’à montrer son immense complexité et difficulté ; — et l’on comprendra pourquoi on a dit que « l’homme n’a pas le droit de juger l’homme ».

Nous, anarchistes, qui voulons éliminer des rapports entre les hommes la violence et l’imposition, avons encore plus raison que tous les autres de protester contre ce droit de « juger », lorsque juger signifie condamner et punir celui qui ne veut pas se soumettre à la loi faite par les dominateurs.

*

Mais juger veut aussi dire : exprimer son opinion, formuler son jugement, et ce n’est là que le simple droit de critique, le droit d’exprimer sa propre pensée sur tout et sur tous, qui est le premier fondement de la liberté. Nier le droit de juger, dans ce sens du mot, c’est non seulement nier toute possibilité de progrès, mais nier complètement la vie intellectuelle et morale de l’humanité.

La facilité de tomber dans l’erreur, les immenses difficultés de juger juste, surtout lorsqu’il s’agit des motifs moraux poussant un homme à agir, conseillent d’être prudent dans les jugements, de ne jamais prendre des airs d’infaillibilité, d’être toujours prêts à se corriger, de juger l’acte en s’occupant le moins possible de son auteur ; mais ne peuvent contredire nullement le droit de juger, soit de penser et dire ce que l’on pense. On peut se tromper, on peut être injuste dans le jugement ; mais la liberté de se tromper, la liberté de soutenir l’erreur est inséparable de la liberté de défendre ce qui est vrai et juste : chacun doit avoir la liberté absolue de dire et propager ce qu’il veut, à condition de ne pas imposer son opinion par la force et de n’employer d’autre arme pour défendre ses jugements que celle du raisonnement.

Quelques camarades, par une confusion due à la double signification du mot juger, à l’occasion de quelques actes appréciés différemment dans le camp anarchiste, ont cru se tirer d’embarras en disant que les anarchistes ne doivent pas juger.

Et pourquoi les anarchistes, qui proclament la liberté illimitée, devraient-ils être privés du droit élémentaire qu’ils réclament pour tous ? eux qui n’admettent ni dogmes, ni papes, eux qui aspirent à aller toujours de l’avant, devraient-ils renoncer au droit, à l’habitude, de se critiquer entre eux, moyen et garantie de perfectionnement ?

Les anarchistes n’ont pas le droit de juger ? ! Mais comment combattraient-ils la société actuelle, sans l’avoir jugée mauvaise ? Et prétendre que l’on n’a pas le droit de juger, n’est-ce pas déjà un jugement ? n’est-ce pas juger celui qui juge ?

Au fond il ne s’agit que d’une hypocrisie, plus ou moins inconsciente, de l’esprit, provoquée et renforcée par cette confusion de langage dont nous avons parlé. Car en réalité, il y a des hommes qui nient le droit de juger à ceux qui ne jugent pas comme eux, et le refusent à eux-même lorsqu’ils ne savent comment juger.

Errico MALATESTA.

2 réponses sur “Errico Malatesta : Le droit de juger”

  1. Malgré ses 90 ans ce texte n’a pas pris une ride ! Il colle merveilleusement bien à l’actualité.
    Merci pour le partage.

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