Affaire Dalila Maschino : un cas bien significatif !

Article paru dans Travailleurs immigrés en lutte, n° 24, septembre 1978, p. 6-8.

 

 

Le 1O mars 1975, Dalila Zeghar, jeune bourgeoise algérienne, réussissait à se marier secrètement en France avec Denis Maschino, un Français qu’elle aimait. Sous les menaces du frère de Dalila, quelques mois plus tard, les voilà contraints de fuir vers le Canada pour chercher la sécurité : Messaoud Zeghar, en effet, un des plus gros bourgeois d’Algérie, mécontent que, selon lui, sa sœur ait outrepassé sa loi et n’ait pas épousé celui qu’il lui avait choisi, ne cesse d’annoncer qu’il enverra ses hommes de main pour la ramener de gré ou de force.

Le scénario se termine alors de façon classique : le frère reprend ses droits, et Dalila est kidnappée par les hommes de Zeghar en avril 1978, droguée et ramenée en Algérie sur un fauteuil roulant.

Cette affaire est plus que révélatrice, non seulement du cas que fait l’Algérie dite « socialiste » des droits et libertés démocratiques, et surtout de l’oppression qu’y subissent des millions de femmes.

Pour mieux comprendre, rappelons que Messaoud Zeghar est un des plus gros pontes du gouvernement algérien, riche à millions, ami personnel de Boumediène, travaillant dans les coulisses aussi bien de la diplomatie, que des finances, etc. et n’exerçant pourtant officiellement aucune « fonction publique » : ce qui permettra à la bourgeoisie algérienne de riposter à la campagne internationale de protestation pour la libération de Dalila, en alléguant qu’il s’agit là d’une « affaire privée », et de laisser Zeghar dans l’impunité !

On notera aussi que, dans un Etat qui se réclame du socialisme, un grand bourgeois peut entretenir une véritable milice privée !

Une femme peut ainsi être enlevée, séquestrée, battue, bafouée sans que le gouvernement y voit un crime ! Or il s’agit là d’une jeune bourgeoise qui a pu mener à bien ses études à l’université, qui a joui dans sa jeunesse d’une certaine liberté, qui a eu d’énormes privilèges, eu égard à la fortune familiale : cela laisse entrevoir quelle est la situation de millions de filles et de femmes de la classe ouvrière qui vivent cette oppression, alourdie et aiguisée par la misère et les conditions de vie lamentables. Soumission à la tradition et à la volonté du père, interdiction le plus souvent de continuer ses études après la puberté, claustration, abrutissement, et bien souvent coups, viols (faits par des hommes auxquels elles ont été mariées de force), voilà le lot des femmes des couches laborieuses.

Si une femme ou une fille d’ouvriers ou de petits paysans avait été ainsi ramenée de force en Algérie, – et cela doit sans doute se produire, cela n’aurait sans doute guère suscité plus qu’un entrefilet dans la grande presse. Mais cette fois, la personnalité de la victime, son appartenance à la bourgeoisie, le caractère spectaculaire de l’enlèvement ont contribué à susciter une certaine publicité autour de ce scandale.

Une manifestation devant le consulat d’Algérie a ainsi été organisée, à laquelle ont participé quelques dizaines de femmes algériennes. C’est sans doute peu, mais quand on sait à quelles pressions nos sœurs sont soumises, – y compris sur le sol français -, on comprend que cet acte est courageux.

Les révolutionnaires se doivent de soutenir de telles manifestations quelles qu’en soient leurs limites. Ils ne peuvent que se réjouir qu’un nombre, même petit, de femmes algériennes manifestent la volonté de secouer le joug séculaire qu’elles subissent.

Ce n’est pas pour autant que nous pouvons assimiler le sort de l’ensemble des femmes algériennes à celui de Dalila, comme le font les féministes , et surtout, que nous acceptons le point de vue selon lequel l’union de toutes les femmes algériennes – de la grande bourgeoise à l’ouvrière – est la solution pour mettre fin à cette oppression.

Si elles veulent vraiment s’émanciper, les femmes des couches populaires ne peuvent laisser la direction de leur lutte à des féministes bourgeoises dont le seul objectif est d’obtenir pour les femmes bourgeoises le statut de membres de la bourgeoisie à part entière.

Les féministes bourgeoises veulent avant tout légalité pour elles, bien qu’elles prétendent parler au nom de toutes les femmes. D’ailleurs, les femmes bourgeoises n’ont pas véritablement intérêt à détruire complètement les structures familiales, qui sont aussi les fondements du système social de la propriété privée, dont elles tirent leurs privilèges comme l’ensemble de la bourgeoisie.

Seules les femmes des classes exploitées y ont intérêt, car elles n’ont rigoureusement rien à perdre. Sans toucher au capitalisme et à ses inégalités, certaines femmes bourgeoises voudraient sans doute bénéficier de droits comparables à ceux des femmes des pays impérialistes – France, USA, RFA – où les aspects les plus caricaturaux de l’oppression de la femme ont disparu pour la plupart des femmes des classes dominantes. Mais cet objectif est-il réalisable dans un Etat sous-développé comme l’Algérie ?

Il n’y a en fait pas d’exemple d’Etats d’un niveau de développement comparable – avec des traditions religieuses et patriarcales aussi étouffantes – où les femmes bourgeoises aient réussi, non seulement à imposer des droits comparables a ceux qui existent dans les grands pays capitalistes mais même à engager une lutte collective à un niveau significatif. Il est douteux qu’un mouvement féministe important puisse se développer en l’absence de luttes sociales. Et pour bouleverser les traditions qui règnent dans un pays comme l’Algérie, il faudra certainement des luttes d’une grande ampleur.

Cela signifie que la seule chance pour les femmes algériennes – y compris les femmes de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie -, de voir leur sort changer radicalement est un bouleversement de la société que seule la classe ouvrière à la tête des paysans pauvres et des autres couches exploitées peut réaliser.

C’est à cet objectif que doivent travailler celles et ceux qui veulent véritablement changer le sort des femmes. Certes, les femmes ont raison de ne pas attendre le jour de la révolution socialiste pour se révolter contre l’oppression, mais elles doivent savoir que cette révolution est indispensable à leur émancipation et que, pour détruire le système capitaliste, elles devront s’organiser sur des bases de classe et lutter aux côtés de l’ensemble des autres travailleurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *