La lutte de libération nationale en Algérie (1ère partie)

Article paru dans Travailleurs immigrés en lutte, n° 32, 15 mai – 15 juin 1979, p. 10-14.

Nous publions ici la première partie d’une série d’articles sur la lutte de libération nationale en Algérie. La seconde partie paraîtra dans le prochain numéro de « Travailleurs Immigrés en Lutte ».

En 1954, l’Algérie entra en rébellion contre le gouvernement général de la République française. Une des révoltes qui ébranleront profondément la domination de la bourgeoisie de la métropole. Ce refus de la domination coloniale, et la lutte armée qui suivit dès 1954 y mais surtout à partir de 1955-56, aboutiront, après les accords d’Evian conclus entre le Gouvernement provisoire de la République algérienne et l’Etat français, et après le référendum de juillet 1962 duquel se dégage à un majorité écrasante en faveur de l’indépendance, à l’instauration d’un régime qui s’avéra très vite être une dictature anti-ouvrière.

Certains s’en sont étonnés. C’est qu’ils n’ont pas voulu voir la réalité, ou qu’ils l’ont cachée aux classes laborieuses. En fait, toute la lutte de libération nationale permettait de prédire l’avènement d’un tel régime.

Nous voudrions, par cet article, donner notre appréciation de cette lutte bourgeoise. Dans une seconde partie, nous tenterons aussi d’en tirer un bref bilan.

La condition des colonisés et la lutte armée

La situation économique de la population algérienne s’était considérablement dégradée depuis la deuxième guerre mondiale, et surtout pendant. Déjà, la situation de l’agriculture était précaire avant guerre. L’administration française reconnaissait elle-même que les épidémies de typhus, etc…, se multipliaient, et que l’accroissement du nombre des décès était considérable entre 1939 et 1954. La crise agricole très importante fit sentir ses effets particulièrement en 1944 : la sous-alimentation des populations devint chronique, les bidonvilles se gonflèrent autour des villes principales. Le flux de l’émigration devint bientôt un phénomène permanent et rendu nécessaire par la situation économique désastreuse des paysans.

La société algérienne était agricole : 81 % de la population vivait de la terre (en 1954, le pourcentage sera de 70 %). Mais la concentration des terres dans les mains des colons et de quelques notables algériens d’une part, et le morcellement des petits lots d’autre part, conjugués à la mauvaise récolte de 1945, conduisirent l’administration française à laisser la famine s’installer parmi la population. Les ouvriers agricoles en étaient même arrivés à ne plus trouver de tissu pour se vêtir, car trop cher ou introuvable !

En 1952, l’industrialisation timide amorcée depuis 1945 acheva de déstructurer l’ancienne société agricole. Le métayage a quasiment disparu, pour laisser la place au salariat. Cependant, 18 % de la population agricole salariée seulement est permanente !

Les salaires avaient, eux, subi une érosion considérable. Même les chiffres officiels ne reflètent nullement la réalité des salaires. Ils indiquent que l’indice des prix était passé de 100 en 1944 à 628 en 1954, tandis que celui des salaires minimums n’atteignait que 600 à cette dernière date.

Les colons, quant à eux, occupaient les places prééminentes dans la société algérienne s l’appropriation coloniale des meilleures terres (3 millions d’hectares environ), la disparition de l’artisanat algérien, incapable de résister à l’industrie européenne, ainsi que l’atrophie exceptionnelles des couches bourgeoises « nationales », du fait du pouvoir absolu d’une oligarchie européenne bien décidée à ne pas céder une seule miette de son pouvoir, tout cela reléguait la population algérienne à la paupérisation absolue et au sous-emploi chronique dans les campagnes.

Les Algériens colonisés avaient un statut de sous-citoyen. L’enseignement de l’arabe était interdit dans certaines régions, et celui du français très peu dispensé. Seule une élite « bénéficiait » de la naturalisation française et des droits qui en découlaient en 1944, encore qu’avec des exceptions : cela touchait 50 000 à 60 000 personnes, et n’était en fait que l’élargissement du projet raciste « assimilationniste » de naturalisation des autochtones « les plus capables » et les plus « évolués », proposé pour la première fois par Blum et Violette, et portant leur nom !

Par contre, pendant la boucherie impérialiste de 39/45, les colonisés servirent de chair à canon. Beaucoup moururent sur le champ de bataille, et d’autres s’intégreront, nombreux, dans les rangs du FLN et de l’ALN.

Les travailleurs algériens émigrés vers la France ressentiront encore plus durement la discrimination qui s’exerçait sur eux. Sous-payés, subissant le racisme quotidien, seuls, rejetés des syndicats et dans les luttes, etc… ils formeront la fédération du FLN la plus puissante, et seront plus tard des pourvoyeurs de fonds en lui fournissant 70 % de toutes ses rentrées d’argent.

En Algérie, les travailleurs connaissaient la répression au quotidien. Dans le Sud, l’état d’exception était fréquemment décrété. Un régime militaire y rognait ; depuis 1947, les arrestations de militants nationalistes et de ceux qui leur portaient aide, se multipliaient, particulièrement après la victoire électorale du MTLD en 1953 : la baignoire et les chalumeaux ont été utilisés bien avant les tortures de la bataille d’Alger !

Le massacre dans le Constantinois, le 8 mai 1945, et surtout celui de Sétif n’avaient pas quitté les esprits : les autorités officielles avaient annoncé quelques centaines de morts seulement ; mais les milieux nationalistes comptaient la disparition dos leurs en dizaines de milliers (le PPA annonça 45 000 morts !).

C’est ainsi l’oppression quotidienne, mais surtout la paupérisation chronique, le sous-emploi, l’exode rural dramatique, la désorganisation complète de l’ancienne économie algérienne par l’introduction de la propriété privée et le morcellement des exploitations, qui, en poussant la population algérienne à une misère absolue, la força à se révolter contre ses colonisateurs et à entamer une guerre sanglante pour son indépendance.

On ne peut pas nier, enfin, l’impact du contexte international du XXème siècle, qui avait va de nombreuses colonies européennes se battre pour leur indépendance (Chine, Inde, Vietnam, etc.), sur l’Algérie.

Une révolte paysanne, une direction citadine petite-bourgeoise

La lutte armée fut déclenchée à grande échelle dans les années 1955/56 à l’initiative du FLN (Front de Libération Nationale). Mais bien avant, en 1946/47, en réponse aux massacres de Sétif, des tendances du mouvement nationaliste y avaient déjà pensé. Certaines s’ étaient même mises à la tâche.

Le Congrès du PPA (Parti du peuple algérien), parti nationaliste et force politique la plus forte en Algérie jusqu’en 1954/55), avait créé une organisation chargée d’organiser les maquis et de se procurer les armes : l’Organisation secrète. Cependant, l’aide dont elle bénéficiait était insuffisante, et après le célèbre hold-up de la poste à Oran, qui ont pu lui permettre de se développer, elle fut démantelée par la police française.

Le FLN crût rapidement, et supplanta tous les autres mouvements politiques algériens : UDMA, les Ulemas, le MTLD, etc… Le fait qu’il ait été le produit direct du CRUA (Comité Révolutionnaire pour l’Union et l’Action), comité créé pendant la crise du MTLD par des membres du comité central occupant de hautes responsabilités, n’est pas pour rien dans cette croissances Boudiaf , l’un des chefs historiques de ce comité, était responsable de la Fédération de France, la plus importante de ce parti. Las autres n’étaient pas beaucoup plus bas dans la hiérarchie.

La lutte armée acquit l’adhésion de la paysannerie. C’est elle essentiellement qui porta le FLN. Avant le 1er novembre, plus précisément depuis 1947, il y avait déjà des groupes armés dans les maquis de Kabylie dont le chef était Krim Belkacem, qui ralliera le CRUA et deviendra l’un des chefs historiques du FLN.

D’autre part, les seules wilayas (le congrès de la Soumam découpera l’Algérie en 6 Wilayas : les Aurès-Nemencha, la Kabylie, le Constantinois, l’Oranais, le Sahara mal délimité, l’Algérois), où la rébellion fut durable et puissante furent la Kabylie, les Aurès-Némencha et le Nord Constantinois : régions montagnardes, paysannes. Ici le FLN recruta non seulement des troupes nombreuses et décidées, mais fut largement soutenu et aidé par la population complice.

Quant à la composition sociale du Front, elle représentait essentiellement la petite-bourgeoisie paysanne. La misère de la paysannerie, son attachement à la terre et aux traditions l’explique suffisamment. Les dirigeants de la Wilaya II (Nord Constantinois), ont reconnu que dans leurs effectifs, on comptait 6 paysans pour un citadin.

Par contre, tous les principaux organismes dirigeants du FLN étaient composés de citadins, de populistes petits-bourgeois, à part Krim Belkacem d’origine paysanne. Et c’est Alger, future zone autonome, qui fournira le personnel politique pour la direction des autres Wilayas.

Le gros des troupes était fourni par la grande masse de prolétaires (300 000 maquisards) qui avaient été chassés de leurs terres ou poussés vers les villes par l’exode rural, politisés, souvent urbanisés (un tiers de la population). Le FLN représentait avant tout les intérêts des masses paysannes, et de la petite-bourgeoisie algérienne rurale puis urbaine, seule force dynamique politiquement dans la société algérienne de l’époque. La mince couche de grands propriétaires, gros commerçants et petits industriels était à la fois trop compromise et trop faible pour jouer un rôle déterminant.

L’orientation du Front telle qu’elle apparaît dans ses textes aux premières années de la rébellion, dont les plus importants sont le tract du 1er novembre et le document politique issu du congrès de la Soumam en 1956, n’avance qu’un objectif : l’indépendance. « La doctrine est claire ; le but à atteindre, c’est l’indépendance nationale. Le moyen, c’est la révolution par la destruction du régime colonialiste » (Plate-forme de la Soumam). Pendant toute la lutte de libération nationale, on n’en saura pas plus sur ses objectifs politiques, si on s’en tient à sa propagande en général. Quoi qu’il en soit, pour réaliser son but, le FLN veut « regrouper les patriotes », les « volontaires et combattants ». En attendant, dans les maquis et au sein de l’ALN (Armée de Libération Nationale), il tente d’apparaître comme un Etat constitué, et d’imposer une situation de « double pouvoir » avec les autorités françaises, en créant une administration propre à lui (assemblées populaires, etc..) chargée de l’enregistrement des mariages, baptêmes, de l’enseignement… Au sein de l’ALN, il créé une hiérarchie très complexe, comportant de multiples grades, système propre à toute armée bourgeoise classique.

Le FLN crée également, pour prendre le contre-pied des Messalistes et de leur syndicat l’USTA, sa propre courroie de transmission au sein de la classe ouvrière : l’UGTA. Ce syndicat, structuré avait pour but d’encadrer les travailleurs selon les options politiques du Front, et d’asseoir la domination du parti national dans cette couche de la population. Il va sans dire que déjà à cette époque, l’UGTA n’avait aucune mission de défendre les ouvriers face à leurs exploiteurs ! Les chefs d’entreprise algériens (8000 petites entreprises) n’étaient attaqués, eux, qu’en cas de refus de paiement des cotisations exigées par le FLN. Les deux grèves de 1956, et particulièrement la grève générale de juillet, avaient pour but l’indépendance nationale.

L’unanimité nationaliste, et le monopole « à tout prix » de la représentation politique des Algériens, qui seront l’attitude constante du FLN, sont le pendant de l’objectif de l’ « indépendance de la nation algérienne ». Contre le PCA, il s’exprimera par l’assassinat de militants de base, après que leur direction ait accepté de dissoudre ses unités combattantes (les Combattants de la liberté, peu nombreux), dans l’ALN. Il s’exprimera brutalement contre la population algérienne, dans plus d’un cas.

Ainsi, la lutte de libération nationale en Algérie fut essentiellement la lutte de la petite-bourgeoisie, de la paysannerie pour conquérir le pouvoir. En aucun cas, elle ‘avait jamais représenté l’intérêt des travailleurs et de la classe ouvrière. Le régime qui s’éleva en 1962 est à ce titre bourgeois et exploiteur, et cela sans équivoque possible.

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