Abderrahman

Article paru dans l’Encyclopédie des nuisances, n° 6, février 1986, p. 128-129.

C’est sous le long règne d’Abderrahman III que le califat de Cordoue connut au Xe siècle son éclat le plus brillant. Les chroniques nous rapportent qu’il sut maintenir la puissance omeyade contre les princes chrétiens et ses rivaux musulmans, et qu’au cours de cette vie généreusement risquée, il protégea les arts et les sciences et fonda la célèbre école de médecine de Cordoue.

Cette époque est celle, tant pour la chrétienté avec la division achevée de l’empire carolingien que pour l’islam avec la décadence des Abassides, de la fin des tentatives victorieuses d’unifier de part et d’autre sous un sceptre universel les peuples vivant sous une même foi. Cette installation dans un désordre temporel permanent constitue une des bases de ce sentiment dominant du Moyen Âge qu’est celui de la précarité et de la vanité de toutes choses terrestres.

La nature particulière du pouvoir féodal où le prince règne sans partage sur son domaine, où par conséquent le résultat de sa vie personnelle reste indissociablement lié à celui de son règne et devient le modèle obligé de ses contemporains, nous a valu une des plus belles réflexions d’un homme sur ce que fut sa vie : « Cinquante ans se sont écoulés depuis que je suis calife. Trésors, honneurs, plaisirs, j’ai joui de tout, j’ai tout épuisé. Les rois mes rivaux m’estiment, me redoutent et m’envient. Tout ce que les hommes désirent m’a été accordé par le ciel. Dans ce long espace d’apparente félicité, j’ai calculé le nombre de jours où je me suis trouvé heureux : ce nombre se monte à quatorze. Mortels, appréciez par là la grandeur, le monde et la vie. »

Ce qui nous touche dans une telle conception de la vie, au-delà de la figure idéale du prince féodal et des thèmes propres au Moyen Âge, réside bien sûr dans ce caractère universel que sans effort nous pourrions retrouver chez Shakespeare ou Homère et dans chaque époque où les hommes peuvent jouer librement leur vie dans le hasard des circonstances et juger du résultat de leur activité.

Naturellement, ceci exclut immédiatement la nôtre et quelques autres encore dont elle constitue la suite appauvrie, et il ne viendrait à l’idée de personne d’attendre quelque réflexion du même ordre des puissants de notre temps. À des titres divers ils en manifestent la même incapacité et d’ailleurs aucune nécessité ne les y contraint.

Que pourraient nous dire en effet les divers héritiers de la grandeur musulmane de ce qu’il en a été de leur vie ?

Mais ne soyons pas trop cruels à leur égard car ils sont à l’islam médiéval ce que Gorbatchev est à la principauté de Kiev ou Mitterrand au royaume de Saint-Louis : les dignes représentants d’un monde unifié sous des différences locales où la dévalorisation du monde humain accompagne régulièrement la valorisation d’un monde matériel qui montre ce qu’il vaut.

Que les dirigeants soient devenus ce qu’ils sont, peu nous importe, ils ne seront jamais assez misérables à notre goût. Ce qui nous touche bien plus, c’est que l’organisation présente de la vie ne permettra bientôt plus que l’on puisse se poser ce genre de questions ou plus exactement qu’elles n’auront plus aucun sens.

Cette simple constatation juge une époque car la disparition de cette conscience minimum de l’écoulement du temps, interdisant le moindre jugement sur sa propre vie, interdit par là même tout jugement plus vaste sur la marche de ce monde, jugement sans lequel aucune société ne peut prétendre maîtriser son destin. Mais comme la nôtre a renoncé à cette prétention depuis longtemps, et qu’elle ne se reconnaît plus comme maître que la marche autonome de l’économie et son « progrès », elle peut parfaitement se passer de toute faculté et de tout sentiment qui ne soient pas nécessaires à celle-ci et, de ce point de vue, on doit admettre qu’elle atteint une remarquable adéquation entre ses buts et la fabrication du matériel humain qui leur est nécessaire. Car si Stendhal pouvait encore compter quatre cents jours de grandes émotions pour une vie de trente ans, l’homme de notre temps serait bien en peine de définir ce qu’est une grande émotion. Son existence, à l’image de la société qu’il sert, ne connaît plus bonheur et malheur comme le rythme nécessaire de toute vie mais un perpétuel présent indifférencié prétendant sottement à l’éternité.

Une telle vie sans qualité n’a d’autre objet que sa durée même et comme projet démentiel que son accroissement indéfini. On dit donc communément que la durée de la vie augmente, ce qui est sans doute vrai et aussi sans aucune importance. Cette perte de la vraie vie avec son caractère unique, précaire, hâtif, doit refouler aussi la seule expérience qui échappe à la répétition comme quelque chose d’incongru et de vaguement scandaleux. La mort elle-même s’est donc éloignée dans une abstraction, reléguée spatialement dans des hôpitaux et des mouroirs, elle a cessé d’être côtoyée directement comme valeur négative de la vie et comme sanction du temps pour devenir objet de statistique et fait divers des médias. A ce point d’indignité dans la mort et dans la vie, aucun renversement n’est possible en dehors d’une volonté commune de faire du temps son temps. Et cette volonté elle-même ne peut trouver sa force que dans la négation de ce qui existe. C’est à ce prix seulement que ce monde peut être bon pour ceux qui en auront usé comme il faut.

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