Interview d’un ancien militant du M.N.A.

« Interview d’un ancien militant du M.N.A., qui fut l’un des créateurs de l’Union syndicale des travailleurs algériens (USTA), la première organisation syndicale algérienne », parue dans Tribune algérienne, n° 7, juillet 1976, p. 3-5.

T.A. : Que penses-tu de la situation politique actuelle, de la discussion sur la Charte ouverte par le pouvoir ?

R. : La situation politique en Algérie est arrivée à un tournant décisif.
Pour la première fois depuis le coup d’état militaire du 19 juin 1965, Boumedienne qui a fait de l’Algérie sa propriété personnelle, et de la lutte du peuple algérien depuis l’Etoile Nord Africaine une simple introduction à son régime d’arbitraire, a été contraint, parce que son régime n’avait aucune assise dans la classe ouvrière, la paysannerie, a été contraint, de tenter de mystifier une fois de plus le peuple algérien avec sa campagne sur la Charte.

Aucun Algérien ne peut nourrir d’illusions sur la soi-disant « démocratisation » que Boumedienne déclare instaurer à coups de décrets et sous le contrôle de son A.N.P. qui n’est pas gardienne des libertés du peuple Algérien, mais gardienne des Algériens en résidence surveillée.

Aucun Algérien ne peut nourrir d’illusions sur la soi-disant « démocratisation » que Boumedienne déclare comme il n’y avait pas de libéralisation possible du régime colonial, ni avec le projet Blum-Violette en 1936 comme le prétendaient Ferhat Abbas, les Oulamas, les administratifs et le PCA rassemblés dans le Congrès Musulman qui avait exclu le PPA, ni en 1944, ni avec le statut de 1947, ni avec le réformisme du Maire d’Alger, Jacques Chevallier comme l’affirmait le C.C du MTLD dirigé par Lahouel, Kiouane et Ben Khedda. C’est contre ces illusions réformistes que les militants ont combattu sous la direction de Messali, d’Embarek Filali, de M. Maroc… et c’est le sens du Congrès de Hornu (13-15 juillet 1954) dont on redécouvre avec le livre de M. Harbi « aux origines du FLN » qu’il est à l’origine de la mobilisation du peuple algérien pour arracher l’indépendance par la lutte armée.

Ainsi la pyramide de mensonges édifiée par la bourgeoisie et les staliniens depuis vingt ans pour nier le combat du mouvement ouvrier et nationaliste algérien de l’Etoile Nord Africaine, du PPA, du MTLD et du MNA est en train de s’effondrer… Comme s’effondre le mythe d’un CRUA composé d’une poignée d’activistes agissant pour le compte d’un peuple algérien amorphe et anesthésié par le combat que le MTLD aurait mené pour la défense des libertés démocratiques au lieu d’adopter la voie « révolutionnaire » du CRUA-FLN : terrorisme-répression-mobilisation.

Aujourd’hui chaque fellah misérable, chaque prolétaire qui sue la plus-value, chaque chômeur, chaque émigré sait bien que l’opération cousue de fil blanc, dite « consultation » sur la Charte du pouvoir ne vise pas à instaurer « le socialisme » mais à replâtrer la dictature en pleine décomposition.

Pour la paysannerie pauvre, pour la jeunesse au chômage, pour la classe ouvrière surexploitée, ligotée par la Charte corporatiste de la Gestion socialiste des Entreprises (G.S.E) qui vise à intégrer l’UGTA dans l’appareil d’état bourgeois, la seule réponse possible est « non à la dictature », « non à Boumedienne ».

T.A. : Que penses-tu de la déclaration faite par Lahouel, Ben Khedda, Kheireddine et Fehrat Abbas pour demander l’élection d’une Assemblée Constituante et Souveraine au suffrage universel ?

R. : La surprise a été grande pour un ancien militant du MTLD-MNA de voir que ces dirigeants de l’UDMA, des Oulamas et des centralistes qui ont toujours combattu le mot d’ordre de l’Assemblée Constituante Souveraine qui fut celui de l’Etoile-PPA-MTLD-MNA dans leurs organisations jusqu’en 1954, dans le FLN ensuite, se rallier aujourd’hui à ce mot d’ordre. A la fin de sa vie, le vieux Ferhat Abbas, qui a combattu depuis 1936 Messali, a été le président du GPRA et le président d’une telle Assemblée Algérienne qui en 1962 ne fut ni Constituante ni Souveraine découvre qu’il n’y a ni liberté ni démocratie et que seule la Constituante peut sortir le pays du chaos.

Parler de la Constituante Souveraine, cela veut dire qu’il n’y a aucune légitimité dans le putsch du 19 juin 1965 et les « institutions » de Boumedienne.

Cela veut dire aussi qu’il n’y avait aucune légitimité dans les institutions de la période antérieure, celle de Ben Bella dans la mesure où l’Assemblée était subordonnée au pouvoir.

Allons plus loin : il n’y avait aucune légitimité dans l’ANP, l’ALN, le FLN ou le CRUA qui n’ont jamais admis la souveraineté du peuple algérien, mais s’en sont déclaré les porte-paroles.

Et l’histoire se venge – et venge les centaines de cadres et militants ouvriers – dans la mesure où elle charge les F. Abbas, Lahouel, Ben Khedda et les Ait Ahmed et Boudiaf qui s’étaient baptisés « historiques » de reprendre à leur compte ou de soutenir une politique, celle de Messali et du mouvement ouvrier algérien qu’ils avaient combattu sans merci.

T.A. : Tu as été militant du MNA et de l’USTA. Quelle était la position de l’USTA envers le MNA ? Quelle était la position de Messali sur l’USTA ?

R. : Aujourd’hui, la Charte dit que l’UGTA doit mobiliser les travailleurs pour réaliser « la bataille de la production » et ne plus défendre les revendications des travailleurs, ce qui aboutit à faire du syndicat un rouage de l’état et des dirigeants des fonctionnaires.

L’USTA a toujours combattu une telle politique. Ainsi lors de son premier Congrès tenu à Paris les 28-30 juin 57 le secrétaire général A. Bekhat disait dans son rapport moral :

L’organisation syndicale doit être ouverte à tous les travailleurs, quelle que soit leur opinion politique ou confessionnelle.

Pour conserver ce caractère de large rassemblement, l’organisation syndicale doit en conséquence être « indépendante » de toutes formations politiques. Il est évident que si la direction du syndicat est monopolisée par un parti politique, à l’exclusion de tout autre, le syndiqué qui professe des opinions politiques contraires à celles développées par la direction ne pourra se considérer garanti. Non que les syndiqués à tous les échelons n’aient pas le droit de préférer une organisation politique à une autre. Mais pour assurer une vie syndicale harmonieuse, chaque syndiqué, de la base au sommet de la centrale, doit volontairement limiter l’affirmation de ses positions politiques au cadre général de la préservation de l’unité du mouvement dans son ensemble.

Ainsi posé, le problème de l’unité syndicale implique l’exercice plein et entier de la démocratie à tous les échelons, le syndicat assure la défense des intérêts matériels moraux des travailleurs.

Les intérêts matériels ce sont les revendications économiques, l’aspiration au mieux être des travailleurs algériens. Les intérêts moraux se résument par liberté et dignité.

Comme tu le vois, l’USTA était pour l’indépendance du syndicat envers tout parti et tout pouvoir et pour l’unité des travailleurs.

Quant à la position de Messali, voici ce qu’il disait dans un message au Congrès :

Je considère que la création de cette fédération syndicale algérienne au milieu du peuple de Paris et dans les circonstances actuelles est un événement aussi grand et aussi Important que la création de l’Etoile Nord Africaine.

… Comme vieux militant et chef du mouvement national algérien, j’ai toujours estimé l’indépendance syndicale à l’égard de tous les partis et de tous les gouvernements comme un principe de base.

Je voudrais dire encore que le combat que j’approuve complètement, le combat que « Tribune Algérienne » mène pour les libertés démocratiques et l’indépendance de classe du syndicat. Et je suis sûr que des milliers de vieux militants se reconnaissent dans ce combat qui continue le leur.

Bonne chance !

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