L’affaire Dalila Maschino

Dossier publié dans Tribune algérienne, n° 16, juillet 1978, p. 17-22.

Depuis son premier numéro de Novembre 1974, Tribune Algérienne a dénoncé la triste condition de la femme en Algérie.

Considéré par les statistiques du Ministère du Travail comme une catégorie de population non active, non travailleuse et donc non chômeuse, son exclusion presque complète de la sphère de la production apparaît normale.

Son univers, c’est le gynécée.

Sa fonction, c’est d’être l’esclave domestique chargée de préparer la nourriture du maitre, d’entretenir ses affaires et sa demeure, l’instrument toujours disponible pour son plaisir et le moyen de reproduction chargé d’assurer la continuité d ‘une lignée qui pour ses notables remonte au prophète.

C’est cela que dit et veut le pouvoir actuel.

Dans « L’origine de la famille, de la propriété et de l’Etat » F. ENGELS
a expliqué comment s’était effectué depuis la plus haute antiquité, le passage du matriarcat (prédominance de la cueillette) au patriarcat (prédominance de l’économie fondée sur l’élevage).

Le faible niveau de forces productives et les conditions géographiques (K. MARX) qui explique le caractère précapitaliste de l’économie de l’Algérie médiévale et contemporaine, ont permis l’existence d’une société où le statut économique et donc social, religieux et juridique de la femme était dégradé.

Depuis la conquête et l’introduction du capitalisme en Algérie, les bases matérielles qui sous-tendaient la structure sociale traditionnelle ont été liquidées : la propriété collective des terres des tribus ont été confisquées par les colons, les confédérations et les tribus ont été démantelées, les membres des tribus, des douars et de la grande famille patriarcale ont été réduits à la condition de prolétaires…

Les bases matérielles et sociales de l’ordre ancien ont disparu et pourtant dans l’Algérie « socialiste », la législation antérieure – qui ne faisait que codifier les rapports sociaux de la période précapitaliste – subsiste. Mieux, elle est renforcée et n’a plus simplement la valeur de coutume, mais force de Loi (Constitution).

Dans les pays avancés, la femme occupe une place croissante dans la production, la vie sociale, intellectuelle et politique. Les tâches domestiques qui absorbaient une large partie de l’activité des femmes sont accomplies par des machines. La maîtrise croissante des moyens de contraception a cessé de faire des femmes des machines à fabriquer des enfants. La femme devient l’égale de l’homme.

Dans l’Algérie du socialisme coranique, l’acharnement mis par le pouvoir issu du putsch de Juin 1965, à organiser l’apartheid entre les sexes, n’a pas ses fondements dans l’économie ou dans la volonté de préserver l’identité Algérienne (la clique qui a confisqué le pouvoir est totalement corrompue, cosmopolite, étrangère a la culture vivante Algérienne qui n’a rien à voir avec la culture dispensée dans les entreprises et les écoles), mais dans la recherche d’une légitimité, de l’acceptation de l’ordre hiérarchique et de la communauté des croyants, donc des hommes dont on cherche une certaine solidarité en l’opposant aux femmes. En fait, le turban de l’islam sur la tête du capitalisme!

C’est le prétexte invoqué pour exclure la moitié de la population active
de la sphère de production. Mais comme une fraction constante des étudiants et des travailleurs n’ont plus accès au marché du travail du fait de l’enchaînement de l’Algérie à l’impérialisme, la question de l’émancipation de la femme n’apparait plus comme une question spécifique (la guerre des sexes) mais comme un aspect du problème plus général : celui de l’oppression de la classe ouvrière et des masses algériennes par un régime de fait qui a vendu le pays à l’impérialisme.

Un pas important dans la voie qui mène à l’émancipation de la femme en Algérie sera accompli avec le remplacement de la dictature par une Assemblée Constituante Souveraine issue du Suffrage Universel.

C’est dans le cadre que T. A a ouvert dans son n° 15 de Mai 1978, un débat sur la question de la femme en Algérie.

T.A publie la première contribution d’un lecteur. Mais depuis l’affaire
Dalila Maschino, le débat a pris un caractère particulier, dans la mesure ou une action d’une vaste ampleur est menée au Canada, en France comme à l’échelle internationale.

Dès le début, T.A a engagé le combat pour la libération de Dalila. Il l’a fait en utilisant la même méthode que celle employée lors de l’affaire Laïd Sebai ou la lutte pour la libération d’H. Hachour et des syndicalistes Tunisiens emprisonnés, à savoir la mobilisation pour que le mouvement ouvrier et démocratique français et international prenne en charge la lutte contre, la répression le racisme, l’arbitraire…

T.A publie un article qui fait le point sur l’affaire Dalila Maschino et
le texte d’appel pour la création d’une Commission d’enquête du mouvement ouvrier et démocratique qui a recueilli des centaines de signatures .

T.A publiera en Septembre, Octobre un numéro spécial ou un dossier sur cette question. Mais d’ores et déjà, le débat que T.A a ouvert dans son n° 15 n’apparait plus comme un simple débat d’opinion, mais comme un combat contre l’arbitraire, l’obscurantisme et la dictature, un combat pour les libertés démocratiques et l’Assemblée Constituante Souveraine.


Sans exclusive ni préalable. Unité pour la commission

La guerre Révolutionnaire d’indépendance nationale a signifié notamment pour des millions d’algériens et d’algériennes, l’exigence de l’abolition de l’arbitraire et des inégalités, la volonté unanime de conquérir les droits et libertés démocratiques d’organisation, de presse, d’opinion, les libertés individuelles, droits et libertés déniés au peuple algérien par le colonialisme et une bourgeoisie servile.

Des millions de femmes (le nom de certaines d’entre elles : DJAMILA BOUPACHA, DJAMILA BOUHIRED, FADHILA M’RABET… reste gravé dans les mémoires), ont participé héroïquement à ce combat émancipateur.

Le 5 Juillet 1962 (jour de la proclamation de l’ « indépendance ») elles ont jeté leur « voile », elles ont chanté et défilé aux côtes des travailleurs, des fellahs et des jeunes. C’était, pensaient-elles avec tout le peuple algérien la fin de l’humiliation, la dignité enfin recouvrée.

Aujourd’hui, chaque algérien, le peuple travailleur, constate dans sa chair et son sang, que ces objectifs, pour lesquels il a sacrifié un million et demi de ses enfants, n’ont pas été atteints.

Ce qu’il est convenu d’appeler, l’ « affaire Maschino » en fournit aujourd’hui une illustration tragique.

DE QUOI S’AGIT- IL ?

Dalila rencontre à Alger Denis Maschino (dont le père est le mari de M’RABET). Elle est majeure. Ils se marient à Colombes en mars 1975. Trois mois plus tard, pour fuir les poursuites du frère de Dalila, ils se réfugient au Canada, à Montréal. Le frère de Dalila est Messaoud Zeghar, « ami » de Boussouf et « homme d’affaire » de Boumediene. Il est entre autre propriétaire du bâtiment qui abrite l’ambassade du Canada à Alger, d’une villa à Montréal, ainsi que d’une compagnie d’aviation. Zeghar se rend en Mars 1978 à Montréal à bord d’un DC8 de sa compagnie qu’il a fait maquiller. Auparavant, il se fait délivrer un visa au nom de Dalila Zeghar à l’ambassade du Canada à Alger, il est chez lui. Il drogue Dalila, la ramène au « pays », la séquestre dans sa propriété à El-Eulma et décide de la marier à un « musulman ».

L’enquête menée par les autorités canadiennes confirme le kidnapping. Le président de la compagnie d’aviation affirme devant le FBI que le « boss » (Zeghar) avait demandé l’avion pour aller chercher sa sœur qui « vivait en concubinage avec un drogué, un communiste, qui la battait et refusait de l’emmener à l’hôpital quand elle était malade. »

Mais Messaoud Zeghar est dans « son » droit ! L’islam est, depuis Février 1977 – date des élections « à l’algérienne » soigneusement truquées – religion d’Etat.

L’Islam, et par conséquent l’Etat, ne reconnaissent pas le mariage entre une « musulmane » (entendez par là algérienne, puisque tous les algériens sont musulmans par décision de la constitution) et un « non musulman ».

Ainsi la religion qui devait être une affaire privée, individuelle, fait
force de loi on Algérie.

Ainsi Messaoud Zeghar est-il « protégé » par la constitution de l’Islam !

Qui peut accepter une telle violation de Droits de l’Homme ?

Le gouvernement algérien a pourtant signé la convention des Droits de l’Homme (mais, précaution, il n’a pas encore ratifié le traité).

Pour le gouvernement algérien, pour le régime de Boumediene, l’ « affaire Dalila-Maschino » est une affaire privée (selon les termes d’un communiqué du gouvernement).

La religion, elle, par contre, n’est pas une affaire privée.

Ainsi, quand il s’agit d’une affaire privée, on a le droit, en Algérie, de séquestrer.

Il est vrai que la police de Boumediene, si prompte à tirer sur les travailleurs (dockers, Aïn-Beïda), l’ANP, la Sûreté Nationale, le Darak-el-
Watani, épine dorsale du régime, ne sont pas là pour protéger les citoyens mais l’Etat.

Dalila, dans une lettre tragique qu’elle a réussi à faire parvenir du lieu de sa séquestration (lettre authentifiée par des graphologues) explique qu’elle envisage toutes les solutions pour sortir (y compris le suicide), si on ne la sort pas de sa prison. Denis, son mari, confirme dans une lettre qu’il faut sortir « Dalila de son tombeau ».

Il ne s’agit pas, comme beaucoup s’ingénient à le faire croire, d’un « roman à l’eau de rose », ou d’une simple « question féminine ».

Il s’agit du combat fondamental qu’a mené le peuple algérien, et que continue à mener, au prix d’un lourd sacrifice, pour arracher ses droits, ses libertés, sa dignité, contre un Etat qui sert les fossoyeurs de la Révolution Algérienne .

C’est pour cela que les militants de T.A. font leur combat pour la libération de Dalila Maschino, qu’ils ont été et, qu’ils seront au 1er rang du combat le plus large et le plus unitaire, et pour le rassemblement de toutes les forces sans exclusives qui se donnent comme seul mot d’ordre :

LIBERATION DE DALILA !

C’est dans ce cadre qu’ils ont été au 1er rang dans la campagne pour la
mise en place d’une commission d’enquête.

Aujourd’hui, des centaines de travailleurs, de militants, de responsables politiques et syndicaux, de démocrates, d’intellectuels, se sont prononcés, par delà les divergences naturelle qui peuvent exister entre eux, pour la COMMISSION D’ENQUETE .

La fédération Internationale des Droits de l’Homme a déjà désigné ses
avocats pour se rendre en Algérie et enquêter sur l’affaire. Elle s’est engagée dès le retour de ses avocats, à tenir une conférence de presse et à rendre publiques les conclusions de son enquête,

Parce que ce combat est inséparable du combat pour la CONSTITUANTE SOUVERAINE, en Algérie, qui garantira les libertés, toutes les libertés, la laïcité de l’Etat, permettant ainsi à notre peuple et à notre nation opprimée de poursuivre la lutte pour leur libération et le socialisme, des centaines de militants, de jeunes, de travailleurs algériens et algériennes y prendront les premières places.


Pour que Dalila puisse vivre libre et digne !

APPEL

PLUS DE TROIS CENTS MILITANTS, TRAVAILLEURS, ETUDIANTS, DEMOCRATES, INTELLECTUELS, DONT 13 MILITANTS DU PCF, 17 DU PS, 33 DE LA CFDT, 21 DE LA CGT, 46 DE LA FEN SE PRONONCENT POUR :

UNE COMMISSION D’ENQUETE DU MOUVEMENT OUVRIER ET DEMOCRATIQUE.

Ce texte-pétition circule actuellement dans le mouvement ouvrier et démocratique.

Tous les faits (plainte de Denis Maschino, lettre de Dalila), toutes les enquêtes (celles des autorités canadiennes), indiquent que Dalila Maschino a été kidnappée, et séquestrée. Plus alarmant encore : certaines informations récentes affirment que son frère, Messaoud Zeghar, auteur du kidnapping et de la séquestration, l’aurait récemment remariée.

Soit M. Messaoud Zeghar nie ces faits en faisant publier dans « France-Soir » une photo de Dalila et en téléphonant à R.T.L en y faisant entendre la « voix » de sa sœur.

Le gouvernement algérien, quant à lui, déclare dans un communiqué officiel, qu’il ne peut intervenir car il s’agit d’une affaire privée. Pourtant, tous les journaux qui mentionnent cette « affaire » ont été saisis en Algérie.

Nous, soussignés, considérons qu’il s’agit là d’une atteinte inaceptable aux libertés démocratiques et individuelles !

Sans vouloir nous immiscer dans les affaires du régime algérien et sans porter jugement sur celui-ci, nous n’acceptons pas l’argument de l’ « affaire privée » qui laisse Dalila sous les griffes de son frère.

Nous affirmons le droit pour Dalila de décider librement de son sort, de vivre de la façon dont elle l’entend dans le pays de son choix.

Alors pour que la vérité fasse grand jour, pour que Dalila puisse vivre, libre et digne nous, soussignés, nous prononçons pour la mise en place d’une commission d’enquête du mouvement ouvrier et démocratique.

Maîtres Jacoby, Deschezelles, Renée Dolla-Vial, Lambert David (vice-président de la fédération des droits de l’homme), Cohen Odile, Avocats.

Jean-Marie Domenach, Pierre Vidal-Naquet, Jean Rous, Laurent Schwartz et Mme, Vladimir Jankelevitch, M. Valusinki (président de l’association des professeurs de mathématiques), Cyrille Koupenik.

Louis-Paul Letonturier & Mme, Schwartz & Mme, Michel Broué (comité international contre la répression).

N. Trintignant, A. Corneau, R. Weinberg, G. Barbero, S. Metiche (réalisateurs).

Claude et Annie Miller, D. Labourier (comédiens), de nombreux techniciens et professionnels du spectacle.

Ainsi que :

La section FEN CNDP

La section CGT des assurances Zurich et 39 travailleurs

La section FO de la CNAVTS, la section CFDT de la CNAVTS, la section CGT de TF1

La secrétaire de la section CGT du BHV et 10 travailleurs

Le syndicat des journalistes français (Radio France)

Le syndicat unifié de la radio-télévision (SURT CFDT)

L’union nationale des étudiants de France (UNEF US)

ET PAR :

83 travailleurs de la télévision scolaire (CGT, CFDT, FEN)

4 membres du bureau national du SNATO (FEN)

18 syndiqués CGT, CFDT du ministère du cadre de vie

… ET DE NOMBREUX ALGERIENS.

IL EST POSSIBLE DE LIBERER DALILA.

LA FEDERATION INTERNATIONALE DES DROITS DE L’HOMME SE DECLARE PRETE A ENVOYER DES AVOCATS POUR ENQUETER SUR CETTE AFFAIRE.

LA CAMPAGNE POUR LA COMMISSION D’ENQUETE DOIT S’INTENSIFIER.

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32, rue de Joinville
75019 PARIS

Le 1er août 1978.

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