Bernard Lazare : La révolution de 1789

Article de Bernard Lazare paru dans Le Réveil socialiste-anarchiste, n° 54, 19 juillet 1902.

Les principes de la Révolution ne furent pas un, comme on nous les présente, et, si l’on veut se servir des principes de 1789 — devenus la formule d’un dogme — pour combattre les doctrines socialistes, il faut encore, et avant tout, déterminer de quels principes on veut parler, car si le socialisme veut se chercher des ancêtres, il pourra les trouver lui aussi dans le sein de la Convention et de la commune de Paris, et en tous cas, en face de ces principes de 1789, dont on a désormais consacré le sens par l’habitude, placer les principes de 1793. Ce qu’on appelle, en effet, communément les principes de la Révolution, ce sont les principes de la bourgeoisie révolutionnaire. Cette bourgeoisie élevée par les idéologues anarchistes du XVIIIme siècle fut athée et individualiste et 1789 fut, pour elle, moins la conquête que l’enregistrement de ses privilèges.

« Quand on ouvre l’almanach royal de l’année 1789, dit l’auteur de l’Histoire de la bourgeoisie française depuis la Révolution, M. Bardoux, on est étonné de voir que les premiers rangs du tiers-état sont en possession de toutes les fonctions civiles en dehors des charges de cour, des gouvernements de province et des grades militaires. Offices de judicature et de finance, à tous les degrés, intendances, Conseil d’Etat, bureaux des ministères leur appartiennent. En s’enrichissant par le négoce, les bourgeois ont créé les capitalistes et les financiers… Ils prennent, de jour en jour, dans les affaires de l’Etat une influence prépondérante ». Cette bourgeoisie qui détenait la fortune publique, voulait avoir le pouvoir et le droit de l’administrer, la facilité de l’augmenter et la puissance de la maintenir entre ses mains. Pour cela, il lui suffisait d’être mise sur un pied d’égalité avec la noblesse et d’avoir ainsi accès aux quelques fonctions qui lui restaient interdites, d’avoir la disposition de ses biens, d’être libre de s’imposer suivant les nécessités, mais non au-delà. Ajoutez à cela, une réorganisation de la justice, quelques lois industrielles et financières, la prise de possessions des biens du clergé et, pour la bourgeoisie, la Révolution était faite. Aussi, son exaspération contre ceux qui ne se montrèrent pas satisfaits d’avoir changé de maîtres, fut d’autant plus grande qu’elle fut obligée de céder, en partie du moins, aux exigences populaires. Des hommes comme Mounier, comme Malouet, de nos jours, un historien comme M. Taine, représentent exactement l’état d’esprit de cette bourgeoisie qui croit avoir accompli son œuvre, et qui, après avoir lutté pendant des siècles, se voit obligé de lutter encore pour conserver les prébendes qu’elle a acquises. Elle voulait que la Révolution fut simplement la reconnaissance officielle du pouvoir qu’elle détenait en fait. Égoïste, elle voulait uniquement faire proclamer sa puissance, sa capacité politique, elle voulait vaincre la noblesse et la monarchie absolue, mais elle ne voyait pas plus loin. Sa surprise, la surprise des Constituants, la surprise des Feuillants, celle des Girondins fut d’entendre le peuple réclamer, lui aussi, ses droits, se lever à son tour et frapper.

Cependant, les Bourgeois de 1789 n’ignoraient ni la situation matérielle, ni les réclamations de ceux qui n’étaient pas appelés à faire entendre leurs doléances. Écoutons parler le pauvre peuple ; entendons les paroles des manouvriers, journaliers, artisans et autres, dépourvus de toute propriété… Que disent-ils à la noblesse, au clergé, aux puissants bourgeois qui vont se réunir ; ou plutôt que disent les écrivains et les pamphlétaires qui se sont fait leurs interprètes ? Ils disent : « Pourquoi nous oublier, nous autres pauvres artisans ? » « Éloignés des assemblées de district, repoussés conséquemment des assemblées générales, nous le serons encore des Etats Généraux ? Quoi ! nos griefs, nos réclamations ne pourront être ni entendus, ni discutés ! A peine pouvons-nous distinguer parmi quatre cents électeurs, quatre ou cinq personnes qui, connaissant nos besoins, notre régime et nos malheurs puissent y prendre un raisonnable intérêt ». Et les Cahiers du 4e Ordre, celui de l’ordre sacré des infortunes est plus net, plus précis encore. « La nation, disent-ils, s’assemble pour discuter et fonder des droits généraux qui seront érigés en lois constitutionnelles et des droits particuliers ou privilégiés qui seront attaqués et défendus. Elle s’assemble pour régler les impôts et leur répartition. Les puissants et les riches paraissaient seuls intéressés à ces discussions qui, cependant, décident inévitablement du sort des faibles et des pauvres ».

Comment la bourgeoisie répondit-elle à ces réclamations ? En se constituant politiquement et économiquement. En privant des droits de citoyens tous ceux, c’est-à-dire, la majorité qui ne pouvaient, pour être électeurs, payer une contribution égale à trois journées de travail, et pour être éligibles, payer le marc d’argent. Par ce décret du marc d’argent, contre lequel protestèrent Loustalot et Marat dans la presse, Danton et Desmoulins aux Cordeliers, l’abbé Grégoire et Robespierre à l’Assemblée Nationale, s’établit la nouvelle aristocratie, l’aristocratie mercantile et financière qui triomphera définitivement sous le Directoire, après la défaite du peuple en germinal et en prairial, après l’écrasement des babouvistes.

Mais, à côté de ce décret, il faut placer une loi, la loi qui, économiquement parlant, est la loi capital de la Constituante, je veux parler de la loin du 14 juin 1791 qui interdit les coalitions ouvrières et refusa aux ouvriers la liberté de défendre leurs intérêts généraux. Le rapport de Chapelier qui précéda le vote de cette loi, contient toute la doctrine économique de la bourgeoisie Industrielle, doctrine qui est restée invariable depuis cent ans à travers toutes les révolutions politiques. « Il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions, dit Chapelier, de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs. Il n’y a plus de corporations dans l’Etat, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire ». « C’est aux conventions libres d’individu à individu à fixer la journée pour chaque ouvrier, c’est ensuite à l’ouvrier à maintenir la convention qu’il a faite avec celui qui l’occupe ».

L’abolition des maîtrises et des jurandes avait libéré la commune et l’industrie, l’interdiction des coalitions et des unions ouvrières armait le capital des armes nécessaires à établir sa toute puissance : «Tout tend, avait déjà dit Loustalot, à substituer une aristocratie des riches à l’aristocratie des nobles », c’est-à-dire « à réaliser le despotisme bourgeois ». En 1791, il eût pu répéter, avec plus de force encore, ce qu’il écrivait au lendemain du décret du marc d’argent : « l’aristocratie par des riches est établie sans pudeur », et il eut approuvé, en 1793, Chaumette disant à la barre de la Convention : « De nouveaux seigneurs, non moins cruels, non moins avides, non moins insolents que les anciens se sont élevés sur les ruines de la féodalité, ils ont affermé ou acheté les propriétés de leurs anciens maîtres et continuent à marcher dans les sentiers battus par le crime, à spéculer sur la misère publique, à tarir les sources de l’abondance et à tyranniser les destructeurs de la tyrannie ».

Bernard LAZARE

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