Emile Leverdays : Les Assemblées parlantes

Extrait du livre d’Emile Leverdays, Les Assemblées parlantes. Critique du gouvernement représentatif, Paris, C. Marpon et E. Flamarion, 1883, p. 93-100.

Revolt of the Plebeians against the government of ancient Rome, 207 BC

« Le Parlementarisme ne peut être que l’escamotage bourgeois des droits du Peuple. Le Suffrage populaire est lui-même impuissant contre ce résultat. En vain le prolétariat essayera-t-il de se créer des mandataires pris dans ses rangs. Ce moyen est tout illusoire, par la raison que ces prolétaires, à peine entrés dans le Parlement, auront cessé d’être prolétaires. »

Ne saura-t-on jamais entendre cette vérité fondamentale, qui est sans doute le premier mot de la politique, mais qui en est aussi le dernier : Comme l’inflorescence au sommet de la tige répond à la nature de l’arbre, ainsi le gouvernement exprime la société. Tant que la Société sera bourgeoise, sa Représentation dite nationale le sera comme elle ; d’ailleurs le Parlementarisme n’est pas en lui-même autre chose que la forme bourgeoise de l’idée politique. Son règne durera aussi longtemps que le règne politique des écus ; pas plus. Or, si la Représentation est d’essence bourgeoise, elle maintiendra, en dépit de tout, les prétentions des classes capitalistes envers et contre les revendications du travail ; il n’a rien à attendre d’elle. C’est fatal comme la chute des pierres. Les défenseurs, très peu nombreux, que les classes exploitées parviendront à se créer n’y pourront rien. Leur cause est jugée à l’avance.

Quelle sera en présence des Chambres où domine l’élément bourgeois, l’attitude de ces avocats du prolétariat ? Quelle était autrefois devant les féodaux celle des vilains ? Ce sont moutons qui plaident pour les autres moutons devant les loups. Tout est facile à qui tient la puissance, ingrat à ceux qui la subissent. De quoi se plaignent les moutons ? — On leur prend la laine… , on les mange… — Parbleu ! vous êtes mouton ou vous ne l’êtes pas — Ils auront toujours tort, ne faisant pas les lois. Leur état d’infériorité est évident, et lorsqu’ils s’aviseront de bêler, ils prêteront simplement à rire. Car la réclamation des exploités, pour en revenir aux moutons bipèdes, donne à croire qu’ils supposent exister chez les hommes quelque ascendant de l’esprit de justice ; ils semblent penser que l’égoïsme et le parti-pris de l’intérêt peuvent céder quelquefois a la force de l’évidence. C’est certainement très ridicule. On n’est pas mouton à ce point-là.

Nous nous souvenons de tels plaidoyers ainsi prononcés dans l’enceinte de nos Législatures par des mandataires de la plèbe. Les vérités qu’ils apportaient à la tribune étaient épouvantables… et irréfragables. On les niait ou on s’en moquait. Ces invocations adressées à la justice des classes nanties, à leur humanité, empruntaient même aux circonstances où elles se produisaient un caractère spécialement drôle ; par exemple au lendemain des tueries de Juin ou de Mai. Ils auraient aussi utilement, prenant l’intervalle des séances, harangué les murailles. On les entendait pour la forme, comme ils parlaient eux-mêmes pour l’acquit de leur conscience. On le comprenait. Car nous en avons vu de ces représentants des classes souffrantes. A peine entrés dans l’assemblée, ils avaient déjà fait le plongeon.

Quelle justice ces tribuns du Peuple ont-ils jamais pu obtenir ? Quelle question ces flambeaux du prolétariat ont-ils éclairée ? Le plus clair est qu’ils touchent leurs appointements et se font, tout bourgeoisement leur petite position. Hélas ! cela ne se comprend que trop. Avoir subi le dur noviciat de l’apprentissage, supporté depuis le bas-âge la pénurie de salaire et l’incertitude du lendemain, les crises, les chômages, les réductions de paie ; avoir grelotté de froid, crevé de misère, rongé son frein, courbé l’échine ; avoir fait de longues journées pour faire vivre son corps, passé les nuits après les jours pour se nourrir aussi l’esprit ; et puis un jour se voir porté par la puissance populaire comme par le coup de baguette d’une fée dans le palais des législateurs, au milieu des messieurs les plus huppés de toute la France ; s’y trouver de pair le plus souvent avec ceux qui sont réputés comme les plus forts ; gagner à moindres frais de travail, et même d’esprit, trois ou quatre fois plus qu’on ne rêva jamais d’obtenir en peinant sur l’outil ; — il y a sans doute, dans ce jeu de la fortune, de quoi tourner la tête et brouiller le moral d’un pauvre homme. Il sera d’une trempe peu commune s’il résiste à la tentation. Quand on a mis la main sur un tel résultat, s’y cramponne, on ne le lâche plus. Et voilà comment font le plongeon, quand ils sont passés députés, nos candidats des ouvriers. Ce n’est pas à dire que la perte le leurs personnes soit en elle-même d’une grande importance ; la plupart ne sont que des faiseurs, qui se guindent sur les épaules du peuple.

Mais leurs défections répétées font peu d’honneur au caractère du prolétariat. La protestation qu’il affirme en les nommant ne compense pas ce discrédit. Une protestation platonique ne fut jamais d’une grande valeur, mais si elle tourne en déception, elle deviendra moindre que nulle. Les ouvriers croient protester lorsqu’ils envoient quelqu’un les leurs prendre place, siéger en leur nom dans le Parlement des bourgeois. C’est en fait, comme nous venons de le voir, un faux calcul ; c’est même en principe une erreur. Ces mandataires du peuple ne pourront, en définitive, et du seul fait de leur présence, qu’autoriser de son aveu les actes fatalement dirigés contre lui par ceux qui seront toujours, par la force des choses, soit qu’ils le veuillent ou ne le veuillent pas, les ennemis du prolétariat.

Autrefois le peuple de Rome eut ses tribuns. Ils se présentaient, eux aussi, devant le Sénat, mais ils ne siégeaient pas dans le Sénat ; ils restaient à la porte. Ils ne prenaient pas part aux délibérations de ces patriciens, qui étaient par leur position les exploiteurs-nés du travail. Ils n’en connaissaient que pour y opposer, si besoin était, leur veto. Comme leur situation était franche, leur attitude était loyale ; elle était digne du Peuple et d’eux-mêmes qui le représentaient. Il n’en est pas ainsi de nos députés de la plèbe. Comme ils font partie de l’assemblée, — absorption fallacieuse, — ils se soumettent lorsqu’ils y entrent, d’avance, implicitement, à toutes les décisions de sa majorité, y compris les résolutions qu’elle ne manquera pas de prendre contre les droits de leurs commettants. Ils les sanctionnent au nom du Peuple par leur acceptation légale.

C’est le dernier mot de l’escamotage, dont le prolétariat est la dupe. Il ne saurait mieux faire, s’il veut donner en plein dans sophisme bourgeois, rebattu jusqu’à satiété, dont les bourgeois pas plus que lui-même ne croient un mot, lequel consiste à répéter depuis quatre-vingts ans que la distinction des classes ayant été abolie par la Révolution de 1789, celle-ci ne laisse rien à désirer. Tous en principe sont égaux devant la loi ; tous au même titre citoyens. Tous en fait sont représentés ; tous participent sur le même pied à la fabrication des lois. Que veut-on de mieux ? Qui parle d’inégalité ? « La démocratie coule à pleins bords. » Tous sont libres de s’enrichir comme de respirer l’air des rues. — Voilà ce que le peuple contresigne par ses ouvriers-députés ; il se passe lui-même le licou. « Ceux-là que Jupiter rend esclaves, disait l’antiquité, il leur ôte la moitié de leur âme. »

Si le prolétariat de notre époque n’avait pas éprouvé cette diminution, il sentirait ce que vaut pour lui la comédie représentative. La fonction de tète de Turc et l’emploi de face à claques, bien que nous ayons connu tels députés de la bourgeoisie républicaine qui tinrent ces rôles avec bonheur pendant quinze ans, ne sont pas des rôles honorables. Ce sont les mêmes que tiennent après eux les élus du prolétariat, commis pour recevoir en son nom les soufflets qu’on ne lui ménage pas. Pour que l’on ne nous accuse ici, comme peut-être on le ferait volontiers, de parler en déclamateur, nous rappellerons seulement un fait, le vote de l’Assemblée rurale en 1871, au moment du sac de Paris, alors qu’elle déclara que l’armée versaillaise, qui venait de massacrer les ouvriers parisiens, « avait bien mérité de la Patrie ». Il y avait dans cette Assemblée un député ouvrier, qui eut, disons-le, la pudeur de s’abstenir. Cela n’empêcha pas l’Officiel d’imprimer que la proposition avait été votée à l’unanimité. Il n’y eut pas de protestation. Nous citerions sans peine d’autres exemples ; celui-ci, croyons-nous, suffit. Voilà ce que gagne le prolétariat, quand elles réussissent, aux candidatures ouvrières.

Quel résultat ? Qu’il ait donc enfin de la mémoire ! Si le peuple recueillit jamais quelque fruit de son entrée dans l’officine où se font les lois, ce fut seulement, il peut se le dire, lorsqu’il y pénétra lui-même, sans se faire représenter, par toutes les portes grandes ouvertes, tandis que les bourgeois, qui n’avaient jamais représenté sous le titre dont ils s’étaient revêtus que leur bourgeoisie, en sortaient devant lui par les fenêtres. Le peu de justice qu’il lui est de loin en loin arrivé d’obtenir, il ne l’a encore obtenu, c’est l’histoire qui le lui atteste, qu’aux moments d’explosion révolutionnaire. A preuve le Suffrage lui-même ; il ne l’aurait pas encore à l’heure qu’il est sans l’ouragan de Février. Il l’a eu parce qu’il l’a pris. Ceux qui disent aujourd’hui le contraire mettent à profit son épuisement pour l’endormir.

Où sont du reste à notre époque les hommes qui ont su bien comprendre que l’ordre politique n’est rien en dehors de l’ordre économique ? Les déceptions que le peuple a déjà subies l’ont-elles du moins guéri de sa foi dans l’efficacité de la Représentation législative du prolétariat ? Pas le moins du monde. Il croit plus que jamais à cette bêtise ; témoin, dans ces dernières années, le Congrès ouvrier de Marseille. Voilà néanmoins plus de trente ans qu’on lui il dit nettement ce qu’elle vaut. Flattez-vous donc d’instruire les masses (1) !


(1) Nous n’ignorons pas qu’il s’est formé assez récemment un parti ouvrier. Ces braves gens prennent pour principe et pour drapeau la libération de la classe ouvrière par elle-même. Italia fara da se. A la bonne heure ! Ils prétendent en conséquence : 1° N’admettre de candidats que ceux qui ont les mains malpropres: 2° faire bon marché de la Représentation nationale, dans laquelle ils voient qu’ils n’auront jamais de puissance, et tâcher plutôt de s’introduire dans les conseils municipaux ; 3° ne compter que sur le prolétariat lui-même pour le délivrer de l’exploitation des exploiteurs, en usant des moyens quelconques, pacifiques ou violents, qui seront à sa disposition. Ce n’est pas mal, et si ce programme pouvait être suivi de la masse du peuple, il y aurait sans doute de sa part un grand progrès.

Seulement il est certain : 1° que la prétention de n’admettre que des hommes qui, par leur genre de travail et leur situation, appartiennent au salariat, est marquée à l’empreinte d’un exclusivisme qui ne peut être qualifie que d’étroit. Il est rare et très rare, nous l’accordons, qu’un homme qui n’appartient pas au prolétariat soit capable de ne pas se jouer de lui. Les salariés ont raison de se défier de ces hommes-la. Il est presque sans exemple qu’ils aient jusqu’au bout, en ce qui concerne la masse votante, la conscience aussi nette qu’ils ont les mains blanches.

La défiance du prolétariat est justifiée ; mais il se jette, nous devons le dire, de l’excès de badauderie qui a signalé son début dans une autre exagération, qui diffère plus de la première par la forme que par le fond et qui ne comporte pas plus de discernement. Il n’est pas en effet absolument impossible qu’un homme qui n’est pas sorti des rangs des ouvriers manuels connaisse parfaitement le peuple et lui soit sérieusement dévoué. Il y a même, semble-t-il, plus de fond à faire sur l’homme dévoué qui est mû par le seul esprit de justice que sur celui qui ne fait que hurler avec les autres faméliques. La Révolution ne peut que se priver, en écartant ces revendicateurs désintéressés, si peu nombreux soient-ils, de ses valeurs les plus solides. 2° En second lieu, les ouvriers ont raison de préférer les conseils municipaux, où ils peuvent quelquefois entrer et agir, à la députation bourgeoise qui les annihile ; malheureusement leur prétention d’agir efficacement par les assemblées locales est illusoire aussi longtemps que la députation bourgeoise tiendra le pouvoir centralisé. 3° En troisième lieu, la prétention qu’aurait la classe ouvrière d’accomplir il elle seule la Révolution est trop visiblement outrecuidante. Il faudrait que le prolétariat fut moins ignorant, plus intelligent de sa situation et de ses intérêts, plus capable de discipline, qu’il se montre de jour en jour moins apte à subir, en un mot, disons-le, moins bête.

Nous devons d’ailleurs bien reconnaître que l’homme assujetti à gagner sa vie au jour le jour par la continuité du travail physique se trouve forcément placé, par ce fait même, en état d’infériorité dans la lutte de l’intelligence. C’est même ce fait physiologique, généralement peu compris, qui est plus que tout autre le grand obstacle au progrès de la Révolution. Si le prolétariat citadin pouvait quelque jour parvenir à massacrer un peu les exploiteurs, sauf à se faire le lendemain, comme il arrive toujours, massacrer par les survivants, certainement cela nous ferait plaisir ; mais nous n’en croyons rien et la solution n’est pas là. Du reste la Révolution n’a pas pour but de substituer l’empire d’une classe à la domination d’une autre : elle n’a pas d’autre objet, que le bien général. Qu’elle se fasse en fin de compte au bénéfice des hommes de travail, ce n’est pas douteux ; qu’elle aboutisse à la suppression des parasites, à l’équivalence économique des fonctions, c’est sûr comme deux et deux font quatre ; que le prolétariat ouvrier concoure à cet accomplissement, nous ne demandons pas mieux. Mais, il peut se le tenir pour dit, ce n’est pas lui seul qui fera la Révolution.

A moins d’être, comme on dit, du bâtiment, il est impossible de se leurrer d’une pareille utopie. Voila ce que nous lui déclarons d’autant plus carrément, à la différence de ses flatteurs, que nous ne lui demanderons jamais rien, ni à personne Nous nous occuperons à déterminer, dans les ÉTUDES qui suivront, les moyens, dont il ne se doute guère, de réaliser la justice, qui est le but de la Révolution.

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