Algérie : Seule la lutte de la classe prolétarienne pourra mettre fin à la misère et à l’exploitation en abattant le capitalisme et l’Etat bourgeois !

Article paru dans Le Prolétaire, n° 414, janvier-février 1992.

Deux hommes lisent des quotidiens annonçant en une l’instauration de l’état d’urgence dans le pays le 11 février 1992 à Alger, Algérie. (Photo by Nacerdine ZEBAR/Gamma-Rapho via Getty Images)

L’intermède démocratique a donc pris fin, comme il avait commencé, sur décision des plus hautes instances de l’Etat et tout particulièrement de l’état-major de l’armée.

Le processus démocratique va continuer, disait Sid Ahmed Ghozali en prenant cet été la tête du gouvernement ; et il promettait des élections « libres et honnêtes ». Mais le résultat des votes n’étant pas conforme aux prévisions, ces élections sont annulées ; l’ancien chef du « parti de la révolution socialiste », soudainement tiré de son exil et promu à la tête de l’Etat bourgeois pour défendre ceux qu’il critiquait hier, décrète l’état d’urgence pour un an « au moins ».

Mais le processus démocratique continue et les libertés individuelles sont maintenues, assure Boudiaf – à condition de ne pas s’opposer au Haut Comité d’Etat, de ne pas troubler l’ordre public, de ne pas porter atteinte à l’économie nationale par des grèves, etc.

Les généraux-major et les bourgeois affairistes algériens ont une nouvelle fois démontré que l’essence de l’Etat bourgeois se réduit à des détachements d’hommes en armes (Engels), et que démocratique ou non, le régime capitaliste n’est rien d’autre que la dictature de la bourgeoisie (Lénine).

Le gouvernement Chadli-Ghozali a correspondu à la recherche sinon d’un compromis en bonne et due forme, du moins d’un modus vivendi avec le Front Islamique du Salut. Chadli avait refusé la dissolution du FIS demandée par certains militaires: après l’arrestation de sa direction Madani, le pouvoir avait tenté sans succès de faire émerger une direction modérée du mouvement islamiste. Ghozali avait tenté de se distancier des caciques du FLN et il avait multiplié les avances aux démocrates. Cependant les autorités ont joué dans ces élections la carte du FLN, seul rempart possible au FIS et au danger intégriste.

Le tremblement de terre du premier tour des élections a fait s’effondrer tous les calculs politiciens élaborés par le pouvoir. Même sa loi électorale s’est retournée contre lui ! Avec à peine un quart des inscrits, le FIS avait déjà presque la majorité des sièges, le FLN en récoltait moins que le FFS et les démocrates connaissaient une véritable déroute: FIS : 3.200.000 voix (24,5% des inscrits), 188 sièges ; FLN : 1.600.000 voix (12%), 15 sièges; FFS : 510.000 voix (3,9%), 25 sièges ; aucun autre parti n’avait eu d’élus.

La leçon de ces élections est limpide : une fraction importante des électeurs, principalement parmi les couches les plus défavorisées de la population, s’est prononcée en faveur du parti que le FLN désignait comme son pire adversaire, en faveur du seul parti qui ne proposait pas de simples réformes ou des replâtrages démocratiques, mais un bouleversement radical de la société. La force du FIS tient à ce qu’il se présente comme le parti des exclus et des opprimés, en opposition frontale aux « voleurs » et aux « corrompus » de la classe dirigeante. En votant pour le FIS les électeurs ont d’abord voulu manifester leur hostilité au régime en place depuis l’indépendance bien plus que leur adhésion consciente à une république islamique dont le FIS se garde bien de préciser les traits.

D’autre part une partie importante des électeurs n’a pas participé à la farce électorale, puisque les abstentions ont atteint 41% (pour 47,18% d’exprimés et 11,8% de bulletins nuls). L’augmentation des abstentions depuis le scrutin précédent des municipales est probablement à mettre au compte des déçus du FIS (les éléments islamistes les plus radicaux, opposés à la participation électorale et partisans de « l’Etat islamique sans vote » étant peut-être l’expression d’une frange de ceux-ci), car le FIS a perdu plus d’un million de voix d’un scrutin à l’autre. Phénomène politique récent en tant qu’organisation de masse, le FIS a pu pourtant résister aux coups reçus lors de l’instauration de l’état de siège l’été dernier, au désenchantement relatif causé par sa gestion des municipalités. A la surprise des autorités, il a su préserver et mobiliser l’essentiel de son électorat populaire, après qu’il ait décidé de participer aux élections.

C’est que solidement appuyé sur les innombrables mosquées construites avec la bénédiction d’un pouvoir qui n’a cessé de diffuser au sein des masses l’opium religieux pour prévenir les mouvements de lutte, le FIS a également pu constituer des réseaux d’entraide sociale apportant aux plus démunis un secours sans doute guère mirobolant, mais appréciable face à l’incurie ou à l’indifférence de l’Etat. Et dans le cadre de sa recherche d’un compromis avec le mouvement islamiste, le gouvernement n’avait pas voulu toucher à cet aspect ni couper le FIS des mosquées. Ces réseaux religieux représentent en fait un puissant facteur de contrôle social et donc de maintien de l’ordre dans un pays qui n’a pas eu les moyens d’installer les amortisseurs politiques et sociaux en action dans les pays capitalistes développés. Le FIS lui-même n’a cessé de faire des offres de service à la bourgeoisie en assurant qu’il était le seul à pouvoir empêcher l’émeute et le chaos.

Mais dans la situation économique et sociale tendue qui est celle de l’Algérie aujourd’hui (selon les statistiques officielles de l’ONS, près du quart de la population active serait au chômage et l’activité économique est en baisse tandis que les prix flambent), le FIS doit absolument montrer à ses partisans sa capacité à apporter des améliorations rapides et réelles à leur sort ; sinon il sera débordé par les plus impatients qui le traitent déjà de « pompier » et critiquent ses atermoiements. C’est la raison pour laquelle le compromis entre le FIS et le pouvoir a été si difficile à trouver et n’a finalement pas eu lieu.

Après le premier tour des élections, les négociations discrètes entre le FIS et la Présidence paraissaient pouvoir déboucher sur un accord. Le FIS aurait renoncé à demander la démission de Chadli et reporté tout changement constitutionnel jusqu’aux élections présidentielles. Mais les exigences du FIS – et en particulier, semble-t-il, les changements demandés à la tête de l’armée – ont été jugées inacceptables par les secteurs décisifs du pouvoir : l’accord en passe d’être conclu avec le FIS a été refusé, son artisan (Chadli, dont l’influente femme s’était déjà mise au voile islamique) démissionné, les élections annulées, le parlement secrètement dissous a posteriori (pour écarter son président, proche des islamistes) : le coup d’Etat a lieu ; mais ce serait un coup d’Etat « constitutionnel » et, comme le dit Cheysson, l’armée algérienne au-rait « sauvé la démocratie » en supprimant les élections…

Quel marxiste aurait pu rêver meilleure démonstration que les élections ne sont qu’une farce, la démocratie un camouflage de la dictature de classe de la bourgeoisie, et l’Etat l’instrument et l’ultime rempart de cette dictature ?

Dès que furent connus les résultats du premier tour, les démocrates, étrillés par les électeurs, appelèrent à l’annulation des élections, alors que le FFS, dopé par son succès se voyait comme le recours et le garant de la démocratie. Son mot d’ordre était : ni dictature, ni Etat islamique ; ni FIS, ni FLN – ce qui lui aurait permis de s’allier avec les uns ou avec les autres selon les cas, comme l’ont démontré ses discussions ultérieures avec le FIS et avec le FLN…

Les démocrates ont reçu avec soulagement l’annonce du coup d’Etat, mais les prolétaires, eux, ne peuvent se réjouir.

D’abord bien sûr, parce que ce sont leurs fils ou leurs frères qui tombent par dizaines dans les quartiers populaires sous les balles des sauveteurs casqués de la démocratie.

Ensuite parce que ce régime ne peut en aucune façon constituer une protection contre les tendances réactionnaires prêtées au seul FIS, alors qu’elles émanent en fait de tout le système bourgeois algérien. Qui a consacré officiellement le statut d’infériorité sociale de la femme, sinon le très réactionnaire code de la famille instauré par le régime ? Qui a fait de l’Islam religion d’Etat, sinon ce même régime? Et qui a voulu embrigader la classe ouvrière dans un syndicat d’Etat sinon toujours ce régime du FLN ?

Enfin parce qu’au delà des islamistes proprement dit, ce sont les masses laborieuses et exploitées qui sont la cible du tour de vis qui s’annonce derrière l’état d’urgence. D’après « Libération » (15/1/92) : « Pour justifier leur « coup d’Etat constitutionnel », les dirigeants algériens n’évoquent pas la démocratie en danger (argument à destination des gogos – NdlR), ils parlent chiffres. La victoire du FIS, disent-ils (…) risquait avant tout de ruiner 2 ans d’efforts économiques. Et pour rassurer les investisseurs étrangers, ils font valoir qu’à l’ombre des chars, les mêmes pilotes restent aux commandes. Mardi les éditoriaux de la presse gouvernementale annonçaient que désormais les impératifs de développement économique prendraient le pas sur ceux de la démocratisation ».

Il n’y a donc aucune illusion à se faire sur ce Haut Comité d’Etat, qui ne peut absolument pas être une quelconque digue contre le « fascisme islamiste ». Ce n’est pas par hasard que le Recteur de la Mosquée de Paris a été nommé comme un des 5 membres du HCE ou que Boudiaf prête serment sur le Coran. En affirmant que la politique doit sortir des mosquées, les autorités veulent dire que les religieux ne doivent pas critiquer la politique du pouvoir et que seul celui-ci a le droit de se servir de la religion.

La parenthèse démocratique refermée pour cause de trop fortes tensions sociales, la perspective pour l’ordre bourgeois est bien celle d’une dictature militaro-islamique (1). L’aspect « modéré », « civilisé », du HCE n’a duré que quelques jours. Sans véritable projet, ni perspective crédible, le « nouveau » régime a montré son véritable visage : celui de la terreur policière, de la violence aveugle, de la répression et de l’occupation militaire des quartiers populaires, avant même la disparition des dernières fictions démocratiques avec l’instauration de l’état d’urgence.

Affaibli par les arrestations, désarçonné par la politique du pouvoir, le FIS n’a plus d’autre perspective à court terme que de comptabiliser à son profit les victimes des échauffourées qu’il ne peut plus contrôler. Son désarroi peut se mesurer au fait qu’il a cru bon de faire parvenir à l’Ambassade de France un message de remerciements après les quelques mots de Mitterrand sur la poursuite du processus électoral en Algérie ; un de ses leitmotivs était pourtant la dénonciation de la France et de ses ingérences dans la politique intérieure algérienne…

Le FIS n’a jamais été le parti subversif que décrivait ses adversaires ; il était tout sauf préparé à passer à l’action clandestine et illégale, malgré les prêches enflammés des matamores des mosquées. Les jeunes révoltés des quartiers populaires devront en tirer la leçon que ce n’est pas avec un tel parti qu’on peut vaincre l’Etat bourgeois, même si dans l’immédiat la répression étatique aura pour effet d’éviter qu’apparaisse la fracture entre le FIS et sa base parmi les masses exploitées.

Le prolétariat algérien a montré qu’il était capable de mener les luttes les plus dures, y compris dans la période la plus répressive du régime et sous le colonialisme. Mais politiquement désarmé, il se trouve coincé entre les illusions réactionnaires des islamistes, qui se sont brisées à deux reprises sur la force brutale de l’Etat, et le soutien à cet Etat bourgeois où voudraient l’entraîner bonzes syndicaux, faux communistes et démocrates. Pour repousser cette alternative aux termes également désastreux, il lui faudrait se placer sur des positions authentiquement et exclusivement de classe. Et alors, seule classe vraiment révolutionnaire, le prolétariat pourrait entraîner, derrière lui, toutes les couches opprimées, toutes les masses en voie de prolétarisation séduites par les islamistes, à l’assaut de l’Etat bourgeois. Et à ce moment, islamistes, démocrates et socialistes nationaux, s’uniraient pour tenter désespérément de s’opposer à la remise en cause de l’ordre bourgeois.

Les obstacles que doit surmonter le prolétariat algérien pour s’emparer des armes que sont les positions de classe, le programme communiste et le parti qui sait les employer dans les batailles politiques et sociales, sont nombreux, comme ils le sont pour les prolétaires du monde entier. Mais les prolétaires d’Algérie ont à affronter en plus toute une série d’obstacles tenant aux conditions socio-historiques du pays ; un des plus importants est le poids du souvenir de la grande lutte contre le colonialisme menée en commun – et sous leur direction – avec les forces bourgeoises et petites-bourgeoises. Les dirigeants du pays le savent bien, qui sont allés exhumer un Boudiaf de son exil pour le placer à la tête du HCE. Ce souvenir, incarné en traditions politiques, qui nourrit le « frontisme » particulièrement virulent dans le pays, est aussi le souvenir que les prolétaires algériens n’ont pas rencontré de l’autre côté de la Méditerranée la solidarité de classe qu’ils étaient en droit d’attendre et qui leur aurait peut-être permis de se dégager de l’étreinte bourgeoise. C’est là un facteur objectif, qui, ajouté à la paralysie actuelle de la classe ouvrière française, à sa lenteur à se mobiliser pour ses frères de classe immigrés, est un frein puissant à l’accession du prolétariat algérien à la conscience de classe.

A l’inverse la condamnation du « fanatisme islamique » sert en France à entraîner la méfiance vis-à-vis des travailleurs immigrés arabes, à accroître la division, donc la paralysie de la classe ouvrière. Les bourgeois craignent que les troubles en Algérie entraînent des troubles en France, parce qu’ils savent ou qu’ils devinent que les classes ouvrières ont potentiellement, grâce au trait d’union vivant de l’immigration, la possibilité de s’unir dans un combat commun contre le capitalisme. Cette perspective qui effraie les bourgeois et les réactionnaires des deux rives, c’est celle de la renaissance de la lutte de classe et de l’internationalisme prolétarien, c’est celle de la reconstitution du parti communiste mondial.

C’est cette perspective qui doit guider les révolutionnaires et les prolétaires conscients, pour laquelle ils doivent travailler, en solidarité avec leurs frères de classe d’outre-Méditerranée, sachant que c’est l’évolution du monde capitaliste qui mine la domination bourgeoise et annonce l’ère des grandes batailles entre les classes.

15 février 1992


(1) Voir « Le Prolétaire » n° 411.

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