Errico Malatesta : Économie bourgeoise

Article d’Errico Malatesta paru dans Le Réveil communiste-anarchiste, n° 363, 26 juillet 1913.

Portrait of Errico Malatesta (Santa Maria Capua Vetere, 1853-Rome, 1932), Italian anarchist.

Voici comment le Giornale d’Italia répond au député socialiste Turati qui attribue à la guerre en Tripolitaine l’accroissement de misère dans la classe ouvrière :

« Elle a (la guerre), sinon augmenté, du moins nullement diminué le mouvement économique en Italie, car des centaines et des centaines de millions ont été dépensés dans le pays en pro-visions, équipements, etc… »

Coupable aveu !

Le Giornale d’Italia ne s’aperçoit-il donc point que ces paroles dénoncent toute l’absurdité et tonte l’infamie du régime social actuel ?

Dans le cas et le moment présents, c’est évidemment Turati qui a raison. En privant de capitaux importants les industries et les commerces ordinaires, pour les déverser sur les fabrications et spéculations guerrières, en fermant à l’exportation italienne les marchés turcs et provoquant de ce fait un resserrement du crédit et une dépréciation du billet italien, la guerre a indubitablement causé un déséquilibre économique qui se traduit par une augmentation de chômage et partant de misère. Il serait absurde on cynique de vouloir le nier.

Mais si l’on considère la société actuelle dans ses grandes lignes, dans ses phénomènes généraux et permanents, l’organe du chef conservateur Sonnino émet une grande vérité à laquelle, à son étonnement peut-être, adhéreront Turati et avec lui tous les socialistes et tous les anarchistes.

Voyons, la guerre est cause d’un anéantissement considérable de richesses, nécessite la production d’un tas de choses inutiles et nocives, favorise quantité de spéculations et de brigandages qui ôtent aux travailleurs encore une part du peu que leur laisse le fonctionnement normal de l’exploitation capitaliste — et l’économiste du Giornale d’Italia estime qu’elle fait du bien parce qu’elle augmente « le mouvement économique du pays, c’est-à-dire fournit du travail aux ouvriers et procure des affaires aux industriels et aux commerçants. »

A ce compte-là, les tremblements de terre, les incendies, les inondations seraient de puissants facteurs de bien être, et celui qui les aurait expressément provoqués aurait bien mérité de la patrie !

Cela paraît absurde, et pourtant c’est ainsi, au moins en partie.

Avec un régime social où tant de gens manquent des choses les plus nécessaires à la vie, tandis que tant d’ouvriers demeurent oisifs et affamés « par manque de travail », alors qu’ils pourraient produire ces choses indispensables, on comprend que les calamités publiques, la destruction prodigieuse des richesses puissent faire l’affaire de certaines catégories de gens en leur fournissant l’occasion de travailler ou de trafiquer. En les considérant de la sorte, on peut effectivement trouver une utilité à tous ces travaux, inutiles et nuisibles en eux-mêmes, et auxquels on gaspille aujourd’hui tant d’énergie humaine.

Des marchandises sont-elles expédiées au loin, pour être transportées à nouveau et vendues dans leur pays d’origine? Cela donne du travail aux marins, débardeurs, commis, etc.

Les fabricants dépensent-ils des sommes fabuleuses en réclame, afin d’induire le public, chacun pour son compte et à force de menteries, à acheter tel produit plutôt que tel autre d’un rival ? Voilà du travail pour les typographes, lithographes, agents de publicité et un nombre incalculable de personnes de diverses professions qui seraient sans occupation si on venait à ne plus user de ces duperies et qu’on s’en rap-portât uniquement, pour écouler ses marchandises, à leurs qualités réelles !

Fabrique-t-on des cuirasses, lesquelles peut-être — et cela serait heureux — ne serviront jamais à rien ? Cela donnera de l’occupation aux ouvriers des arsenaux.

Engouffre-t-on des millions dans la construction des mille « Palais de Justice » en exécutant exprès mal les travaux pour avoir à les refaire ensuite ? Cela fait travailler les maçons, ainsi que tous ceux qui créent le superflu dont s’entourent tous les Albignente et Guerraeino (1).

Fait-on d’innombrables objets de luxe, de bon comme de mauvais goût, dont la confection pourrait d’emblée être taxée de criminelle, puisqu’on n’a pas préalablement pourvu au nécessaire de tous ? Sans ce luxe, un fort contingent de travailleurs demeureraient inoccupés !

Tout cela apparaît absurde pour quiconque estime que l’ordonnance du travail humain devrait être faite dans un mode tel que le minimum d’effort de chacun produise le maximum de bien-être pour tous. Mais nous sommes en régime capitaliste : la production est réglée par les capitalistes, qui se font habituellement concurrence entre eux, préoccupés uniquement de leurs bénéfices et n’ayant aucun égard pour les intérêts des travailleurs et des consommateurs. Il en résulte un monstrueux état de choses où, pour quelques privilégiés, une partie de la population est exténuée de fatigue, tandis qu’une autre partie reste désœuvrée par force. Avec un tel état de choses, tout ce qui contribue de façon quelconque à donner du travail, à « faire marcher le commerce », devient une bénédiction.

Quand un homme meurt de faim, parce qu’il n’a rien à faire, il s’estimera heureux que vous le payiez pour creuser une fosse et la combler ensuite, et continuer ainsi, la creusant et la comblant tour à tour ; ce sera un travail ridicule, idiot, avilissant, mais l’homme en recevra un salaire qui le fera vivre ; donc, pour lui, ce n’est pas un travail inutile !

Si le Giornale d’Italia, qui n’a aucun respect pour les faits, en a au moins quelque peu pour la logique, il pourra continuer à vanter les « bienfaits » de la guerre, mais il devra convenir que la société qu’il défend est une bien vilaine chose.


Ce que nous avons dit ci-dessus nous suggère un autre ordre de considérations.

D’aucuns espèrent que le militarisme sera automatiquement détruit par l’augmentation continue des dépenses qu’il requiert. La crainte de la faillite, disent-ils, forcera les États à désarmer. Selon nous, la vérité est toute autre. A part la nécessité, pour les classes dirigeantes, d’une armée, et d’une armée toujours plus forte, pour se garantir contre les menaces croissantes du prolétariat, les dépenses militaires servent encore à faire vivre une bonne partie de cette population que les capitalistes n’arrivent pas à occuper — et sont, par cela même, au point de vue strictement économique, un moyen pour maintenir le jeu de leurs privilèges.

Autrefois, il eût été impossible d’enlever tant de forces à la production des choses nécessaires à la vie. Mais à mesure qu’avec l’invention des machines et les progrès de la chimie et autres sciences, la productivité du travail augmente, le nombre des bras disponibles s’accroît, et ces bras, laissés désoccupés, pourraient devenir gênants et dangereux. L’armée, la flotte et les travaux de tout genre exigés par la préparation à la guerre, tiennent lieu de déversoir. Certes, on pourrait, même sous un régime capitaliste, imaginer un système plus rationnel, où tous pourraient faire servir leur travail à une production utile qui augmenterait le bien-être de tous, sans diminuer les jouissances des privilégiés. Mais capitalistes et gouvernants n’ont pas eu l’intelligence ou l’intention d’agir de la sorte, préférant avoir des soldats pour attaquer et se défendre. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui les choses sont ce qu’elles sont : des intérêts colossaux se sont développés autour du militarisme, et si demain, par une hypothèse invraisemblable, les gouvernants voulaient sérieusement désarmer, ils provoqueraient une crise terrible, qui serait probablement la fin du régime. Ils s’en garderont bien !

Nulle espérance par conséquent que le militarisme meure de mort naturelle ; comme d’autre part il n’y a aucun espoir que le régime bourgeois tombe de lui-même.

Si le peuple veut être délivré de ce vampire homicide qu’on nomme militarisme, il doit travailler à cette délivrance en faisant de la propagande parmi les soldats et en se préparant à combattre contre les soldats qui restent inaccessibles à la propagande.

Si les ouvriers veulent se débarrasser du régime capitaliste, il faut qu’ils le tuent.

Errico MALATESTA


1) Députés « panamistes » italiens réélus par leurs électeurs !

2 réponses sur “Errico Malatesta : Économie bourgeoise”

  1. Incroyable comme ce texte , et tous ceux de Malatesta , est d’actualité !! Rien n’a bougé , l’histoire se répète, avec plus de moyens techniques pour asservir plus facilement sous le drapeau du modernisme…et la Libye vivant la pire situation de son existence….

    1. C’est pourquoi j’essaie de faire (re)découvrir les textes de Malatesta, aussi régulièrement que possible, tout comme ceux de ses contemporains.

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