Samira Fellah : Les ennemies du FIS

Article de Samira Fellah paru dans Inprecor, n° 344, du 17 au 30 janvier 1992, p. 5-6

Algerians protest against the political party Front Islamique du Salut (FIS), or Islamic Salvation Front. (Photo by Pascal Parrot/Sygma/Sygma via Getty Images)

Les médias occidentaux ont récemment découvert le mouvement des femmes en Algérie, et surtout sa lutte contre les intégristes. Cependant, ce mouvement ne date pas d’hier, comme le rappelle ce témoignage d’une militante du Parti socialiste des travailleurs (PST) et du mouvement des femmes algérien (voir lnprecor n° 325 du 1er mars 1991).


DURANT la guerre d’Indépendance, les femmes ont pris part à la lutte de libération : certaines, les plus connues, ont posé des bombes mais il ne s’agissait que d’une minorité ; d’autres sont parties à la montagne rejoindre la guérilla ; cependant, la plupart ont participé à la résistance dans les villes, alors que les hommes partaient dans les montagnes. Leur participation à cette lutte a donné un fort sens de la légitimité historique aux femmes algériennes. Aujourd’hui encore, certaines d’entre elles investies dans la guerre d’Indépendance sont en première ligne du mouvement démocratique.

Le Front de libération nationale (FLN) au pouvoir n’a jamais accepté que les femmes prennent part à la guérilla. En 1958, il a donné l’ordre que toutes les femmes lut- tant dans les montagnes, et à la frontière tunisienne, soient renvoyées à la maison. Les femmes n’ont jamais été représentées dans les organes de direction du FLN ou de l’armée de libération.

Il était donc prévisible, qu’au moment de la déclaration d’indépendance, le FLN poursuivrait cette politique d’exclusion vis-à-vis des femmes. A Alger, plusieurs d’entre elles protestèrent contre cela, ce qui conduisit le président de l’époque, Ahmed Ben Bella, à favoriser la création d’une association des femmes algériennes, afin de canaliser leur mécontentement. Depuis sa création en 1963, cette association a toujours été dirigée par des hommes – certains d’entre eux se sont même permis de dire parfois « Nous, les femmes d’Algérie ».

La construction d’un mouvement autonome

Les racines du mouvement des femmes actuel viennent de l’extérieur de cette association, de femmes qui ont résisté aux tentatives du gouvernement de mettre en place une législation discriminatoire.

Le FLN était un mouvement de libération avec un programme national, mais sans programme social précis pour la construction d’une Algérie indépendante ; il a été influencé par les forces sociales les plus diverses, y compris les fondamentalistes.

Depuis l’Indépendance, le gouvernement a essayé à plusieurs reprises d’imposer une loi de la famille qui régisse le mariage, le divorce, l’héritage, etc., selon la loi islamique. Une telle loi était complètement inacceptable pour les femmes qui avaient pris part à la guerre de libération, et, dans les années qui ont suivi l’Indépendance, elles ont créé un mouvement des femmes informel.

Le tournant vers l’industrialisation de la fin des années 60 et du début des années 70 a permis aux filles d’aller à l’école et à l’université – les nouvelles industries avaient besoin de main-d’œuvre féminine. A cette époque, les femmes avaient la possibilité d’améliorer significativement leurs conditions sociales. Mais avec la fin de l’ « âge d’or », au début des années 80, la situation des femmes a recommencé à se détériorer. Les licenciements les ont touchées en premier.

Dans les années 80, des mouvements indépendants, tels celui des femmes et ceux des étudiants et des Berbères, ont été durement attaqués par le gouvernement. C’est le mouvement des femmes qui a opposé la résistance la plus acharnée ; les gens disaient : « Les femmes sont les seuls hommes qui restent dans ce pays. » Après les grandes manifestations de 1981, 1982 et 1983, le mouvement a connu un recul sévère en 1984, l’année où le gouvernement a présenté sa loi sur le Code de la famille.

En 1988, l’Algérie a connu une explosion sociale. Les jeunes (60 % de la population a moins de 20 ans et 75 % moins de 25 ans) ont occupé les rues de la capitale et attaqué toutes les institutions symbolisant le régime. Cette révolte a heurté le pouvoir et a eu pour conséquence l’apparition de plusieurs partis politiques.

En octobre 1988, la répression a été terrible. Des milliers de jeunes ont « disparu ». Des femmes ont assiégé les casernes, les commissariats et les prisons ; elles ont organisé des comités pour la libération de leurs fils, contre la torture et pour les libertés démocratiques. C’est à partir de ce mouvement que sont apparus des groupes de femmes organisés dans de nombreux endroits, surtout dans le Nord du pays.

Ces structures, qui avaient des buts largement identiques, ont ensuite construit une coordination nationale, à partir du travail en commun. Cette collaboration a été renforcée par la campagne haineuse lancée contre les femmes par les fondamentalistes, qui, au départ, s’est manifestée par des insultes verbales dans les rues, les médias et les mosquées.

La cible des intégristes

Le message essentiel des intégristes était que les seules causes de la crise de l’Algérie sont les femmes : elles sont responsables du déclin du système éducatif, car la plupart des enseignants sont des femmes ; responsables de l’augmentation de la criminalité, car elles ne sont pas là où elles devraient être, à la maison en train d’éduquer leurs enfants ; responsables, enfin, de la décadence morale du pays.

Au bout de quelques mois, tout le pays était dans un état de choc réel. Les femmes se faisaient attaquer dans les rues, les bus, au travail ou à l’université, en particulier, les femmes seules, veuves, divorcées ou célibataires.

A cette époque, les groupes de femmes organisaient des rassemblements, des manifestations et d’autres activités presque tous les week-end ; le mouvement semblait grossir après chaque attaque. Durant tout 1989 et le premier semestre 1990, le mouvement des femmes a été pratiquement la seule force à s’opposer activement aux fondamentalistes, et ce dans des conditions d’isolement social total. Certains partis incluaient l’émancipation des femmes dans leurs programmes, mais elles ne pouvaient pas compter sur leur appui – hormis les partis d’extrême gauche.

L’activité du mouvement des femmes amena le Front islamique du salut (FIS) à changer de tactique à l’occasion des élections municipales : ceux qui, auparavant, insultaient les femmes ont commencé à parler de salaire pour les mères au foyer. Quand on leur demandait avec quoi ils le payeraient, ils répondaient qu’ils supprimeraient la police – argument très populaire dans la jeunesse.

Depuis la révolte de 1988, un profond fossé s’est creusé entre la population et le régime corrompu du FLN. Face à la dramatique pénurie de logements – en moyenne, trois personnes vivent dans un 9 m2 -, les intégristes ont proposé des logements pour tous. Ils ont également annoncé une distribution équitable de l’eau, inégalement répartie entre quartiers riches et pauvres. De telles propositions ont été bien accueillies par les femmes. Cela explique pourquoi des femmes qui avaient participé aux manifestations contre les attaques intégristes ont voté pour eux, le 12 juin 1990, contribuant à leur victoire.

Batailles démocratiques et économiques

Le mouvement des femmes s’est battu contre la loi électorale en vigueur en juin 1990, qui permettait à un homme de voter pour lui, pour son épouse et pour trois autres personnes. Au départ, seuls le mouvement des femmes et l’extrême gauche ont lutté pour ce droit, puis ce front s’est amplifié et 28 partis ont demandé une réforme de la loi électorale, qui a finalement été octroyée.

Les femmes ne doivent pas seulement s’occuper des questions démocratiques ; elles subissent aussi la crise économique, qui a empiré ces derniers mois. L’accord entre le gouvernement et le Fonds monétaire international (FMI) a conduit à des suppressions d’emploi massives. Le pouvoir d’achat a été drastiquement réduit. Tout cela entraîne une profonde détérioration des conditions de vie des femmes. Auparavant, le système de santé était gratuit, mais il est redevenu payant, car l’Etat est en train de se retirer de ce secteur. Cela conduira à une importante augmentation du taux de mortalité des femmes.

Le prix des livres scolaires a beaucoup augmenté. Les familles devront bientôt choisir lesquels de leurs enfants (en moyenne sept par femme) iront à l’école, et ce sont évidemment les filles qui en feront les frais. Comme les premières licenciées sont des femmes, elles doivent rentrer dans le secteur informel, en vendant sur les marchés des produits faits à la maison pour augmenter le maigre revenu familial. La perspective d’un appauvrissement croissant risque de détruire toutes les possibilités d’émancipation des femmes en Algérie.

SOZ, Novembre 1991

2 réponses sur “Samira Fellah : Les ennemies du FIS”

  1. Des hommes à la tête d’associations féminines qui de plus disent  » nous les femmes d’Algérie » .
    Tout est résumé dans ces 2 phrases.
    Le ridicule de la situation ne les a jamais interpellés…

    1. Je suis bien d’accord avec toi. D’aucuns diraient qu’il y a comme un trouble dans le genre… Et ça continue !

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