Abu Chenaf : L’Algérie est-elle libre ?

Article d’Abu Chenaf paru dans La Révolution prolétarienne, n° 200, janvier 1965, p. 20-23.

Premier Nikita Khrushchev/ President Gamel Abdel Nasser of the UAR and President Ben Bella of Algeria at Karnak Temples.

Le Monde, qui fait souvent assaut de complaisance à l’égard du régime de B.B., avec l’Humanité et aussi avec certains milieux catholiques algériens (je ne dis pas avec La Croix qui est au contraire un des rares journaux à donner de temps en temps quelques informations intéressantes sur l’opposition benbelliste) a tout de même signalé dans son numéro du 29-30 novembre 1964 que d’après Révolution et Travail, la situation sociale serait mauvaise dans le Sud algérien. Il ne m’a pas été possible de me procurer le numéro de l’organe de l’U.G.T.A. où a paru cette nouvelle (qui est d’ailleurs valable pour toutes les régions de l’Algérie).

Le même Monde (n° du 10 décembre 1964) parle à propos de la mort d’un parlementaire algérien victime d’un attentat politique, des « exactions » des éléments armés de l’opposition. Mais il ne parle jamais des attentats au droit des gens dont le régime de Ben Bella se rend continuellement coupable.

Sorti de mon ghetto hexagonal, en contact direct avec le réel et le quotidien algériens, je découvre une Algérie benbellienne qui a bien peu à voir avec celle que nous décrit dans Le Monde M. J.-F. Kahn à grand renfort de références officielles (1). Je commence à en revenir des distingués correspondants du Monde.

Et pas seulement pour l’Algérie. Rien, par exemple, dans un récent reportage albanais sur le roquet sanglant qui tyrannise ce malheureux pays. Et tout dernièrement (le 9 décembre 1964), dans un article sur les « Aspects du socialisme malien », l’énoncé complaisant de ces propos satisfaits d’« un des plus importants dirigeants de Bamako » sur les coopérants chinois : « Jamais nous n’avons surpris un seul d’entre eux à avoir avec un citoyen malien une conversation politique, à distribuer un tract ou une brochure ». En Algérie aussi il y a des coopérants chinois. J’imagine que « les plus importants dirigeants d’Alger » sont également très contents de leur discrétion. Quant aux Algériens de la base, aux Algériens « dirigés » – dont l’avis vaut bien celui des très officiels informateurs du Monde – et qui n’arrivent pas à tirer l’ombre d’une confidence, l’ombre d’un accent de sincérité de ces compagnons asiatiques, ils vous en disent : « Ces gars-là, c’est sûrement des faux jetons ».


Tournée dans l’Est algérien avec un ancien maquisard. Nous sommes recommandés l’un à l’autre par un pied-noir (mais oui ! ). Ce Berbère ne s’en laisse pas conter, détestant les mots d’ordre imposés d’en haut, voulant des explications, portant des jugements, discutant, critiquant, grognant, saignant de voir son pays s’enfoncer dans le désordre, l’injustice et la misère, s’indignant de la nullité et de la corruption des dirigeants.

Pour lui comme pour beaucoup d’autres, la guerre de libération a été une immense espérance, transformée aujourd’hui en immense déception, à la mesure des immenses sacrifices qui ont été consentis. Si c’est ça le socialisme, on déteste le socialisme, on déteste tout ce qui est russe ou chinois, on déteste même le mot « camarade ».

Le leadership de l’Algérie sur le monde arabe ? On s’en fout. On est contre Rabat, contre Tunis, contre Le Caire. Du travail et du pain ! Les coopérants communistes (sauf les Yougoslaves) et arabes sont généralement mal vus. Aux Russes (2), aux Hongrois, aux Bulgares, aux Chinois on reproche leur méfiance et leur racisme, aux Égyptiens et aux Tunisiens leur incapacité et leur appétit. On raconte que les institutrices égyptiennes qui sont à Annaba ne savent rien et qu’elles ne pensent qu’à bouffer.

Beaucoup d’Algériens, même très nationalistes, mêmes engagés à fond contre la France pendant « les événements », restent très près de nous. Sans complexes. Aux murs de ce bar privé d’une association sportive où l’on m’a entraîné, des fanions bleu-blanc-rouge sont restés accrochés. On est surpris que je m’en étonne.

Dans ce Constantinois – unanime, dirait-on, dans son anti-benbellisme – on est convaincu, et pas seulement dans les milieux « bourgeois », croyez-moi, que B.B. ne tient qu’avec et par l’appui du grand Charles. Si ce dernier prenait ses distances à l’égard de l’occupant de la villa Joly, les conséquences politiques seraient grandes ici. On dirait que les Constantinois, reconnaissants à de Gaulle de les avoir délivrés du colonialisme, attendent maintenant de lui qu’il les délivre de B.B. Mais s’il continue (comme c’est probable) à soutenir celui-ci, ils deviendront aussi anti-gaullistes qu’ils sont anti-communistes. Quelques-uns le sont déjà.

L’Algérie a été unie dans sa lutte contre la France, et si son indépendance était menacée l’unité algérienne serait immédiatement reconstituée. Mais actuellement il n’y a pas d’unité algérienne, et encore moins d’unité maghrébine ou musulmane. Le manque d’unité algérienne n’est pas dû au fait berbère. L’anti-benbellisme des Berbères est sans doute d’une autre nature que celui des Arabes, mais, dans le Constantinois, on est contre Benbella – cet Oranais – parce qu’on est Constantinois. Dans le Constantinois je n’ai pas l’impression qu’il y ait actuellement des problèmes politiques entre Berbères et Arabes.


« Les problèmes les plus importants de notre pays sont l’économie et l’organisation » a récemment déclaré B.B. au Christian Science Monitor (presse algérienne du 8 décembre 1964). (3)

Pour l’économie, où en est-on ? Voici quelques chiffres donnés par Boumaza (presse algérienne du 24 novembre 1964) sur les progrès du Secteur Socialiste Industriel (S.I.S.).

En mars 1964, le S.I.S. comptait : 450 entreprises et 10.000 travailleurs.

En septembre 1964 : 413 entreprises et 15.545 travailleurs.

Entre mars et septembre 1964 un certain nombre de petites entreprises ont fusionné.

Ces entreprises se répartissent comme suit :

Alimentation : Certaines fabriques de pâtes et de biscuits et certains moulins sont bien équipés et obtiennent de bons résultats.

Matériaux de construction : Les entreprises travaillent à 40 ou 50 % de leur capacité.

Bois : Un nombre important d’entreprises restent fermées : 60 dans I’Algérois, 100 dans I’Oranais, 25 dans le Constantinois.

Métallurgie : L’activité moyenne est de 40 % par rapport à la capacité maximum.

Les difficultés les plus générales signalées par le frère ministre (qui commence enfin à comprendre : « La construction du socialisme est difficile et ardue – 2-12-64) : matériel souvent ancien, manque de pièces de rechange, manque de main-d’œuvre qualifiée, manque de matières premières, manque de débouchés, manque de trésorerie.

Comme M. Amar Ouzegane a raison de recommander (éditorial de Révolution Africaine du 12 décembre 1964) « de ne pas nous laisser gagner par la griserie des premier succès remportés depuis deux ans » !


Quelques impressions : L’année dernière, aux yeux_ de celui qui circulait en Algérie, c’était tous les jours dimanche pour l’économie algérienne ; seulement quelques chantiers. Cette année, au fil de beaucoup de kilomètres, on éprouve, trop rarement sans doute, mais on éprouve parfois le réconfort de voir ici et là de petits chantiers de travailleurs occupés à relever des murs et même à construire du neuf. Il n’est pas question de dire que « le bâtiment va », mais enfin il y a les signes d’une petite reprise. En Grande-Kabylie, en particulier, où les gens ont gueulé.

Au départ des Européens il y a eu beaucoup de pillages et pas seulement dans les locaux d’habitation ; dans les locaux professionnels aussi. L’armée a fait beaucoup de prélèvements sur les véhicules automobiles. Actuellement, pour les installations professionnelles, on constate d’assez nombreuses tentatives d’ouvriers en chômage, lassés d’attendre que les pouvoirs publics ouvrent des chantiers, qui essayent d’utiliser collectivement ce qui en reste. Ces démarrages à zéro sont pénibles : pas de matières premières, pas un sou en caisse, matériel insuffisant, hors d’usage… On se débrouille comme à la plus belle époque du marché noir en France. On trafique, on troque, on truque. Le marché noir socialiste est aussi peu ragoûtant que le marché noir capitaliste, pas moins inévitable non plus. Le maçon qui veut des tuiles – qu’il s’adresse à une tuilerie privée ou a une tuilerie autogérée – devra les payer au moins deux fois ce qu’elles valent, les régler « cash » bien entendu et distribuer, en plus, d’innombrables pots de vin.


Presque plus de comptables. Je crois bien que dans toute l’Algérie il n’y a pas actuellement cinq cents personnes capables de calculer un prix de revient ou même un amortissement.

J’ai vu la comptabilité d’une coopérative ouvrière : un carnet à couverture noire qu’on m’a présenté en grande cérémonie : LE LIVRE ! Une page pour les recettes, une page pour les dépenses. Ecriture enfantine. Les additions sont faites à la fin de chaque mois (mais pas toujours à la fin de chaque page). Elles ont demandé beaucoup de travail – car les chiffres ne sont pas très bien placés les uns sous les autres – avec beaucoup de surcharges et de ratures. En général, elles sont justes. A la fin de chaque mois tous les gars signent en arabe en français ou avec leur index. Il y a autant de beaux cachets ronds, bien alignés, que de signatures. Les recettes sont légèrement supérieures aux dépenses.

– Alors, vous vous en tirez ?

– Non, Monsieur. Ils ont demandé 100.000 DA (10 millions d’anciens francs) à la C.A.D. (Caisse Algérienne de Développement). Pourquoi ? « On est en retard pour la paye. On voudrait acheter un camion ». Je regarde de plus près. Je demande quelques explications, la permission de fouiller dans un gros sous-main rempli de papiers. Je découvre qu’ils ont des dettes : journées de travail non payées, ardoises chez les fournisseurs, à la Sécurité Sociale. Mais ils ont aussi des créances ; et même, ultime réserve dont on n’aime pas parler, un compte en banque ! Leurs créances (quel boulot, pour en établir le montant approximatif ! ) représentent au moins cinq fois leurs dettes. Je leur explique que dans leur dénuement ils sont riches, qu’ils ont bien travaillé et que si les collectivités qui ont fait appel à eux les payaient, ils pourraient s’acheter un gros camion tout neuf. On va boire le café (4).

Mais seront-ils payés ?


C’est le moment de parler du deuxième souci de B.B. : l’organisation, l’administration.

L’Algérie est le pays des bureaux. Je n’ai Jamais vu pareille vérole bureaucratique. Toutes les administrations regorgent de personnel ; d’un personnel qui ne fout rien et ne sait rien. On ne peut même pas parler de médiocrité professionnelle. La nullité et la prétention sont générales. Tel agent que je connais bien et qui serait à peine bon pour faire un mauvais garde-champêtre dans un village de 800 habitants, est candidat à un poste de Directeur régional (pour le tiers de l’Algérie). Il est très bien placé pour l’obtenir. En général les gens les plus haut perchés dans la hiérarchie administrative sont professionnellement les plus nuls. Ils s’en vantent d’ailleurs : Quand on a des fonctions de commandement, vous disent-ils, on n’a pas besoin d’avoir les connaissances des agents d’exécution. Et bien entendu dès qu’on possède une peau de bourrique ou l’équivalent d’une peau de bourrique (certains agents passent leur temps à collectionner de mirobolantes équivalences qui leur valent je ne sais comment – souvent, un voyage mystérieux à Alger suffit – le B.E.P.C., la première partie du bac, la deuxième partie), on y croit, on est un chef. Un Poujade se prendrait ici pour un Jean-Paul Sartre. Pour rien au monde le contrôleur-adjoint du 14e échelon n’accepterait d’être mis sur la même ligne que celui du 18e. Nouvel aspect de la guerre 14-18 que je signale à la verve de Brassens.

Aucun souci d’efficacité. Aucun sens de ses responsabilités. On a hérité de l’Administration française un mépris total de l’usager ou de l’assujetti. Le règlement de compte est la règle de droit. L’arbitraire est roi.

Et aussi l’esprit de clan. Rien à faire pour transformer mon service en une sorte d’atelier coopératif. Impossible ou presque de fondre en une seule équipe les gars qui étaient là l’année dernière, ceux qui ont été recrutés en février, ceux qui l’ont été en mai ou en septembre. Les nouveaux sont régulièrement reçus et traités comme des chiens. On se débine, on se moucharde, on s’insulte, on se menace.

Et je ne dis pas tout. Et je ne généralise pas. Les comptes rendus syndicaux qui paraissent dans la presse se font parfois l’écho de querelles sordides : « Rien ne sert de mettre des bâtons dans les roues du camarade pour avancer ou pour se faire prévaloir » ( 9-12-64).

Ces remarques valent pour sensiblement plus de la moitié du personnel. Il y a des éléments sains, bien sûr, et de temps en temps des contacts réconfortants : les petits notables de village – un secrétaire de mairie, un gendarme – font souvent ce qu’ils peuvent avec le souci de prendre des décisions équitables et avec une patience admirable. J’assiste parfois à des palabres interminables pour régler par voie d’arbitrage des litiges de quatre sous.

Il faut dire aussi que les traitements sont bas, largement amputés par le fisc et très irrégulièrement payés ; des retards de plusieurs mois sont fréquents.

La lecture de la presse algérienne, surtout de la presse quotidienne, est aussi écœurante que la cuillerée d’huile de foie de morue de mon enfance :

« L’Algérie franchit un nouveau pas en avant dans la voie que le peuple s’est librement choisie. Indéfectiblement engagé dans la voie socialiste notre pays voit chaque jour ses aspirations se concrétiser, ses réalisations augmenter en nombre. » (20-8-64).

« Le militant est le vilebrequin du moteur qu’est une organisation quelle qu’elle soit. A ce titre, il est la plus importante, la plus robuste et la plus énergique pièce du moteur… Le militant est l’action intégrale. Il se refuse à l’activisme du verbe qui trompe, mystifie, pour finir par trahir. » (22-8-64).

« Aujourd’hui, frères et amis sont nombreux à partager notre enthousiasme dans ce nouveau départ accéléré du progrès économique… En l’espace de deux ans, le pouvoir révolutionnaire, présidé par Ben Bella, a su allier l’audace du réalisme et souder harmonieusement le technique et l’humain. » (3-10-64).

Etc., etc., etc. On lit ça dix fois par jour. Je ne connais pas de presse qui méprise davantage ses lecteurs que la presse quotidienne algérienne. L’horripilant mercenaire qui vous vante à la radio les mérites de telle machine à laver ou les vertus de tel apéritif est un ange de sincérité à côté de la plupart des laquais de plume des quotidiens algériens. Par rapport à ces gens-là – dont la plupart n’osent pas signer leurs papiers – M. Jean Nocher est éblouissant de probité candide. Aux actualités cinématographiques, c’est pareil. A la radio que je n’ai pas le courage d’écouter on me dit que c’est pire. Dès que vous saisissez un journal vous êtes pris de fureur ou de torpeur. Aller au-delà des gros titres exige un effort surhumain. Il faut le faire pourtant. On ne sait jamais. Il arrive en effet qu’on tombe parfois sur une fausse note ou un bout d’oreille. Mais la recherche en est aussi austère que le sont les longues heures de marche d’approche que doit souvent s’imposer le montagnard pour quelques minutes d’escalade. En fait presque personne ne s’y livre. J’ai déjà conté l’histoire de cet éditorialiste qui avait rué dans les brancards. Personne dans mon entourage n’avait lu ses éditoriaux. J’étais le seul à les avoir gardés. Les dactylos ont eu beaucoup de travail pour faire tous les tirages demandés.

Voici donc quelques fausses notes ou bouts d’oreille.

« Le socialisme utilisé comme étiquette peut n’avoir aucune signification puisqu’il peut aussi bien cautionner un régime semi-fasciste qu’un Etat féodal ou une création de l’impérialisme. » (19-8- 1964).

« Il faut en finir avec les méthodes qui consistent à s’imposer d’en haut. et à faire des syndicats une simple courroie de transmission.» (14-11-1964).

« Il existe également un autre courant qui veut user d’autoritarisme bête et imbécile, je parle du centralisme démocratique. Nous le rejetons. » (Boumaza, 13-11-1964) (5).

« N’oublions pas que l’absence de confiance dans le peuple de certains pays a entraîné des erreurs sur le plan psychologique, des échecs sur le plan économique et politique, et qu’elle a empêché l’adhésion définitive à la réforme agraire. » (21-11- 1964).

Ali Mahsas, ministre de !’Agriculture, s’adressant à des militants : « Vous serez en butte à l’incompréhension des frères de l’Administration… La division des travailleurs d’un côté, des fonctionnaires de l’autre est une fausse notion… Le socialisme ne s’édifie pas par des mots dans les journaux, mais par des actions quotidiennes. » (24-11-1964).

Jeunesse et union : « Il s’agit d’unification et non d’unicité de la jeunesse à partir d’un dénominateur commun qui est la construction pour le développement et le progrès. » (26-11-1964).

« Nous avons certes un seul parti. Mais les risques implicites à un tel système sont limités par le fait que nous laissons le fellah et l’ouvrier administrer eux-mêmes leurs fermes et leurs usines. » (Ben Bella, 8-12-1964).


Révolution Africaine, du 7 novembre 1964 a publié le texte d’une conférence de son ancien rédacteur en chef, Mohamed Harbi, sur « le Parti et l’Etat ». J’en détache quelques phrases.

« Les couches privilégiées éliminées de la scène n’acceptent jamais de bon gré le sort qui leur est fait par la révolution. Ceci met l’Etat dans l’obligation d’empêcher toute propagande, de réprimer toute action en faveur du passé. »

De quelles « couches privilégiées», de quel « passé » s’agit-il ? Des colons et de leurs collabos du passé colonialiste ? Tous les Algériens sont d’accord. Ils se sont battus pour ça et ils ont éliminé tout ça. Toute propagande, toute action en faveur du passé colonialiste est impossible et impensable.

S’agit-il des bourgeois, de la société capitaliste ? Mais d’abord, la révolution a-t-elle été faite contre eux ? Les quinze cent mille chouhada dont on continue toujours à ramasser les corps dans les djebels sont-ils morts en criant : Vive le Socialisme ? Et ensuite, est-ce que de nombreux bourgeois des villes ne sont pas au mieux avec le régime ? Est-ce que les terres des féodaux des campagnes ont été nationalisées ? Les pénitenciers construits un peu partout par les Français étaient, du temps de ces derniers, pleins d’Algériens patriotes. Ils le sont encore. Foutre en tôle les patriotes non benbellistes, c’est ce que les benbellistes appellent : réprimer toute action en faveur du passé.

« En Algérie cette pression du milieu adverse qui tend en fait à subordonner le Parti à l’Etat pour dévier le cours de la révolution puise sa force dans le manque de cadres, le monopole de la culture et de l’expérience détenu encore pour un certain temps par des éléments hostiles au socialisme. »

Qu’est-ce à dire ? Qu’il y a dans l’appareil de l’Etat des saboteurs et des attentistes, que l’action du Parti est contrariée ? C’est certain et, dans de nombreux cas, c’est heureux. Que le Parti en éprouve de l’inquiétude, il a raison. Mais s’il s’imagine que lorsqu’il aura des cadres socialistes il aura écarté le danger, il a tort. C’est au contraire de l’analphabétisme politique des masses que Ben Bella et le gang d’aventuriers, de maquereaux et de chacals qui l’entourent tirent leur force, car lorsque les Algériens sauront ce qu’est le socialisme, le régime de B.B. ne pèsera pas lourd. J’ai à répondre tous les jours à des questions comme celles-ci : Dites-nous ce qu’est le socialisme ; dites-nous la différence qu’il y a entre le socialisme et le capitalisme ; dites-nous s’il est vrai qu’il peut exister une société où l’homme n’exploite plus l’homme ?

Quand, en deux ans, on n’est pas foutu, dans un pays où il y a des millions de bras inemployés, de donner du travail à 20.000 ouvriers, quand on abandonne à la charité américaine le soin d’empêcher le quart de la population du pays de mourir de faim (6) on sait bien qu’on ne peut pas être populaire et que ce n’est que par la force qu’on peut se maintenir au pouvoir. Et l’on remplit ses casernes et l’on dresse une armée de métier, et l’on recrute des flics et des para-flics.

Dans son numéro de novembre 1964, la revue de la Commission africaine de la IVe Internationale (Sous le Drapeau du Socialisme, 10, cité Lesnier, Clamart) qui se vend encore librement en Algérie (la malfaisance du régime est heureusement souvent tempérée par le jemenfoutisme général) réclame un statut des communes populaires démocratiquement autogérées (elle peut « courir », nous en sommes toujours au régime des délégations spéciales sur un modèle très vichyssois) et une démocratisation du Parti ; elle dénonce la dictature du Parti sur les masses et la dictature d’une direction bonapartiste sur le Parti ; elle appelle les syndicats à défendre les travailleurs contre les abus, les carences et les méfaits de leur propre (?) Etat et à sauvegarder l’autogestion ; elle dénonce aussi les risques d’altération de la forme et du contenu même du socialisme, le risque également de voir le régime se renverser par un coup d’Etat sans que les masses le défendent.

B.B. est parfaitement conscient de ce dernier risque ; il sait très bien que le visage de son « socialisme » n’est pas particulièrement riant pour les masses algériennes. Et ce n’est pas pour intimider le roi du Maroc, m’a dit un Sétifien, que cent tanks flambant neufs, roucoulants messagers du co-existentialisme soviétique, stationnaient l’autre dimanche à dix heures du matin dans les rues de Sétif.


Lecture d’un numéro (celui d’octobre-novembre 1964 de la revue Partisans (Maspéro, 1, place Paul-Painlevé, Paris). Je râle et prends la plume pour me soulager. Voilà ce que ça donne ou, plus exactement, ce que ça aurait donné, car je n ai pas eu l’occasion de faire passer ma lettre.

« Partisans » ! Votre titre est bien mauvais, bien cucu. J’ai voulu quand même vous tâter après la lecture du bouquin de Chaliand « L’Algérie est-elle socialiste ? » dont le titre n’est pas meilleur. Quant au contenu ! Vous les progressistes-suivistes, n’avez jamais été capables que de poser, timidement, des questions. Quand aurez-vous fini de serrer les fesses ? Bon Dieu, décidez-vous à lever le doigt : « Monsieur, je peux sortir ? » Et soulagez-vous !

L’Egypte nassérienne d’Hassan Riad : livre « exceptionnel », « magistral » nous dit Chaliand. Du coup, je n’ai presque plus envie de le lire. Et pourtant ! Mais que c’est irritant ce ton « ancien combattant couvert de gloire » après les désastres politiques accumulés par la gauche occidentale depuis un demi-siècle.

Et Pallordet et son syndicalisme « élémentaire », et son « Etat bourgeois expression concentrée du capital » ! Il y a en Algérie « socialiste » des salariés du secteur public qui ne sont pas payés depuis cinq mois (et parfois même depuis beaucoup plus longtemps). Pas question, veuillez m’en croire, de revendiquer, Pallordet !

Une seule page réconfortante (sur quatre-vingts), celle rédigée par vos lecteurs. Un de ceux-ci, de Cannes, très intéressant, vous trouve « ennuyeux». Nous, d’ici, on vous trouve navrants. Un autre, un voisin d’Annaba, que je salue fraternellement, justement agacé par votre concours du leader « le plus sympathique » (sans blague ! ) doit vous rappeler qu’ « il y a le peuple ».

Comme on partage ici cet agacement, surtout quand on a déjà lu ailleurs un Daniel Guérin s’égarant à célébrer la sagesse (sic), l’ascétisme (resic), de tel grand Africain (reresic).

Qui poussera le hurlement d’indignation que nous attendons ici ?

L’Algérie est-elle libre ? Non !

Promesses :

21 novembre 1964 : « Avant le Ramadan, tous les anciens moudjahidine occuperont un emploi. » (Mohand Ou El Hadj).

14 décembre 1964 : « Nous liquiderons tous les bidonvilles d’ici demain. » (Ben Bella).

… et réalisations :

8 octobre 1964 : « La Direction Nationale des Chemins de Fer Algériens, après deux années d’études a élaboré un plan de travail et organisé des cours du soir. »

Abu CHENAF


1) Je pourrais en dire tout autant de celle que décrit André Carrel dans Humanité-Dimanche (« Ben Bella m’a dit », n° du 6 décembre 1964) en puisant aux mêmes sources.

2) Un officier d’artillerie de l’A.N.P. parlant de ses conseillers russes : « Ils ont des spoutniks, mais ce sont des sauvages ».

3) Il lui a aussi déclaré ceci : « Notre ambition est d’exercer un peu plus de pression sur ceux dont l’estomac est trop rempli ». Dans la bouche de cet « ascète » (Daniel Guérin dixit) joufflu, le mot est beau.

4) Toutes les entreprises autogérées ne sont pas prospères. Je crois avoir déjà parlé d’une entreprise pilote que l’on montre aux délégations émerveillées ; son déficit atteint 65 % de son chiffre d’affaires. Une autre : de mai 1963 à octobre 1964, le pourcentage des traitements payés aux mensuels (employés de bureau) par rapport aux salaires des ouvriers horaires est passé de moins de 4 % à plus de 25 %.

5) Le même déclarera le 2 décembre : « Il ne faut pas oublier que le client a toujours raison et que le principal client c’est l’Etat ».

6) Tout en proclamant : « Notre Révolution c’est la guerre implacable contre l’humiliation Qui fait tendre la main aux hommes pour mendier et plier le genou aux enfants pour cirer » .

2 réponses sur “Abu Chenaf : L’Algérie est-elle libre ?”

  1. En Tunisie à la même période c’était le parti socialiste destourien et un mégalo à la tête de l’état. Pour le reste, la description est la même pour les deux pays. Les prisons remplies de personnes compétentes et integres.
    D’ailleurs entre 2017 et 2018 l’ Algérie et la Tunisie on vu partir la moitié de leurs médecins hospitaliers et leurs ingénieurs à l’étranger, toujours pour les mêmes raisons.

    1. Les deux pays sont très proches. Et ce n’est pas seulement une question de géographie comme tu le soulignes dans ton commentaire !

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