Raymond Guilloré : L’Algérie et le socialisme. Une conférence à Paris de Mohammed Boudiaf

Article de Raymond Guilloré paru dans La Révolution prolétarienne, n° 190, février 1964, p. 20.

The members of the Provisional Government of Republic of Algeria at the château d’Aunoy: Hocine Ait Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf and Rabah Bitat on January 2, 1962 in France. (Photo by Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le 27 janvier Mohammed Boudiaf a parlé à Paris devant un auditoire composé en majorité d’étudiants français. La réunion était organisée par le C.I.D.R.A. (Comité International de Défense des Révolutionnaires Algériens). Car dans cette Algérie en pleine révolution, les révolutionnaires ont déjà besoin d’être défendus. Boudiaf en est une des figures les plus représentatives. Ancien compagnon de captivité de Ben Bella, il n’est plus d’accord avec son frère de combat et de geôle. Animateur du Parti de la Révolution Socialiste, il l’attaque, pourrait-on dire, sur la gauche. Ben Bella l’a fait emprisonner, puis expulser de son pays.

Il parle aujourd’hui devant cette assemblée de jeunes dont l’intérêt et l’ardeur font plaisir. Boudiaf est jeune encore, bien que ce soit sa maturité qui s’impose devant cet auditoire juvénile. Il paraît la quarantaine. C’est un homme fin et calme, maniant avec aisance la langue française.

Son entrée en matière est une protestation contre les arrestations arbitraires, les tribunaux d’exception, les illégalités, les tortures même, dont sont victimes les « boucs émissaires», les militants de l’opposition que l’on rend responsables des échecs du pouvoir, lequel doit faire face à un mécontentement populaire grandissant. Éternelle protestation contre l’art éternel de gouverner ! On voudrait être sûr que Boudiaf lui-même s’il était au pouvoir… Pourtant aujourd’hui on l’entend parler de « certaines valeurs humaines auxquelles nous tenons » et il met en avant « la liberté ».

Ce que l’on pouvait attendre de cette conférence, c’était une définition du régime de Ben Bella, des grands traits de sa politique, et, par opposition, la définition du socialisme de Boudiaf. Car, Boudiaf l’a dit : il y a de nombreuses variétés de socialisme ; le socialisme se porte beaucoup aujourd’hui. Tous les régimes nouveaux sont socialistes. Mais lequel l’est authentiquement? « Quelle est votre conception du socialisme ? », a demandé un auditeur à Boudiaf. Celui-ci a répondu : nous sommes pour le socialisme scientifique ! Il croit peut-être nous avoir éclairés. Eh bien ! il se trompe.

La conférence a pris tout de suite la forme de questions posées par l’auditoire et de réponses substantielles données par Boudiaf. Nous avons eu ainsi un historique de la crise qui, avant le 1er novembre 1954, déclenchement de l’insurrection, divisa le parti de Messali, le M.T.L.D. (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques). Pour Boudiaf, l’insurrection s’est déclenchée en dehors de Messali, mais aussi en dehors des « centralistes », de la majorité du comité central qui s’opposait à la dictature personnelle de Messali. Historique sans doute exact dans les faits, peut-être discutable dans leur interprétation.

Au sujet du congrès du F.L.N., sans cesse remis et actuellement en préparation officielle, Boudiaf met en cause les méthodes de préparation et les pouvoirs réels de la commission préparatoire. Ce sera, dit-il, « le congrès d’un parti qui n’existe pas ! ».

Boudiaf nous donne aussi des informations sur les maquis : les maquis de Kabylie ; le maquis dirigé par Abd el Kader, descendant du héros national algérien. L’orateur a, sur ces mouvements, une opinion nuancée. Il ne croit pas que ces maquis existent encore. Le pouvoir a réussi à couper les militaires des politiques. A cet égard, le conflit algéro-marocain a été pour lui une heureuse diversion.

Sur la question qui lui est posée des possibilités et des limites des collaborations individuelles de Français avec le régime actuel, Boudiaf répond aussi d’une façon nuancée. Il déconseille aux militants révolutionnaires d’aller, à ce titre, en Algérie. Reste la collaboration technique. Celle-ci est possible dans certains secteurs, utile quelquefois. Mais les bonnes intentions risquent d’être déçues. Dans chaque cas particulier, la collaboration est une question de conscience pour chacun.


C’est sur les questions touchant à l’orientation et aux perspectives que Boudiaf s’est particulièrement étendu. Au sujet de l’autogestion, il estime que l’expérience actuelle a échoué dans 90 % des cas. Venues de la base, les initiatives des comités n’ont pas été coordonnées ni intégrées dans une planification d’ensemble. Les comités de gestion ont été remplacés par des comités de direction désignés. Les militants sincères s’en sont allés. Dans l’agriculture, les paysans sont plutôt des salariés, et des salariés mal payés ; en outre, on entretient la division entre les travailleurs permanents et les travailleurs saisonniers. La réforme agraire devrait comprendre deux secteurs, un collectivisé, un autre qui gagnerait à être confié à des comités, car il existe en Algérie une grande diversité entre les régions. Le plan d’ensemble subirait des rectifications successives à la base.

Avant de prétendre passer tout de suite à l’édification du socialisme – en plaçant au sommet des responsables qui n’ont rien de socialiste -, il faut créer les conditions économiques et sociales du socialisme. Il faudrait d’abord élaborer un programme qui serait discuté et approuvé par un congrès du F.L.N., un programme qui aurait des objectifs à court terme et qui admettrait la nécessité des investissements. Faut-il un parti unique ? demande-t-on à Boudiaf. Il répond : oui, s’il groupe la majorité de la masse ; sinon, il n’en veut pas.

Terminons sur les perspectives algériennes, telles que les voit Boudiaf. Le pouvoir a en face de lui toute une gamme d’opposants, mais cette opposition est très différenciée et elle s’effrite. Le Parti de la Révolution Socialiste n’est pas encore assez fort pour imposer ses solutions. Il doit regrouper les militants, en dehors du régime, entreprendre des actions dans les entreprises, les comités de gestion, les syndicats.

L’hypothèse d’une prise du pouvoir par l’armée n’est pas à rejeter, soit que l’action vienne des sommets de l’armée, soit qu’elle parte des cadres subalternes. Il y a aussi un danger de néo-colonialisme, et un danger réactionnaire qui trouve sa base dans le mécontentement populaire, un mécontentement qui, se développant dans la situation créée par le prétendu socialisme de Ben Bella, se retourne contre le socialisme lui-même.

A une dernière question concernant la base sociale du régime de Ben Bella, Boudiaf répond que, s’il dure, ce régime s’appuiera sur une couche de petite-bourgeoisie profiteuse. La nouvelle classe ? Pourquoi Boudiaf ne le dit-il pas ?


Pour avoir une définition plus catégorique du régime de Ben Bella, il faut aller la chercher dans les documents publiés par les « Cahiers d’Etudes Révolutionnaires », publication d’étudiants et d’intellectuels français qui semblent soutenir Boudiaf. Nous y trouvons, comme commentaire de divers documents de « l’opposition de gauche algérienne » (en particulier, un manifeste : « Pour un congrès révolutionnaire des comités de gestion. A la porte les bureaucrates ! Tout le pouvoir aux travailleurs ! »), nous y trouvons cette définition : « Le régime actuel de l’Algérie est une variante pseudo-castriste du nassérisme. Les nationalisations de biens étrangers, l’étatisation petite-bourgeoise de l’économie, une certaine modernisation culturelle, constituent son essence et sa limite ».

R. G.

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