Errico Malatesta : Quelques considérations sur le régime de la propriété après la révolution

Article d’Errico Malatesta paru dans Le Réveil anarchiste, n° 784, 30 novembre 1929.

Portrait of Errico Malatesta (Santa Maria Capua Vetere, 1853-Rome, 1932), Italian anarchist.

Nos adversaires défenseurs et bénéficiaires du présent système social, justifient d’ordinaire le droit de propriété privée en disant que la propriété est condition et garantie de liberté. Et nous sommes d’accord avec eux. Ne disons-nous pas constamment que qui est pauvre est esclave ?

Mais alors pourquoi somme-­nous adversaires ?

Ce pourquoi est clair : c’est qu’en réalité la propriété qu’ils défendent est la propriété capitaliste, celle qui permet de vivre sur le travail d’autrui, qui suppose, par conséquent, une classe de déshérités, de sans-­propriété contraints à vendre leur travail aux propriétaires pour un prix inférieur à sa valeur.

En effet, aujourd’hui, dans tous les pays du monde, la majeure partie de la population doit, pour vivre, mendier du travail à ceux qui monopolisent le sol et les instruments et ce travail, quand il est obtenu, est compensé par un salaire toujours inférieur à ce qu’il a produit et souvent à peine suffisant pour que les travailleurs ne meurent pas de faim. Voilà ce qui constitue une sorte d’esclavage qui peut être plus ou moins dur, mais qui signifie toujours infériorité sociale, privations matérielles et dégradation morale et voilà la cause fondamentale de tous les maux de l’organisation sociale actuelle.

Pour que tous soient libres, pour que chacun puisse atteindre son maximum de développement physique et moral, et jouir de tous les biens que nature et travail peuvent donner, il faut que tous soient propriétaires, c’est-­à-dire que tous aient droit à ce qu’il faut de terre, de matières premières et d’instruments de travail pour produire sans la nécessité d’être exploités et opprimés. Et puisqu’il n’y a pas à espérer que la classe propriétaire renonce spontanément aux privilèges usurpés, il faut que les travailleurs l’exproprient et que tout devienne la propriété de tous.

Nous devons tendre de tout notre effort à ce que tel soit le but de la prochaine révolution. Mais comme la vie sociale n’admet pas d’interruption, il faut penser aux moyens d’utiliser les biens devenus communs et d’assurer à tous les membres de la société la jouissance de droits égaux.

Le régime de la propriété sera donc le problème qui s’imposera au moment même où l’on procédera, à l’expropriation.

Naturellement on ne peut pas prétendre, ni même espérer, que l’on passe d’un coup du système actuel à d’autres systèmes parfaits et définitifs. Au moment de la révolution, quand il importera surtout d’agir vite et de satisfaire immédiatement les besoins essentiels, on fera comme on pourra selon les volontés des intéressés et les conditions de fait que ces volontés déterminent et limitent. Mais il faut dès le principe avoir une idée nette de ce que l’on veut finalement réaliser pour diriger fermement les choses vers ce but.

La propriété doit-elle être individuelle ou collective ? La collectivité propriétaire de biens indivis sera-t-­elle le groupe local, le groupe corporatif, le groupe d’idéal commun, le groupe familial ou comprendra-t-elle en bloc les membres de toute une nation puis de toute l’humanité ?

Quelles formes prendront la production et l’échange ? Aurons-­nous le communisme (production associée et libre consommation à tous), le collectivisme (production en commun et répartition des produits selon le travail de chacun), l’individualisme (à chacun possession individuelle des moyens de production et jouissance du produit intégral du propre travail) ou quelque autre forme composite que pourra suggérer l’intérêt individuel et l’instinct social éclairés par l’expérience ?

Il est probable que tous les modes possibles de possession et d’utilisation des moyens de production et tous les modes de répartition des produits seront simultanément expérimentés soit dans une même ville, soit dans diverses localités et qu’ils s’entrecroiseront et se tempéreront de manières diverses jusqu’à ce que la pratique ait enseigné quelle est la forme, ou les formes préférables.

Cependant comme je l’ai déjà dit, la nécessité de ne pas interrompre la production et l’impossibilité de suspendre la consommation des choses indispensables feront que en même temps que l’on procédera à l’expropriation on prendra les accords indispensables à la continuation de la vie sociale.

On fera comme on pourra et pourvu que l’on ne laisse pas se constituer et se consolider de nouveaux privilèges on aura le temps de chercher les voies les meilleures.


Mais quelle solution me semble la meilleure et de laquelle faut-il se rapprocher ? Je me dis communiste, parce que le communisme me semble l’idéal dont l’humanité s’approchera à mesure que ­croîtra l’amour entre les hommes et que l’abondance des produits fera disparaître la crainte de la faim et ainsi détruira le principal obstacle à la fraternité. Mais vraiment, plus que les ­formes pratiques d’organisation économique qui doivent de toute nécessité s’adapter aux circonstances et se font toujours en évolution, l’important c’est l’esprit qui anime cette organisation et la méthode par laquelle on y arrive ; l’important c’est qu’elle soit guidée par l’esprit de justice et par le désir du bien de tous et qu’on y arrive toujours librement et volontairement. Si vraiment il y a liberté et esprit de fraternité, toutes les formes concourent au même but d’émancipation, d’élévation humaine et finissant par se concilier et se confondre. Au contraire, s’il n’y a ni liberté, ni désir du bien général, toute forme d’organisation peut engendrer l’injustice, l’exploitation et le ­despotisme.


Donnons un coup d’œil aux principaux systèmes proposés pour résoudre la question.

Deux systèmes économiques se disputent la prépondérance parmi les anarchistes : l’individualisme (je parle ici de l’individualisme en tant que mode de répartition de la richesse sans m’embarrasser de subtilités philosophiques ici sans intérêt) et le communisme.

Le collectivisme dont on ne parle plus guère aujourd’hui est un système intermédiaire qui réunit qualités et défauts des deux systèmes cités et qui peut-­être, justement parce qu’il est intermédiaire, sera largement appliqué, au moins durant la période de transition entre l’ancienne et la nouvelle société. Mais je n’en parlerai pas spécialement parce qu’on peut lui appliquer les objections que soulèvent et le communisme et l’individualisme.

L’individualisme complet consisterait à partager entre tous la terre et les autres richesses en parties à peu près égales ou équivalentes en sorte que tous les hommes au début de la vie fussent pourvus de moyens égaux et que chacun pût s’élever aussi haut que le lui permettent ses facultés et son activité. Pour que cette égalité au point de départ fût ­maintenue, il faudrait dans l’avenir abolir l’héritage et procéder périodiquement à de nouveaux partages s’accordant aux variations du chiffre de la population. Il est évident que ce régime serait antiéconomique et ne s’adapterait pas à la meilleure utilisation des richesses. De plus, en supposant qu’il soit applicable à de petites communautés primitives de caractère agraire, il serait certainement impossible dans une vaste collectivité et dans une civilisation évoluée vers la forme agrario-­industrielle où une part considérable de la population ne met pas directement en œuvre la terre et les instruments de travail pour produire les biens matériels, mais exerce son activité dans des services nécessaires ou utiles à tous.

D’autre part, comment faire un partage équitable, même à peu près équitable, de la terre lorsque la valeur des diverses parcelles diffère si totalement quant à la fertilité, à la salubrité, à la situation ? Et comment faire le partage des grands organismes industriels qui ne fonctionnent que par l’œuvre simultanée d’un grand nombre de travailleurs ? Et puis comment établir la valeur des choses et pratiquer l’échange sans retomber dans les maux de la concurrence et de l’accaparement ?

Il est vrai que les progrès de la chimie et de l’art des ingénieurs tendent à égaliser la productivité et la salubrité de toutes les terres ; que le développement des moyens de transport, l’automobile, l’aéronautique finiront par rendre également avantageuses toutes situations, que le moteur électrique décentralise l’industrie et rend le travail à la machine possible à l’individu isolé et aux petits groupes ; que la Science pourra découvrir ou fabriquer partout les matières premières nécessaires au travail. Quand ces progrès et quelques autres seront réalisés la facilité et l’abondance de la production ne laisseront pas à la question économique la prépondérance qu’elle a aujourd’hui et la fraternité mieux sentie rendra inutiles et antipathiques les minutieux calculs sur ce qui revient à l’un et à l’autre, alors le communisme se substituera automatiquement, presque insensiblement à l’individualisme pour le plus grand avantage, la plus grande liberté effective et la plus grande satisfaction de tous les individus. Mais ces choses-­là sont pour un avenir plus ou ­moins lointain, tandis qu’ici il s’agit d’aujourd’hui et des plus proches lendemains. Or, aujourd’hui, une organisation sociale fondée sur l’appropriation individuelle des moyens de production, maintenant et créant des antagonismes, des rivalités entre les producteurs et des conflits d’intérêt entre producteurs et consommateurs, serait toujours menacée du possible avènement d’une autorité, d’un gouvernement qui rétablirait les privilèges abolis. De toute façon elle ne peut subsister même provisoirement, qu’à la condition d’être tempérée par des associations et des coopératives volontaires de toutes sortes. Le dilemme devant lequel se trouvera la révolution reste toujours ou de s’organiser volontairement à l’avantage de tous ou d’être organisés de force par un gouvernement à l’avantage d’une classe dominante.


Parlons maintenant du communisme.

A ne considérer que la théorie, le communisme apparaît comme un système idéal, il substituerait dans les rapports la solidarité à la lutte, il utiliserait de la meilleure manière les engrais de la nature et le travail de l’homme, il ferait de l’humanité une grande famille de frères appliqués à s’aider et à s’aimer.

Mais est-­il actuellement possible, dans les conditions morales et matérielles actuelles de i’humanité et si oui dans quelles limites ?

Le communisme universel, c’est-à-dire une communauté unique entre tous les êtres humains est une aspiration idéale, un mode vers lequel il faut tendre mais il ne pourrait certainement pas être maintenant une forme concrète d’organisation économique. Ceci s’applique à notre temps et probablement aux époques qui nous suivront : quant à un plus lointain avenir, c’est aux races futures d’y penser.

Pour le moment on ne peut considérer qu’une multiplicité de communautés formées entre peuples voisins ayant entre eux des affinités et dont les rapports seraient de genres variés, soit communistes, soit commerciaux et même dans ces limites se pose toujours le problème d’un antagonisme possible entre communisme et liberté. Aussi, sans contester le sentiment qui, favorisé par l’évolution économique, pousse les hommes vers la fraternité, vers une solidarité consciente et voulue, et qui nous conduira à initier et à pratiquer le plus de communisme possible je crois que, pour l’instant, le communisme intégral serait aussi antilibertaire et impossible, surtout appliqué à un vaste territoire, que serait antiéconomique et impossible l’individualisme intégral.

Pour organiser en grand une société communiste, il faudrait transformer radicalement toute la vie économique : modes de production, d’échange, de consommation et ceci ne pourrait se faire que graduellement, à mesure que les circonstances le permettraient et que la masse en comprendrait les avantages et saurait y pourvoir d’elle-même. Si au contraire on voulait, et que l’on pût, faire d’un coup cette transformation par la volonté et l’autorité d’un parti, les masses habituées à obéir et à servir accepteraient le nouveau mode de vie comme une nouvelle forme imposée par un nouveau gouvernement et attendraient qu’un pouvoir suprême imposât à chacun le mode de production et réglât la consommation. Et le nouveau pouvoir ne sachant et ne pouvant satisfaire à des besoins immensément variés et souvent contradictoires et ne voulant pas se reconnaître inutile en laissant les intéressés agir à leur guise et au mieux, reconstituerait un Etat fondé comme ils le sont tous, sur la force militaire et policière, Etat qui, s’il réussissait à durer, ne ferait que substituer aux anciens maîtres de nouveaux maîtres plus faméliques.

Sous le prétexte et peut-­être avec l’honnête et sincère intention de régénérer le monde, par un nouvel évangile, on voudrait imposer à tous une règle unique, on supprimerait toute liberté on rendrait impossible toute libre initiative et pour conséquences on aurait la paralysie de la production, le commerce clandestin ou en fraude, la tyrannie de la bureaucratie, la misère générale et finalement le retour plus ou moins complet à ces conditions d’oppression et d’exploitation que la révolution entendait abolir. L’expérience russe ne doit pas avoir été traversée en vain.


En conclusion, il me semble qu’aucun système ne peut être vital et libérer réellement l’humanité de l’antique esclavage s’il n’est le fruit d’une libre évolution. En tant qu’elles sont des groupes d’hommes libres unis pour la vie en commun et coopérant au plus grand bien de tous et non pas des agglomérations maintenues par la superstition ­religieuse et par la force brutale, les sociétés humaines ne peuvent pas être la création artificielle d’un homme ou d’une secte. Elles doivent être le résultat du concours ou de l’opposition des besoins et des volontés de tous leurs membres, qui à force d’essais trouvent les institutions qui sont à un moment donné les meilleures possibles, les développent et les transforment à mesure que se transforment les circonstances et les volontés.

On peut donc préférer ou le communisme ou l’individualisme, ou le collectivisme ou tout autre système imaginable, et travailler par la propagande et par l’exemple au triomphe de ses propres aspirations, mais il faut bien se garder, sous peine d’un désastre certain, de prétendre que notre propre système soit le système unique et infaillible bon pour tous les hommes en tous lieux, en tous temps et que nous ayons le droit à le faire triompher autrement que par la persuasion qui vient de l’évidence des faits.

L’important, l’indispensable, le point d’où il faut partir, c’est d’assurer à tous les moyens d’être libres.

Le gouvernement, là pour la défense des propriétaires, une fois abattu ou, de quelque manière que ce soit, rendu impuissant, ce sera l’affaire de tout le peuple et plus spécialement de ceux qui parmi le peuple ont esprit d’initiative et capacité d’organisation de pourvoir à la satisfaction des besoins immédiats, de préparer l’avenir en détruisant les privilèges et les institutions nocives tout en faisant fonctionner à l’avantage de tous les institutions utiles aujourd’hui exclusivement ou principalement réservées au bien des classes dirigeantes.

Aux anarchistes spécialement la mission d’être vigilants gardiens de la liberté contre les aspirants au pouvoir, contre la tyrannie possible des majorités.

Errico MALATESTA

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