Errico Malatesta : République et révolution

Article d’Errico Malatesta paru en deux parties dans Le Réveil communiste-anarchiste n° 644 du 28 juin 1924 et n° 645 du 12 juillet 1924.

Portrait of Errico Malatesta (Santa Maria Capua Vetere, 1853-Rome, 1932), Italian anarchist.

Notre ami Carlo Francesco Ansaldi s’occupe dans la Voce Repubblicana de nos discussions au sujet du proche avenir. Il exprime des aspirations et des désirs qui au fond se rapprochent et même se confondent avec les nôtres, mais il omet, me semble-t-il, ce qui pour moi est le nœud de la question, c’est-à-dire la façon dont on peut s’acheminer vers le nouvel ordre social, aussitôt les institutions en vigueur renversées, et l’origine du pouvoir constituant. N’oublions pas que dans nos débats actuels il s’agit non du point d’arrivée, sur lequel sans doute nous nous trouverons tous d’accord, y compris Ansaldi, mais des voies et moyens qui devront nous conduire à la réalisation de notre idéal.

En un mot, est-ce que les républicains et particulièrement ceux qui se qualifient de sociaux, fédéralistes, syndicalistes, parmi lesquels Ansaldi, est-ce que les républicains entendent à la chute du régime actuel convoquer la Constituante, corps législatif élu au suffrage universel, et se soumettre à la Constitution qu’elle votera à la majorité ?

Paolo Albatrelli, autre écrivain républicain, toujours dans la Voce, dit clairement oui. Mais qu’en dit Ansaldi ? Qu’en disent les républicains « sociaux et fédéralistes » ?

« Notre république, dit Albatrelli, doit émaner directement de la volonté du peuple. Si le peuple italien n’est pas avec nous en majorité, nous entendons ne lui faire aucune violence. Mais nous voulons qu’il soit interrogé librement et non sous la pression et sous les violences d’un pouvoir exécutif sans scrupules et sans morale. »

Donc, si la Constituante votait la Monarchie, les républicains se soumettraient et tout le mouvement n’aurait servi qu’à sauver cette Monarchie que le fascisme entraîne à l’abîme avec lui et à lui fournir une nouvelle virginité ? Mais que devient la préjudicielle antimonarchique ?

Albatrelli propose à son parti de « la conserver jalousement dans son programme particulier et de ne pas la présenter à l’opposition possible comme une lettre de change à ascompter avec droit de préséance ». Mais la préjudicielle antimonarchique ne signifie-t-elle pas la conviction que l’institution monarchique s’oppose à tout progrès politique et social réel, et que tant qu’elle subsistera il n’y aura ni garanties de liberté, ni possibilité d’une large et générale éducation parmi les masses ! Est-ce que cela ne dit rien à Albatrelli que cinquante ans de propagande républicaine, socialiste, anarchiste aient abouti au… fascisme ? A notre avis à la préjudicielle antimonarchique, il faut ajouter la préjudicielle anticapitaliste, mais les républicains qui donnent à la forme politique une importance primordiale devraient au moins exiger… la république, sans quoi leur républicanisme se réduit à l’affirmation d’un idéal lointain, à une vague « tendance » qui pourrait être acceptée même par Mussolini et par Victor-Emmanuel.

Il est vrai qu’une Constituante convoquée à la chute du fascisme ne voterait probablement pas la Monarchie. La masse du peuple en est fatiguée et désire un changement, la bourgeoisie a besoin d’ordre et de tranquillité et une république, forte de toutes les illusions des régimes nouveaux, les assurerait mieux que la reprise de l’opposition du parti républicain contre la Monarchie.

Mais il est d’autre part très probable, presque certain, que la Constituante étant ce que peut être un corps législatif nommé dans les conditions morales et économiques actuelles du peuple italien, c’est-à-dire étant composée en majorité de conservateurs et de cléricaux, de propriétaires et d’avocats représentant de gros intérêts financiers, nous donnerait une république conservatrice et cléricale comme celle qui, en France, succéda au second Empire et qui est encore, après plus de cinquante ans, la république centraliste et capitaliste d’aujourd’hui.

Quand nous admettrions que la majorité a le droit de s’imposer par la force à la minorité, quand nous admettrions l’existence d’une majorité ayant une volonté unique et la possibilité d’une combinaison électorale permettant d’élire une représentation qui exprime la volonté de cette majorité, il resterait encore qu’en régime capitaliste, quand la société est divisée en riches et en pauvres, en patrons et en ouvriers dont le pain dépend de l’arbitraire des patrons, il ne peut pas y avoir d’élections vraiment libres, et il resterait encore aussi qu’en régime unitaire les régions les plus avancées exploitent les plus arriérées, mais que d’autre part les plus arriérées oppriment par le nombre les plus avancées, entravent leurs progrès et tendent à les abaisser à leur niveau.

« Le peuple librement consulté », dit Albatrelli, mais est-il possible qu’il croie à la liberté de la consultation ?!

Dans quelques villes parmi les plus importantes et dans quelques coins plus avancés, les conservateurs s’éclipseraient et la masse, dans l’effervescence révolutionnaire, nommerait une majorité de socialistes, de républicains, de communistes et même d’anarchistes, si ceux-ci se prêtaient à la comédie, mais là aussi il serait faux de dire que les élections se seraient faites en régime de liberté.

Nous ne sommes que trop un peuple de violents et les dernières expériences de la guerre et du fascisme ont exacerbé jusqu’au paroxysme nos pires instincts. Même si les dirigeants, les hommes les plus en vue et les plus populaires voulaient vraiment que la liberté de chacun fût respectée, la pression, la fraude, la violence auraient plus d’influence sur la nomination des représentants que la volonté éclairée et libre de la majorité.

Mais prenons garde que pour contrebalancer et pour déborder la représentation révolutionnaire des villes et des régions que j’appellerai subversives, il y a les nombreuses Vendées d’Italie où les élections se feraient sous la pression économique et morale des patrons et des prêtres, aidés par ces éléments toujours prêts à servir quiconque veut et peut les payer.

Que faire alors ? Recommencer dans la Constituante italienne l’histoire de la Convention française de 1772-94, où les partis se guillotinèrent l’un l’autre et préparèrent la voie à Bonaparte, ou celle de l’Assemblée rurale de 1871 qui débuta par le massacre des communards et dura comme symbole et protection de la réaction bourgeoise et cléricale ?

Mais si vous ne voulez pas de la Constituante, que voulez-vous, nous demandera-t-on ?

(à suivre)

Errico Malatesta.

(Traduit de Pensiero et Volontà)


République et révolution

(suite et fin)

Mais si vous ne voulez pas de la Constituante, que voulez-vous, nous demandera-t-on ?

La Révolution. Et par Révolution nous n’entendons pas seulement l’épisode insurrectionnel, assurément indispensable, à moins que, chose peu probable, le régime ne tombe de lui-même en décomposition, sans qu’il soit besoin d’une poussée extérieure, mais qui serait stérile s’il n’était suivi de la libération de toutes les forces latentes du peuple et s’il ne servait qu’à substituer une tyrannie à une autre.

La Révolution, c’est la création d’institutions nouvelles, de nouveaux groupements, de nouveaux rapports sociaux ; la Révolution, c’est la destruction des monopoles et des privilèges, c’est un nouvel esprit de justice, de fraternité, de liberté qui doit renouveler toute la vie sociale, élever le niveau moral et les conditions matérielles des masses en les appelant à pourvoir par leur œuvre directe et consciente à la détermination de leur propre destin. La Révolution, c’est l’expropriation des parasites pour que tous aient les moyens de travailler ; c’est l’organisation de tous les services publics par ceux qui les assurent et dans l’intérêt du public même ; c’est la destruction de tous les liens tyranniques et l’autonomie des groupes, des communes, des régions; c’est la libre fédération réalisée sous l’empire de la fraternité, des intérêts individuels et collectifs, des nécessités de la production et de la défense ; c’est la constitution de myriades de libres groupements correspondants aux besoins, aux désirs, aux goûts de toutes sortes existants dans la population ; c’est la constitution et la dissolution de mille corps représentatifs, par quartiers, par communes, par régions, par nations, qui, sans avoir aucun pouvoir législatif, servent à faire connaître et à harmoniser les désirs et les intérêts de gens voisins ou éloignés et agissent par les informations, les conseils et l’exemple. La Révolution c’est la liberté passée au creuset des faits — et elle dure autant que dure la liberté, c’est-à-dire jusqu’à ce que quelques-uns, profitant de la fatigue qui survient dans les masses des inévitables désillusions qui suivent les espoirs exagérés, des erreurs et des fautes possibles à des hommes, réussissent à constituer un pouvoir qui, appuyé sur une armée de conscrits ou dé mercenaires, fasse la loi, arrête le mouvement au point où il en est arrivé et commence la réaction.

A ma question : « Comment pouvez-vous savoir de quelle manière s’orientera demain votre république ? », Ansaldi riposte : « Comment savez-vous de quelle façon s’orientera votre anarchisme ? » Et il a raison. Les facteurs de l’Histoire sont trop nombreux et trop complexes, les volontés humaines trop incertaines et indéterminables pour que personne puisse sérieusement prophétiser l’avenir. Mais la différence entre nous et les républicains, c’est que nous, notre anarchisme, nous ne voulons ni le cristalliser en dogmes ni l’imposer par la force ; il sera ce qu’il pourra et se développera à mesure que les hommes et les institutions deviendront plus favorables à la liberté et à la justice intégrales ; tandis que les républicains veulent formuler la loi qui, par définition, doit être obligatoire pour tous et doit par conséquent être imposée par la force aux récalcitrants. Que les républicains renoncent au gendarme et l’accord sera bientôt fait.

Il est possible, il est même certain, que le prochain mouvement aboutira à une république. Mais cette république sera « sociale », si les réformes sociales ont été tout d’abord réalisées et dans la proportion où elles l’auront été ; elle sera « fédérale » seulement si l’unité dé l’Etat à été rompue tout d’abord et l’autonomie régionale et communale affirmée dans les faits. Et la réaction vers laquelle, par nature, tend tout gouvernement, sera d’autant moins efficace que les réformes réalisées pendant la période révolutionnaire auront été plus radicales.

Si, au contraire, on doit commencer par la Constituante, comme les républicains semblent en avoir l’intention, et procéder aux réformes au moyen de cette Constituante, le mouvement antifasciste aura peu d’efficacité.

Nous y participerons cependant, mais ce sera pour travailler parmi les masses en dehors de la Constituante, et s’il le faut contre elle, pour en tirer le meilleur profit possible pour nos idées, pour la liberté et la justice.

Errico Malatesta.

(Traduit de Pensiero e Volontà)

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