Paul Eluard : De l’usage des guerriers morts

Texte de Paul Eluard paru dans La Révolution surréaliste, n° 6, 1er mars 1926, p. 29

Surrealist poets Andre Breton, Paul Eluard, Tristan Tzara, and Benjamin Peret signed this photograph, taken in 1932. | Located in: Bibliotheque d’Art et d’Archeologie, Fondation Jacques Doucet, Paris, France. (Photo by Stefano Bianchetti/CORBIS/Corbis via Getty Images)

Une nouvelle religion s’est établie depuis la guerre, une religion qui réalise vraiment l’union sacrée entre tous les hommes de tous les pays combattants, dont tous les vivants sont les prêtres austères, une religion plus absurde et plus laide encore que les autres : celle des morts.

Et de quels morts ! Asservis à tous les mensonges, à tous les commandements d’une société basée sur la réalité la plus basse de l’homme, ayant prouvé leur impuissance à désobéir, ayant confirmé qu’ils n’étaient, en fait de héros, que les courtisans de la mort et les bons serviteurs de leurs maîtres. Il leur fallut, pour se battre, être revêtus d’une livrée. Quel enfer ne méritaient-ils pas ? Les bœufs menés à l’abattoir ne sont plus dignes de leurs cornes. Honte à tous ces soldats qui, si longtemps, perdirent le goût de la liberté, bonté à tous ces guerriers gardés par des gendarmes. Et surtout, honte à ceux qui sont morts, car ils ne se rachèteront pas. Tout ce sang versé dans des auges sert maintenant à recopier les préceptes usés de la morale chrétienne ou sociale, tout ce sang versé pour la terre et l’argent attente à la sûreté de l’esprit. Ils ont, contraints et forcés, pour les uns, servi l’idée de patrie, pour les autres, renforcé le sens humain des sacrifices inutiles. Les uns les peignent en trois couleurs, les autres les brandissent pieusement contre l’impudence des vivants. Les morts sont de toutes les fêtes, on les met à toutes les sauces un peu comme Dieu.

Je vous l’assure, ce sang ne crie pas vengeance. Les esclaves morts sont toujours des esclaves, le néant.

Il y a 1.500.000 morts, il y a dix millions de morts, il y a quinze cents milliards de morts, les cimetières et les Arcs de Triomphe ne sont que des symboles, la terre est pleine de morts. La paix !

Ce n’est pas un respect immodéré de la vie qui nous inspire, mais le jour où il nous plaira de nous persuader de notre mort, nous ne nous tourmenterons certainement pas longtemps de cette idée.

Le respect des morts, c’est la peur de la mort, c’est le respect de la lâcheté devant la mort.

Le courage pourtant était facile. Reconnaître ses ennemis, les compter, ne plus les oublier. Mais l’ordre leur a été donné d’avancer sans se retourner. Leur ennemi était derrière eux. Sauf ceux qui fuyaient le feu, ils lui ont sans cesse tourné le clos. Crime impardonnable. Puisqu’il n’a plus la parfaite candeur des enfants, l’homme ne peut plus, sans s’accuser de lâcheté, se soumettre comme eux. Qui connaît le mal le combattra, à quelque altitude que ce soit. Et silence sur tous ceux qui ont accepté le mal. Que notre pensée à jamais leur interdise son domaine. Et que leurs frères encore vivants retournent se faire tuer sur leur champ d’honneur.

Paul Eluard.

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