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Les dessous du festival panafricain de la culture

Article paru dans El Jarida n° 7, 20 septembre 1969, p. 5

Devant la colère grandissante des masses populaires, durement touchées par la dégradation constante de leurs conditions de vie, le pouvoir de Boumedienne brandit d’un côté l’arme de la répression (notamment contre notre Parti « coupable » de dévoiler le contenu réel de sa politique) et de l’autre, essaie de détourner l’attention par des manœuvres de diversions (coûteuses) : fêtes, football, festivals de folklore ou de musique.

La dernière en date de ces opérations de diversion a été le « 1er Festival africain de la culture ».

A cette occasion se sont retrouvés tous les défenseurs patentés du néocolonialisme, tous les intellectuels aux ordres des bourgeoisies locales et tous les charlatans de la culture, travestis à bon compte en révolutionnaires.

Cependant, nous ne voulons pas généraliser, il est possible que des révolutionnaires authentiques se soient trouvés là, soit parce qu’ils avaient été eux-mêmes mystifiés, soit parce qu’ils pensaient qu’ils pouvaient y mener une bataille, mais, nous sommes certains que ce qu’ils ont vu à Alger, les a certainement convaincu de la nécessité pour le mouvement révolutionnaire international de dégonfler certains mythes.

Ces mascarades ne trompent plus personne et le festival d’Alger, encore moins, que tout autre. Nous pouvons en juger par la relation ce-dessous que nous devons à un participant à ce festival !


L’Algérie « indépendante et souveraine » a rassemblé les délégations culturelles de presque tous les pays africains en un festival qui a duré dix jours, dans la capitale.

Cette opération onéreuse (coût : plus de 40 millions de DA) devait permettre la rencontre des délégations et des représentants officiels des différents pays du continent africain et laissait présager des échanges fructueux et directs entre les artistes de ces pays.

Mais, où est le rêve, où est la réalité ? Et, tout d’abord, qu’en est-il de cette culture qui était l’objet du festival ?

Boumedienne, rencontrant les intellectuels et les artistes présents, leur a demandé de ne s’occuper que de « faire de la culture sans se poser des problèmes d’argent » ; « car, dit-il, de l’argent, il y en a ». L’Algérie est riche. L’Algérie des dirigeants, sans doute ou, plus exactement, les dirigeants eux-mêmes ! Donc les intellectuels ne doivent s’occuper que de culture. Mais alors, que peut vouloir dire cette culture « en soi », indépendante du contexte économico-social ? Serait-ce le seul souci des intellectuels et des artistes que d’être payés grassement à la fin du mois ? (pourquoi pas, quand les autres ne se privent pas ?). Car la culture n’est et ne peut être qu’à l’image du régime en place : elle en est une expression authentique.

Mon intention n’est pas de faire, ici la critique de quelques réalisations algériennes présentées (bien qu’elles soient riches d’enseignements). Il faut dire, toutefois, que tous les films et pièces de théâtre sont du style « ancien combattant », creusant au filon, pas encore tari et très commercialisable de la guerre de libération mais, bien sûr, avec toute la myopie de l’irréalisme des anciens « planqués ». Aucune oeuvre vue ne parle des conditions de vie difficiles des masses, ne met en scène leurs problèmes de tous les jours, ne présente une vision réelle du pays. La censure est, de toutes façons, sévère, quand il s’agit de parler de faits actuels.

Pour le reste, l’Etat est généreux : les subventions pour le T.N.A. (Théâtre National Algérien) sont de 8 millions de DA par an (c’est-à-dire plus que ne reçoivent les plus grands théâtres français réunis). Le cinéma algérien possède un budget colossal et il a commandé, en quantité, du matériel : ce que l’on trouve de plus moderne, bien sûr ! Mais toute cela ne sert qu’à un petit groupe par ses divertissements et essais dans le gaspillage et la routine. Ainsi, pour un régime de combines, il y a une culture de combines.

Mais le festival lui-même ? Et bien, malgré les plaintes et les gémissements de fatigue des organisateurs – car ce qui était prévu depuis longtemps semblait soudain improvisé -, le spectacle était parfait. Ce fut plus que les sept jours et les sept nuits des fêtes sultanesques. Ce fut les dix jours et les dix nuits de nos bourgeois et de leurs invités.

Mais, pour cela, il a fallu écarter les trouble-fêtes et mettre le peuple au pas car, au stade des Anassers, il fallait d’abord recevoir son coup de matraque culturel avant d’assister au spectacle que l’on voyait, d’ailleurs de derrière, puisqu’il était tourné vers la tribune officielle.

Quant aux échanges de points de vue qui auraient pu être fructueux, entre la population algérienne et les invités africains, la propagande sournoise et raciste de la bourgeoisie les a stoppés net : on a lancé les bruits les plus divers pour écarter les gêneurs, on a fait craindre des dangers d’épidémie. La vaccination anti-variolique n’était-elle pas « discrètement » conseillée par voie d’affiches dans les lieux publics avec la liste des dispensaires bien mis en évidence ? Par ailleurs, la « difficulté du logement » faisait créer des ghettos fleuris mais assez éloignés les uns des autres pour éviter les rencontres imprévues. La « blonde » bourgeoise algéroise était incommodée par « une odeur particulière »… et les fines plaisanteries allaient bon train.

Mais qu’a vu le peuple ? Du folklore et autres fantasias. Le baroud était à l’honneur et les armuriers de la ville s’enrichissaient à vue d’oeil.

La culture est aussi policière. Devant chaque cinéma, chaque théâtre (refait à neuf pour permettre aux responsables des réfections de toucher leurs « primes » habituelles). Sur chaque aire de jeu, un dispositif policier accru était mis en place pour étouffer toute contestation d’un public qui se voyait écarté des festivités : les places n’étaient pas trop coûteuses, mais il n’y en avaient que pour ceux qui entraient gratuitement. De loin, le peuple a pu contempler le feu d’artifice de clôture et ce n’était que le plus apparent des artifices. Car, si l’Algérie pouvait paraître généreuse, agréable à vivre, presque florissante, c’est qu’on avait pris la précaution de « débarrasser » la capitale des chômeurs et des mendiants qui auraient pu faire mauvais effet. Trois jours avant l’ouverture, immense rafle à Alger pour « dresser » les jeunes et sauvegarder la « morale publique » ! Mais à force de camoufler ses tares, le régime lui-même apparaît comme un immense camouflage…

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