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Albert Camus répond à Gaston Leval

Lettre d’Albert Camus parue dans Le Libertaire, n° 318, 5 juin 1952.

Albert Camus in the garden of his Paris studio, 1952. (Photo by Michael Ochs Archives/Getty Images)

Nous sommes heureux de publier ci-dessous la réponse d’A. Camus à la série d’articles de Leval.

Paris, le 27 mai 1952.

Monsieur le rédacteur en chef,

Puisque vous me proposez de répondre aux articles de Gaston Leval, je le ferai aussi brièvement que possible. Le fin de l’étude de Leval m’en redonne d’ailleurs le goût que son début m’avait ôté. Mais je le ferai sans aucune intention de polémique. Je rends tout à fait justice aux intentions de Leval et je lui donne raison sur plusieurs points. S’il veut bien, à son tour, examiner mes arguments sans parti pris, il comprendra que je puisse dire qu’en gros je suis d’accord avec le fond de ses articles. Ils m’ont, en somme, plus instruit que contredit.

Vous remarquerez d’abord que mon passage sur Bakounine occupe quatre pages et demie d’un livre qui en comporte près de quatre cents. C’est assez dire qu’on ne pouvait pas me prêter l’intention d’écrire une étude complète sur Bakounine ; mais seulement de choisir chez lui comme chez beaucoup d’autres une référence au raisonnement que je poursuivais. Mon projet dans l’Homme révolté a été constant : étudier une contradiction propre à la pensée révoltée et en rechercher le dépassement. En ce qui concerne Bakounine, j’ai seulement montré chez lui les signes de cette contradiction comme je l’ai fait au cours de mon ouvrage pour les penseurs les plus divers. Toute la question est donc de savoir si cette contradiction peut se trouver chez Bakounine. Je maintiens qu’elle s’y trouve. Leval peut penser que je n’ai pas mis assez en valeur l’aspect positif de la pensée bakouninienne (encore qu’il doive remarquer, pour s’aider à le comprendre, qu’il ne lui a pas fallu moins d’une cinquantaine de pages pour n’apporter qu’un petit nombre de précisions sur ce sujet). Du moins il n’a jamais songé à nier que les textes proprement nihilistes et immoralistes existent. Qu’on les trouve au début et au milieu de la vie de Bakounine prouve seulement qu’il s’agit d’une tentation constante chez notre auteur. Et je ne crois pas qu’on puisse dire avec Leval que ces pensées aient eu seulement une destinée littéraire. Je tiens pour un fait la filiation de Netchaïev au bolchévisme, et pour un autre fait la collaboration de Bakounine et de Netchaïev, que Leval ne nie d’ ailleurs pas. Mais cela ne signifie nullement, et ici il me faut protester contre l’interprétation de Leval, que je présente Bakounine comme un des pères du communisme russe. Au contraire j’ai deux fois en quatre pages, et nettement, dit que Bakounine s’était opposé en toutes circonstances au socialisme autoritaire. Je n’ai noté les faits dont je parle que pour souligner une fois de plus la nostalgie nihiliste propre à toute conscience révoltée. C’est pourquoi, lorsque Leval me cite longuement les pensées positives et fécondes de Bakounine, je l’approuve tout à fait : Bakounine est un des deux ou trois hommes que la vraie révolte puisse opposer à Marx dans le dix-neuvième siècle. J’estime seulement que par ces citations Leval va dans mon sens, en rendant plus criante la contradiction qui m’intéresse chez Bakounine comme chez les autres.

Essayons maintenant d’aller plus loin. Le nihilisme qu’on peut déceler chez Bakounine et chez d’autres a eu une utilité passagère. Mais, aujourd’hui, et vous autres libertaires de 1950 le savez bien, nous ne pouvons plus nous passer de valeurs positives. Où les trouverons-nous ? La morale bourgeoise nous indigne par son hypocrisie et sa médiocre cruauté. Le cynisme politique qui règne sur une grande partie du mouvement révolutionnaire nous répugne. Quant à la gauche dite indépendante, en réalité fascinée par la puissance du communisme et engluée dans un marxisme honteux de lui-même, elle a déjà démissionné. Nous devons alors trouver en nous-mêmes, au cœur de notre expérience, c’est-à-dire à l’intérieur de la pensée révoltée, les valeurs dont nous avons besoin. Si nous ne les trouvons pas, le monde croulera, et ce n’est peut-être que justice, mais nous nous serons écroulés avant lui, et ce sera infamie. Nous n’avons donc pas d’autre issue que d’étudier la contradiction où s’est débattue la pensée révoltée, entre le nihilisme et l’aspiration à un ordre vivant, et de la dépasser dans ce qu’elle a de positif. Je n’ai mis l’accent avec tant d’insistance sur l’aspect négatif de cette pensée que dans l’espoir que nous pourrions alors en guérir, tout en gardant le bon usage de la maladie.

On comprend maintenant que j’aie été tenté, en ce qui concerne Bakounine, de mettre un accent grave sur ses déclarations nihilistes. Ce n’est pas que je manquais d’admiration pour ce prodigieux personnage. J’en manquais si peu que la conclusion de mon livre se réfère expressément aux fédérations françaises, jurassiennes et espagnoles de la Ière Internationale qui étaient en partie bakouninistes. J’en manque si peu que je suis persuadé que sa pensée peut utilement féconder une pensée libertaire rénovée et s’incarner dès maintenant dans un mouvement dont les masses de la C.N.T. et du syndicalisme libre, en France et en Italie, attestent en même temps la permanence et la vigueur.

Mais c’est à cause de cet avenir dont l’importance est incalculable, c’est parce que Bakounine est vivant en moi comme il l’est dans notre temps que je n’ai pas hésité à mettre au premier plan les préjugés nihilistes qu’il partageait avec son époque. Ce faisant, il me semble, malgré Leval, que j’ai finalement rendu service au courant de pensée dont Bakounine est le grand représentant. Cet infatigable révolutionnaire savait lui-même que la vraie réflexion va sans cesse de l’avant et qu’elle meur à s’arrêter, fût-ce dans un fauteuil, une tour ou une chapelle. Il savait que nous ne devons jamais garder que le meilleur de ceux qui nous ont précédés. Le plus grand hommage, en effet, que nous puissions leur rendre consiste à les continuer et non à les consacrer : c’est par la déification de Marx que le marxisme a péri. La pensée libertaire, à mon sens, ne court pas ce risque. Elle a, en effet, une fécondité toute prête à condition de se détourner sans équivoque de tout ce qui, en elle-même et aujourd’hui encore, reste attaché à un romantisme nihiliste qui ne peut mener nulle part. C’est ce romantisme que j’ai critiqué, il est vrai, et que je continuerai de le critiquer, mais c’est cette fécondité qu’ainsi j’ai voulu servir.

J’ajouterai seulement que je l’ai faite en connaissance de cause. La seule phrase de Leval qui risquait, venant d’un libertaire, de me rendre amer, est en effet celle où il écrit que je m’érige en censeur de tous. Si l’Homme révolté, pourtant, juge quelqu’un, c’est d’abord son auteur. Tous ceux pour qui les problèmes agités dans ce livre ne sont pas seulement rhétoriques ont compris que j’analysais une contradiction qui avait d’abord été la mienne. Les pensées dont je parle m’ont nourri et j’ai voulu les continuer en les débarrassant de ce qui, en elles, les empêchait, selon moi, d’avancer. Je ne suis pas un philosophe, en effet, et je ne sais parler que de ce que j’ai vécu. J’ai vécu le nihilisme, la contradiction, la violence et le vertige de la destruction. Mais dans le même temps j’ai salué le pouvoir de créer et l’honneur de vivre. Rien ne m’autorise à juger de haut une époque dont je suis tout à fait solidaire. Je la juge de l’intérieur, me confondant avec elle. Mais je garde le droit de dire ce que je sais désormais sur moi et sur les autres, à la seule condition que ce ne soit pas pour ajouter à l’insuportable malheur du monde, mais seulement pour désigner, dans les murs obscurs contre lesquels nous tâtonnons, les places encore invisibles où des portes s’ouvriront. Oui, je garde le droit de dire ce que je sais, et je le dirai. Je ne m’intéresse qu’à la renaissance.

La seule passion qui anime l’Homme révolté est justement celle de la renaissance. En ce qui vous concerne, vous gardez le droit de penser, et de dire, que j’ai échoué dans mon propos et qu’en particulier je n’ai pas servi la pensée libertaire dont je crois pourtant que la société de demain ne pourra se passer. J’ai cependant la certitude qu’on reconnaîtra, lorsque le vain bruit qu’on fait autour de ce livre sera éteint, qu’il a contribué, malgré ses défauts, à rendre plus efficace cette pensée et du même coup à affermir l’espoir, et la chance, des derniers hommes libres.

ALBERT CAMUS.

P.S. – En ce qui concerne la science, je donne raison à Leval. Ce n’est pas exactement contre la science que Bakounine s’élevait avec beaucoup de perspicacité, mais contre le gouvernement des savants. J’aurais dû ajouter cette nuance appréciable et le ferai dans la prochaine édition.

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