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Lafif Lakhdar : interview sur le Liban

Interview de Lafif Lakhdar parue dans Spartacus, n° 2, mars-avril 1976, p. 10-12

Lebanese leftist progressive leader Kamal Joumblatt recruits fighters so to build a Palestinian resistance. | Location: Lebanon. (Photo by Claude Salhani/Sygma via Getty Images)

Un de nos amis a rencontré Lafif Lakhdar, de passage à Paris. Son activité révolutionnaire se situe au Moyen-Orient et nous lui avons demandé de répondre à quelques questions.

QUESTION : Il y a un problème libanais ; comment peux-tu définir son contexte ?

REPONSE: En effet, il y a autant de problèmes que de confessions et de classes sociales au Liban. Humiliées par la défaite de la guerre de juin 67, les classes dominantes arabes ont perdu toute crédibilité aux yeux de leurs sujets. La classe dominante libanaise n’y a pas participé, ce qui a scandalisé les masses surtout musulmanes. Par la suite, elle s’est avérée impuissante à défendre le sud-Liban contre les bombardements de l’aviation et les incursions de l’armée israélienne devenus depuis 9 ans des faits divers de presse ; ce qui a poussé la population du sud-Liban et les groupements politiques à s’armer et à collaborer avec les organisations palestiniennes qui ont, depuis la défaite de la résistance en Jordanie (septembre 70), élu domicile au Liban. A cette incrédibilité, grosse de conséquences, surtout dans les pays d’Orient où perdre la face équivaut à perdre le pouvoir, s’ajoutent les retombées de la crise mondiale du Capital. En fait, les grèves et émeutes des lycéens, étudiants et ouvriers se succèdent depuis 1972. Les étudiants réclamaient la modernisation de l’enseignement et des emplois pour les diplômés ; les ouvriers, face à une inflation galopante (de 30 à 40% en deux ans), revendiquaient l’augmentation des salaires et la sécurité de l’emploi. En janvier 1973, des milliers de lycéens descendent dans la rue pour tout mettre à sac à Beyrouth (vitrines, étalages et feux rouges) pendant plusieurs heures. Les bien-pensants et les soi-disant mal-pensants de la gauche libanaise ont crié « gare à l’anarchie ». Toute la presse, ou presque, s’est mise à se remémorer l’incendie du Caire de 1952, qui précéda de peu la révolution de palais de Nasser. Damas, déjà paniqué par les émeutes dont certaines villes syriennes furent le théâtre, prit la chose au sérieux. Le chef de l’Etat syrien, Assad, fit remarquer, en guise d’avertissement, à Fayçal d’Arabie, « chien de garde » du statu-quo arabe, qu’ « il est à craindre que le Liban ne devienne le premier pays communiste arabe ». Depuis cette date, et surtout après la guerre d’octobre 73 qui amorçait le processus d’un règlement politique entre les bourgeoisies israélienne et arabes, la bourgeoisie libanaise moderne (notamment financière et industrielle) intensifie sa campagne contre le régime libanais, autrement dit la vieille bourgeoisie devenue une camisole de force qui empêche le Capital de tout dominer suivant sa propre logique.

Q. : A ce que je sache, ce terme de « vieille bourgeoisie » est employé pour la première fois à propos de la crise libanaise. Que veux-tu dire par là ?

R. : Le Liban est gouverné depuis l’indépendance (1943) par une bourgeoisie restreinte, foncière, absentéiste et cristallisée dans quelques dizaines de familles chrétiennes et musulmanes qui se succèdent au pouvoir depuis 30 ans – exception faite d’une interruption éphémère représentée par le règne du régime de Chibab (de 1958 à 1964) qui a voulu moderniser l’Etat et les rapports marchands afin qu’ils puissent primer sur les confessions et leurs partis ; parallèlement, il a voulu introduire des réformes sociales pour régler la montre libanaise en retard sur celle de l’Egypte nassérienne.

Cette vieille bourgeoisie, conservatrice et trop attardée, s’est montrée impuissante à affronter les problèmes sociaux accumulés depuis deux décennies au moins par d’autres moyens que la violence policière : celle-ci noircit la réputation libérale de l’ensemble de la bourgeoisie libanaise, réputation devenue dans un monde arabe totalitaire une autre marchandise que la bourgeoisie libanaise vend sur le marché mondial.

A en croire la presse financière américaine, il devient clair depuis la guerre d’octobre 1973 que Beyrouth devait devenir, dans la perspective de réconciliation israélo-arabe, la place financière de la région, pleine et entière. Le Capital exige la sécurité et des services modernes : deux tâches à la réalisation desquelles la vieille bourgeoisie a gravement manqué. Elle considérait la sécurité comme une question purement policière; l’existence des Palestiniens armés et de leurs amis libanais l’ont empêchée de mener ces tâches à bien. Par contre la bourgeoisie moderne, qu’elle soit chrétienne ou musulmane, considère la sécurité comme une question socialo-policière, c’est-à-dire que sans la mise en valeur des réformes sociales susceptibles de désarmer les luttes sociales la force à elle seule reste inopérante.

Paradoxalement, c’est dans le régime de Frangié, qui au lendemain de son élection assura aux bourgeois libanais qu’ils pouvaient dormir en laissant les portes de leurs maisons ouvertes, que le kidnapping des riches et l’exigence de rançons sont devenus monnaie courante au Liban ; l’enlèvement de la femme d’un riche changeur récupérée contre une lourde rançon a ainsi scandalisé toute la bourgeoisie libanaise. Il ne sied pas, disent les hommes de finances, que les femmes et l’argent des financiers soient à la merci de criminels vulgaires, venus de ce milieu criminogène qui est la ceinture de misère encerclant la capitale, composée de réfugiés palestiniens et libanais du sud fuyant les bombardements israéliens et l’infertilité de leurs parcelles de terre.

A son incapacité de maintenir l’ordre, s’ajoute celle d’élargir et de moderniser le port de Beyrouth pour qu’il soit apte à recevoir la charge des dizaines de bateaux qui attendent en vain le déchargement ; et enfin les perturbations graves des services des postes et des télégrammes (un exemple : une société commerciale a reçu ses commandes avec trois mois de retard). Il est à noter que le ministre permanent des P.T.T. est le fils du chef de l’Etat. « Annahar », organe de la bourgeoisie libanaise moderne, et R. Eddé, le leader maronite connu par ses attaches avec les Bourses de New-York et de Paris et dont le frère est le chef du syndicat des banquiers, firent de la sécurité des ports et des services postaux leur cheval de bataille contre Frangié et son gouvernement. La plupart des vieilles bourgeoisies absentéistes qui ont gouverné le monde arabe jusqu’en 1952 (Egypte), 58 (Syrie, Irak), etc., ont cédé la place à une bourgeoisie bureaucratico-militaire, socialement réformiste et politiquement totalitaire, sauf au Liban ; il est donc grand temps que celui-ci rejoigne le processus. Dans les autres pays arabes ce processus s’est engagé par des coups d’Etat militaires. Au Liban. il n’a pas fallu moins d’une guerre civile meurtrière.

Q. : Quels sont les participants à cette guerre civile et que veulent-ils ?

R. : Le front de la vieille bourgeoisie englobe les phalangistes, l’Armée de Libération Zghortiate dirigée par le fils de Frangié, le parti de Chamoun (ministre de l’lntérieur), les Gardiens du Cèdre, le 2e bureau de l’armée et l’ordre des moines. Il est à noter que l’Eglise possède 27% des terres cultivables au Liban. A la base de ce front se retrouvent la petite bourgeoisie et les classes moyennes des monts du Liban et de Kesraoum, fief des maronites. Les classes moyennes se rattachent à la vieille bourgeoisie par intérêt et par peur. Ce front ne représente pas seulement les intérêts de la petite bourgeoisie chrétienne – dans laquelle se recrute l’armée essentiellement mercenaire, les forces de l’ordre, la bureaucratie et les employés du tertiaire – mais sa peur également de perdre ses privilèges tout relatifs et d’être noyé dans un monde arabo-musulman devenu soudainement riche. Ces classes moyennes imputent l’absence de sécurité à l’existence des Palestiniens armés, obstacle majeur au rétablissement de l’ordre. Si la survie est chère, ce n’est à leurs yeux que du fait des Palestiniens, etc. Gemayel, chef des Phalanges, lors d’un débat récent à la télévision, a dit : « Certes, il y a des riches et des pauvres, mais Dieu seul a compétence de demander leurs comptes aux riches. Les communistes veulent remplacer Dieu pour demander des comptes ici bas. » Pour lui est communiste celui qui exige des réformes bourgeoises ; le chef des syndicats des banquiers est lui-même taxé de l’épithète infamante de communiste. Bref, la vieille bourgeoisie à dominante chrétienne veut le statu quo.

Le front adverse se compose de la bourgeoisie musulmane de toutes nuances, des industriels, intellectuels et banquiers chrétiens, du front progressiste, notamment P.C. et P.P.S. de Joumblat, soutenu par la résistance palestinienne, avec ses deux misérables composantes : le front du « refus » et celui des capitulards. Ce sont les partis progressistes qui ont élaboré le programme de la bourgeoisie moderne. Ce programme revendique en substance la liquidation des rapports antérieurs au capitalisme moderne, la déconfessionnalisation des institutions, l’élimination de la « féodalité politique », autrement dit la vieille bourgeoisie du Parlement, par les élections à la proportionnelle, la mise en place d’une infrastructure moderne, la modernisation de l’armée, le service militaire obligatoire, le renforcement de la police.

Q. : Les ouvriers qui combattent sous la bannière des partis progressistes acceptent-ils de mourir pour un tel programme ?

R. : Peu d’ouvriers combattent sous la bannière de l’un ou l’autre front. Les milices des deux partenaires sont essentiellement formées par la jeunesse de la petite bourgeoisie (numériquement dominante) menacée de banqueroute, et du sous-prolétariat des bidonvilles et des camps palestiniens. De toute façon, le prolétariat n’est révolutionnaire que s’il combat pour son propre compte, pour sa propre émancipation. Ceux des prolétaires qui combattent aujourd’hui meurent à une tâche pour eux-mêmes énigmatique. Ils espèrent se libérer du poids qui les écrase. mais à terme ils ne peuvent s’attendre qu’à un nouvel Etat moderne du Capital qui les réduira à l’esclavage salarié légèrement modernisé. Cet Etat est la Toison d’or à la conquête de laquelle sont partis les partis du front islamo-progressiste.

Q. : Que représente le socialisme du parti de Joumblat et du P.C. ?

R.: Le P.C. de Moscou et le P.P.S. de Joumblat représentent le socialisme dans ce qu’il a de plus vide et de plus laid.

Q. : Tu n’as parlé que des partenaires libanais de la crise. Mais d’aucuns affirment l’existence d’interventions extérieures. Qu’en est-il ?

R. : Certes, il y a des interventions arabes et étrangères. mais le fond de la crise reste proprement libanais. Ces interventions soutiennent l’un ou l’autre parti, sans plus. La Syrie et à certains points l’Irak soutiennent le front islamo-progressiste sans rompre avec le front adverse. L ‘Egypte et l’Arabie saoudite soutiennent sournoisement le front de la droite, un soutien il faut le dire conditionné par la non-partition du Liban. Israël et certains milieux américains le soutiennent également.

Q. : Comment peut-on, dans ces interventions contradictoires, arriver à une solution de la crise ?

R.: De même que les interventions extérieures ont compliqué la crise. elles peuvent également contribuer à sa solution. Pratiquement une solution est impossible sans la bienveillance des régimes arabes engagés d’un côté ou de l’autre.

Q. : Le front de la droite dit qu’il n’a livré la guerre que pour éviter les conséquences néfastes de la présence de la révolution palestinienne sur le territoire libanais ?

R. : De fait, la vieille bourgeoisie s’est paniquée en voyant la petite bourgeoisie musulmane appauvrie délaisser ses leaders traditionnels confessionnels pour glisser, d’après les termes mêmes de Gemayel, « vers l’anarchie et la criminalité ». La droite libanaise, aussi bien chrétienne que musulmane, n’a cessé de craindre que ceci profite à la révolution palestinienne. J’ajoute que c’est par un véritable abus de langage qu’elle peut être qualifiée de « révolution ». Mais l’existence des Palestiniens armés a profité aux masses populaires en ceci qu’elle en a facilité l’armement. La droite ne s’oppose pas aux Palestiniens, en tant que tels, mais à la situation de fait qu’ils ont introduite, sans être eux-mêmes conscients de ses conséquences. Tout au long de cette guerre les chefs palestiniens se sont faits le flic qui arrête, réprime et livre ceux qui volent les biens volés.

Q. : La grande presse française parle d’une partition inévitable du Liban en deux Etats, chrétien et musulman. Est-ce réalisable ?

R.: Une grande partie de la vieille bourgeoisie (notamment l’ordre des moines, les Gardiens du Cèdre et le chef de l’Etat lui-même) est visiblement tentée par le partage. L’égorgement des vendeurs musulmans de journaux, en pleine rue, les massacres aveugles de piétons musulmans perpétués par les phalangistes et les tueurs à gage, au service du chef de l’Etat, sont nettement des préparatifs psychologiques au partage. Je doute toutefois que la volonté d’une vieille bourgeoisie, atteinte d’une singulière myopie, puisse facilement triompher. Pour la bourgeoisie maronite, qui est l’épine dorsale de l’ensemble de la bourgeoisie libanaise, la partition équivaut à son suicide. L’ambition de cette bourgeoisie est d’être le banquier du monde arabe. La partition va à l’encontre de cette ambition.

Q. : Tu penses donc que la partition est impossible ?

R.: Impossible non, mais difficilement réalisable. Elle est absurde.

Q. : N’est-il pas des absurdités qui se réalisent parfois ?

R. : Oui. surtout dans l’histoire orientale dont la rationalité n’a jamais été le point fort. Mais cet absurde-là, même une fois réalisé, est économiquement peu viable. Un Etat chrétien ne pourra susciter dans le monde et le monde arabe que des inquiétudes. Il n’aura que le soutien de la bourgeoisie israélienne et peut-être de certains milieux américains.

Q. : Justement, pourquoi les Etats arabes ou autres s’inquiètent-ils d’une éventualité du partage ?

R. : Pour les bourgeoisies arabes c’est clair : La partition ne peut avoir que de graves conséquences à l’intérieur de chaque Etat, surtout syrien, égyptien, irakien et soudanais où existent d’importantes minorités chrétiennes. Le Vatican s’est déjà prononcé contre la partition susceptible d’affaiblir le front unique islamo-chrétien contre l’athéisme et le communisme dont le Vatican et l’Arabie Saoudite se sont faits les chefs de file. Je ne pense pas que Russes et Américains, pour leur part, puissent tolérer, voire encourager, cette partition dans une zone où ils cherchent plutôt à préserver le statu quo qu’à le déranger. Bref, tout porte à croire que les facteurs aussi bien internes qu’externes militent contre une éventuelle partition.

Q. : Mais peut-on croire qu’après cette guerre civile, une des plus atroces de toute l’histoire, puissent paisiblement cohabiter les musulmans et les chrétiens ?

R. : Les bons ou les mauvais sentiments des chrétiens et des musulmans comptent peu, c’est l’intérêt du Capital qui compte. Si une solution confédérale, à la Suisse, paraissait profitable au Capital, elle serait acceptée et appliquée. Pourtant, je l’exclus parce que le mode de domination orientale a de tout temps été centralisateur.

Q. : Comment vois-tu la fin de cette guerre ?

R. : Au Liban, tout finit toujours en bon compromis bourgeois. La dispute des deux bourgeoisies, musulmane et chrétienne, quant à l’appartenance du Liban, en 1943, s’est terminée par « ni occidentalisme, ni arabisme ». La guerre civile de 1958 entre les deux parties s’est soldée également par « ni vainqueur, ni vaincu », apparemment du moins. Cette fois-ci, un compromis glorieux, largement défavorable à la vieille bourgeoisie, est déjà dans l’air.

Q. : Que sera-t-il ?

R. : II m’est difficile d’en prévoir les détails et la mise en scène. Je ne peux qu’indiquer la voie dans laquelle il va se diriger. Le Capital exige un Etat puissant à même de le servir comme il se doit ; toutes les parties en présence déplorent l’absence d’un tel Etat. Pour y remédier, le front de la vieille bourgeoisie revendique la primauté de la sécurité et de la souveraineté de l’Etat sur la modernisation et les réformes des institutions surannées. Celui des partis islamo-progressistes exige cette modernisation réformiste, condition sine qua non de la sécurité et de la souveraineté. Un compromis pourrait être – d’une part le rétablissement de l’autorité bafouée de l’Etat, car elle inquiète entre autres tous les Etats arabes, le cas échéant par une intervention concertée des armées arabes, acceptée et même réclamée par tous les bélligérants – de l’autre, la parité des sièges au parlement entre chrétiens et musulmans, ainsi que la déconfessionnalisation de la fonction publique… Ceci amorcerait l’établissement d’un Etat réformiste moderne.

Q. : Les bourgeoisies arabes sont-elles intéressées, aujourd’hui, par un tel compromis.

R. : Je le pense. Puisqu’elles sont toutes, cela se reflète dans leur presse, scandalisées par le pillage collectif des banques, des magasins et maisons bourgeoises organisé par la jeunesse prolétarienne et sous-prolétarienne de Beyrouth et de Tripoli. Tout récemment, les fellahs de Baalbek se sont spontanément mis à partager les terres de l’Etat et de l’Eglise. C’est vraiment grave pour tous les Etats arabes qui font de leur mieux pour rassurer et leurs bourgeois respectifs et le Capital international sur la stabilité et l’inviolabilité de la propriété privée.

D’autres signes d’une détente interbourgeoisies facilitant de tels compromis se dessinent à l’horizon: l’éventuelle récupération par les bureaucrates syriens de cinq kilomètres du Golan, selon l’engagement de Washington cautionné par l’aval de Ryad, et surtout l’engagement du processus menant à la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Bref, la réconciliation de la bourgeoisie arabe et israélienne est désormais à portée de la main, au besoin au prix d’une autre guerre spectaculaire qui arrangerait les bourgeoisies en place et ne coûterait que quelques milliers de « têtes humaines ».

12 décembre 1975.

Propos recueillis par Harbi Emir

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