{"id":10726,"date":"2020-11-20T10:41:23","date_gmt":"2020-11-20T09:41:23","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=10726"},"modified":"2026-02-18T21:02:32","modified_gmt":"2026-02-18T20:02:32","slug":"pierre-mertens-ecrivain-public-n-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2020\/11\/20\/pierre-mertens-ecrivain-public-n-1\/","title":{"rendered":"Pierre Mertens : L&rsquo;\u00e9crivain public n\u00b0 1"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de Pierre Mertens paru dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/load_pdf.php?ID_ARTICLE=LIGNES0_006_0029\" target=\"_blank\">Lignes<\/a><\/em>, n\u00b0 6, 1989\/2, p. 29-40<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Bien s\u00fbr, l&rsquo;imam Khomeiny n&rsquo;a pas lu les <em>Versets sataniques<\/em>. Depuis quand les tyrans prendraient-ils la peine de lire des romans ?<\/p>\n\n\n\n<p>Son h\u00e9g\u00e9monie se voit, seulement, un peu contest\u00e9e, depuis quelque temps, au sein du grand empire islamique. C&rsquo;est \u00e0 partir de l&rsquo;automne 88 qu&rsquo;en Inde, au Pakistan, au Arabie Saoudite, et m\u00eame \u00e0 Bradford, en Grande-Bretagne, le livre impie remue les fid\u00e8les, et qu&rsquo;on le br\u00fble publiquement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le supr\u00eame ayatollah laisserait-il aux sunnites l&rsquo;initiative de l&rsquo;intol\u00e9rance ? Aux Saoudiens qui sont, en priorit\u00e9, ses rivaux ?<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Mais, en Iran m\u00eame, ne dit-on pas que son pouvoir est mis en question ? Cette fois par de plus mod\u00e9r\u00e9s que lui l&rsquo;ayatollah Montazeri en t\u00eate, qu&rsquo;on pr\u00e9sente depuis longtemps comme son probable dauphin et qui lui reprochent d&rsquo;avoir creus\u00e9 un foss\u00e9 d&rsquo;incompr\u00e9hension entre T\u00e9h\u00e9ran et l&rsquo;Occident.<\/p>\n\n\n\n<p>Que faire ? Donner raison \u00e0 ceux-ci ? Mettre une sourdine aux impr\u00e9cations qui ont assis, \u00e0 l&rsquo;origine, son pouvoir, et lui ont pr\u00eat\u00e9 son image de marque ? Amorcer un rapprochement avec autant de ceux qu&rsquo;on affublait, hier encore, du doux nom de \u00ab Satan(s) \u00bb ? Et laisser ainsi La Mecque et le monde indien indiquer d\u00e9sormais seuls le chemin de l&rsquo;orthodoxie ?<\/p>\n\n\n\n<p>Pas question ! Alors il va plut\u00f4t radicaliser sa position et faire monter les ench\u00e8res \u00e0 une altitude telle qu&rsquo;il ne risquera plus de se voir voler la vedette ni son <em>leadership <\/em>sur un milliard de croyants potentiels\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, Satan pour Satan, Rushdie en vaut bien un autre, \u00e0 la r\u00e9flexion, et ne mobilisera-t-on pas aussi ais\u00e9ment le fanatisme d&rsquo;une communaut\u00e9 contre un \u00e9crivain que contre un locataire de la Maison-Blanche ou de Matignon ? Avec cet avantage que le cynisme des politiciens d&rsquo;Occident sacrifiera plus volontiers un plumitif sans charisme que tel ou tel de leurs coll\u00e8gues au sein de divers blocs et alliances. L&rsquo;Histoire a h\u00e9las montr\u00e9 comme, sur ce point, le calcul s&rsquo;av\u00e9ra bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec cet avantage, aussi, qu&rsquo;un intellectuel, un simple citoyen, on peut m\u00eame s&rsquo;offrir le luxe de le condamner \u00e0 mort soit m\u00eame, en dehors de toute proc\u00e9dure, bien entendu, et de tout pr\u00e9toire en instituant ex\u00e9cuteur des basses \u0153uvres (mais non : hautes, voyons) tout volontaire \u00e9ventuel, avec l&rsquo;assurance qu&rsquo;il occupera au paradis et dans l&rsquo;Histoire une position des plus enviables. Soyons de bon compte, tout de m\u00eame : il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un coup de g\u00e9nie. M\u00eame si l&rsquo;aspect, oserait-on dire \u00ab m\u00e9taphysique \u00bb ? de ce march\u00e9 fait reculer au-del\u00e0 des fronti\u00e8res connues \u00e0 ce jour le domaine de l&rsquo;humour noir. Et cela, d&rsquo;autant plus que, dans la foul\u00e9e, un g\u00e9n\u00e9reux m\u00e9c\u00e8ne propose aux amateurs une belle r\u00e9compense, celle-l\u00e0 plus mat\u00e9rielle, au cas o\u00f9 les perspectives spirituelles ne para\u00eetraient pas encore assez all\u00e9chantes, et pour \u00e9largir dans une ambiance de western le cercle des candidats au meurtre.<\/p>\n\n\n\n<p>Appr\u00e9cions, entre autres, le caract\u00e8re in\u00e9dit de cette d\u00e9claration de bellig\u00e9rance. Une guerre totale est d\u00e9clench\u00e9e contre un particulier par un appareil dont il se r\u00e9v\u00e8le m\u00eame impossible de fixer les contours et les limites. Et cela au nom du respect de certaines valeurs. Imaginons ce n&rsquo;est h\u00e9las que trop ais\u00e9 que cette \u00ab sentence \u00bb soit, un jour ou l&rsquo;autre, ex\u00e9cut\u00e9e : pour conserver les proportions pr\u00eat\u00e9es par l&rsquo;imam lui-m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, on devrait pouvoir qualifier cet assassinat d&rsquo;un homme seul\u2026 de \u00ab crime contre l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb ! En tout \u00e9tat de cause, l&rsquo;appel lanc\u00e9 par Khomeiny sur les ondes de Radio-T\u00e9h\u00e9ran fait de Salman Rushdie l&rsquo;ennemi public, l&rsquo;\u00e9crivain public n\u00b0 1.<\/p>\n\n\n\n<p>Simultan\u00e9ment, des maisons d&rsquo;\u00e9dition, \u00e0 Londres, Paris, Milan, doivent se faire prot\u00e9ger comme, en temps de crise et de p\u00e9ril imminent, des ambassades. Les enfants de ceux qui y occupent des postes \u00e0 responsabilit\u00e9s, se font conduire \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole sous la garde de gorilles arm\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Reconnaissons que l&rsquo;imam a re\u00e7u du \u00ab monde libre \u00bb un s\u00e9rieux coup de main. Comme pour lui donner des gages, le maire de Paris, Mme Thatcher, le grand rabbin de J\u00e9rusalem et l&rsquo;archev\u00eaque de Lyon, parmi quelques autres, ont accompli une brillante reconversion dans le domaine de la chronique litt\u00e9raire. Ils ont, dans un ensemble touchant, \u00e9mis les plus expresses r\u00e9serves sur un livre \u00ab scandaleux \u00bb et \u00ab mis\u00e9rable \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e0 qui de ces messieurs et dames en remettra le plus sur le mode de la veulerie, de la pusillanimit\u00e9. Mais o\u00f9 trouvent-ils donc le temps de lire ?<\/p>\n\n\n\n<p>Du reste, il s&rsquo;\u00e9difie, au demeurant, une internationale des int\u00e9grismes. Tandis que M. Shapiro s&rsquo;inqui\u00e8te \u00ab qu&rsquo;on s&rsquo;attaque, un jour, \u00e0 une religion et, le lendemain, \u00e0 une autre \u00bb, Mgr Decourtray jette un pont entre les chr\u00e9tiens offens\u00e9s par Scorsese et les musulmans meurtris par Rushdie. Peut-\u00eatre pourrait-on proposer, demain, des manifestations mixtes et plus qu&rsquo;\u0153cum\u00e9niques pour br\u00fbler sur le m\u00eame b\u00fbcher tel clip de Madonna et telle chanson de V\u00e9ronique Sanson ?<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, encore une fois, l&rsquo;imam se montre le plus offensif en annon\u00e7ant le boycott par l&rsquo;Iran du festival cin\u00e9matographique d&rsquo;Istanbul parce qu&rsquo;on y pr\u00e9sente <em>La Derni\u00e8re Tentation du Christ<\/em>\u2026 Jolie occasion, il est vrai, d&rsquo;englober la Turquie, au passage, dans un \u00ab complot international contre les religions divines \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi ne pas \u00e9tablir un nouvel <em>Index <\/em>qui vaudrait pour toutes les religions et toutes les impi\u00e9t\u00e9s ? A quand une Inquisition tous azimuts ? Des autodaf\u00e9s syncr\u00e9tiques avec partage des frais et des b\u00e9n\u00e9fices entre th\u00e9ocraties ?<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;autant que les alliances objectives qu&rsquo;\u00e9tablissent ces braves gens n&rsquo;en finissent plus de se nouer.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette ann\u00e9e, \u00e0 la foire du livre de Bruxelles, on pouvait admirer un stand de litt\u00e9rature n\u00e9o-nazie et r\u00e9visionniste. M\u00e9connaissant la nature des ouvrages mis en vente, les organisateurs avaient laiss\u00e9 entrer le loup dans la bergerie. On e\u00fbt pu, m\u00eame, admettre, au nom des grands principes, cette pestilentielle pr\u00e9sence. Mais au m\u00eame moment, les \u00e9ditions Stock avaient, prudemment et \u00ab \u00e0 titre pr\u00e9ventif \u00bb, retir\u00e9 des pr\u00e9sentoirs les deux livres de Rushdie traduits, \u00e0 ce jour, en fran\u00e7ais : <em>Les Enfants de minuit<\/em> et <em>La Honte<\/em> (un titre proph\u00e9tique \u00e0 souhait\u2026). Ainsi la boucle se bouclait : Rushdie exclu, on avait la consolation de voir Faurisson et Rassinier prendre sa place. Tels sont les pi\u00e8ges que peut se tendre \u00e0 elle-m\u00eame une d\u00e9mocratie, et les paradoxes qu&rsquo;elle se condamne \u00e0 vivre (1). On autorisait le pire, au nom de la libert\u00e9 d&rsquo;expression ; on escamotait le meilleur \u00ab pour \u00e9viter des r\u00e9actions toujours possibles \u00bb (2) \u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Au m\u00eame endroit, se tint une r\u00e9union d&rsquo;<em>Amnesty International<\/em> que je pr\u00e9sidai et au cours de laquelle Abdellatif Laabi, Nedim G\u00fcrsel et moi-m\u00eame, nous d\u00fbmes laisser longuement la parole \u00e0 des spectateurs int\u00e9gristes qui nous assur\u00e8rent de leur souci de d\u00e9fendre, comme nous, les Droits de l&rsquo;Homme. Mais, ajout\u00e8rent-ils, \u00ab en \u00e9crivant ses <em>Versets sataniques<\/em>, Salman Rushdie s&rsquo;est mis, de lui-m\u00eame, au ban de l&rsquo;humanit\u00e9, il s&rsquo;est rabaiss\u00e9 au rang de la b\u00eate et la b\u00eate n&rsquo;a pas de droits, on ne le tuera pas : il s&rsquo;est tu\u00e9 lui-m\u00eame \u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En \u00e9coutant ce beau discours, en appr\u00e9ciant sa savoureuse rh\u00e9torique, je songeais au sort qu&rsquo;on e\u00fbt r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, \u00e0 la m\u00eame heure, \u00e0 celui d&rsquo;entre nous qui e\u00fbt tenu un discours \u00ab sym\u00e9trique \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Une lecture publique des \u0153uvres de Rushdie pr\u00e9vue pour le dimanche suivant, dans un quartier de Bruxelles, fut, \u00e0 son tour, interdite, par les soins du ministre de l&rsquo;Int\u00e9rieur, alors que le maire concern\u00e9 l&rsquo;avait autoris\u00e9e. On redoutait que la population immigr\u00e9e n&rsquo;aper\u00e7\u00fbt l\u00e0 \u00ab une provocation \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi va la perversion du sens des mots : une fois que triomphe, partout, l&rsquo;autocensure &#8211; jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extravagance -, c&rsquo;est le lecteur de Rushdie qui se mue en provocateur, et non plus celui qui le met en joue !<\/p>\n\n\n\n<p>Le moment arrive bient\u00f4t o\u00f9 on pratique, \u00e0 sa place, le boulot de l&rsquo;adversaire. On commet soi-m\u00eame l&rsquo;autodaf\u00e9 m\u00eame sans s&rsquo;en rendre compte : un autodaf\u00e9 sans flammes, \u00ab par omission \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Au nom du respect des \u00ab autres cultures \u00bb, on voudrait nous faire croire. que, ne d\u00e9tenant pas leurs cl\u00e9s, nous n&rsquo;avons m\u00eame pas \u00e0 nous prononcer sur les perversions qui les gangr\u00e8nent et les menaces qu&rsquo;elles adressent. On oublie alors qu&rsquo;au moment m\u00eame o\u00f9 elle devient meurtri\u00e8re, une culture cesse d&rsquo;\u00eatre respectable et perd tout son sens.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 29 mars 1989, \u00e0 Bruxelles encore, on assassinait l&rsquo;imam de la Grande Mosqu\u00e9e ainsi que le biblioth\u00e9caire du centre islamique et culturel de Belgique. C&rsquo;\u00e9tait bien le plus haut repr\u00e9sentant de l&rsquo;islam, dans notre pays, qui se trouvait vis\u00e9 et non celui qui l&rsquo;accompagnait. Celui-ci fut, sans doute, occis pour qu&rsquo;il ne p\u00fbt t\u00e9moigner. N&rsquo;importe : je vois comme un symbole de plus dans ce meurtre, en quelque sorte, accessoire. Qu&rsquo;en liaison avec une affaire qui met en cause un \u00e9crivain, on tue un biblioth\u00e9caire. Les fanatiques ne sont d\u00e9cid\u00e9ment pas les amis des livres !<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques heures apr\u00e8s, l&rsquo;attentat fut revendiqu\u00e9, \u00e0 Beyrouth, par une organisation mal identifi\u00e9e, \u00ab les soldats du Droit \u00bb, lesquels ne pratiquent, semble-t-il, l&rsquo;art militaire qu&rsquo;en civil, au m\u00e9pris de toute justice, et contre des personnes d\u00e9sarm\u00e9es \u00ab Soldat \u00bb \u2026 \u00ab Droit \u00bb\u2026 Il n&rsquo;est plus un mot que les organisateurs de l&rsquo;affaire Rushdie n&rsquo;arrivent \u00e0 faire mentir, et ne frappent de d\u00e9rision.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pourquoi se priveraient-ils ? Ils trouveront toujours dans nos rangs de belles \u00e2mes pour comprendre tous les points de vue et nuancer \u00e0 bon escient. Celui qui est tomb\u00e9 sous les balles des tueurs, \u00e0 la Mosqu\u00e9e de Bruxelles, M. Abdallah el-Ahdal, un Saoudien sunnite de trente-cinq ans, aurait \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 car il aurait fait montre de trop de \u00ab mod\u00e9ration \u00bb dans le cadre de l&rsquo;affaire qui nous occupe. Mais il faut croire que, d\u00e9cid\u00e9ment, tout est bien relatif. Sa mod\u00e9ration n&rsquo;avait pas emp\u00each\u00e9 notre homme d&rsquo;accepter la diffusion des <em>Versets sataniques<\/em> pour qu&rsquo;on sache \u00ab \u00e0 quel point de bassesse et de pourriture son auteur \u00e9tait tomb\u00e9 \u00bb (3).<\/p>\n\n\n\n<p>Cela n&rsquo;a pas suffi, apparemment, pour lui \u00e9pargner le ch\u00e2timent supr\u00eame de la part d&rsquo;hommes dont la surench\u00e8re homicide est devenue le credo et l&rsquo;art de vivre. Mais voyez donc comme nous, qui devrions nous comporter comme les fr\u00e8res de Salman Rushdie, nous <em>int\u00e9grons <\/em>d\u00e9j\u00e0, si j&rsquo;ose dire, le langage des int\u00e9gristes : nous voyons de \u00ab la mod\u00e9ration \u00bb l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 la violence verbale et le refus d&rsquo;entendre trouvent \u00e0 s&rsquo;exprimer.<\/p>\n\n\n\n<p>N&rsquo;est-il pas piquant, d&rsquo;ailleurs, d&rsquo;entendre crier au blasph\u00e8me et au sacril\u00e8ge des interlocuteurs qui ne pol\u00e9miquent qu&rsquo;en vocif\u00e9rant et ont pris la douce habitude d&rsquo;appeler \u00ab grands Satans \u00bb tout le monde et n&rsquo;importe qui, des peuples entiers ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le blasph\u00e8me, parlons-en, puisqu&rsquo;on red\u00e9couvre avec stupeur, quelquefois, que ce p\u00e9ch\u00e9 constitue encore, dans un grand nombre de pays, un motif d&rsquo;inculpation. Rien qu&rsquo;en Europe occidentale, il semblerait que seules la France, la Belgique et la Su\u00e8de ne p\u00e9nalisent pas cet outrage \u00e0 la conscience religieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;incrimination appara\u00eet d&rsquo;autant plus absurde que l&rsquo;histoire de l&rsquo;art est balis\u00e9e de sacril\u00e8ges. Qu&rsquo;en tout temps, une parole nouvelle et offensive put et devait \u00eatre ressentie comme blasph\u00e9matoire. Il y a toujours au c\u0153ur d&rsquo;une \u0153uvre forte quelque chose qui peut faire mal. Toute pens\u00e9e f\u00e9conde comporte une \u00e9cole de trouble, d&rsquo;inqui\u00e9tude.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut l&rsquo;honneur de Sade, de Nietzsche, de Baudelaire, de Manet, de Flaubert, de Bataille, d&rsquo;Egon Schiele ou d&rsquo;Alban Berg, de Pasolini, <em>de nous d\u00e9moraliser<\/em>. Notre capacit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre choqu\u00e9 n&rsquo;est-elle pas, d&rsquo;ailleurs, sans limites ? Moi, ce n&rsquo;est pas le Christ de Kazantzakis, celui de D. H. Lawrence ou de Pasolini, ni celui de Scorsese, qui me choque, ce serait plut\u00f4t celui de Daniel-Rops avec ses j\u00e9sucreries ! Ou le Mahomet que donnait \u00e0 voir, il y a quelques ann\u00e9es une superproduction hollywoodienne, incarn\u00e9 par Anthony Quinn avec les \u00e9ternelles grimaces qu&rsquo;il inventa lors du tournage de <em>Zorbec le Gras<\/em>. Question de sensibilit\u00e9 : je peux, moi aussi, \u00eatre scandalis\u00e9, offens\u00e9, outrag\u00e9. A vrai dire, l&rsquo;occasion m&rsquo;est donn\u00e9e de l&rsquo;\u00eatre \u00e0 peu pr\u00e8s chaque fois que je regarde la t\u00e9l\u00e9vision. Pour cela, vais-je exiger qu&rsquo;on mette une museli\u00e8re autour de sa m\u00e2choire de requin gris ? Pour cause de mauvaise haleine id\u00e9ologique ?<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, aussi, comment quelqu&rsquo;un qui se dit porteur d&rsquo;une foi forte ne peut-il comprendre et admettre que celle-ci, en raison m\u00eame de cette force, soit appel\u00e9e \u00e0 rencontrer son contraire, son antidote ?<\/p>\n\n\n\n<p>La libert\u00e9 d&rsquo;expression est inconditionnelle et les Droits de l&rsquo;Homme ne se divisent pas sauf \u00e0 ne servir commod\u00e9ment d&rsquo;alibi que dans les circonstances o\u00f9 on veut qu&rsquo;ils \u00ab servent \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;idiotie de toute censure. Voici Rushdie plus connu dans le monde que tous les prix Nobel de litt\u00e9rature r\u00e9unis. n appara\u00eet comme une sorte de super-Nobel en n\u00e9gatif. Connu\u2026 mais pas lu. C&rsquo;est m\u00eame l\u00e0 une des dimensions les plus path\u00e9tiques de son drame personnel. Un tout grand \u00e9crivain pourrait-il se tapir dans l&rsquo;ombre d&rsquo;un pareil scandale ? Eh ! oui, cela peut \u00eatre. n faut s&rsquo;ext\u00e9nuer \u00e0 le dire, et \u00e0 le r\u00e9p\u00e9ter. \u00ab Accessoirement \u00bb parce que serait-il mineur, cela ne changerait rien, bien s\u00fbr, au caract\u00e8re gravissime de la menace qui le cible -, l&rsquo;auteur des <em>Enfants de minuit<\/em> et de <em>La Honte<\/em> est un des auteurs majeurs de notre temps. Ah ! Khomeiny n&rsquo;a pas choisi n&rsquo;importe qui, tout de m\u00eame, pour servir de victime expiatoire et de bouc \u00e9missaire \u00e0 sa man\u0153uvre de diversion\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>On sait ce que ressentent tant d&rsquo;\u00e9crivains dissidents une fois arriv\u00e9s en Occident. Hier, encore, ils \u00e9taient censur\u00e9s, poursuivis, pers\u00e9cut\u00e9s mais la parole d&rsquo;eux qui circulait sous le manteau, et qu&rsquo;on se repassait, acqu\u00e9rait une port\u00e9e, une vigueur insolites.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, des micros m\u00eame se tendent vers eux, leurs livres ne rencontrent qu&rsquo;un bon accueil. Mais comme, en m\u00eame temps, elle semble soudain normalis\u00e9e, affadie, inoffensive\u2026 Alors : subversifs, l\u00e0-bas et insignifiants ici ? Navrant dilemme !<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 Khomeiny, nous sommes combl\u00e9s : un \u00e9crivain est pris tellement au s\u00e9rieux, soudain, qu&rsquo;on peut aller l&rsquo;abattre \u00e0 tout moment l\u00e0 o\u00f9 il se terre ! Et on a pu relever comme \u00ab dans les pays arabes, reconnaissons-le, la fiction est fich\u00e9e (\u2026). Les voies de la r\u00eaverie sont interdites \u00bb (4). Ce n&rsquo;est pas un mince paradoxe quand on sait comme la tradition du conte a prolif\u00e9r\u00e9 dans cette partie du monde. Encore n&rsquo;est-ce pas un cas isol\u00e9 : sous tous les pouvoirs totalitaires, la <em>fiction <\/em>appara\u00eet toujours comme la forme d&rsquo;expression la plus rebelle. Car les tyrans savent bien qu&rsquo;en amont de toutes les analyses, les fables hantent les songes de leurs lecteurs\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on nous dira : vous ne r\u00e9agissez qu&rsquo;au nom de votre sensibilit\u00e9 d&rsquo;intellectuel occidental, vous ne voulez rien comprendre aux r\u00e9alit\u00e9s de l&rsquo;Iran actuel, \u00e0 sa r\u00e9volution\u2026 Je voudrais dire ici que je me suis rendu en Iran \u00e0 deux reprises, il y a dix ans, en tant qu&rsquo;observateur de l&rsquo;Association internationale des juristes d\u00e9mocrates. La premi\u00e8re fois, ce fut pour d\u00e9noncer la fa\u00e7on dont le r\u00e9gime du Shah d&rsquo;Iran, \u00e0 quelques jours de sa chute, rendait la justice, exer\u00e7ait sa profession, et administrait son pouvoir p\u00e9nitentiaire. La seconde, ce fut pour constater comme le peuple kurde payait, dans sa chair, la note du retour de Khomeiny au sein de \u00ab son peuple \u00bb. Tous les amis iraniens que j&rsquo;avais connus, \u00e0 l&rsquo;automne 78, exc\u00e9d\u00e9s par l&rsquo;ancien r\u00e9gime, je les revis, quelques semaines plus tard, catastroph\u00e9s par la tournure que prenaient les \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n\n\n\n<p>Djavadi, auteur courageux et v\u00e9h\u00e9ment d&rsquo;une <em>Lettre au Shah<\/em> adress\u00e9e \u00e0 celui-ci lorsqu&rsquo;il \u00e9tait encore au faite de sa puissance, je le retrouvais pers\u00e9cut\u00e9 par une police secr\u00e8te qu&rsquo;on n&rsquo;avait m\u00eame pas pris la peine d&rsquo;\u00e9purer mais qui s&rsquo;\u00e9tait seulement \u00ab reconvertie \u00bb. Ce n&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 qu&rsquo;un cas parmi mille autres mais j&rsquo;en parle parce qu&rsquo;il s\u2019agissait, cette fois encore, d&rsquo;un \u00e9crivain.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;\u00e0 cela ne tienne. Les \u00ab \u00e9quivoques \u00bb &#8211; c&rsquo;est le moins qu&rsquo;on p\u00fbt dire &#8211; que tra\u00eenait dans son sillage \u00ab la r\u00e9publique islamique \u00bb ne pr\u00e9occupaient pas trop une certaine gauche occidentale de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Et on se souviendra longtemps de la candeur et de l&rsquo;irresponsabilit\u00e9 avec lesquelles un philosophe fameux, qui \u00e9tait apparu mieux inspir\u00e9 lorsqu&rsquo;il parlait de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique, ou de l&rsquo;univers carc\u00e9ral et de la clinique, d\u00e9couvrait, extasi\u00e9, les charmes pourtant tr\u00e8s discrets du chiisme radical, et proclamait bien haut dans un hebdomadaire sa confiance dans cette r\u00e9volution-l\u00e0 !<\/p>\n\n\n\n<p>Il convenait seulement nous sugg\u00e9raient d&rsquo;autres beaux esprits, de d\u00e9passer certains sch\u00e9mas europ\u00e9o-centristes qui nous rendaient aveugles au d\u00e9ploiement d&rsquo;une aventure qui verrait ni plus ni moins que l&rsquo;islam, la d\u00e9mocratie et le socialisme se r\u00e9concilier en une brillante synth\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;a pas fallu longtemps pour v\u00e9rifier que toutes les voies qui conduisent le peuple iranien \u00e0 la servitude ne passaient pas toutes par le Shah et sa \u00ab r\u00e9volution blanche \u00bb. En mati\u00e8re de r\u00e9pression id\u00e9ologique, on battit tr\u00e8s vite le record d&rsquo;abjection \u00e9tabli par le monarque pourtant au mieux de sa forme. Pr\u00e9tendre que \u00ab des millions de travailleurs \u00bb \u00e9taient descendus dans les rues de T\u00e9h\u00e9ran, les 10 et 11 d\u00e9cembre 1978, pour appeler de leurs v\u0153ux le nouveau chef supr\u00eame \u00e9tait \u00e0 la fois vrai et faux : car ce ne fut pas en tant que \u00ab travailleurs \u00bb qu&rsquo;ils d\u00e9fil\u00e8rent. Ni qu&rsquo;on les envoya sombrer, peu de temps apr\u00e8s, dans l&rsquo;atroce boucherie de la guerre irano-irakienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Pour conclure<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je me trouvais au Caire lorsque j&rsquo;appris, presque simultan\u00e9ment, la mort de Thomas Bernhard, qu&rsquo;un appel \u00e9tait lanc\u00e9 par les intellectuels fran\u00e7ais en faveur de Salman Rushdie, et que Naguib Mahfouz, prix Nobel \u00e9gyptien de litt\u00e9rature qui a vu lui-m\u00eame certains de ses livres interdits dans son propre pays soufflait tant\u00f4t le chaud, tant\u00f4t le froid sur cette affaire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Curieusement, je pensai surtout \u00e0 Bernhard. A ce qui serait advenu de lui s&rsquo;il avait d\u00fb concevoir son \u0153uvre en dehors d&rsquo;une d\u00e9mocratie. Ne figurait-il pas, en Occident, l&rsquo;un des plus brillants \u00ab blasph\u00e9mateurs \u00bb de ces derni\u00e8res ann\u00e9es ? Allons ! Il nous manquera bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis je me suis souvenu des derni\u00e8res pages des <em>Enfants de minuit<\/em>, paru en fran\u00e7ais en 1983. On y voyait s&rsquo;an\u00e9antir, dans un songe du narrateur, celui-ci et toute sa descendance potentielle \u00ab jusqu&rsquo;\u00e0 la mille et uni\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration \u00bb au prix d&rsquo;un de ces g\u00e9nocides dont certains voudraient, cependant, nier qu&rsquo;ils aient m\u00eame eu lieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques jours apr\u00e8s, j&rsquo;ai vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision une com\u00e9dienne fran\u00e7aise d&rsquo;origine arabe lire, au cours d&rsquo;une r\u00e9union plut\u00f4t mondaine, quelques lignes de cet auteur. J&rsquo;ai trouv\u00e9 qu&rsquo;elle formulait la r\u00e9ponse la plus digne, la plus d\u00e9cente et la plus forte aux inquisiteurs et aux tueurs \u00e0 gages qui le traquaient. Si nous voulons que Rushdie <em>survive de toute fa\u00e7on<\/em> \u00e0 ses assassins, il est dans nos moyens d&rsquo;assurer sa sauvegarde au moins en l&rsquo;un de ses aspects : c&rsquo;est en le lisant, enfin, encore et toujours.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) A preuve : de sa prison d\u00e9mocratique, m\u00eame un terroriste peut encore apporter son soutien au terrorisme d&rsquo;Etat. Khomeiny-Anis Naccache m\u00eame combat !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(2) Si les tendres \u00e9mules d&rsquo;Hitler furent finalement proscrits de la foire du livre (\u00e0 deux jours, seulement, de sa fermeture), ce fut en raison des d\u00e9sordres qu&rsquo;ils provoqu\u00e8rent en insultant d&rsquo;anciens d\u00e9port\u00e9s\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(3) D\u00e9claration au <em>Soir illustr\u00e9<\/em> (Bruxelles) du 2 mars 1989.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(4) Jamel Eddine Bencheikh, \u00ab Islam et litt\u00e9rature \u00bb, in <em>Le Monde<\/em> du 7 avril 1989.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Pierre Mertens paru dans Lignes, n\u00b0 6, 1989\/2, p. 29-40 Bien s\u00fbr, l&rsquo;imam Khomeiny n&rsquo;a pas lu les Versets sataniques. Depuis quand les tyrans prendraient-ils la peine de lire des romans ? Son h\u00e9g\u00e9monie se voit, seulement, un peu contest\u00e9e, depuis quelque temps, au sein du grand empire islamique. C&rsquo;est \u00e0 partir de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[1297,4039,1326,1758,571,572,1211,4122,1017,1212,2650,1384],"class_list":["post-10726","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-1297","tag-blaspheme","tag-censure","tag-integrisme","tag-iran","tag-islam","tag-litterature","tag-pierre-mertens","tag-religion","tag-roman","tag-salman-rushdie","tag-violences"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-2N0","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":22735,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/04\/26\/morain-7\/","url_meta":{"origin":10726,"position":0},"title":"M.L.A. : Tous avec Pierre Morain contre le colonialisme et le fascisme","author":"SiNedjib","date":"26\/04\/2024","format":false,"excerpt":"Communiqu\u00e9 du Mouvement de Lutte Anticolonialiste paru dans Le Libertaire, n\u00b0 443, 8 septembre 1955, p. 1 et 2 Paris, le 30 ao\u00fbt 1955. 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