{"id":11145,"date":"2021-01-04T13:35:39","date_gmt":"2021-01-04T12:35:39","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=11145"},"modified":"2021-01-04T13:35:39","modified_gmt":"2021-01-04T12:35:39","slug":"adam-schaff-humanisme-marxiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/01\/04\/adam-schaff-humanisme-marxiste\/","title":{"rendered":"Adam Schaff : L&rsquo;humanisme marxiste"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Texte d&rsquo;Adam Schaff paru dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/homso_0018-4306_1968_num_7_1_1096\" target=\"_blank\">L&rsquo;Homme et la soci\u00e9t\u00e9<\/a><\/em>,<\/strong> <strong>n\u00b0 7, janvier-f\u00e9vrier-mars 1968, p. 3-18<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/pictures.abebooks.com\/inventory\/md\/md146494096.jpg?w=580&#038;ssl=1\" alt=\"\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">On peut dire sans h\u00e9siter que notre \u00e9poque est celle du choc des humanismes. Les tendances qui se r\u00e9clament de l&rsquo;humanisme, ne sont pas seulement nombreuses, mais elles sont aussi concurrentes et vont m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 se combattre. \u00c9tant donn\u00e9 l&rsquo;importance croissante que prend \u00e0 notre \u00e9poque le probl\u00e8me de la vie de l&rsquo;individu, la lutte politique prend volontiers la forme d&rsquo;une mise en accusation, de l&rsquo;adversaire quant \u00e0 son manque d&rsquo;humanisme, voire son antihumanisme. Une telle accusation ne prouve nullement que l&rsquo;accusateur soit v\u00e9ritablement humaniste et ne le pr\u00e9servera pas de se voir reprocher, \u00e0 son tour, de manquer d&rsquo;humanisme. Cette popularit\u00e9 de l&rsquo;humanisme et la multiplication de ses vari\u00e9t\u00e9s se combattant mutuellement prouve simplement que l&rsquo;homme, dont la vie est aujourd&rsquo;hui plus menac\u00e9e que jamais, est avide au minimum de paroles de consolation, de paroles \u00e9voquant le bonheur humain.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Aussi nul n&rsquo;est avare de mots touchant \u00e0 l&rsquo;homme et au bonheur humain, surtout dans le domaine de la propagande. C&rsquo;est sans doute pourquoi ces paroles se d\u00e9valuent et les gens confrontent, avec tant de m\u00e9fiance et de scepticisme, les paroles et les actes. Le combat des humanismes se joue avant tout dans la pratique. Ce qui ne veut pas dire que la th\u00e9orie a perdu toute sa valeur. D&rsquo;une part parce que, g\u00e9n\u00e9ralement, la pratique n&rsquo;est pas \u00e9vidente et qu&rsquo;elle ne r\u00e9sout pas directement les probl\u00e8mes et d&rsquo;autre part parce que, d\u00e8s que l&rsquo;on se met \u00e0 \u00e9voquer l&rsquo;avenir, l&rsquo;interpr\u00e9tation entre en jeu, donc la th\u00e9orie. En outre, malgr\u00e9 le scepticisme croissant des consommateurs, les id\u00e9ologies continuent \u00e0 jouer leur r\u00f4le dans la formation des esprits et des c\u0153urs ; or tout humanisme est une id\u00e9ologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la bataille id\u00e9ologique on se bat donc sur l&rsquo;humanisme. Rien d&rsquo;\u00e9tonnant, d\u00e8s lors, si les diverses tendances fourbissent leurs armes et en tout cas les brandissent. Ce qui est \u00e9tonnant par contre, c&rsquo;est que le marxisme se soit si longtemps tenu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de cette bataille, d&rsquo;autant plus qu&rsquo;il y \u00e9tait particuli\u00e8rement bien pr\u00e9par\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;entendons-nous ici par humanisme? Il faut r\u00e9pondre \u00e0 cette question, car sinon le d\u00e9bat qui, de toute fa\u00e7on n&rsquo;est pas des plus pr\u00e9cis, risque de sombrer dans une confusion totale.<\/p>\n\n\n\n<p>Les forts en th\u00e8me auraient beau jeu de d\u00e9montrer que le terme \u00ab humanisme \u00bb poss\u00e8de des significations multiples. C&rsquo;est tr\u00e8s vrai, mais je ne me propose pas d&rsquo;entrer dans les d\u00e9tails d&rsquo;une analyse s\u00e9mantique. Par contre j&rsquo;essaierai de d\u00e9finir avec plus de pr\u00e9cision le sens de ce terme lorsqu&rsquo;il est employ\u00e9 dans des expressions telles que \u00ab l&rsquo;humanisme marxiste \u00bb, \u00ab l&rsquo;humanisme catholique \u00bb, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Par humanisme nous entendons notamment un syst\u00e8me de r\u00e9flexion sur l&rsquo;homme pour lequel l&rsquo;homme est le bien supr\u00eame, et qui cherche \u00e0 lui assurer dans la pratique, les meilleures conditions de bonheur. Dans une acception aussi large de l&rsquo;humanisme, il y a place, bien entendu, pour diverses tendances. Suivant leur mani\u00e8re de concevoir l&rsquo;individu, la soci\u00e9t\u00e9 et le bonheur de l&rsquo;homme, sans parler des voies qui leurs semblent les plus propices pour assurer ce bonheur, ces tendances peuvent \u00eatre non seulement sensiblement diff\u00e9rentes, mais m\u00eame contradictoires. D&rsquo;o\u00f9 le diff\u00e9rend quant il s&rsquo;agit de savoir laquelle des vari\u00e9t\u00e9s d&rsquo;humanisme est \u00ab vraie \u00bb, laquelle est juste: Bien entendu, cela d\u00e9pend des d\u00e9finitions admises, celles-ci \u00e9tant elles-m\u00eames d\u00e9termin\u00e9es par le syst\u00e8me philosophique choisi avec le syst\u00e8me de valeurs qui s&rsquo;y rattache. Le diff\u00e9rend est donc insoluble en soi, si on l&rsquo;isole d&rsquo;un contexte th\u00e9orique plus large et de la pratique. Par contre, on peut se fonder sur l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me de valeurs d\u00e9termin\u00e9s pour atteindre l&rsquo;objectif, \u00e0 savoir la cr\u00e9ation des conditions les plus favorables au bonheur de l&rsquo;homme, et inviter les esprits \u00e0 choisir ce syst\u00e8me de valeurs qui est li\u00e9 \u00e0 une vari\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e d&rsquo;humanisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le marxisme est un humanisme ; c&rsquo;est un humanisme <em>radical <\/em>qui tire sa sup\u00e9riorit\u00e9 sur ses concurrents actuels de ses conclusions th\u00e9oriques ainsi que de ses liens organiques avec la pratique, avec l&rsquo;action. C&rsquo;est ce qui explique la force d&rsquo;attraction sur tous les opprim\u00e9s qui ne cherchent pas seulement des paroles consolatrices, mais veulent supprimer dans la pratique les obstacles \u00e0 leur bonheur.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Etre radical, dit Marx, c&rsquo;est prendre les choses par la racine. Or, pour l&rsquo;homme, la racine, c&rsquo;est l&rsquo;homme lui-m\u00eame [&#8230;]. La critique de la religion aboutit \u00e0 cette doctrine que <em>l&rsquo;homme est, pour l&rsquo;homme, l&rsquo;\u00eatre supr\u00eame<\/em>. Elle aboutit donc \u00e0 l&rsquo;<em>imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique de renverser toutes les conditions sociales<\/em> o\u00f9 l&rsquo;homme est un \u00eatre abaiss\u00e9, asservi, abandonn\u00e9, m\u00e9prisable [&#8230;] (1).<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ainsi, comme nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 dit \u00e0 maintes reprises, le point de d\u00e9part du marxisme c&rsquo;est l&rsquo;homme en tant que bien supr\u00eame et la lutte pour renverser les conditions sociales qui l&rsquo;abaissent. Ce point de d\u00e9part qui conf\u00e8re un caract\u00e8re particulier \u00e0 tout le syst\u00e8me de pens\u00e9e marxiste d\u00e9termine son humanisme. Le marxisme est un humanisme, mais un humanisme d&rsquo;un type particulier. Aussi convient-il d&rsquo;en faire ressortir la sp\u00e9cificit\u00e9, ce qui le diff\u00e9rencie des nombreuses autres vari\u00e9t\u00e9s d&rsquo;humanismes.<\/p>\n\n\n\n<p>En premier lieu, c&rsquo;est un humanisme <em>r\u00e9aliste<\/em>, comme l&rsquo;a qualifi\u00e9 Marx lui-m\u00eame, et qu&rsquo;il faudrait appeler plut\u00f4t <em>mat\u00e9rialiste<\/em>, \u00e0 la diff\u00e9rence des vari\u00e9t\u00e9s id\u00e9alistes ou m\u00eame spiritualistes. Marx opposait d&rsquo;ailleurs nettement son humanisme r\u00e9aliste \u00e0 l&rsquo;humanisme, spiritualiste.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em>L&rsquo;humanisme r\u00e9aliste<\/em>, \u00e9crivait-il, n&rsquo;a pas d&rsquo;ennemi plus dangereux en Allemagne que <em>le spiritualisme ou l&rsquo;id\u00e9alisme sp\u00e9culatif <\/em>qui, \u00e0 la place de <em>l&rsquo;homme individuel r\u00e9el met \u00ab la conscience \u00bb ou l&rsquo; \u00ab esprit \u00bb<\/em> [&#8230;] (2).<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pour Marx le caract\u00e8re de l&rsquo;humanisme est nettement li\u00e9 \u00e0 la conception de l&rsquo;individu qu&rsquo;il prend pour point de d\u00e9part : si le point de d\u00e9part est l&rsquo;individu r\u00e9el, concret (compte tenu aussi de ses implications sociales), l&rsquo;humanisme est <em>r\u00e9aliste<\/em>, mais si le point de d\u00e9part est la sp\u00e9culation id\u00e9aliste du type \u00ab conscience \u00bb, \u00ab esprit \u00bb, etc., l&rsquo;humanisme fond\u00e9 sur cette base est spiritualiste. Le choix de Marx est clair, seul l&rsquo;humanisme <em>r\u00e9aliste <\/em>peut \u00eatre rattach\u00e9 de mani\u00e8re coh\u00e9rente \u00e0 sa conception du monde et de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde caract\u00e9ristique de l&rsquo;humanisme de Marx se rattache strictement \u00e0 ce r\u00e9alisme : c&rsquo;est un humanisme <em>autonome <\/em>cons\u00e9quent.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous sommes arr\u00eat\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment sur ce probl\u00e8me ; il nous suffira ici de nous y r\u00e9f\u00e9rer. Partant de l&rsquo;individu r\u00e9el et de la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle, partant du principe que l&rsquo;homme, en <em>transformant <\/em>la r\u00e9alit\u00e9 objective, <em>cr\u00e9e <\/em>son propre monde, et exerce une influence indirectement sur son propre d\u00e9veloppement, l&rsquo;humanisme marxiste est donc autonome en ce sens qu&rsquo;il explique le monde humain par le jeu de force terrestres, sans recourir \u00e0 des puissances supra-humaines et dans ce sens h\u00e9t\u00e9ronomes. De ce fait l&rsquo;humanisme marxiste est non seulement \u00e9tranger \u00e0 toute sp\u00e9culation de nature religieuse, mais \u00e9galement \u00e0 l&rsquo;id\u00e9alisme objectif dont le concept du monde des valeurs objectives par exemple, est h\u00e9t\u00e9ronome. L&rsquo;homme, l&rsquo;homme r\u00e9el est non seulement le point de d\u00e9part, mais il est aussi l&rsquo;artisan autonome de son destin, le cr\u00e9ateur de son propre monde et son propre cr\u00e9ateur. Seul un tel humanisme excluant l&rsquo;ing\u00e9rence dans les affaires humaines de puissances <em>supra<\/em>-humaines, peut-\u00eatre qualifi\u00e9 de pleinement cons\u00e9quent. C&rsquo;est le seul humanisme possible <em>sensu proprio<\/em>. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette caract\u00e9ristique fondamentale \u2014 \u00e0 cette conception du monde dirais-je \u2014 de l&rsquo;humanisme marxien que se rattache sa caract\u00e9ristique suivante : c&rsquo;est un humanisme <em>combattant<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Des r\u00e9serves sont souvent faites, particuli\u00e8rement par des penseurs catholiques, quant au fait que l&rsquo;on attribue la qualit\u00e9 de \u00ab combattant \u00bb au seul humanisme marxiste. L&rsquo;humanisme fond\u00e9 sur la pens\u00e9e catholique, par exemple, <em>ne peut-il<\/em> \u00eatre combattant ? Il peut l&rsquo;\u00eatre et on peut m\u00eame en citer des exemples. Mais dans ce cas ce dont il s&rsquo;agit c&rsquo;est de savoir si ce caract\u00e8re <em>combatif <\/em>de l&rsquo;humanisme d\u00e9coule logiquement des pr\u00e9suppositions th\u00e9oriques admises, ou bien s&rsquo;il en est ind\u00e9pendant et constitue en quelque sorte une adjonction fortuite non-inh\u00e9rente. Un humanisme partant d&rsquo;individus r\u00e9els et de leurs relations sociales, un humanisme pour qui l&rsquo;homme est le bien supr\u00eame, <em>doit n\u00e9cessairement<\/em> se dresser contre tous les rapports <em>abaissant <\/em>l&rsquo;homme. Dans ce cas, la <em>combativit\u00e9 <\/em>de l&rsquo;humanisme constitue une attitude cons\u00e9quente, car renoncer \u00e0 la lutte serait manquer de cons\u00e9quence. Si, par contre, l&rsquo;humanisme part de \u00ab l&rsquo;esprit \u00bb, de la \u00ab personne \u00bb, de la \u00ab conscience \u00bb, etc., il <em>peut <\/em>mais il ne doit pas n\u00e9cessairement se dresser contre le mal dans les conditions <em>pratiques<\/em>. Car son domaine, est celui de la sp\u00e9culation philosophique et non celui de la vie pratique.<\/p>\n\n\n\n<p>A cet \u00e9gard, l&rsquo;humanisme marxiste est un humanisme pur et s&rsquo;en tient r\u00e9solument \u00e0 la pratique : il ne se borne pas \u00e0 affirmer des principes, il en tire des conclusions pratiques. Ainsi, du temps de sa jeunesse d\u00e9j\u00e0, Marx tirait-il de son humanisme le postulat de la <em>lutte r\u00e9volutionnaire<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>De m\u00eame que la philosophie trouve dans le prol\u00e9tariat ses armes <em>mat\u00e9rielles <\/em>le prol\u00e9tariat trouve dans la philosophie ses armes <em>intellectuelles<\/em>. Et d\u00e8s que l&rsquo;\u00e9clair de la pens\u00e9e aura p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 au fond de ce na\u00eff terrain populaire, les <em>Allemands <\/em>s&rsquo;\u00e9manciperont et deviendront des <em>hommes <\/em>[&#8230;].<\/p><p>L&rsquo;\u00e9mancipation de l&rsquo;Allemagne n&rsquo;est <em>pratiquement <\/em>possible que si l&rsquo;on se place au point de vue de <em>la th\u00e9orie<\/em> qui d\u00e9clare que l&rsquo;homme est l&rsquo;essence supr\u00eame de l&rsquo;homme [&#8230;]. <em>L&rsquo;\u00e9mancipation de l&rsquo;Allemand<\/em>, c&rsquo;est <em>l&rsquo;\u00e9mancipation de l&rsquo;homme<\/em>. <em>La philosophie<\/em> est la <em>t\u00eate <\/em>de cette \u00e9mancipation, le <em>prol\u00e9tariat <\/em>en est le <em>c\u0153ur<\/em>. La philosophie ne peut \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e sans la suppression du prol\u00e9tariat, et le prol\u00e9tariat ne peut-\u00eatre supprim\u00e9 sans la r\u00e9alisation de la philosophie.<\/p><p>Quand toutes les conditions int\u00e9rieures auront \u00e9t\u00e9 remplies, <em>le jour de la r\u00e9surrection allemande<\/em> sera annonc\u00e9 <em>par le chant \u00e9clatant du coq gaulois<\/em> (3).<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le caract\u00e8re combatif de l&rsquo;humanisme de Marx tient tr\u00e8s certainement au temp\u00e9rament de son auteur. Celui qui r\u00e9pondait \u00e0 \u00ab l&rsquo;enqu\u00eate \u00bb que lui soumettaient ses filles sur sa conception du bonheur : \u00ab la lutte \u00bb et le malheur ; \u00ab la capitulation \u00bb, ne pouvait pas se contenter de contempler les causes du malheur humain. Mais ce caract\u00e8re de l&rsquo;humanisme marxien est aussi la cons\u00e9quence logique de ses pr\u00e9suppositions th\u00e9oriques.<\/p>\n\n\n\n<p>En \u00e9laborant sa conception du monde, Marx se d\u00e9tournait tout aussi nettement de la position contemplative que de l&rsquo;id\u00e9alisme. Ceci se rattache d&rsquo;ailleurs directement \u00e0 ce que nous avons d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, \u00e0 savoir que <em>la cl\u00e9 de la conception du monde de Marx se trouve dans son anthropologie<\/em>. Marx part de l&rsquo;individu vivant, r\u00e9el ; il part non de la contemplation du monde, mais de l&rsquo;action, de la transformation du monde. Comme le Faust de Goethe, Marx dit : \u00ab au commencement \u00e9tait l&rsquo;action \u00bb, comprenant par \u00ab action \u00bb la pratique humaine. C&rsquo;est pour cela qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e9tranger \u00e0 l&rsquo;attitude passive intuitive de la philosophie traditionnelle, m\u00eame mat\u00e9rialiste. Il a su admettre \u00e0 cet \u00e9gard la sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;id\u00e9alisme qui d\u00e9veloppait la part de l&rsquo;action dans la philosophie, bien qu&rsquo;il n&rsquo;ait pas atteint \u2014 et ne pouvait d&rsquo;ailleurs atteindre \u00e0 la cat\u00e9gorie de la pratique. Cette remarque de Marx constitue le point culminant de sa critique de la philosophie de Feuerbach et dans sa fameuse XIe th\u00e8se sur Feuerbach, Marx formula son <em>credo <\/em>\u00e0 ce sujet. \u00ab Les philosophes ont simplement <em>interpr\u00e9t\u00e9 <\/em>le monde de fa\u00e7on diff\u00e9rente ; il s&rsquo;agit de <em>le modifier<\/em> \u00bb. Professant cette conception de la philosophie, Marx ne pouvait \u00e9videmment pas se borner \u00e0 une contemplation humaniste du sort de l&rsquo;homme. L&rsquo;homme qui voyait dans la philosophie l&rsquo;arme intellectuelle du prol\u00e9tariat, et dans le prol\u00e9tariat l&rsquo;arme mat\u00e9rielle de la philosophie, se devait d&rsquo;adopter la position de l&rsquo;humanisme combattant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais contrairement \u00e0 ce que l&rsquo;on pourrait penser, cette caract\u00e9ristique de l&rsquo;humanisme de Marx ne d\u00e9coulait pas des pr\u00e9suppositions philosophiques g\u00e9n\u00e9rales admises. La question se pr\u00e9sentait plut\u00f4t diff\u00e9remment, bien qu&rsquo;il y ait sans doute l\u00e0 un cas d&rsquo;interaction classique.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;humanisme <em>combattant<\/em>, nous l&rsquo;avons dit, est la cons\u00e9quence logique, en premier lieu, du point de d\u00e9part de l&rsquo;humanisme marxien, la cons\u00e9quence du fait que c&rsquo;est un humanisme <em>r\u00e9el<\/em>, pour qui le monde des hommes est un monde <em>autonome<\/em>, cr\u00e9\u00e9 par l&rsquo;homme social et seulement par lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l&rsquo;homme lui-m\u00eame et son monde sont les produits de l&rsquo;<em>auto-cr\u00e9ation<\/em>, il ne peut et ne doit pas attendre d&rsquo;\u00eatre lib\u00e9r\u00e9 du mal qui le tourmente par des puissances supra-humaines, bonnes ou mauvaises. Il doit se lib\u00e9rer lui-m\u00eame. En d&rsquo;autres termes : si l&rsquo;on admet l&rsquo;auto-cr\u00e9ation, il faut \u00e9galement admettre l&rsquo;<em>auto-\u00e9mancipation<\/em>. Le socialisme de Marx, est fond\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment sur l&rsquo;id\u00e9e de l &lsquo;auto-\u00e9mancipation du prol\u00e9tariat ; celui-ci, pour se lib\u00e9rer en tant que classe doit lib\u00e9rer l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. S&rsquo;il veut \u00eatre r\u00e9alis\u00e9, cet humanisme doit donc admettre le principe de la <em>lutte <\/em>et devient de ce fait un humanisme <em>combattant<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est du concept de l&rsquo;auto-\u00e9mancipation et de l&rsquo;humanisme combattant qu&rsquo;il faut partir si l&rsquo;on veut comprendre la th\u00e9orie marxienne de la lutte des classes et de la mission historique du prol\u00e9tariat, qui est de cr\u00e9er une soci\u00e9t\u00e9 sans classes. Le <em>Manifeste Communiste<\/em> en constitue un expos\u00e9 magistral dans sa concision. Seule cette conception permet de comprendre la dialectique de classes et supra-classes, de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat social g\u00e9n\u00e9ral dans le socialisme marxien, et aussi la dialectique de l&rsquo;amour et de la haine qui se dressent sur le chemin de la r\u00e9alisation de ce socialisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le point de d\u00e9part du socialisme marxien est l&rsquo;homme, il en est \u00e9galement la finalit\u00e9, l&rsquo;objectif.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous savons d\u00e9j\u00e0 que l&rsquo;homme dont parle Marx n&rsquo;est pas une entit\u00e9 abstraite (Marx critiquait cette conception), c&rsquo;est un individu concret, r\u00e9el, impliqu\u00e9 dans des rapports sociaux, dans les conflits et les luttes qui en d\u00e9coulent. Partant donc d&rsquo;individus r\u00e9els, Marx part, dans ses raisonnements, de classes et de couches sociales existant r\u00e9ellement. C&rsquo;est ce qui le m\u00e8ne \u00e0 d\u00e9couvrir le prol\u00e9tariat et sa fonction englobant toute l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l&rsquo;aboutissement, l&rsquo;objectif vers lequel tend Marx c&rsquo;est l&rsquo;homme dans le sens de l&rsquo;ensemble de l&rsquo;humanit\u00e9, c&rsquo;est le bonheur de chaque individu. Le sens profond de la dialectique de son humanisme, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment que sans jeter aux yeux la poudre sentimentale de l&rsquo; \u00ab amour du prochain \u00bb, sans faire miroiter un humanisme \u00ab int\u00e9gral \u00bb, il tend en fait, \u00e0 r\u00e9aliser l&rsquo;humanisme <em>int\u00e9gral <\/em>puisqu&rsquo;il concerne toute l&rsquo;humanit\u00e9 et s&rsquo;assigne pour objectif l&rsquo;essor total de <em>chaque <\/em>personnalit\u00e9. Plus encore : gr\u00e2ce \u00e0 son r\u00e9alisme, gr\u00e2ce au fait qu&rsquo;il assure les conditions de sa r\u00e9alisation par la lutte, seul cet humanisme est <em>v\u00e9ritablement int\u00e9gral<\/em> quant \u00e0 ses objectifs, bien qu&rsquo;il soit r\u00e9solument oppos\u00e9 au mot d&rsquo;ordre de l&rsquo;humanisme int\u00e9gral dans le sens o\u00f9 celui-ci nie la lutte authentique pour la r\u00e9alisation de l&rsquo;humanisme.<\/p>\n\n\n\n<p>A cette dialectique de la lutte, \u00e0 cette dialectique des rapports mutuels de ce qui est des classes et de ce qui est de l&rsquo;humanit\u00e9 toute enti\u00e8re, se rattache la dialectique de l&rsquo;amour et de la haine dans la r\u00e9alisation des id\u00e9aux humains.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 que le point de d\u00e9part du socialisme \u2014 de <em>tout <\/em>socialisme \u2014 est l&rsquo;homme et la protestation contre la d\u00e9shumanisation de la vie, par l\u00e0 m\u00eame son point de d\u00e9part est <em>l&rsquo;amour de l&rsquo;homme<\/em>, la douleur de le voir d\u00e9shumanis\u00e9, humili\u00e9, malheureux. Le socialisme <em>s&rsquo;identifie<\/em>, dans un certain sens, avec l&rsquo;amour de l&rsquo;homme, et un socialisme qui ha\u00efrait l&rsquo;homme renfermerait une <em>contradiction in adiecto<\/em>. Cependant, le socialisme marxien est \u00e9tranger aux commandements mi\u00e8vres et abstraits d&rsquo;amour du prochain \u00ab en g\u00e9n\u00e9ral \u00bb et comme c&rsquo;est une doctrine de lutte, il commande la haine de l&rsquo;ennemi au nom de l&rsquo;amour du prochain. Contradiction ? En apparence seulement. En r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est une attitude cent fois plus cons\u00e9quente et de ce fait plus authentique que les mi\u00e8vres professions d&rsquo;humanisme \u00ab int\u00e9gral \u00bb, m\u00eame si celles-ci sont subjectivement honn\u00eates, mais en fait anim\u00e9es par une pharisa\u00efque hypocrisie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le socialisme est donc la doctrine de l&rsquo;amour du prochain tant s&rsquo;il s&rsquo;agit de son point de d\u00e9part, que de sa finalit\u00e9. Mais cet amour, il n&rsquo;en parle pas dans l&rsquo;abstrait, il pose le probl\u00e8me concr\u00e8tement, il se place sur le dur terrain de la lutte pour les objectifs et les postulats qui s&rsquo;y rattachent. L&rsquo;humanisme marxien doit donc poser le probl\u00e8me de la lutte contre ce qui enfreint cet amour, contre ce qui s&rsquo;oppose \u00e0 lui, donc contre ce qui abaisse l&rsquo;homme, l&rsquo;asservit, l&rsquo;exploite, en un mot contre tout ce qui fait son malheur. Mais la \u00ab lutte \u00bb, n&rsquo;est pas que parole, elle est <em>action<\/em>, action visant \u00e0 emp\u00eacher de nuire et \u00e0 \u00e9carter ceux qui, au nom de leurs int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s, barrent la route qui m\u00e8ne au bonheur de l&rsquo;homme et agissent donc \u00e0 <em>l&rsquo;encontre <\/em>du postulat de l&rsquo;amour du prochain. Car, dans la soci\u00e9t\u00e9 de classes, il y a toujours eu et il continue d&rsquo;y avoir des gens qui, consciemment ou non, sont des <em>ennemis <\/em>de cet amour. Pour qui comprend ceci, il est clair que les ennemis de l&rsquo;amour du prochain, les ennemis de la cause de l&rsquo;homme doivent \u00eatre activement combattus, et \u00e0 ceci se rattache le sentiment de haine. L&rsquo;amour de l&rsquo;homme n&rsquo;exclut pas la haine, mais il la pr\u00e9suppose \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ceux qui objectivement \u2014 et \u00e0 plus forte raison lorsque s&rsquo;y ajoute la conscience subjective \u2014 agissent au nom de la <em>haine <\/em>de l&rsquo;homme et sont pouss\u00e9s par elle. Les hitl\u00e9riens en constituaient un exemple classique. Aussi contrairement aux apparences, ceux qui, dans ces circonstances, nient la n\u00e9cessit\u00e9 de lutter et par l\u00e0-m\u00eame de ha\u00efr l&rsquo;ennemi agissent non en humanistes mais en <em>antihumanistes <\/em>caract\u00e9ris\u00e9s. Car un amour du prochain qui pr\u00e9tendrait interdire de faire du mal \u00e0 quiconque ferait le malheur de milliers et de millions d&rsquo;hommes innocents livr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arbitraire du tyran et de l&rsquo;oppresseur de classe, national, racial, etc. En r\u00e9alit\u00e9, aucun \u00eatre sens\u00e9 n&rsquo;<em>agit<\/em> de la sorte ; mais ces id\u00e9es, souvent fond\u00e9es sur la volont\u00e9 \u00e9vidente de d\u00e9fendre ces int\u00e9r\u00eats particuliers en semant le chaos dans les esprits et en d\u00e9mobilisant l&rsquo;adversaire de classe qui attaque, sont des id\u00e9es <em>antihumanistes<\/em>. A cet \u00e9gard, il faut que la clart\u00e9 th\u00e9orique soit totale.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc l&rsquo;amour du prochain, l&rsquo;amour de l&rsquo;homme, n&rsquo;excluent pas la haine car ils n&rsquo;excluent pas la lutte, mais au contraire la pr\u00e9supposent. Mais si l&rsquo;on admet ce principe et si on veut le mettre <em>en pratique<\/em>, il faut faire preuve d&rsquo;une grande prudence, ainsi que pour toutes les id\u00e9es analogues. Car il s&rsquo;agit de ne pas perdre de vue la dominante qui est l&rsquo;homme et sa cause. En effet, la haine est toujours subordonn\u00e9e ici \u00e0 quelque chose, \u00e0 quelque chose qui sert une autre cause, l&rsquo;amour de l&rsquo;homme. Il est h\u00e9las difficile, dans ces questions, de ne pas d\u00e9passer les limites et de garder la mesure. C&rsquo;est pourquoi il faut toujours y penser et le rappeler, ne serait-ce qu&rsquo;\u00e0 des fins \u00e9ducatives t ce qui est d\u00e9cisif, ce qui nous int\u00e9resse en r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est la cause de l&rsquo;homme. L\u00e0 aussi, comme dans bien d&rsquo;autres cas, le po\u00e8te a trouv\u00e9 pour exprimer cette pens\u00e9e, des termes d&rsquo;une telle beaut\u00e9 et d&rsquo;une telle profondeur que l&rsquo;on ne peut mieux faire que les citer. L&rsquo;auteur de ces paroles si belles et si profond\u00e9ment humanistes est Bertold Brecht :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Auch der Hass gegen die Niedrigkeit<br>verzerrt die Z\u00fcge.<br>Auch der Zorn \u00fcber das Unrecht<br>macht die Stimme heiser. Ach, wir, die wir den<br>Boden bereiten wollten fur Freundlichkeit,<br>konnten, selber nicht freundlich sein.<br>Ihr, aber, wenn es soweit sein wird,<br>das der Mensch dem Menschen ein Helfer ist,<br>gedenkt unser<br>mit Nachsicht.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Et enfin, encore une caract\u00e9ristique de l&rsquo;humanisme marxiste qui le distingue, \u00e0 l&rsquo;heure actuelle particuli\u00e8rement : c&rsquo;est un humanisme <em>optimiste<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque l&rsquo;on reprend l&rsquo;image que les classiques du marxisme se faisaient de l&rsquo;homme dans le communisme, on a parfois l&rsquo;impression qu&rsquo;elle \u00e9tait quelque peu utopique. Tr\u00e8s certainement elle en gardait des traces sensibles. Mais il peut se faire aussi que, nous en tenant \u00e0 la perspective restreinte de l&rsquo;imm\u00e9diat, nous perdions de vue les horizons plus lointains qui \u00e9clairaient les fondateurs de la doctrine. Tout comme il faut \u00e9viter de se laisser emporter par une imagination d\u00e9bordante, il faut \u00e9viter de voler trop bas, de se laisser lier les mains. La r\u00e9volution technique moderne avec l&rsquo;automation du processus de production et la lib\u00e9ration de l&rsquo;\u00e9nergie atomique, ouvre une perspective nouvelle \u00e0 la r\u00e9alisation de buts tels que l&rsquo;\u00e9limination des diff\u00e9rences entre travail manuel et intellectuel, entre travail \u00e0 la campagne et \u00e0 la ville, la possibilit\u00e9 pratiquement illimit\u00e9e de r\u00e9pondre aux besoins des hommes, de buts dont la r\u00e9alisation, il y a plusieurs dizaines d&rsquo;ann\u00e9es encore, relevait de l&rsquo;imagination.<\/p>\n\n\n\n<p>La technique industrielle moderne engendre, bien s\u00fbr, des probl\u00e8mes nouveaux, que l&rsquo;on ne soup\u00e7onnait m\u00eame pas par le pass\u00e9. Mais si on assure des conditions sociales convenables \u00e0 son fonctionnement, cette technique moderne ouvre la possibilit\u00e9 de r\u00e9soudre un certain nombre de vieux probl\u00e8mes. Parmi eux, des probl\u00e8mes dont la solution d\u00e9termine les conditions du d\u00e9veloppement de la personnalit\u00e9 humaine. La r\u00e9duction du temps de travail, par exemple.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant, particuli\u00e8rement du point de vue de la psychologie sociale, de noter comment le <em>m\u00eame <\/em>ph\u00e9nom\u00e8ne social \u2014 l&rsquo;industrialisation et le progr\u00e8s technique \u2014 rev\u00eat des aspects divers selon \u00ab l&rsquo;angle social \u00bb d&rsquo;observation.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;une part, il cr\u00e9e la toile de fond de la philosophie du d\u00e9sespoir, pour qui la soci\u00e9t\u00e9 est la somme des individus-monades, isol\u00e9s et solitaires, qui se meuvent de fa\u00e7on d\u00e9nu\u00e9e de sens, sur la sc\u00e8ne de la vie, au milieu d&rsquo;un d\u00e9cor d\u00e9personnalis\u00e9 et d&rsquo;une culture de masse d\u00e9pourvue de valeurs humaines. C&rsquo;est l&rsquo;exag\u00e9ration grotesque de certaines caract\u00e9ristiques de la situation sociale et culturelle actuelle, dans la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise. Le fait de voir <em>uniquement <\/em>cet aspect du ph\u00e9nom\u00e8ne est certainement li\u00e9 \u00e0 la perspective \u00ab du monde d\u00e9shumanis\u00e9 \u00bb, dont parlait le jeune Marx. Mais cette perspective a pour cons\u00e9quence une vision pessimiste du monde. Si l&rsquo;existentialisme est un humanisme \u2014 comme Sartre l&rsquo;affirme sans aucun doute avec raison \u2014 c&rsquo;est l&rsquo;humanisme d&rsquo;un monde en disparition et c&rsquo;est pourquoi dans son expression, il est tragique et <em>pessimiste<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on peut aborder le <em>m\u00eame <\/em>ph\u00e9nom\u00e8ne sous un autre aspect, on peut y voir les germes de ce qui est nouveau et qui s&rsquo;en d\u00e9gage. C&rsquo;est ce que fait l&rsquo;humanisme socialiste dont l&rsquo;approche est d\u00e9termin\u00e9e par une situation sociale absolument nouvelle, du moins en perspective. La r\u00e9volution technique qui d\u00e9sagr\u00e8ge le vieux monde, engendre en m\u00eame temps la possibilit\u00e9 de construire un monde nouveau. On voit appara\u00eetre, pour la premi\u00e8re fois, des facteurs r\u00e9els qui permettront de r\u00e9aliser les r\u00eaves s\u00e9culaires de l&rsquo;humanit\u00e9, la possibilit\u00e9 d&rsquo;une vie heureuse pour tous. Garantissent-ils que ces r\u00eaves pourront \u00eatre pleinement r\u00e9alis\u00e9s ? L&rsquo;avenir le montrera ; quant \u00e0 moi, je suis sceptique \u00e0 cet \u00e9gard. Mais ils cr\u00e9ent indubitablement des possibilit\u00e9s de vie <em>meilleure<\/em>, plus <em>heureuse <\/em>; c&rsquo;est \u00e9norme et sans doute ne faut-il pas exiger davantage. Si on voit les choses de cette mani\u00e8re \u2014 et c&rsquo;est possible uniquement si l&rsquo;on a la perspective sociale qui convient \u2014 l&rsquo;image que l&rsquo;on se fait de l&rsquo;individu et de la soci\u00e9t\u00e9 dans leur d\u00e9veloppement futur en est aussit\u00f4t transform\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela ne signifie pas pour autant que l&rsquo;on remplace la vision du <em>Ch\u00e2teau <\/em>de Kafka ou de <em>La Naus\u00e9e<\/em> de Sartre par un optimisme du genre r\u00e9alisme socialiste, assurant, comme dans les westerns am\u00e9ricains, la victoire infaillible du bon sh\u00e9rif. Tout est certainement plus compliqu\u00e9 et fort heureusement d&rsquo;ailleurs. Mais c&rsquo;est certainement la vision d&rsquo;un humanisme <em>optimiste<\/em>. Non qu&rsquo;il soit empreint d&rsquo;une foi irrationnelle en la bont\u00e9 de l&rsquo;homme et en la victoire de la bont\u00e9, comme l&rsquo;existentialisme de Sartre est \u2014 ou a \u00e9t\u00e9 \u2014 empreint d&rsquo;une &#8211; conviction diam\u00e9tralement oppos\u00e9e. Il est optimiste parce que fond\u00e9 sur la conviction que le monde est le <em>produit <\/em>de l&rsquo;homme, que l&rsquo;homme lui-m\u00eame est le produit de l&rsquo;<em>auto-cr\u00e9ation<\/em> et que, de ce fait, disposant de possibilit\u00e9s pratiquement illimit\u00e9es de transformer le monde \u2014 la r\u00e9volution technique entre autres, qui se d\u00e9roule sous nos yeux en t\u00e9moigne \u2014 l&rsquo;homme dispose, par l\u00e0-m\u00eame, de possibilit\u00e9s pratiquement illimit\u00e9es de se transformer lui-m\u00eame. Cet optimisme n&rsquo;est pas une foi, mais une <em>conviction <\/em>fond\u00e9e sur des faits. Ce n&rsquo;est donc pas un axiome, mais une hypoth\u00e8se de travail, une hypoth\u00e8se \u00e0 tr\u00e8s grand degr\u00e9 de probabilit\u00e9 et dont la port\u00e9e pratique est immense, s&rsquo;il s&rsquo;agit de la mobilisation de l&rsquo;\u00e9nergie sociale des hommes. Cette hypoth\u00e8se est partie int\u00e9grante de l&rsquo;id\u00e9ologie, mais elle comporte, une valeur heuristique non moindre que de nombreuses autres th\u00e8ses du domaine des sciences sociales. Et c&rsquo;est suffisant<\/p>\n\n\n\n<p>Tout syst\u00e8me humaniste d\u00e9velopp\u00e9 contient sa propre th\u00e9orie du bonheur. Dans un certain sens, chacun de ces syst\u00e8mes <em>est <\/em>une th\u00e9orie du bonheur, la r\u00e9flexion sur l&rsquo;homme et ses probl\u00e8mes doit constituer le point culminant des r\u00e9flexions sur les conditions d&rsquo;une vie heureuse. A cet \u00e9gard, l&rsquo;humanisme marxiste ne constitue pas une exception. Il contient lui aussi une th\u00e9orie sp\u00e9cifique du bonheur, implicitement au moins. Il faut l&rsquo;exposer pour \u00e9clairer pleinement le caract\u00e8re de cet humanisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le probl\u00e8me du bonheur peut \u00eatre abord\u00e9 de deux mani\u00e8res : sous l&rsquo;angle des traits positifs de ce que nous appelons le bonheur, ou bien sous celui des traits n\u00e9gatifs de ce que nous appelons le malheur. La diff\u00e9rence dans l&rsquo;approche du probl\u00e8me est essentielle, particuli\u00e8rement s&rsquo;il s&rsquo;agit des conclusions pratiques, car elle ne peut pas se ramener \u00e0 l&rsquo;adjonction de termes de n\u00e9gation \u00e0 des phrases affirmant certaines th\u00e8ses.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re mani\u00e8re est traditionnelle, elle a \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9e par les th\u00e9ories les plus diverses du bonheur au cours des si\u00e8cles dans l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e humaine. Ces exp\u00e9riences permettent pr\u00e9cis\u00e9ment de constater que sous l&rsquo;angle positif, l&rsquo;analyse du probl\u00e8me du bonheur ne donne pas \u2014 et ne peut pas donner \u2014 de r\u00e9sultats, ou bien ces r\u00e9sultats sont tr\u00e8s modestes. Que n&rsquo;a-t-on pas dit \u00e0 ce propos dans l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e ? De plus combien d&rsquo;opinions diverses et m\u00eame contradictoires. Quoi d&rsquo;\u00e9tonnant d&rsquo;ailleurs : un \u00e9tat dont l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment principal est un sentiment subjectif ainsi que la subjectivit\u00e9 d?s attitudes et des \u00e9motions ne se pr\u00eate pas aux d\u00e9finitions, en dehors de d\u00e9finitions aussi g\u00e9n\u00e9rales que pratiquement vides de sens, et \u00e0 plus forte raison aux codifications \u00e0 l&rsquo;aide de normes et de r\u00e8glements. Je peux fort bien r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 l&rsquo;infini \u00e0 quelqu&rsquo;un qu&rsquo;il devrait \u00eatre heureux, dans telles ou telles circonstances, en invoquant soit ce que je ressens moi-m\u00eame dans la m\u00eame situation, soit des d\u00e9finitions du bonheur, celles des sto\u00efciens par exemple, sans r\u00e9sultat, l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9 continuera d&rsquo;\u00eatre malheureux, il ira m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 se suicider, tant la situation telle qu&rsquo;<em>il<\/em> la ressent, est intol\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est donc l\u00e0 le probl\u00e8me, c&rsquo;est la diff\u00e9rence entre <em>ma <\/em>mani\u00e8re de ressentir la situation et la <em>tienne<\/em>, diff\u00e9rence in\u00e9vitable et dont on ne peut pas ne pas tenir compte. Car il s&rsquo;agit, et les philosophes l&rsquo;ont parfois oubli\u00e9, non pas d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment abstrait, mais d&rsquo;hommes vivants, r\u00e9els qui diff\u00e8rent entre eux par des d\u00e9tails ou par l&rsquo;essentiel, et qui constituent, en tant que structures sp\u00e9cifiques, des microcosmes sp\u00e9cifiques. Si le probl\u00e8me du bonheur ne peut pas se ramener <em>enti\u00e8rement <\/em>au facteur subjectif, il y est n\u00e9anmoins li\u00e9 \u00e9troitement et organiquement; si l&rsquo;on n&rsquo;en tient pas compte et que l&rsquo;on cherche \u00e0 \u00e9tablir des d\u00e9finitions g\u00e9n\u00e9ralement applicables, donc abstraites, on ne peut aboutir \u00e0 rien de positif. En effet, et c&rsquo;est normal, ce qui cause le bonheur des uns peut tr\u00e8s bien \u00eatre ressenti comme un malheur par les autres et ceci dans une m\u00eame soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 une m\u00eame \u00e9poque, et dans le m\u00eame syst\u00e8me de conditionnement social. Les uns sont heureux lorsque par exemple, ils peuvent exercer le pouvoir, les autres en sont profond\u00e9ment malheureux; les uns sont heureux lorsqu&rsquo;ils peuvent s&rsquo;adonner \u00e0 une sieste permanente, les autres tombent dans le d\u00e9sespoir lorsqu&rsquo;ils sont priv\u00e9s d&rsquo;activit\u00e9 et de travail ; les uns sont heureux lorsqu&rsquo;ils ont en permanence des affaires de c\u0153ur alors que pour d&rsquo;autres c&rsquo;est une occupation encombrante. Il se trouve m\u00eame des gens \u2014 cela peut sembler paradoxal bien que psychologiquement ce soit vrai \u2014 qui pour \u00eatre en bonne forme doivent n\u00e9cessairement se sentir malheureux, ou pour le moins avoir des raisons de se plaindre, et qui savent d&rsquo;ailleurs fort habilement y trouver des raisons. Tout simplement les hommes sont diff\u00e9rents, aussi est-il impossible de contenter tout le monde de la m\u00eame mani\u00e8re. \u00c9tant donn\u00e9 que le sentiment du bonheur est toujours individuel et organiquement li\u00e9 \u00e0 la structure psychophysique d&rsquo;un sujet d\u00e9termin\u00e9, toute tentative de r\u00e9gler cette question \u00ab en g\u00e9n\u00e9ral \u00bb \u00e0 l&rsquo;aide de d\u00e9finitions g\u00e9n\u00e9rales ou bien \u2014 ce qui est pire encore \u2014 en d\u00e9cr\u00e9tant \u00e0 quel moment et dans quelles circonstances les gens <em>doivent <\/em>\u00eatre heureux, est vou\u00e9e d&rsquo;avance \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec ; et lorsque ces tentatives prennent la forme d&rsquo;une activit\u00e9 <em>pratique <\/em>de l&rsquo;\u00c9tat, elles peuvent v\u00e9ritablement causer le malheur de l&rsquo;homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dernier probl\u00e8me doit faire l&rsquo;objet d&rsquo;une attention particuli\u00e8re en soci\u00e9t\u00e9 socialiste ; parce que dans cette soci\u00e9t\u00e9, la possibilit\u00e9 d&rsquo;une action centralis\u00e9e est plus grande que dans les soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;un autre type ; et aussi parce que dans cette soci\u00e9t\u00e9, les tendances \u00e0 vouloir d\u00e9cr\u00e9ter dans quelles circonstances les gens doivent \u00eatre heureux, constituent un danger r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut noter que diverses utopies anticommunistes sont pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9difi\u00e9es \u00e0 partir de cette convention : une soci\u00e9t\u00e9 qui, aspirant \u00e0 voir se fondre les int\u00e9r\u00eats individuels et les int\u00e9r\u00eats sociaux, cherche \u00e0 \u00e9laborer un mod\u00e8le de bonheur humain <em>obligatoire pour tous<\/em>, m\u00e8ne irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 la plus horrible des tyrannies \u00e9touffant l&rsquo;individu et \u00e0 la d\u00e9shumanisation radicale de la vie. Je citerai, \u00e0 titre d&rsquo;exemple, un ouvrage peu connu mais qui est sans doute, dans ce genre litt\u00e9raire le plus original, celui de Zamiatine <em>Nous<\/em>. Je ne me r\u00e9f\u00e8re pas \u00e0 ce livre parce que j&rsquo;en approuve la tendance \u2014 peut-\u00eatre est-ce exc\u00e8s de prudence de ma part que de le souligner, mais un homme pr\u00e9venu est peut-\u00eatre mieux prot\u00e9g\u00e9 par les dieux marxistes \u00e9galement \u2014 mais parce qu&rsquo;il se fonde (tout comme d&rsquo;ailleurs <em>1984 <\/em>d&rsquo;Orwell) sur une convention qui pousse \u00e0 la limite du paradoxe certaines tendances relev\u00e9es dans les id\u00e9es socialistes ou bien dans la pratique de la soci\u00e9t\u00e9 socialiste, et que partant, il nous aide \u00e0 mieux prendre conscience des dangers latents.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sens id\u00e9ologique du livre de Zamiatine est le suivant : si l&rsquo;on pousse \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame l&rsquo;id\u00e9e de la fusion de l&rsquo;individu et de la soci\u00e9t\u00e9 (Zamiatine remplace ici le postulat marxiste de la <em>fusion des int\u00e9r\u00eats de l&rsquo;individu<\/em> et de la soci\u00e9t\u00e9 par le mot d&rsquo;ordre \u00e9tranger au marxisme de la fusion <em>de l&rsquo;individu<\/em> et de la soci\u00e9t\u00e9, donc de la disparition de la personnalit\u00e9 ; c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs uniquement sur ce tour de passe-passe que tient sa construction) on est en cons\u00e9quence, oblig\u00e9 de d\u00e9nier le droit de l&rsquo;individu \u00e0 sa personnalit\u00e9 et \u00e0 son bonheur individuel. En supprimant la personnalit\u00e9 de l&rsquo;existence individuelle, l&rsquo;\u00c9tat impose \u00e0 tout le monde le m\u00eame st\u00e9r\u00e9otype de bonheur et oblige tout le monde \u00e0 l&rsquo;accepter ; il va, dans le livre de Zamiatine, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;ablation du \u00ab centre de l&rsquo;imagination \u00bb du cerveau de tous les citoyens, car ce centre d\u00e9termine leurs tendances individualistes. Et l\u00e0 l&rsquo;enfer commence. L&rsquo;auteur cherche \u00e0 exprimer l&rsquo;id\u00e9e suivante : ne d\u00e9truisez pas la personnalit\u00e9 de l&rsquo;individu et ne lui imposez pas votre propre conception du bonheur, car vous ne feriez que d\u00e9shumaniser l&rsquo;existence des hommes et les rendre malheureux.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;auteur a raison. On peut r\u00e9torquer, bien entendu, qu&rsquo;il se cr\u00e9e un faux adversaire, que personne n&rsquo;envisage rien de tel ; que l&rsquo;auteur falsifie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le mot d&rsquo;ordre du marxisme lorsqu&rsquo;il parle de la fusion de l&rsquo;individu et de la soci\u00e9t\u00e9 en ce sens que la personnalit\u00e9 de l&rsquo;individu serait \u00e9limin\u00e9e, alors que personne n&rsquo;en a l&rsquo;intention. Cette r\u00e9plique serait fond\u00e9e. Il n&rsquo;en reste pas moins quelque chose qui m\u00e9rite r\u00e9flexion.<\/p>\n\n\n\n<p>Usant d&rsquo;une certaine convention litt\u00e9raire, Zamiatine pousse \u00e0 l&rsquo;absurde certaines tendances entrevues et montre ce qui adviendrait si ces tendances se d\u00e9veloppaient jusqu&rsquo;au bout. Par la suite, Orwell a fait de m\u00eame. Bien s\u00fbr, on aboutit \u00e0 quelque chose de grotesque ou de tragi-grotesque, on montre la r\u00e9alit\u00e9 dans un miroir d\u00e9formant. Mais il n&rsquo;en reste pas moins que ce miroir d\u00e9formant refl\u00e8te une certaine r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;il faut consid\u00e9rer de plus pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien qu&rsquo;en montant son utopie anticommuniste, Zamiatine ait avanc\u00e9 des contre-v\u00e9rit\u00e9s, celles-ci contenaient n\u00e9anmoins une certaine part de v\u00e9rit\u00e9 sur laquelle il ne faut pas fermer les yeux. A partir du moment o\u00f9 l&rsquo;on se met \u00e0 \u00e9laborer des d\u00e9finitions du bonheur et o\u00f9 l&rsquo;on en tire des normes d&rsquo;action obligatoire pour les hommes (uniquement pour leur bonheur, bien s\u00fbr ! En a-t-on fait des choses au cours de l&rsquo;histoire pour le bien et le bonheur des hommes !) on risque qu&rsquo;apparaisse dans le socialisme aussi la volont\u00e9 de \u00ab rendre les hommes heureux \u00bb d&rsquo;office, de les \u00ab rendre heureux \u00bb de force et conform\u00e9ment au mod\u00e8le de bonheur \u00e9tabli ; ceci peut \u00eatre \u00e0 l&rsquo;origine du malheur g\u00e9n\u00e9ral. Car en r\u00e9alit\u00e9 c&rsquo;est une certaine limitation de la libert\u00e9 des hommes, et toute limitation de la libert\u00e9 loin d&rsquo;augmenter les chances de bonheur, les diminue au contraire. Fort heureusement l&rsquo;exp\u00e9rience permet l\u00e0 aussi de constater que ces tendances sont caract\u00e9ristiques de la maladie infantile du communisme et vont diminuant au fur et \u00e0 mesure que se stabilise la vie dans le nouveau syst\u00e8me. Il suffit donc, pour conclure ces remarques, d&rsquo;exprimer un seul postulat : \u00e9tant donn\u00e9 qu&rsquo;<em>il n&rsquo;y a pas<\/em> un bonheur unique pour tout le monde et que fort heureusement, <em>c&rsquo;est impossible<\/em>, il ne faut pas chercher \u00e0 \u00e9tablir des st\u00e9r\u00e9otypes de vie heureuse pour tous. Le socialisme n&rsquo;est pas l&rsquo;adversaire de la personnalit\u00e9 humaine. Bien au contraire. Laissons donc le champ libre \u00e0 cette personnalit\u00e9 et quant au bonheur, que chacun soit heureux \u00e0 sa mani\u00e8re et comme il l&rsquo;entend. M\u00eame si, pour l&rsquo;\u00eatre, il lui faut un <em>hobby<\/em>, s&rsquo;il faut qu&rsquo;il soit quelque peu excentrique, s&rsquo;il lui faut \u00eatre diff\u00e9rent des autres. C&rsquo;est son droit. Et reconna\u00eetre cette libert\u00e9, qui ne g\u00eane en rien le socialisme, est l&rsquo;une des conditions \u00e0 remplir pour que les hommes puissent \u00eatre effectivement et authentiquement heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi donc lorsque l&rsquo;on s&rsquo;interroge sur la mani\u00e8re de rendre les hommes heureux et que l&rsquo;on aborde le bonheur sous l&rsquo;angle de ces caract\u00e9ristiques positives, on n&rsquo;aboutit non seulement \u00e0 aucun r\u00e9sultat positif mais on risque m\u00eame d&rsquo;aboutir \u00e0 des r\u00e9sultats n\u00e9gatifs. Il devient d\u00e8s lors d&rsquo;autant plus int\u00e9ressant d&rsquo;inverser le probl\u00e8me, de l&rsquo;envisager sous l&rsquo;angle de ce qui provoque le malheur des hommes et de ce qui caract\u00e9rise cet \u00e9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>S&rsquo;il est impossible d&rsquo;\u00e9laborer une d\u00e9finition du bonheur humain qui serait obligatoire pour tout le monde, \u00e9tant donn\u00e9 le caract\u00e8re individuel des \u00ab \u00e9tats de bonheur \u00bb, il n&rsquo;y a par contre aucune difficult\u00e9 \u00e0 relever les causes du malheur humain de masse : la faim, la mort, les maladies, la privation de libert\u00e9, toutes les formes d&rsquo;exploitation et d&rsquo;oppression, etc. Les besoins des hommes sont divers et ils ne se pr\u00eatent pas \u00e0 une codification positive <em>sub specie<\/em> du bonheur g\u00e9n\u00e9ral. La codification <em>n\u00e9gative <\/em>est par contre possible, aucun homme normal ne peut \u00eatre heureux s&rsquo;il n&rsquo;a pas la possibilit\u00e9 de satisfaire un minimum de besoins et de besoins de ses proches, s&rsquo;il souffre de la faim, du froid, de la maladie, s&rsquo;il est menac\u00e9 de mort par la guerre, s&rsquo;il est soumis \u00e0 l&rsquo;oppression nationale, s&rsquo;il est priv\u00e9 de libert\u00e9 sous une forme ou sous une autre, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi poss\u00e8de-t-on une base r\u00e9elle permettant d&rsquo;agir en faveur du bonheur de l&rsquo;homme : non pas en voulant rendre l&rsquo;homme heureux, mais en <em>\u00e9liminant les causes de malheur qui existent \u00e0 une \u00e9chelle massive<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le caract\u00e8re combattant de l&rsquo;humanisme marxien se rattache strictement \u00e0 cette conception du bonheur : il appelle \u00e0 une lutte sans merci contre les causes du malheur humain en tant que ph\u00e9nom\u00e8nes de masse, donc contre ses causes <em>sociales<\/em>. Et c&rsquo;est l\u00e0 un objectif r\u00e9el, il s&rsquo;agit de cr\u00e9er les <em>possibilit\u00e9s <\/em>d&rsquo;une vie heureuse. Aucun syst\u00e8me ne peut faire davantage, car nul ne peut <em>garantir <\/em>le bonheur aux hommes. Il s&rsquo;agit en effet d&rsquo;une question individuelle. M\u00eame dans des conditions sociales et mat\u00e9rielles id\u00e9ales, les hommes peuvent se sentir individuellement malheureux, car aucun syst\u00e8me n&rsquo;est en mesure de prot\u00e9ger contre la maladie, la mort d&rsquo;un \u00eatre cher, un amour non partag\u00e9, un sentiment de frustration \u00e0 la suite d&rsquo;\u00e9checs essuy\u00e9s, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit, non plus que de forcer les gens \u00e0 \u00eatre heureux, ni d&rsquo;exclure toute possibilit\u00e9 de malheurs individuels. Ceci est impossible et irr\u00e9alisable. Par contre, ce qui est possible et r\u00e9alisable, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9limination des causes de malheurs dont les sources r\u00e9sident non dans l&rsquo;individu, mais en dehors de lui, dans les conditions et les rapports sociaux. L&rsquo;humanisme marxiste ne promet donc pas un paradis utopique et ne donne pas la cl\u00e9 du bonheur personnel. Il ne garantit m\u00eame pas qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;avenir n&rsquo;appara\u00eetront pas des causes nouvelles, jusque l\u00e0 inconnues, qui \u00e0 une \u00e9chelle massive, feront obstacle au bonheur des hommes ; m\u00eame cela, on ne peut le garantir, bien que l&rsquo;on puisse rendre hautement probable le fait qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 rationnellement organis\u00e9e sera en mesure de contrecarrer d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;apparition de situations de cette nature. Par contre l&rsquo;humanisme marxiste appelle <em>\u00e0 l&rsquo;abolition des causes sociales du malheur de l&rsquo;homme<\/em>. C&rsquo;est beaucoup et c&rsquo;est \u00e0 la base de l&rsquo;attraction exerc\u00e9e par cet humanisme sur tous ceux qui souffrent des conditions sociales existantes; c&rsquo;est ce qui d\u00e9termine son caract\u00e8re r\u00e9volt\u00e9 et combattant, car il aspire \u00e0 r\u00e9aliser les paroles de Marx que nous avons d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9es :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>La critique de la religion aboutit \u00e0 cette doctrine, que l&rsquo;homme est, pour l&rsquo;homme, l&rsquo;\u00eatre supr\u00eame. Elle aboutit donc \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique de renverser toutes les conditions sociales o\u00f9 l&rsquo;homme est un \u00eatre abaiss\u00e9, asservi, abandonn\u00e9, m\u00e9prisable [&#8230;].<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Acad\u00e9mie des Sciences, Varsovie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(*) Ce texte est le chapitre IV de l&rsquo;ouvrage d&rsquo;Adam Schaff <em>\u00ab Le marxisme et l&rsquo;individu \u00bb<\/em> qui para\u00eetra fin mai aux \u00c9ditions Armand Colin. Nous les remercions de nous avoir autoris\u00e9 \u00e0 le publier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">1. &#8211; K. Marx, <em>Contribution \u00e0 la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel. \u0152uvres philosophiques<\/em>, \u00c9d. A. Costes, T. I, p. 96-97 (cf. MEGA, I Abt., Bd. 1, Hbd. 1, p. 614-615).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">2. &#8211; K. Marx et F. Engels, <em>La Sainte Famille. Avant-propos de septembre 1844. \u0152uvres philosophiques<\/em>, \u00c9d. A. Costes, T. II, p. 9 (cf. MEGA, I Abt., Bd. 3, p. 179).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">3 &#8211; K. Marx, <em>Contribution \u00e0 la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel. \u0152uvres philosophiques<\/em>, \u00c9d. A. Costes, T. I, p. 107 (cf. MEGA, I Abt., Bd. 1, Hbd. 1, p. 620-621).<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.persee.fr\/renderIssueCoverThumbnail\/homso_0018-4306_1968_num_7_1.jpg?w=580&#038;ssl=1\" alt=\"\"\/><\/figure><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte d&rsquo;Adam Schaff paru dans L&rsquo;Homme et la soci\u00e9t\u00e9, n\u00b0 7, janvier-f\u00e9vrier-mars 1968, p. 3-18 On peut dire sans h\u00e9siter que notre \u00e9poque est celle du choc des humanismes. Les tendances qui se r\u00e9clament de l&rsquo;humanisme, ne sont pas seulement nombreuses, mais elles sont aussi concurrentes et vont m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 se combattre. \u00c9tant donn\u00e9 l&rsquo;importance [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[48,4197,2244,4198,3524,182,1242,550,626,749,2834,971,1008,1088,3516,3387],"class_list":["post-11145","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-48","tag-adam-schaff","tag-amour","tag-bonheur","tag-dialectique","tag-emancipation-2","tag-humanisme","tag-ideologie","tag-karl-marx","tag-marxisme","tag-philosophie","tag-proletariat","tag-revolution","tag-socialisme","tag-technique","tag-theorie"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-2TL","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":11063,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2020\/12\/26\/paul-mattick-humanisme-et-socialisme\/","url_meta":{"origin":11145,"position":0},"title":"Paul Mattick : Humanisme et Socialisme","author":"SiNedjib","date":"26\/12\/2020","format":false,"excerpt":"Article de Paul Mattick paru dans Front Noir, n\u00b0 6, novembre 1964, p. 20-24 Tout comme la science, l'industrie, le nationalisme et l'Etat moderne, l'humanisme est un produit du d\u00e9veloppement du capitalisme. 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Qu'il me soit permis de pr\u00e9parer la r\u00e9ponse \u00e0 ce probl\u00e8me en\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;revues&quot;","block_context":{"text":"revues","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/revues\/"},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11145","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11145"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11145\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":11148,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11145\/revisions\/11148"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11145"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11145"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11145"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}