{"id":11716,"date":"2021-03-05T08:22:25","date_gmt":"2021-03-05T07:22:25","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=11716"},"modified":"2021-03-05T08:22:25","modified_gmt":"2021-03-05T07:22:25","slug":"victor-serge-conscience-de-lecrivain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/03\/05\/victor-serge-conscience-de-lecrivain\/","title":{"rendered":"Victor Serge : Conscience de l&rsquo;\u00e9crivain"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article155084\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Victor Serge<\/a> paru dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/spartacus\/masses\/4eserie\/masses-s4-n04-05.pdf\" target=\"_blank\">Masses<\/a><\/em>, n\u00b0 4-5, novembre 1946, p. 29-32<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignwide size-large\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/cdn.nybooks.com\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/b_serge_victor_24_max.jpg?w=580&#038;ssl=1\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">JE ne veux consid\u00e9rer ici ce probl\u00e8me que sous les aspects les plus redoutables de la r\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diate. Ces notes sont d&rsquo;un \u00e9crivain qui a le sentiment d&rsquo;avoir combattu depuis une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es au milieu d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements de plus en plus \u00e9touffants o\u00f9 sans cesse il voyait p\u00e9rir diversement des hommes (et des \u0153uvres) dont la vocation essentielle \u00e9tait d&rsquo;exprimer la conscience.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai re\u00e7u r\u00e9cemment de tr\u00e8s loin, par de multiples d\u00e9tours, deux messages simultan\u00e9s qui se compl\u00e8tent par leur signification tragique. La litt\u00e9rature de notre temps d&rsquo;apr\u00e8s-guerre sans paix, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans r\u00e9conciliation des victimes, sans \u00e9lan vers une reconstruction du monde, sans renouvellement de notre confiance en l&rsquo;homme, refl\u00e8te surtout l&rsquo;angoisse. Elle montre ainsi quelle marge \u00e9troite de libert\u00e9 cr\u00e9atrice est laiss\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9 sociale \u00e0 l&rsquo;intellectuel, m\u00eame quand celui-ci, pour se donner \u00e0 une illusion vivifiante et sans doute se hausser \u00e0 la hauteur du cauchemar, se pla\u00eet \u00e0 affirmer, comme certains auteurs fran\u00e7ais, une \u00ab libert\u00e9 vertigineuse \u00bb. S&rsquo;il y avait toutefois aujourd&rsquo;hui des \u00e9changes assez sinc\u00e8res, si nous ne vivions pas isol\u00e9s par d&rsquo;immenses cloisonnements de prisons, on constaterait l&rsquo;apparition singuli\u00e8re, dans la litt\u00e9rature russe-sovi\u00e9tique, d&rsquo;une bienfaisante clart\u00e9. Parmi la foule des \u0153uvres de guerre, quelquefois \u00e9crites, avec un ind\u00e9niable talent mais dont toutes les donn\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, fournies par les Bureaux comp\u00e9tents, sont connues d&rsquo;avance, quelques po\u00e8mes ont surgi, qui ne portent l&rsquo;estampille officielle que comme le soldat son uniforme. Il arrive que l&rsquo;on aper\u00e7oive tout \u00e0 coup l&rsquo;homme sous l&rsquo;uniforme et que cet homme ait un visage d&rsquo;intensit\u00e9, une silhouette personnelle. Le R\u00e9gime de la Pens\u00e9e dirig\u00e9e a raisonnablement consid\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;au temps des plus noires souffrances il fallait accorder quelque soulagement \u00e0 l&rsquo;\u00e2me humaine : et il a autoris\u00e9 d&rsquo;une part une renaissance religieuse convenablement surveill\u00e9e, de l&rsquo;autre une po\u00e9sie lyrique strictement limit\u00e9e au grand th\u00e8me de l&rsquo;amour. L&rsquo;amour est certes plus dangereux pour les tyrannies qu&rsquo;on ne le croirait \u00e0 premi\u00e8re vue. Elles le savent. Il ne faut pas que l&rsquo;homme et la femme trouvent dans l&rsquo;exaltation du couple des \u00e9vasions absorbantes, susceptibles d&rsquo;amoindrir leur z\u00e8le au travail, leur ob\u00e9issance aux consignes supr\u00eames de l&rsquo;\u00c9tat, leur d\u00e9vouement au Chef\u2026 Je me souviens d&rsquo;un jeune ouvrier \u00ab fatigu\u00e9 d&rsquo;id\u00e9ologie \u00bb qui \u00e9crivait au vieux Maxime Gorki : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab Je voudrais que le paysan, au lieu d&#8217;embrasser son tracteur, embrass\u00e2t la paysanne, je voudrais des champs o\u00f9 ne pousseraient pas des clous mais des herbes, \u00bb je voudrais \u00ab me distraire ! \u00bb <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Et le grand \u00e9crivain, devenu officiel, r\u00e9pondait sur un ton indign\u00e9 : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab Se distraire, mais c&rsquo;est le plus ancien mot d&rsquo;ordre des parasites. Que d&rsquo;autres travaillent, distrayons-nous ! \u00bb (<em>Pravda<\/em>, 20 d\u00e9cembre 1931.) <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le plus remarquable po\u00e8te lyrique de la Russie, Serge Ess\u00e9nine, v\u00e9cut pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison, sous une r\u00e9probation harcelante qui le conduisit finalement au suicide, en 1925. Quelques ann\u00e9es plus tard, le m\u00eame conflit int\u00e9rieur amenait au suicide le po\u00e8te de l&rsquo;espoir en la dictature, Vladimir Mayakovski\u2026 Mais en temps de guerre, des p\u00e9rils moins psychologiques que le lyrisme menacent l&rsquo;\u00c9tat absolu. Il devient alors sage, puisque la jeunesse enti\u00e8re est frustr\u00e9e du droit \u00e0 la vie, de lui permettre le chant de l&rsquo;amour qui, s&rsquo;il aide \u00e0 vivre, peut aussi aider \u00e0 combattre et mourir. Le fait est qu&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une prose patriotique accablante de monotonie, la litt\u00e9rature russe-sovi\u00e9tique vient de produire quelques po\u00e8mes d&rsquo;amour d&rsquo;une noble vigueur et d&rsquo;une fra\u00eecheur de sentiment et de pens\u00e9e qui suffiraient \u00e0 d\u00e9montrer que l&rsquo;homme russe continue de vivre profond\u00e9ment sous les plus lourdes contraintes. J&rsquo;ai sous les yeux le neuvi\u00e8me cahier de la revue <em>Znamia <\/em>(<em>L&rsquo;Etendard<\/em>) pour 1945, qui contient le po\u00e8me de Margarita Aligner, <em>Ta Victoire<\/em>, en 6.700 vers. L&rsquo;auteur n&rsquo;\u00e9tait hier qu&rsquo;une jeune inconnue. L&rsquo;\u0153uvre est simple, \u00e9crite dans la langue classique des po\u00e8tes russes du XIXe si\u00e8cle, et elle atteint par moments les sommets d&rsquo;un lyrisme dense d&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue, de passion lucide, d&rsquo;intelligence affective, propre au plus vaste rayonnement \u00e9motionnel.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u2026 Que celui qui tombe sur la poussi\u00e8re rougie,<br>le casque transperc\u00e9 d&rsquo;un \u00e9clat,<br>que celui qui tombe pardonne \u00e0 deux vivants<br>leur saint droit \u00e0 la caresse terrestre !<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans son ensemble, en d\u00e9pit de concessions in\u00e9vitables et probablement sinc\u00e8res \u00e0 la phras\u00e9ologie id\u00e9ologie du moment, cette \u0153uvre me para\u00eet de tout premier ordre ; et je ne vois rien \u00e0 lui comparer dans les quatre langues europ\u00e9ennes dont je m&rsquo;efforce de suivre la production litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>R\u00e9sistance du Po\u00e8te<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au moment m\u00eame o\u00f9 je recevais le cahier de litt\u00e9rature officielle contenant ce po\u00e8me, j&rsquo;apprenais avec plusieurs ann\u00e9es de retard, car la r\u00e8gle est de secret, la mort (il faudrait dire l&rsquo;assassinat) de l&rsquo;un des po\u00e8tes russes les plus significatifs des trente derni\u00e8res ann\u00e9es : Ossip Emili\u00e9vitch Mandelstam. Il d\u00e9passerait de peu la cinquantaine, s&rsquo;il vivait. Il avait fond\u00e9 vers 1913 avec Nicolas St\u00e9pariovitch Goumilev, l&rsquo;\u00e9cole de l&rsquo;Akm\u00e9isme qui exer\u00e7a une large et f\u00e9conde influence. L&rsquo;Akm\u00e9isme se donnait pour objet d&rsquo;exprimer la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 imm\u00e9diate \u00bb sous des formes parfaitement ad\u00e9quates. (N. S. Goumilev, un des quatre ou cinq po\u00e8tes russes de premi\u00e8re grandeur au d\u00e9but de la r\u00e9volution, professa ouvertement des opinions contre-r\u00e9volutionnaires et fut fusill\u00e9 en 1921.) Je me souviens d&rsquo;une soir\u00e9e, \u00e0 L\u00e9ningrad, chez les Mandelstam, en 1932. Le po\u00e8te r\u00e9unissait quelques amis \u00e9crivains pour nous lire une \u0153uvre en prose qu&rsquo;il rapportait d&rsquo;un voyage en Arm\u00e9nie. Je ne nommerai ici aucun des assistants, mes camarades et amis, afin de ne point compromettre les survivants. Juif, plut\u00f4t petit, avec un visage de tristesse concentr\u00e9e et des yeux bruns inquiets et m\u00e9ditatifs, Mandelstam, hautement appr\u00e9ci\u00e9 des lettr\u00e9s, vivait pauvrement, difficilement. On ne le publiait gu\u00e8re, il produisait peu, n&rsquo;osant lutter contre le bl\u00e2me des censures et les diatribes des orateurs des Associations d&rsquo;\u00c9crivains prol\u00e9tariens. Le texte cisel\u00e9 qu&rsquo;il nous lut me fit penser \u00e0 du bon Giraudoux, mais il n&rsquo;y \u00e9tait pas question du vaste r\u00eave de Suzanne devant le Pacifique ; il y \u00e9tait secr\u00e8tement question de la r\u00e9sistance du po\u00e8te au lacet de l&rsquo;\u00e9trangleur. Les visions du lac d&rsquo;\u00c9rivan et des neiges de l&rsquo;Ararat \u00e9levaient en murmure de brise une revendication de libert\u00e9, un \u00e9loge subversif de l&rsquo;imagination, une affirmation de la pens\u00e9e ingouvernable\u2026 Mandelstam, sa lecture finie, nous interrogea : \u00ab Croyez-vous que ce soit publiable ? \u00bb Il n&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9fendu d&rsquo;admirer les paysages. Mais les censeurs p\u00e9n\u00e9traient-ils le langage protestataire des paysages ? J&rsquo;ignore si ces pages virent le jour car je fus \u00e0 peu de temps de l\u00e0 enferm\u00e9 \u00e0 la Prison Int\u00e9rieure (et secr\u00e8te) de Moscou (pour d\u00e9lit d&rsquo;opinion). J&rsquo;apprends que Mandelstam tenta par la suite de se suicider ; qu&rsquo;il \u00e9crivit pendant la terreur un quatrain \u00e9pigrammatique dans lequel on pouvait voir une allusion au Chef et commit l&rsquo;imprudence de le laisser conna\u00eetre \u00e0 quelques personnes ; qu&rsquo;il fut arr\u00eat\u00e9 ; qu&rsquo;\u00e0 partir de 1942 ses rares amis le consid\u00e9r\u00e8rent comme d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en captivit\u00e9, dans des circonstances inconnues\u2026 Il est permis de publier un grand po\u00e8me d&rsquo;amour. Il est mortellement interdit de demander \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat ce que sont devenus les po\u00e8tes et les prosateurs disparus. L&rsquo;amour m\u00eame doit se taire sur le seuil des oubliettes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Sous menace de mort<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;histoire du massacre des \u00e9crivains sovi\u00e9tiques en 1936-1939, n&rsquo;est pas faite. Aucun r\u00e9cit n&rsquo;en a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9. Quel \u00e9diteur, quelle revue e\u00fbt accueilli ce r\u00e9cit ? Tout s&rsquo;\u00e9tant pass\u00e9 dans les t\u00e9n\u00e8bres, il ne pourrait du reste qu&rsquo;\u00eatre fragmentaire. Mais publi\u00e9 ou non, ce drame constitue une des donn\u00e9es fondamentales de la culture du temps pr\u00e9sent. Un ami, qui \u00e9tait un des \u00e9crivains les plus remarquables de la g\u00e9n\u00e9ration r\u00e9volutionnaire, me disait \u00e0 Moscou : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab Notre conscience d&rsquo;\u00e9crivains sovi\u00e9tiques est bien diff\u00e9rentes de celle des hommes de lettres d&rsquo;Occident. Pas un de nous n&rsquo;\u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;angoisse de l&rsquo;ex\u00e9cution possible\u2026 Pas un de nous qui ne s&rsquo;exclame am\u00e8rement dans sa solitude : Ah, si je pouvais cr\u00e9er librement ! \u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>L&rsquo;angoisse de ce cr\u00e9ateur extraordinaire a \u00e9t\u00e9 pleinement justifi\u00e9e : nul ne sait ce qu&rsquo;il est devenu. Ses quinze livres puissamment valables ont \u00e9t\u00e9 retir\u00e9s des biblioth\u00e8ques. Ses coll\u00e8gues n&rsquo;osent plus prononcer son nom. Tel a \u00e9t\u00e9 le sort de plusieurs ma\u00eetres-\u00e9crivains de premier ordre, en lesquels il faudrait reconna\u00eetre les v\u00e9ritables fondateurs de la litt\u00e9rature sovi\u00e9tique. Ainsi Boris Pilniak, l&rsquo;auteur d&rsquo;<em>Ivan-da-Maria<\/em>, de <em>L&rsquo;Ann\u00e9e nue<\/em>, de <em>Bois-des-Iles<\/em>, de <em>la Volga se jette dans la Mer Caspienne<\/em>. Ainsi Babel, l&rsquo;auteur de Cavalerie rouge (<em>Konarmia<\/em>) et des <em>Contes od\u00e9ssites<\/em>. Ainsi Voronski, ancien for\u00e7at r\u00e9volutionnaire, qui fut l&rsquo;animateur de la litt\u00e9rature sovi\u00e9tique \u00e0 partir de 1918 (<em>l&rsquo;Art et la Vie, Au del\u00e0 des Eaux mortes et vives, L&rsquo;\u0152il de l&rsquo;Ouragan<\/em>), certainement fusill\u00e9 puisqu&rsquo;il fut de l&rsquo;Opposition de gauche. Ainsi le vieil Ivanov-Razoumik, philosophe et historien, un des guides intellectuels de la g\u00e9n\u00e9ration de 1917\u2026 Ivanov-Razoumik venait de publier une biographie de Chtch\u00e9drine quand il disparut. J&rsquo;eus de ses nouvelles en prison, par un jeune po\u00e8te, mon compagnon d&rsquo;une nuit de cellule, qui ne savait pas bien pourquoi il \u00e9tait lui-m\u00eame enferm\u00e9 ; je crus discerner que l&rsquo;on reprochait au ma\u00eetre et \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves de maintenir un attachement cach\u00e9 \u00e0 la philosophie id\u00e9aliste de Mikhailovski et de Pierre Lavrov\u2026 Ainsi le metteur en sc\u00e8ne Meyerhold dont les audaces renouvel\u00e8rent le th\u00e9\u00e2tre russe entre 1902 et 1936. Ainsi l&rsquo;historien du marxisme, Riazanov, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en d\u00e9portation au d\u00e9but de la guerre\u2026 Je ne saurais naturellement dresser la liste des \u00e9crivains moins connus, des jeunes, des auteurs de m\u00e9moires sur la r\u00e9volution, disparus par centaines. Cette liste, personne ne la conna\u00eet, si ce n&rsquo;est &#8211; peut-\u00eatre &#8211; les dirigeants des Services Secrets de la Police Politique. Et le peut-\u00eatre que je place ici est opaque car les chefs de police qui firent les \u00e9purations ont eux-m\u00eames disparu. La r\u00e8gle est que l&rsquo;homme supprim\u00e9, ses \u0153uvres sont \u00e9limin\u00e9es, son nom n&rsquo;est plus prononc\u00e9, il est ray\u00e9 du pass\u00e9 et m\u00eame de l&rsquo;histoire. Je viens de lire les tr\u00e8s beaux souvenirs de Constantin F\u00e9dine sur Maxime Gorki. Ils se rapportent \u00e0 une \u00e9poque pendant laquelle je connus assez bien Maxime Gorki qui maintenait une courageuse ind\u00e9pendance morale, ne se privait pas de critiquer le pouvoir r\u00e9volutionnaire et finit par recevoir de L\u00e9nine une amicale invitation \u00e0 s&rsquo;exiler \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger\u2026 Il m&rsquo;est possible de v\u00e9rifier l&rsquo;\u00e9tonnante exactitude des notes de Constantin Fedine, la probit\u00e9 qu&rsquo;il met \u00e0 rapporter les propos coutumiers de Gorki dont je crois retrouver le geste et la voix. A chaque page cependant, je constate l&rsquo;omission des id\u00e9es maintes fois exprim\u00e9es, des faits historiques, des noms\u2026 J&rsquo;admire avec crispation l&rsquo;habilet\u00e9, la t\u00e9nacit\u00e9, l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 paralys\u00e9e de l&rsquo;\u00e9crivain qui r\u00e9ussit \u00e0 tracer un portrait v\u00e9ridique puissamment vivant tout en se conformant sans d\u00e9faut (mais non sans d\u00e9tresse, j&rsquo;imagine) \u00e0 la r\u00e8gle d&rsquo;ob\u00e9issance.<\/p>\n\n\n\n<p>Aucun des \u00e9crivains disparus que je viens de nommer, sauf Riazanov, n&rsquo;a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une accusation formul\u00e9e \u00e0 haute voix. (Et Riazanov fut accus\u00e9 dans la presse d&rsquo;avoir conspir\u00e9 avec l&rsquo;Internationale Socialiste \u00e0 pr\u00e9parer la guerre contre l&rsquo;U.R.S.S., ce qui tenait du d\u00e9lire ; il fut condamn\u00e9 en secret, par mesure administrative. En v\u00e9rit\u00e9, il avait eu quelques \u00e9clats d&rsquo;indignation et quelques mouvements de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 envers des marxistes pers\u00e9cut\u00e9s). Aucun n&rsquo;a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une condamnation motiv\u00e9e tant soit peu publique. Plusieurs, comme Pilniak, Babel, Meyerhold, Riazanov, \u00e9taient personnellement connus dans les deux h\u00e9misph\u00e8res. Ils ont des \u0153uvres traduites en anglais, fran\u00e7ais, allemand, espagnol, catalan, tch\u00e8que, yiddish, chinois\u2026 Aucun Pen-club, m\u00eame de ceux qui leur avaient offert des d\u00eeners, n&rsquo;a pos\u00e9 la moindre question \u00e0 leur sujet. Aucune revue litt\u00e9raire n&rsquo;a comment\u00e9, que je sache, leur fin myst\u00e9rieuse. Des livres sur la litt\u00e9rature sovi\u00e9tique ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, qui les passent sous silence ou ne les mentionnent qu&rsquo;incidemment et \u00e9vasivement\u2026 Une complicit\u00e9 universelle entoure leur supplice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>L&rsquo;universelle l\u00e2chet\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sur l&rsquo;attitude des revues, c&rsquo;est-\u00e0-dire des intellectuels qui font les revues, devant ces myst\u00e8res et ces crimes, je me permettrai de citer un trait comme j&rsquo;en pourrais puiser beaucoup dans mon exp\u00e9rience personnelle. Quand le vieux marxiste allemand Otto R\u00fchle, biographe de Karl Marx, auteur de maints ouvrages d&rsquo;une importance reconnue, militant de la r\u00e9volution allemande de 1918, mourut \u00e0 Mexico en 1943, j&rsquo;offris \u00e0 une importante revue sud-am\u00e9ricaine o\u00f9 il avait de nombreux amis de lui consacrer un essai. Ma proposition fut d&rsquo;abord accueillie avec int\u00e9r\u00eat, bien que mon nom d&rsquo;h\u00e9r\u00e9tique suscit\u00e2t une certaine inqui\u00e9tude. Sit\u00f4t que j&rsquo;eus exprim\u00e9 l&rsquo;intention de mentionner, parmi les combats soutenus par Otto R\u00fchle, sa participation \u00e0 la Commission John Dewey qui proclama, apr\u00e8s les Proc\u00e8s de Moscou, l&rsquo;innocence de Trotsky, il me fut cat\u00e9goriquement r\u00e9pondu : \u00ab Non, impossible. \u00bb Du point de vue rationnel, je n&rsquo;ai jamais bien compris pourquoi c&rsquo;\u00e9tait impossible, \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt parce qu&rsquo;une peur injustifiable faussait la conscience des r\u00e9dacteurs de la revue. Le m\u00eame mal s&rsquo;est aujourd&rsquo;hui r\u00e9pandu aux deux bouts de la mappemonde. Une nouvelle revue parisienne, populaire et sympathique, <em>Maintenant<\/em>, publiait en janvier dernier une \u00e9tude sur le po\u00e8te Marcel Martinet, mort sous l&rsquo;occupation (<em>Les Temps Maudits<\/em>, 1918, La <em>Nuit<\/em>, 1920, <em>Une Feuille de H\u00eatre<\/em>, 1935). L&rsquo;auteur de ces pages affectueuses passe enti\u00e8rement sous silence les luttes que le po\u00e8te soutint pendant vingt ann\u00e9es pour l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire. Omission touchant \u00e0 l&rsquo;impi\u00e9t\u00e9 : Marcel Martinet, dont le courage moral ne fl\u00e9chit jamais, l&rsquo;e\u00fbt repouss\u00e9e comme une trahison. Je pressens toutefois qu&rsquo;il est pratiquement impossible de publier aujourd&rsquo;hui \u00e0 Paris cent lignes claires sur les probl\u00e8mes que je traite ici. Et je comprends que les amis du po\u00e8te, ayant \u00e0 choisir entre le silence total sur sa mort et son \u0153uvre et cet <em>in memoriam<\/em> mutil\u00e9 aient quand m\u00eame pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 lui dresser un monument provisoire o\u00f9 la vraie grandeur fait d\u00e9faut&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le civilis\u00e9 qui voit se commettre un crime sous ses fen\u00eatres, en plein jour, sans que personne et lui-m\u00eame se permette d&rsquo;intervenir ou m\u00eame de pousser un cri audible, garde-t-il ensuite la pleine estime de lui-m\u00eame, la clart\u00e9 de jugement, l&rsquo;esprit critique, la capacit\u00e9 de cr\u00e9er s&rsquo;il est artiste ? L&rsquo;\u00e9crivain inform\u00e9 de ce qui se passe dans le monde &#8211; et je tiens que c&rsquo;est un devoir de l&rsquo;\u00e9crivain que d&rsquo;\u00eatre inform\u00e9 &#8211; est souvent dans l&rsquo;inconfortable situation de ce civilis\u00e9. La conscience bless\u00e9e, il n&rsquo;\u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;oppressante contamination de la pens\u00e9e dirig\u00e9e, dirig\u00e9e au surplus par la terreur et par la perversion psychologique que s&rsquo;il affronte l&rsquo;inhumanit\u00e9 enti\u00e8re du probl\u00e8me avec une ferme d\u00e9cision de non-consentement. Ici se posent, il est vrai, les questions complexes de la foi, ins\u00e9parable de l&rsquo;ambiance sociale et de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat\u2026 Encore devrions-nous exiger de la foi religieuse ou politique qu&rsquo;elle n&rsquo;oblit\u00e8re point la conscience. La foi de l&rsquo;homme moderne devrait \u00eatre compatible avec la connaissance claire, la loyaut\u00e9, cette simple hygi\u00e8ne mentale, le sens de la dignit\u00e9 de soi-m\u00eame et d autrui ; ou elle devient une r\u00e9gression \u00e0 des mentalit\u00e9s ant\u00e9rieures \u00e0 celles de notre culture consid\u00e9r\u00e9e sous ses formes sup\u00e9rieures. Il arrive trop fr\u00e9quemment, sous nos yeux que l&rsquo;\u00e9crivain (en termes plus g\u00e9n\u00e9raux, l&rsquo;intellectuel) fasse preuve d&rsquo;un aveuglement qui confine tant\u00f4t \u00e0 l&rsquo;imb\u00e9cillit\u00e9, tant\u00f4t \u00e0 la fourberie. Nous assistons alors \u00e0 la d\u00e9sagr\u00e9gation des valeurs universelles par l&rsquo;insinc\u00e9rit\u00e9 oblig\u00e9e du double jeu envers soi-m\u00eame et autrui. Que cette insinc\u00e9rit\u00e9 puisse \u00eatre refoul\u00e9e jusque dans le subconscient et que l&rsquo;\u00e9crivain se croie, en s&rsquo;y abandonnant, parfaitement sinc\u00e8re ou d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 une supr\u00eame <em>raison d&rsquo;Etat<\/em>, n&rsquo;en est que plus inqui\u00e9tant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Le chant du faux-t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne songe pas \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre l&rsquo;importance de l&rsquo;\u0153uvre litt\u00e9raire de la R\u00e9sistance fran\u00e7aise \u00e0 laquelle tant de mes camarades ont donn\u00e9 tant de morts et tant de souffrances. Cette \u0153uvre, \u00e9videmment, atteste une vitalit\u00e9 pr\u00e9cieuse. Et c&rsquo;est pourquoi j&rsquo;\u00e9prouve en lisant certains de ses textes un malaise d&rsquo;asphyxie. Que la po\u00e9sie se l\u00e8ve pour flageller les bourreaux, exalter l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme des tortur\u00e9s, garder la fi\u00e8re m\u00e9moire des fusill\u00e9s, c&rsquo;est sans nul doute l&rsquo;une de ses missions les plus humaines au temps pr\u00e9sent. Mais que cette po\u00e9sie soit souvent sign\u00e9e de po\u00e8tes qui, par ailleurs louent le bourreau, louent le tortionnaire, insultent les fusill\u00e9s, mentent sur les tombes d&rsquo;une autre R\u00e9sistance mue par les m\u00eames mobiles &#8211; la d\u00e9fense de l&rsquo;homme contre la tyrannie &#8211; cela nous am\u00e8ne, par une effrayante alchimie, \u00e0 la n\u00e9gation de toutes les valeurs affirm\u00e9es. L&rsquo;or pur n&rsquo;est plus que vase trouble. La conscience de l&rsquo;\u00e9crivain se r\u00e9v\u00e8le pleine de noires coulisses. La voix passionn\u00e9e du chant n&rsquo;est plus que celle du faux-t\u00e9moin. La qualit\u00e9 po\u00e9tique de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Aragon m&rsquo;a quelquefois paru \u00e9mouvante et m\u00eame excellente ; mais combien d&rsquo;hommes dont il rechercha l&rsquo;enseignement, qu&rsquo;il<br>aima ou feignit d&rsquo;aimer en U.R.S.S. et dans la IIIe Internationale ont subi la torture et la mort des fusill\u00e9s sans qu&rsquo;il s&rsquo;en \u00e9m\u00fbt ? Sans qu&rsquo;il se soit pos\u00e9 \u00e0 leur endroit la question \u00e9l\u00e9mentaire de l&rsquo;innocence ou de la culpabilit\u00e9 ? Sans qu&rsquo;il se soit interrog\u00e9 sur la sinistre gravit\u00e9 des r\u00e9pressions paradoxalement justifi\u00e9es par \u00ab l&rsquo;humanisme r\u00e9volutionnaire ? \u00bb Aragon \u00e9crivit autrefois, en 1937, je crois, dans <em>Commune <\/em>des pages incroyables sur les accus\u00e9s des proc\u00e8s de Moscou. Qu&rsquo;ils eussent ou non conspir\u00e9, ces vieux socialistes m\u00e9ritaient au moins le respect humain qu&rsquo;un tribunal de vainqueurs accorde \u00e0 N\u00fcremberg aux chefs du Nazisme. (Que le respect de la v\u00e9rit\u00e9 e\u00fbt sauv\u00e9 ces hommes, il est devenu difficile d&rsquo;en douter, maintenant que les archives du Nazisme sont entre les mains des Alli\u00e9s. La v\u00e9rification de certaines accusations d\u00e9lirantes est devenue ais\u00e9e. J&rsquo;ose \u00e9crire qu&rsquo;elle est faite.) Le po\u00e8te de la R\u00e9sistance communiste fut entre autres l&rsquo;ami de Bruno Jaszinski, cet \u00e9crivain communiste polonais dont <em>L&rsquo;Humanit\u00e9 <\/em>publiait les romans ( <em>Je br\u00fble Paris<\/em>, un titre r\u00e9ussi\u2026), que je connus \u00e0 Moscou si craintivement fid\u00e8le \u00e0 la \u00ab ligne g\u00e9n\u00e9rale du parti \u00bb et qui serait mort dans un camp de concentration de l&rsquo;Extr\u00eame-Orient&#8230; Aragon fut l&rsquo;ami du Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;Association des \u00c9crivains Prol\u00e9tariens le plus officiel des dirigeants de la litt\u00e9rature sovi\u00e9tique. L\u00e9opold Averbach, fusill\u00e9 o\u00f9, quand, comment ? Fusill\u00e9 certainement, puisqu&rsquo;il \u00e9tait le neveu du Commissaire du Peuple \u00e0 l&rsquo;Int\u00e9rieur et Chef de la Police Politique, Iagoda, lui-m\u00eame fusill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;all\u00e9geance de l&rsquo;\u00e9crivain au parti d&rsquo;une grande puissance accoutum\u00e9e \u00e0 fusiller beaucoup, est dans ce cas pr\u00e9cis une explication suffisante. Mais d\u00e8s lors comment comprendre ce vers sur les tra\u00eetres, \u00e9crits par un autre po\u00e8te du m\u00eame parti (Paul Eluard).<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Ils nous ont vant\u00e9 nos bourreaux<br>Ils nous ont d\u00e9taill\u00e9 le mal<br>Ils n&rsquo;ont rien dit innocemment.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Oui, comment les comprendre ? Constatons la d\u00e9sint\u00e9gration psychologique. Constatons que le po\u00e8me, si parfait qu&rsquo;il puisse \u00eatre dans sa coul\u00e9e, rend un son faux. Le lecteur croit entendre la voix d&rsquo;un d\u00e9fenseur de la libert\u00e9, d&rsquo;un ennemi des fusilleurs d&rsquo;innocents, et le lecteur est tromp\u00e9. Et l&rsquo;on s&rsquo;inqui\u00e8te. Mais que se passe-t-il donc dans l&rsquo;\u00e2me de ces po\u00e8tes ? Le po\u00e8te est tout \u00e0 coup d\u00e9pouill\u00e9 de sa clart\u00e9. \u00ab Qu&rsquo;est-ce que la v\u00e9rit\u00e9 ? \u00bb demandait Ponce-Pilate au Condamn\u00e9. Des milliers d&rsquo;hommes form\u00e9s par les disciplines intellectuelles de la pens\u00e9e scientifique &#8211; semble-t-il &#8211; r\u00e9pondent en fait : \u00ab C&rsquo;est le commandement du Chef de mon parti&#8230; \u00bb Mort de l&rsquo;intelligence. Mort de l&rsquo;\u00e9thique. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Pens\u00e9e engag\u00e9e ou dirig\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A de moindres degr\u00e9s, nombre d&rsquo;autres \u00e9crivains de la R\u00e9sistance, moins nettement class\u00e9s, subissant une intoxication par l&rsquo;ambiance, encourent la m\u00eame critique. Ils semblent n&rsquo;avoir d\u00e9couvert l&rsquo;annihilation de l&rsquo;homme par les machineries totalitaires que pour l&rsquo;avoir subie pendant plusieurs ann\u00e9es. Ne la voyaient-ils pas auparavant, ailleurs ? Ignorent-ils que ce drame n&rsquo;est point national, que l&rsquo;Europe, que notre civilisation enti\u00e8re en sont poignard\u00e9s ? Il est abondamment question, sous de bonnes plumes, de \u00ab pens\u00e9e engag\u00e9e \u00bb, d&rsquo;\u00ab engagement dans l&rsquo;action \u00bb, de \u00ab parti-pris de l&rsquo;homme \u00bb, de \u00ab litt\u00e9rature responsable \u00bb et m\u00eame de consentir \u00e0 p\u00e9rir pour les justes causes de notre temps&#8230; Mais que signifient au juste ces formules ? Ne les veut-on appliquer que dans le cercle \u00e9troit d&rsquo;un patriotisme de mouvement, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 ? Entend-on conf\u00e9rer \u00e0 ces mots un sens \u00e9sot\u00e9rique au d\u00e9triment de leur sens universel ? La \u00ab pens\u00e9e engag\u00e9e \u00bb est-elle permise ici, et l\u00e0 s&rsquo;efface-t-elle humblement devant la pens\u00e9e dirig\u00e9e ? L&rsquo;\u00ab engagement dans l&rsquo;action \u00bb est-il l\u00e9gitime contre une oppression et condamnable contre une autre ? Ce ne serait qu&rsquo;un retour \u00e0 la mentalit\u00e9 tribale de mill\u00e9naires pass\u00e9s : \u00ab Tu ne tueras point \u00bb l&rsquo;homme de ta tribu, mais il est louable de tuer l&rsquo;homme de la tribu voisine&#8230; La \u00ab litt\u00e9rature responsable \u00bb pr\u00e9conis\u00e9e avec raison par J. P. Sartre, limite-t-elle elle-m\u00eame sa responsabilit\u00e9 \u00e0 tels cas historiques d\u00e9termin\u00e9s pour y renoncer devant tels autres ? Il conviendrait de le dire. La conscience de l&rsquo;\u00e9crivain ne peut sans se trahir \u00e9luder ces questions. Et ces questions int\u00e9ressent aujourd&rsquo;hui la conscience tout court, je veux dire celle de tous les hommes pour lesquels la vieille magie des mots et des \u0153uvres vivantes cr\u00e9\u00e9es avec des mots reste un moyen d&rsquo;\u00e9claircir et d&rsquo;ennoblir la vie. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Victor SERGE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"400\" height=\"606\" data-attachment-id=\"11717\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/03\/05\/victor-serge-conscience-de-lecrivain\/masses-novembre-1946\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Masses-novembre-1946.png?fit=400%2C606&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"400,606\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Masses-novembre-1946\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Masses-novembre-1946.png?fit=198%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Masses-novembre-1946.png?fit=400%2C606&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Masses-novembre-1946.png?resize=400%2C606&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-11717\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Masses-novembre-1946.png?w=400&amp;ssl=1 400w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Masses-novembre-1946.png?resize=198%2C300&amp;ssl=1 198w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/figure><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Victor Serge paru dans Masses, n\u00b0 4-5, novembre 1946, p. 29-32 JE ne veux consid\u00e9rer ici ce probl\u00e8me que sous les aspects les plus redoutables de la r\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diate. Ces notes sont d&rsquo;un \u00e9crivain qui a le sentiment d&rsquo;avoir combattu depuis une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es au milieu d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements de plus en plus \u00e9touffants o\u00f9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[28,1326,3491,4337,457,610,1288,1211,4338,1377,4336,860,3396,1006,1043,1106,1564,1167,4327],"class_list":["post-11716","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-28","tag-censure","tag-ecrivain","tag-engagement","tag-france","tag-jean-paul-sartre","tag-liberte","tag-litterature","tag-louis-aragon","tag-masses","tag-maxime-gorki","tag-nazisme","tag-poesie","tag-resistance","tag-russie","tag-stalinisme","tag-totalitarisme","tag-urss","tag-victor-serge"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-32Y","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":18230,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2023\/03\/11\/edmond-humeau-un-grand-livre-ouvert-memoires-dun-revolutionnaire-par-victor-serge-editions-du-seuil\/","url_meta":{"origin":11716,"position":0},"title":"Edmond Humeau : Un grand livre ouvert. 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