{"id":13555,"date":"2021-08-10T11:28:36","date_gmt":"2021-08-10T09:28:36","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=13555"},"modified":"2024-11-19T13:56:19","modified_gmt":"2024-11-19T12:56:19","slug":"maurice-nadeau-un-enfant-damerique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/08\/10\/maurice-nadeau-un-enfant-damerique\/","title":{"rendered":"Maurice Nadeau : Un enfant d&rsquo;Am\u00e9rique"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Articles parus dans <em><a href=\"https:\/\/www.retronews.fr\/journal\/combat-1941-2001\/11-juillet-1947\/2487\/3299857\/1\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Combat<\/a><\/em>, 11 juillet<\/strong> <strong>1947, p. 2<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image is-resized\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/fr.shopping.rakuten.com\/photo\/876321391.jpg?w=580&#038;ssl=1\" alt=\"\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">LA r\u00e9putation de Richard Wright a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 chez nous la traduction de ses \u0153uvres. \u00ab Black Boy \u00bb (1) et \u00ab Native Son \u00bb, premier ouvrage publi\u00e9 en librairie (2), montrent que cette r\u00e9putation n&rsquo;est pas usurp\u00e9e. Avec Wright, nous nous trouvons, en v\u00e9rit\u00e9, devant un des grands \u00e9crivains du moment. Dire qu&rsquo;il est noir et Am\u00e9ricain n&rsquo;est pas plus le d\u00e9finir que de consid\u00e9rer seulement Kafka comme Juif et Tch\u00e8que, ou Tolsto\u00ef comme noble et Russe. Par quelque endroit, le g\u00e9nie transgresse les cat\u00e9gories raciales, sociales et nationales au sein desquelles il est n\u00e9 et a prosp\u00e9r\u00e9. De moins grands que Wright, le pittoresque Claude Mc Kay ou l&rsquo;\u00e9mouvant Langston Hughes laissent clairement voir leurs caract\u00e8res ethniques. Ils se d\u00e9finissent d&rsquo;abord par eux. Quand nous lisons \u00ab Native Son \u00bb, nous oublions la nationalit\u00e9 de l&rsquo;auteur et la couleur de sa peau.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Non que la terrifiante aventure de Bigger Thomas, \u00ab l&rsquo;enfant du pays \u00bb, e\u00fbt pu \u00eatre \u00e9crite il y a un si\u00e8cle, ou par un Fran\u00e7ais ou un Su\u00e9dois d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, ou encore qu&rsquo;elle soit dot\u00e9e d&rsquo;un brevet d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Mais bien qu&rsquo;\u00e9troitement dat\u00e9e et localis\u00e9e, on peut assurer que dans cinquante ans, on la lira encore pour des raisons qui passeront l&rsquo;int\u00e9r\u00eat historique, que le probl\u00e8me noir soit r\u00e9solu ou non aux Etats-Unis. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement puisqu&rsquo;elle parvient \u00e0 nous toucher, nous qui sommes apparemment \u00e9trangers \u00e0 la vie am\u00e9ricaine pr\u00e9sente ?<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9, Richard Wright d\u00e9bat une question qui nous int\u00e9resse tous. en tant qu&rsquo;hommes de ce temps et en tant qu&rsquo;hommes tout court. L&rsquo;\u00e9pineux probl\u00e8me noir aux Etats-Unis n&rsquo;est pas plus am\u00e9ricain que n&rsquo;est espagnole la situation du mineur de Bilbao, fran\u00e7aise celle de l&rsquo;ouvrier de \u00ab Renault \u00bb ou de l&rsquo;indig\u00e8ne de Madagascar. Ici et l\u00e0, existent des bourreaux et g\u00e9missent des victimes. Nous avons choisi et choisissons tous les jours de nous tenir dans un camp \u00e0 l&rsquo;exclusion de l&rsquo;autre. Les fascistes le savaient qui, il n&rsquo;y a pas si longtemps, ironisaient lourdement sur notre int\u00e9r\u00eat pour les condamn\u00e9s de Scottsborough, Sacco et Vanzetti ou les Chinois de Canton et affectaient de nous prendre pour des hypertrophi\u00e9s du sentiment ou des cacochymes politiques. Nous savions bien, avant m\u00eame les justes formules de Sartre, que nous ne serons jamais libres tant qu&rsquo;existera \u00e0 la surface du globe un homme dans les fers, \u00e0 plus forte raison une classe, un peuple, une nation ou une race. Le m\u00e9rite de Richard Wright consiste \u00e0 nous faire acc\u00e9der \u00e0 des r\u00e9gions ou semblables propositions paraissent \u00e9videntes. Il n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;appeler \u00e0 l&rsquo;aide philosophie ou politique, de pousser des cris d&rsquo;horreur et des appels au secours, de se consid\u00e9rer personnellement comme victime. Alors qu&rsquo;un livre \u00e9difiant, un r\u00e9quisitoire vengeur, un plaidoyer g\u00e9n\u00e9reux n&rsquo;eussent peut-\u00eatre pas r\u00e9ussi \u00e0 rendre aveuglante notre responsabilit\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9pouvantable injustice qui se consomme dans son pays, un roman, le plus d\u00e9cri\u00e9 des genres litt\u00e9raires, y parvient naturellement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">CERTES, ce roman, \u00e0 l&rsquo;instar de la trag\u00e9die classique, d\u00e9tend les ressorts \u00e9prouv\u00e9s de la terreur et de la piti\u00e9, et comme celui d&rsquo;une pi\u00e8ce de Racine, son argument pour-rait \u00eatre r\u00e9sum\u00e9 d&rsquo;une phrase : un jeune noir de Chicago, Bigger Thomas, chauffeur d&rsquo;un milliardaire philanthrope, tue la fille de celui-ci, puis son amie \u00e0 lui, et, jug\u00e9 pour le meurtre de la blanche, va s&rsquo;asseoir sur la chaise \u00e9lectrique. Sujet banal, comme l&rsquo;on voit, et qu&rsquo;aurait pu sugg\u00e9rer \u00e0 l&rsquo;auteur la lecture d&rsquo;un fait divers. Mais le g\u00e9nie d&rsquo;un Richard Wright, comme celui d&rsquo;un Racine, consiste \u00e0 impliquer dans ce fait divers l&rsquo;homme et le monde tout entiers et jusqu&rsquo;\u00e0 la marche des astres. Il faut non seulement que nous acqu\u00e9rions de ce monde, et de cet homme, une vue neuve, mais que cette vue elle-m\u00eame nous transforme. C&rsquo;est ce qu&rsquo;a r\u00e9ussi l&rsquo;auteur de \u00ab Native Son \u00bb, \u00e0 un degr\u00e9 tel que s&rsquo;\u00e9vanouissent les apparences traditionnelles des \u00eatres et des \u00e9v\u00e9nements, ces apparences dont continuent d&rsquo;\u00eatre victimes le juge qui condamne, le procureur qui demande la condamnation et la soci\u00e9t\u00e9 qui l&rsquo;exige. Bigger n&rsquo;a pas plus tu\u00e9 Mary Dalton, la jeune fille blanche, que Bessie, l&rsquo;amie noire. Il a \u00e9touff\u00e9 la premi\u00e8re sous un oreiller et d\u00e9fonc\u00e9 le cr\u00e2ne de l&rsquo;autre \u00e0 coups de brique, mais il n&rsquo;\u00e9tait pan l\u00e0. C&rsquo;est un autre qui a command\u00e9 ces crimes et, dans leur ex\u00e9cution, s&rsquo;est substitu\u00e9 \u00e0 lui : le noir am\u00e9ricain du \u00ab South Side \u00bb, fa\u00e7onn\u00e9 par l&rsquo;enfer o\u00f9 l&rsquo;ont parqu\u00e9 les blancs, consid\u00e9r\u00e9 par eux comme le repr\u00e9sentant d&rsquo;une esp\u00e8ce mi-simiesque mi-humaine et qui, \u00e0 la premi\u00e8re occasion, agit comme ils s&rsquo;attendaient \u00e0 le voir agir. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;assassinat de Mary Dalton est atroce. Plus atroces encore les r\u00e9flexes du noir surpris dans une chambre de jeune fille blanche prise de boisson, et qui, pour ne pas \u00eatre accus\u00e9 de l&rsquo;avoir voulu violer, doit n\u00e9cessairement \u00e9touffer ses g\u00e9missements d&rsquo;ivrogne. Plus atroce encore la d\u00e9duction fatale des \u00e9v\u00e9nements : faire dispara\u00eetre le cadavre, et radicalement, en le jetant dans un calorif\u00e8re o\u00f9 il se r\u00e9duira en cendres, accr\u00e9diter la version de la fugue de Mary en \u00e9chafaudant une histoire de \u00ab kidnapping \u00bb, \u00e0 laquelle on m\u00eale ces autres ennemis des ma\u00eetres : \u00ab les rouges \u00bb, se d\u00e9barrasser du t\u00e9moin g\u00eanant : Bessie (l&rsquo;amie \u00e0 qui l&rsquo;on s&rsquo;est confi\u00e9 et qui tremble de peur), apr\u00e8s l&rsquo;avoir endormie de bonnes paroles et oubli\u00e9 dans ses bras la terrible course \u00e0 quoi l&rsquo;on est condamn\u00e9. Toutes les pr\u00e9cautions prises, il ne reste plus qu&rsquo;\u00e0 se terrer et \u00e0 attendre, avec la satisfaction d&rsquo;avoir enfin \u00e9panch\u00e9 sa haine contre le blanc et vaincu la peur qui \u00e9mane de son monde, d&rsquo;\u00eatre devenu, gr\u00e2ce au crime, son \u00e9gal, de p\u00e9n\u00e9trer pour un moment, mais de plain-pied, dans l&rsquo;univers de la libert\u00e9 : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Il avait assassin\u00e9 et il s&rsquo;\u00e9tait cr\u00e9\u00e9 une existence neuve. C&rsquo;\u00e9tait quelque chose qui lui appartenait en propre et pour la premi\u00e8re fois de sa vie, il poss\u00e9dait quelque chose que les autres ne pouvaient pas lui retirer\u2026 Son crime \u00e9tait une ancre qui l&rsquo;amarrait solidement dans le temps\u2026 Il avait commis un acte dont il ne se serait jamais cru capable. \u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Bigger Thomas ne se tient pas pour un criminel et, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;avant-derni\u00e8re page, encore moins pour un justicier. Les blancs le consid\u00e9raient comme un gorille mal d\u00e9grossi lui-m\u00eame ne les a jamais consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00eatres humains : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Ils \u00e9taient une sorte de grande force de la nature, comme un ciel d&rsquo;orage dont on sent la menace au-dessus de sa t\u00eate\u2026 \u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Entre ces deux mondes ennemis n&rsquo;existe qu&rsquo;un seul rapport, le meurtre. En commettant celui-ci Bigger ob\u00e9it \u00e0 une fatalit\u00e9 sociale, il assume sa condition, il se cr\u00e9e \u00ab le monde nouveau qui lui permettra de vivre \u00bb. Monde fugitif que  les blancs \u00e9crasent en mettant la main au collet de l&rsquo;assassin et en le tra\u00eenant sur la chaise \u00e9lectrique, mais qui demeure la seule justification de sa vie. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">RICHARD WRIGHT, est-il besoin de le dire, n&rsquo;\u00e9nonce pas ces propositions en propagandiste ou en professeur. Elles constituent, avec beaucoup d&rsquo;autres, la trame de son prodigieux roman, le plus horrible, mais aussi le plus humain et le plus riche qu&rsquo;on puisse lire. Si l&rsquo;on a parfois le sentiment que l&rsquo;auteur sacrifie aux lois du \u00ab thriller \u00bb, on ne tarde pas \u00e0 s&rsquo;apercevoir que son dessein n&rsquo;est pas tant d&rsquo;\u00e9mouvoir que de nous rendre r\u00e9ceptifs par un traitement de choc, \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;affaiblirait toute description, qui doit passer en nous tout enti\u00e8re, sans que nous ayons m\u00eame le temps de l&rsquo;accommoder \u00e0 nos r\u00e9flexions, go\u00fbts et sentiments. Le lecteur le moins pr\u00e9venu (surtout celui-l\u00e0) est rev\u00eatu d&rsquo;une cuirasse sur laquelle Wright frappe \u00e0 coups redoubl\u00e9s afin d&rsquo;en faire sortir l&rsquo;homme qu&rsquo;elle cache, et la plaidoirie finale de l&rsquo;avocat, qui pourrait faire longueur, figure en r\u00e9alit\u00e9 le dernier assaut, celui qui ramasse toutes les forces et emporte la place. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Native Son \u00bb n&rsquo;est qu&rsquo;un roman, dira-t-on. L&rsquo;auteur a pu imaginer les \u00e9v\u00e9nements, en exag\u00e9rer la port\u00e9e, isoler et grossir les comportements de ses personnages, en forcer les effets. Contre sa brute criminelle, on plaidera l&rsquo;exemple de Wright lui-m\u00eame, \u00e9crivain c\u00e9l\u00e8bre dans son pays. Certes, l&rsquo;autobiographie de \u00ab Black Boy \u00bb n&rsquo;approche pas en horreur la peinture de \u00ab Native Son \u00bb, mais cette horreur y est contenue. Le g\u00e9nie du romancier consiste \u00e0 l&rsquo;avoir d\u00e9busqu\u00e9e des apparentes contradictions des effets et des causes et plac\u00e9e sur la sc\u00e8ne ; \u00e0 avoir choisi un exemple typique dans le champ d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Une v\u00e9rit\u00e9 qui vous transit jusqu&rsquo;aux moelles.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) En cours de publication dans <em>Les Temps modernes<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(2) Richard Wright : \u00ab\u00a0Un enfant du pays\u00a0\u00bb (Native Son), traduit (assez mal) par H\u00e9l\u00e8ne Bokanowski et Marcel Duhamel (Albin Michel).<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"366\" height=\"444\" data-attachment-id=\"13572\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/08\/10\/maurice-nadeau-un-enfant-damerique\/richard-wright-3\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Richard-Wright-3.png?fit=366%2C444&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"366,444\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Richard-Wright-3\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Richard-Wright-3.png?fit=247%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Richard-Wright-3.png?fit=366%2C444&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Richard-Wright-3.png?resize=366%2C444&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-13572\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Richard-Wright-3.png?w=366&amp;ssl=1 366w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Richard-Wright-3.png?resize=247%2C300&amp;ssl=1 247w\" sizes=\"auto, (max-width: 366px) 100vw, 366px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">L&rsquo;\u00e9crivain noir am\u00e9ricain Richard Wright<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Richard Wright parmi les siens<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>A la diff\u00e9rence des quartiers du centre de New York, la petite rue modeste o\u00f9 habite Richard Wright a quelque chose d&rsquo;humain. Le trottoir n&rsquo;y est plus seulement un lieu de passage, mais l&rsquo;antichambre des appartements. Des enfants jouent dans le ruisseau, des femmes sont assises, \u00e0 la nuit tombante, sur les marches des petits perrons qui m\u00e8nent \u00e0 des maisons de briques, hautes seulement de deux ou trois \u00e9tages.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une question que je ne saurais poser \u00e0 R. Wright hante mon esprit : s&rsquo;il le voulait, pourrait-il loger ailleurs ? A peine a-t-on d\u00e9barqu\u00e9 aux Etats-Unis, en effet, qu&rsquo;\u00e0 bien des indices on prend conscience de l&rsquo;acuit\u00e9 du, probl\u00e8me noir, et l&rsquo;on s&rsquo;aper\u00e7oit vite qu&rsquo;il y a des h\u00f4tels, des restaurants, des maisons, o\u00f9 les \u00ab\u00a0coloured people\u00a0\u00bb n&rsquo;ont pas le droit d&rsquo;entrer. Quelque r\u00e9putation que se soit acquise maintenant Richard Wright, il se peut tr\u00e8s bien que certains v\u00e9to n&rsquo;en soient pas pour autant lev\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n<p>Une jeune femme, aux cheveux ch\u00e2tains, au teint tr\u00e8s clair, sem\u00e9 de quelques taches de rousseur, m&rsquo;accueille, en souriant, sur le palier : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est ici, me dit-elle. Je suis la femme de Wright ; mon mari est sorti un instant chercher des cigarettes.\u00a0\u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t, je me trouve assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle, sur un divan tendu de cretonne \u00e0 fleurs, dans une longue pi\u00e8ce rectangulaire, encombr\u00e9e de malles et de valises. Comme elle me demande mes impressions de New York, Richard Wright entre, d&rsquo;apparence sportive et r\u00e2bl\u00e9e : il tient une bouteille de vin de Californie sous le bras. Affable et gai, il remplit nos verres, et nous nous mettons aussit\u00f4t \u00e0 parler comme si nous nous connaissions depuis toujours. Wright saute d&rsquo;un sujet \u00e0 l&rsquo;autre avec une rapidit\u00e9 d\u00e9concertante, pose des questions dont il n&rsquo;\u00e9coute pas les r\u00e9ponses. Soudain, il me demande, les yeux brillanta d&rsquo;attention : <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 What about \u00ab\u00a0Existentialisme\u00a0\u00bb ? <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00c7a va toujours, lui dis-je. Ceux qui n&rsquo;en parlent pas en ont du moins entendu parler. <\/p>\n\n\n\n<p>Comme je vois qu&rsquo;il attend ma r\u00e9action personnelle, je continue : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab\u00a0Pour ma part, je ne puis m&rsquo;en contenter, car, bien que n&rsquo;ayant pas la foi, je connais trop la nostalgie de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Je pr\u00e9f\u00e8re me savoir vou\u00e9e aux flammes \u00e9ternelles plut\u00f4t qu&rsquo;au n\u00e9ant.\u00a0\u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Richard Wright fait la grimace : <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Pas moi, dit-il. Du reste, peut-\u00eatre que \u00e7a ne finit pas : mourir, c&rsquo;est peut-\u00eatre ouvrir une porte et se trouver soudain dans une pi\u00e8ce avec des inconnus. <\/p>\n\n\n\n<p>Comme nous en venons \u00e0 parler du \u00ab\u00a0choix\u00a0\u00bb, je lui explique qu&rsquo;il m&rsquo;est difficile d&rsquo;admettre qu&rsquo;il a d\u00e9pendu seulement de moi, dans ma prime enfance, d&rsquo;\u00e9lire tel ou tel but qui, par la suite, m&rsquo;est devenu essentiel. Mais le visage de Wright se fait grave. <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Pour ma part, j&rsquo;en suis au contraire persuad\u00e9, affirme-t-il. Et j&rsquo;ai la fugitive impression que l&rsquo;auteur de <em>Black Boy<\/em> se fonde sur sa propre exp\u00e9rience lorsqu&rsquo;il ajoute : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab\u00a0Il est impossible que certains d\u00e9sirs qui s&rsquo;imposent \u00e0 nous avec une force irr\u00e9sistible dans notre enfance ne soient pas d\u00e9j\u00e0 le r\u00e9sultat d&rsquo;un choix arr\u00eat\u00e9 et d\u00e9battu en nous avant que nous en prenions conscience.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Tandis que nous perlons ainsi, je prends, moi, tout \u00e0 coup conscience du plaisir que j&rsquo;\u00e9prouve \u00e0 ne plus me croire si loin de l&rsquo;Europe. Quand j&rsquo;exprime ce sentiment \u00e0 Wright : <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 L&rsquo;Am\u00e9ricain est contraint de vivre en exil de lui-m\u00eame pour ne pas savoir qu&rsquo;il est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Il vaut mieux, en g\u00e9n\u00e9ral, qu&rsquo;il ne pense pas trop, reprend Wright apr\u00e8s un instant de silence, et qu&rsquo;il se contente d&rsquo;une image conventionnelle de lui-m\u00eame : cela lui permet de ne pas mesurer la marge qui s\u00e9pare ses actions des principes qu&rsquo;il se transmet de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Dans ses d\u00e9clarations, par exemple, il n&rsquo;y a pas de peuple qui ait davantage le sens de la libert\u00e9 et des droits de l&rsquo;homme, de quelque race et de quelque confession qu&rsquo;il soit, que le peuple am\u00e9ricain : mais, dans la r\u00e9alit\u00e9, mille int\u00e9r\u00eats, ou n\u00e9cessit\u00e9s, l&rsquo;obligent \u00e0 contourner ces th\u00e9ories g\u00e9n\u00e9reuse. C&rsquo;est pourquoi, chacun se garde de se poser de nouveau de grandes questions fondamentales et vit boucl\u00e9 dans ses complexes sans le savoir. A Paris, au contraire, il suffit de passer devant un caf\u00e9 pour voir, install\u00e9s autour d&rsquo;une table, des Fran\u00e7ais qui discutent entre eux. Ils parlent de leurs affaires, mais aussi de leurs d\u00e9sirs, de la vie, de la mort ; ici, l&rsquo;homme \u00e9vite de prendre conscience de lui-m\u00eame ; il se tait. <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Reviendrez-vous bient\u00f4t \u00e0 Paris ? <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 En ao\u00fbt, r\u00e9pond-il ; nos places, sur le bateau, sont d\u00e9j\u00e0 r\u00e9serv\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>Son visage, ainsi que celui de sa femme, s&rsquo;est illumin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Maria LE HARDOUIN<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"312\" height=\"442\" data-attachment-id=\"13573\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/08\/10\/maurice-nadeau-un-enfant-damerique\/combat-11-juillet-1947\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Combat-11-juillet-1947.png?fit=312%2C442&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"312,442\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Combat-11-juillet-1947\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Combat-11-juillet-1947.png?fit=212%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Combat-11-juillet-1947.png?fit=312%2C442&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Combat-11-juillet-1947.png?resize=312%2C442&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-13573\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Combat-11-juillet-1947.png?w=312&amp;ssl=1 312w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Combat-11-juillet-1947.png?resize=212%2C300&amp;ssl=1 212w\" sizes=\"auto, (max-width: 312px) 100vw, 312px\" \/><\/figure><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Articles parus dans Combat, 11 juillet 1947, p. 2 LA r\u00e9putation de Richard Wright a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 chez nous la traduction de ses \u0153uvres. \u00ab Black Boy \u00bb (1) et \u00ab Native Son \u00bb, premier ouvrage publi\u00e9 en librairie (2), montrent que cette r\u00e9putation n&rsquo;est pas usurp\u00e9e. 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