{"id":13815,"date":"2021-09-04T10:47:14","date_gmt":"2021-09-04T08:47:14","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=13815"},"modified":"2021-09-04T10:47:14","modified_gmt":"2021-09-04T08:47:14","slug":"pierre-champromis-de-la-revolte-a-la-fraternite-albert-camus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/09\/04\/pierre-champromis-de-la-revolte-a-la-fraternite-albert-camus\/","title":{"rendered":"Pierre Champromis : De la r\u00e9volte \u00e0 la fraternit\u00e9, Albert Camus"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de Pierre Champromis paru dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.retronews.fr\/journal\/gavroche\/07-dec-1944\/1455\/2838489\/1\" target=\"_blank\">Gavroche<\/a><\/em>, n\u00b0 15, 7 d\u00e9cembre 1944, p. 2<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"547\" height=\"439\" data-attachment-id=\"13818\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/09\/04\/pierre-champromis-de-la-revolte-a-la-fraternite-albert-camus\/camus-casares\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Camus-Casares.png?fit=547%2C439&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"547,439\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Camus-Casares\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Camus-Casares.png?fit=300%2C241&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Camus-Casares.png?fit=547%2C439&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Camus-Casares.png?resize=547%2C439&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-13818\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Camus-Casares.png?w=547&amp;ssl=1 547w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Camus-Casares.png?resize=300%2C241&amp;ssl=1 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 547px) 100vw, 547px\" \/><figcaption><em>Albert Camus avec Maria Casar\u00e8s, lors de la g\u00e9n\u00e9rale du \u00ab\u00a0Malentendu\u00a0\u00bb, quelques minutes avant le lever du rideau<\/em> (Photo M. Jarnoux)<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">FAUT-IL pr\u00e9senter au grand public la personnalit\u00e9 d&rsquo;Albert Camus ? On sait que celui-ci s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 en 1942 par un essai : <em>le Mythe de Sisyphe<\/em> et un roman, <em>l&rsquo;Etranger <\/em>qu&rsquo;on a g\u00e9n\u00e9ralement salu\u00e9s comme les \u0153uvres les plus marquantes parues depuis le d\u00e9but de la guerre. On sait qu&rsquo;il a cette ann\u00e9e publi\u00e9 deux pi\u00e8ces <em>Le Malentendu<\/em> et <em>Caligula<\/em>. Bien qu&rsquo;il ait la discr\u00e9tion de ne pas les signer, on sait surtout qu&rsquo;il est l&rsquo;auteur de ces \u00e9ditoriaux de <em>Combat <\/em>que leur pens\u00e9e ferme, leur belle langue simple et classique d\u00e9tachent sur le fond un peu terne de la presse quotidienne. <\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Mais ces \u00e9ditoriaux soul\u00e8vent un probl\u00e8me. La position qu&rsquo;y d\u00e9fend Albert Camus est-elle en accord avec ce qu&rsquo;il a dit ant\u00e9rieurement ? Cette volont\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d&rsquo;apporter dans la lutte politique une bonne foi, une franchise, une \u00ab\u00a0puret\u00e9\u00a0\u00bb inconnues ; cet effort pour r\u00e9aliser, sur le plan social, la justice ; l&rsquo;affirmation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de ces valeurs, tout cela n&rsquo;est-il pas en contradiction avec la philosophie du <em>Mythe de Sisyphe<\/em> pour qui le monde et la vie humaine n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;une immense absurdit\u00e9. L&rsquo;effort si remarquable de ce penseur serait-il sans fondement philosophique ? <\/p>\n\n\n\n<p>Relisons le <em>Mythe<\/em>. Le sentiment qui domine notre temps, nous dit Camus, qui inspire ses philosophes et ses romanciers c&rsquo;est celui de l&rsquo;absurdit\u00e9. Absurdit\u00e9 de la vie m\u00e9canique et monotone de tout le monde : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0lever, tramway, quatre heures de bureau ou d&rsquo;usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi sur le m\u00eame rythme\u2026\u00a0\u00bb. <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Absurdit\u00e9 de cette course h\u00e9b\u00e9t\u00e9e, de ce temps qui nous emporte, absurdit\u00e9 surtout de cet an\u00e9antissement final qui rend ridicules nos efforts na\u00effs et toutes les peines que nous nous sommes donn\u00e9es. Absurdit\u00e9 aussi de ce d\u00e9cor qui nous entoure et que nous voyons brusquement lorsque, devant nos yeux, le voile de l&rsquo;habitude se d\u00e9chire. Alors un paysage, une plante, une pierre r\u00e9v\u00e8lent leur visage \u00e9tranger, inhumain. La chose est devant nous, imp\u00e9n\u00e9trable et hostile. <\/p>\n\n\n\n<p>En vain la pens\u00e9e essaie de trouver un sens \u00e0 tout cela. Pendant des mill\u00e9naires elle s&rsquo;est repos\u00e9e dans la croyance en un \u00eatre parfait, en une autre vie. Mais \u00ab\u00a0Dieu est mort\u00a0\u00bb. Et notre philosophie qui veut comprendre le monde en en faisant un ensemble de relations intelligibles se perd dans des constructions arbitraires. Notre science \u00e9choue devant nous-m\u00eames dont nous ne connaissons que des aspects changeants, non le noyau r\u00e9el, et devant le monde que la physique dissout sans fin en images corpusculaires sans lui donner un sens. <\/p>\n\n\n\n<p>Ces constatations sont banales. Mais ce qui ne l&rsquo;est plus, nous dit Camus, c&rsquo;est de regarder cette situation en face et de ne pas chercher \u00e0 nous sauver. Les philosophes existentiels essayent tous d&rsquo;une mani\u00e8re ou de l&rsquo;autre d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;absurde par un saut illogique qui fait du non-savoir un savoir, de l&rsquo;obscurit\u00e9 une lumi\u00e8re et de l&rsquo;\u00e9chec une mani\u00e8re de victoire. Nous, il faut nous cramponner \u00e0 cette certitude et en tirer toutes les cons\u00e9quences.<\/p>\n\n\n\n<p>Le monde est absurde parce qu&rsquo;aux questions de l&rsquo;homme, \u00e0 son exigence \u00e9perdue de bonheur et de v\u00e9rit\u00e9, il ne r\u00e9pond rien. L&rsquo;absurde na\u00eet du conflit de l&rsquo;homme et du monde. Il est leur rapport r\u00e9el, authentique. Il faut donc que l&rsquo;homme s&rsquo;y maintienne sans tricher. Pour vivre ce destin, il doit le regarder, en garder une conscience sans cesse raviv\u00e9e. Mais \u2014 et ceci est essentiel \u2014 il ne peut <em>sentir <\/em>l&rsquo;absurde qu&rsquo;en se r\u00e9voltant contre lui. La r\u00e9volte est l&rsquo;intuition m\u00eame de l&rsquo;absurde. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0L&rsquo;absurde n&rsquo;a de sens que dans la mesure ou l&rsquo;on n&rsquo;y consent pas\u00a0\u00bb. <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;agit donc de vivre et de mourir, irr\u00e9concili\u00e9. Il faut continuer sans repos une lutte qu&rsquo;on sait sans espoir Il faut rouler sans cesse vers les sommets un rocher dont on sait qu&rsquo;il retombera \u00e9ternellement dans les ab\u00eemes. <\/p>\n\n\n\n<p>Si la premi\u00e8re cons\u00e9quence de l&rsquo;absurde est ainsi la r\u00e9volte, la seconde est la libert\u00e9. Tant que l&rsquo;homme vit avec des buts, croit que sa vie a un sens, il est contraint d&rsquo;ordonner ses actions selon ce sens. Mais l&rsquo;homme absurde sait que tout aboutit \u00e0 la mort. Cette consid\u00e9ration le lib\u00e8re. M\u00eame si dans la vie quotidienne il poursuit des buts, il sait que ces buts sont sans importance. Ses actions lui paraissent \u00e9quivalentes. D\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 de tout, il go\u00fbte \u00e0 chaque instant une divine libert\u00e9, il est disponible. <\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, alors que l&rsquo;homme des buts sacrifiait le pr\u00e9sent \u00e0 l&rsquo;avenir, l&rsquo;homme absurde prend tout ce que le pr\u00e9sent lui offre. Il n&rsquo;a plus \u00e0 faire un choix parmi ses exp\u00e9riences ou ses actions. Il ne se refuse \u00e0 rien. Il vit le plus possible. Remarquons seulement que vivre le plus possible c&rsquo;est beaucoup moins multiplier les exp\u00e9riences que garder une conscience lucide \u00e0 travers celles que le hasard vous offre. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab Le pr\u00e9sent et la succession des pr\u00e9sents devant une \u00e2me sans cesse consciente, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9al de l&rsquo;homme absurde \u00bb. <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ainsi nous dit Camus <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab je tire de l&rsquo;absurde trois cons\u00e9quences qui sont ma r\u00e9volte, ma libert\u00e9 et ma passion. Par le seul jeu de la conscience, je transforme en r\u00e8gle de vie ce qui \u00e9tait invitation \u00e0 la mort \u00bb. <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Et il nous donne comme illustrations, ces exemples d&rsquo;hommes absurdes que sont Don Juan, l&rsquo;acteur, l&rsquo;aventurier. Ceux-l\u00e0 sont passionn\u00e9s de vivre, d&rsquo;aimer des femmes diff\u00e9rentes, de jouer des existences multiples, de conna\u00eetre dans l&rsquo;action toute la richesse des contacts humains. Et leur passion m\u00eame, cette vaine tentative de tout \u00e9prouver, est une r\u00e9volte contre le destin limit\u00e9 de l&rsquo;homme. <\/p>\n\n\n\n<p>Une quatri\u00e8me figure ach\u00e8ve le livre : celle de l&rsquo;artiste. Chez lui la lucidit\u00e9 redoubla la passion. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab L&rsquo;autre est la chance unique de maintenir sa conscience et d&rsquo;en fixer les aventures. Cr\u00e9er c&rsquo;est vivre deux fois. \u00bb <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Et le cr\u00e9ateur absurde fera des \u0153uvres qui ne ressusciteront pas l&rsquo;espoir et l&rsquo;illusion, des \u0153uvres qui exprimeront l&rsquo;absurde et la r\u00e9volte. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ce qu&rsquo;a fait Camus lui-m\u00eame dans son roman <em>l&rsquo;Etranger <\/em>et dans ses deux pi\u00e8ces <em>le Malentendu<\/em> et <em>Caligula<\/em>. Reprenons ces \u0153uvres sans souci de leur ordre chronologique. <\/p>\n\n\n\n<p>Quel est ce <em>Malentendu <\/em>? C&rsquo;est un malentendu entre le monde et l&rsquo;homme, l&rsquo;homme qui n&rsquo;a pas compris ce que ce monde lui disait qu&rsquo;il est absurde. Apr\u00e8s vingt ans d&rsquo;absence, apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre mari\u00e9 et enrichi dans les pays du Sud, Jan rentre dans son pays, un petit village gris et morne de l&rsquo;Europe centrale, descend \u00e0 l&rsquo;auberge que tiennent sa m\u00e8re et sa s\u0153ur. Pourquoi revient-il alors que l\u00e0-bas il \u00e9tait heureux ? Il veut retrouver sa patrie, rendre heureux les siens. Il pense que dans l&rsquo;accomplissement de ces simples devoirs, sa vie prendra un sens. Mais pour \u00e9prouver si tout le reconna\u00eetra, il ne r\u00e9v\u00e8le pas son identit\u00e9. Et comme d&rsquo;autres voyageurs qu&rsquo;elles ont d\u00e9pouill\u00e9s, sa m\u00e8re et sa s\u0153ur le tuent. <\/p>\n\n\n\n<p>Le destin a r\u00e9pondu \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb. Non, l&rsquo;homme ne peut pas donner un sens \u00e0 sa vie, c&rsquo;est toujours la mort qui lui r\u00e9pond et le r\u00e9compense. Non \u00ab\u00a0personne n&rsquo;est jamais reconnu\u00a0\u00bb aucun homme ne trouve sa vraie patrie. Et si la r\u00e9ponse finale consacre ainsi la vanit\u00e9 de son effort, c&rsquo;est tout le processus dramatique de la pi\u00e8ce qui nous montre l&rsquo;absurdit\u00e9 de sa condition. Vont-elles ou non le tuer ? Nous sommes dans l&rsquo;incertitude : il s&rsquo;en faut d&rsquo;un rien qu&rsquo;il se d\u00e9couvre \u00e0 temps, qu&rsquo;elles regardent son passeport, qu&rsquo;elles reculent, au moins pour ce soir, l&rsquo;ex\u00e9cution. C&rsquo;est une s\u00e9rie de hasards qui le m\u00e8ne \u00e0 sa perte. Mais ce sont en m\u00eame temps ses propres efforts, ses efforts pour rester malgr\u00e9 tout dans cette auberge froide et inhospitali\u00e8re, pour p\u00e9n\u00e9trer dans l&rsquo;intimit\u00e9 de ces deux femmes. En d\u00e9crivant \u00e0 sa s\u0153ur la beaut\u00e9 des contr\u00e9es du Sud, il l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 lui parler avec plus d&rsquo;abandon, il pense avoir gagn\u00e9 son c\u0153ur. En r\u00e9alit\u00e9, il a r\u00e9veill\u00e9 en elle son d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9vasion qui s&rsquo;assoupissait et comme pour r\u00e9aliser ce d\u00e9sir, elle doit le tuer, il vient de d\u00e9cider sa perte. Tout au long de la pi\u00e8ce nous sommes ainsi dans la situation d&rsquo;un dieu qui conna\u00eetrait le dessous des cartes, qui saurait o\u00f9 son effort m\u00e8ne l&rsquo;homme, qui verrait la cons\u00e9quence r\u00e9elle et fatale de chacun des actes dont ce pauvre fou se f\u00e9licite. <\/p>\n\n\n\n<p><em>L&rsquo;Etranger <\/em>nous pr\u00e9sente l&rsquo;absurde concentr\u00e9 dans un acte qui d\u00e9cide de toute une vie. Pourquoi Meursault a-t-il tu\u00e9 cet Arabe et va-t-il \u00eatre guillotin\u00e9 ? Par hasard. Une s\u00e9rie de hasards l&rsquo;ont m\u00eal\u00e9 \u00e0 cette histoire, amen\u00e9 \u00e0 avoir en main ce revolver, \u00e0 se promener \u00e0 ce moment sur la plage. Le soleil l&rsquo;\u00e9blouit et l&rsquo;aveugle, il fait un geste maladroit et tout est consomm\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais depuis longtemps Meursault connaissait l&rsquo;absurde. Il ne nous le dit pas parce qu&rsquo;il nous dit peu de choses de lui, mais nous sentons qu&rsquo;il vit dans ce t\u00eate-\u00e0-t\u00eate tragique. Nous le sentons \u00e0 son indiff\u00e9rence. Que son patron l&rsquo;envoie ou non travailler \u00e0 Paris, qu&rsquo;il se marie ou qu&rsquo;il ne se marie pas, que m\u00eame il soit condamn\u00e9 ou non, tout lui est \u00e9gal. De tout temps. Il a eu l&rsquo;indiff\u00e9rence du condamn\u00e9 \u00e0 mort. Il se sait \u00e9tranger \u00e0 ce monde et cela le rend \u00e9tranger \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 ses conventions, \u00e0 ses coutumes. Ce d\u00e9tachement lui donne une lucidit\u00e9 froide, une sorte de bon sens naturel et candide. Nous reconnaissons en lui la libert\u00e9 de l&rsquo;homme absurde Mais Meursault n&rsquo;est pas un personnage \u00e0 th\u00e8se que viendrait seulement incarner les id\u00e9es du <em>Mythe de Sisyphe<\/em>. Cr\u00e9ature vivante, il a ses r\u00e9actions individuelles \u00e0 l&rsquo;absurde. Si nous reconnaissons en lui la libert\u00e9, nous sentons d\u00e9j\u00e0 moins la r\u00e9volte. C&rsquo;est sans doute qu&rsquo;elle est int\u00e9rieure masqu\u00e9e \u00e0 la fois par la technique behavioriste du roman et par la pudeur de l&rsquo;homme. Quant \u00e0 la passion de vivre, nous ne la trouvons plus dans l&rsquo;inertie indiff\u00e9rente, l&rsquo;apathie orientale de ce jeune homme d&rsquo;Alger. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est au contraire la passion et la r\u00e9volte qui animent Caligula. La mort d&rsquo;une femme aim\u00e9e a \u00e9t\u00e9 pour lui le choc d\u00e9cisif qui lui a montr\u00e9 notre condition humaine. C&rsquo;est cette condition qu&rsquo;il veut briser il veut l&rsquo;impossible, \u00ab\u00a0il veut la lune\u00a0\u00bb. Et comme son pouvoir absolu lui permet au moins de renverser les barri\u00e8res de la morale, c&rsquo;est sur cette pente qu&rsquo;il se pr\u00e9cipite. Il va mettre en pratique le \u00ab Tout est permis \u00bb du h\u00e9ros de Dosto\u00efevski. Par l&rsquo;effroi, il va obliger les autres \u00e0 renier les valeurs. Il va r\u00e9aliser tous ses caprices, tuer, supplicier, violer, dans une exaltation, un \u00e9garement grandissants. Mais seul \u00e0 la fin, au grondement de la r\u00e9volte qui d\u00e9j\u00e0 bat les portes du palais, il s&rsquo;avoue qu&rsquo;il a \u00e9chou\u00e9 : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0Je n&rsquo;ai pas pris la voie qu&rsquo;il fallait, je n&rsquo;aboutis \u00e0 rien. Ma libert\u00e9 n&rsquo;est pas la bonne.\u00a0\u00bb <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette tentation du \u00ab\u00a0tout est permis\u00a0\u00bb, \u00e9ternellement vivante au fond de l&rsquo;homme comme le crie Caligula mourant, ne peut mener qu&rsquo;\u00e0 la catastrophe. Et cela nous ram\u00e8ne devant notre probl\u00e8me initial. <\/p>\n\n\n\n<p>Comment rattacher \u00e0 sa pens\u00e9e ant\u00e9rieure l&rsquo;attitude morale que prend aujourd&rsquo;hui Camus ? Notons d&rsquo;abord que toutes ses \u0153uvres, nous venons de le voir, partent de l&rsquo;absurde. Que tout doive se fonder sur ce grand fait fondamental c&rsquo;est ce qu&rsquo;il affirme encore dans un article r\u00e9cent. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0Non, tout ne se r\u00e9sume pas dans la n\u00e9gation ou l&rsquo;absurdit\u00e9. Nous le savons. Mais il faut d&rsquo;abord poser la n\u00e9gation et l&rsquo;absurdit\u00e9 puisque ce sont elles que notre g\u00e9n\u00e9ration a rencontr\u00e9es et que ce sont elles dont nous avons \u00e0 nous arranger.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette philosophie de la n\u00e9gation peut en effet coexister avec une morale positive, et c&rsquo;est l\u00e0 \u00ab\u00a0le grand probl\u00e8me qui secoue douloureusement toute l&rsquo;\u00e9poque\u00a0\u00bb. Son urgence nous autorise peut-\u00eatre \u00e0 essayer d\u00e8s maintenant de comprendre dans quelle voie Camus parait s&rsquo;engager pour le r\u00e9soudre. <\/p>\n\n\n\n<p>Devant un ciel muet, un monde incompr\u00e9hensible, une vie d&rsquo;avance an\u00e9antie par la mort, l&rsquo;homme avec son exigence inlassable de v\u00e9rit\u00e9 et de bonheur ne peut que se r\u00e9volter. Nous l&rsquo;avons vu : la r\u00e9volte est le rapport authentique entre ce monde et homme. Par elle seule l&rsquo;homme comprend et vit l&rsquo;absurdit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre. Mais que doit \u00eatre cette r\u00e9volte ? <\/p>\n\n\n\n<p>Va-t-elle \u00eatre celle de l&rsquo;homme dup\u00e9 qu&rsquo;on n&rsquo;attrapera plus : \u00ab\u00a0Puisqu&rsquo;il en est ainsi, je serais bien b\u00eate&#8230;\u00a0\u00bb, celle de l&rsquo;homme qui se laisse aller \u00e0 toutes ses pentes et s&rsquo;endort dans une vie de plaisirs momentan\u00e9s et d&rsquo;oubli. Ce serait le contraire de la r\u00e9volte, ce serait l&rsquo;acceptation. Ce serait nous an\u00e9antir dans le monde en devenant pareil \u00e0 lui. <\/p>\n\n\n\n<p>La vraie r\u00e9volte c&rsquo;est d&rsquo;affirmer ce que le monde nie. C&rsquo;est de maintenir au plus haut notre exigence durcie par l&rsquo;\u00e9chec. C&rsquo;est de t\u00e9moigner par notre conduite que nous n&rsquo;abdiquons pas notre dignit\u00e9 d&rsquo;hommes. Une telle r\u00e9volte n&rsquo;a pas besoin de grands cris romantiques, elle peut s&rsquo;entretenir dans le silence et, chose intime au fond de nous-m\u00eame, se voiler d&rsquo;une sorte de pudeur. Elle peut \u00eatre la lutte quotidienne, l&rsquo;application obstin\u00e9e \u00e0 \u00eatre vraiment sinc\u00e8re, honn\u00eate, juste, \u00e0 faire son m\u00e9tier avec conscience. Tout cela n&rsquo;aura aucune r\u00e9compense bien entendu pas m\u00eame celle de voir autour de nous la soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;\u00e9clairer peu \u00e0 peu. Mais c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela qu&rsquo;il faut continuer. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette position marquerait, on le voit, une certaine \u00e9volution de la sensibilit\u00e9 de Camus depuis <em>le Mythe de Sisyphe<\/em>. Mais de ce premier livre elle maintiendrait pourtant les deux id\u00e9es essentielles : celle d&rsquo;absurde quelle r\u00e9affirme et celle de r\u00e9volte qu&rsquo;elle approfondie. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette interpr\u00e9tation de l&rsquo;attitude actuelle de Camus n&rsquo;est d ailleurs qu&rsquo;une hypoth\u00e8se n\u00e9e de la seule lecture de ses \u0153uvres. Cette hypoth\u00e8se nous parait logique. Est-elle compl\u00e8te ? Ses \u00e9crits ont maintenant un accent moins amer. A travers leurs lignes passe un souffle g\u00e9n\u00e9reux. N&rsquo;est-ce pas que le combat en commun d\u00e9couvre, face au monde des choses inhumaines, un monde des hommes ? N&rsquo;est-ce pas qu&rsquo;on peut trouver dans la r\u00e9volte m\u00eame, une sorte de fraternit\u00e9 ? <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Pierre CHAMPROMIS.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"355\" height=\"467\" data-attachment-id=\"13819\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/09\/04\/pierre-champromis-de-la-revolte-a-la-fraternite-albert-camus\/gavroche-7-decembre-1944\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Gavroche-7-decembre-1944.png?fit=355%2C467&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"355,467\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Gavroche-7-decembre-1944\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Gavroche-7-decembre-1944.png?fit=228%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Gavroche-7-decembre-1944.png?fit=355%2C467&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Gavroche-7-decembre-1944.png?resize=355%2C467&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-13819\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Gavroche-7-decembre-1944.png?w=355&amp;ssl=1 355w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Gavroche-7-decembre-1944.png?resize=228%2C300&amp;ssl=1 228w\" sizes=\"auto, (max-width: 355px) 100vw, 355px\" \/><\/figure><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Pierre Champromis paru dans Gavroche, n\u00b0 15, 7 d\u00e9cembre 1944, p. 2 FAUT-IL pr\u00e9senter au grand public la personnalit\u00e9 d&rsquo;Albert Camus ? On sait que celui-ci s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 en 1942 par un essai : le Mythe de Sisyphe et un roman, l&rsquo;Etranger qu&rsquo;on a g\u00e9n\u00e9ralement salu\u00e9s comme les \u0153uvres les plus marquantes parues [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[26,4704,107,305,1432,3478,1211,4272,2834,4703,1596,1714,2188],"class_list":["post-13815","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-presse","tag-26","tag-absurde","tag-albert-camus","tag-combat","tag-critique","tag-gavroche","tag-litterature","tag-negation","tag-philosophie","tag-pierre-champromis","tag-presse","tag-revolte","tag-theatre"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-3AP","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":18409,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2023\/03\/27\/jane-albert-hesse-un-essai-dalbert-camus-lhomme-revolte\/","url_meta":{"origin":13815,"position":0},"title":"Jane Albert-Hesse : Un essai d&rsquo;Albert Camus. 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