{"id":14046,"date":"2021-09-17T07:04:25","date_gmt":"2021-09-17T05:04:25","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=14046"},"modified":"2024-08-23T15:13:58","modified_gmt":"2024-08-23T13:13:58","slug":"edgar-morin-la-question-negre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/09\/17\/edgar-morin-la-question-negre\/","title":{"rendered":"Edgar Morin : La question n\u00e8gre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article d&rsquo;<a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article147666\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Edgar Morin<\/a> paru dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/inclassables\/arguments\/arguments-n01.pdf\" target=\"_blank\">Arguments<\/a><\/em>, n\u00b0 1, d\u00e9cembre 1956-janvier 1957, p. 1-7<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/pictures.abebooks.com\/inventory\/30617409362.jpg?w=580&#038;ssl=1\" alt=\"\" style=\"width:337px;height:536px\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Remarques \u00e0 propos de : <em>Abdoulaye Ly<\/em> : Les masses africaines et l&rsquo;actuelle condition humaine ; <em>Dia Mamadou<\/em> : R\u00e9flexions sur l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;Afrique Noire ; <em>Cheikh Anta Diop<\/em> : Nations n\u00e8gres et culture (tous ces ouvrages aux Editions Pr\u00e9sence Africaine) et du <em>1er Congr\u00e8s International des \u00c9crivains et Artistes Noirs<\/em>, Paris, 19-22 septembre 1956, organis\u00e9 par Pr\u00e9sence Africaine.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><em>I. Le d\u00e9placement de l&rsquo;aire des r\u00e9volutions.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans son ouvrage in\u00e9gal mais souvent admirable, et qu&rsquo;il est aujourd&rsquo;hui aussi essentiel de conna\u00eetre que <em>le discours sur le Colonialisme<\/em>, de C\u00e9saire, Abdoulaye Ly axe ses analyses sur le \u00ab fait fondamental de notre \u00e9poque : la r\u00e9volution anti-imp\u00e9rialiste \u00bb. Il est de plus en plus clair aujourd&rsquo;hui \u00ab qu&rsquo;en corrompant d&rsquo;importants secteurs du monde ouvrier des m\u00e9tropoles imp\u00e9rialistes et en suscitant les mouvements radicaux dans les colonies et les semi-colonies, l&rsquo;imp\u00e9rialisme a provoqu\u00e9 le d\u00e9placement de l&rsquo;aire des r\u00e9volutions \u00bb (p. 127). A cette lumi\u00e8re doit \u00eatre repens\u00e9e la th\u00e9orie l\u00e9niniste de l&rsquo;imp\u00e9rialisme, la th\u00e9orie marxiste de l&rsquo;exploitation et de la lutte des classes. Ce \u00e0 quoi s&#8217;emploie Abdoulaye Ly avec une libert\u00e9 d&rsquo;allure qui m\u00e9rite un examen tr\u00e8s attentif. Nous reviendrons donc une autre fois \u00e0 cet ouvrage.<\/p>\n\n\n\n<p>La R\u00e9volution d&rsquo;Octobre 17 n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re des r\u00e9volutions ouvri\u00e8res occidentales, mais la premi\u00e8re des r\u00e9volutions collectivistes agro-ouvri\u00e8res, nationales et anti-imp\u00e9rialistes du monde semi-colonis\u00e9 ou colonis\u00e9. Dans ce cadre, toute une s\u00e9rie de faits \u00e9l\u00e9mentaires et \u00e9vidents prennent leur sens : La R\u00e9volution d&rsquo;Octobre triomphe sous la pouss\u00e9e des ouvriers, des paysans et des nationalit\u00e9s d&rsquo;un empire colonial fond\u00e9 sur la domination politique russe et la domination \u00e9conomique des capitalistes occidentaux. <\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s 1917, la double tendance indiqu\u00e9e par Abdoulaye Ly se pr\u00e9cise : le caract\u00e8re prol\u00e9tarien et internationaliste du mouvement ouvrier des grands pays capitalistes se d\u00e9grade lentement en m\u00eame temps qu&rsquo;il ne parvient pas \u00e0 r\u00e9aliser une r\u00e9volution socialiste. Parall\u00e8lement, dans les zones coloniales ou semi-coloniales, se cristallisent des mouvements plus r\u00e9volutionnaires que ceux des classes ouvri\u00e8res des pays imp\u00e9rialistes, bien qu&rsquo;ils s&rsquo;appuient essentiellement sur un indig\u00e9nat rural. L&rsquo;id\u00e9e socialiste a essaim\u00e9 des grandes manufactures d&rsquo;Occident, o\u00f9 elle n&rsquo;a pu s&rsquo;incarner, vers les profondeurs de l&rsquo;Asie, de l&rsquo;Am\u00e9rique latine et bient\u00f4t de l&rsquo;Afrique. <\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de ce double processus, l&rsquo;internationalisme \u00e0 peine n\u00e9 se disloque. Non pas que la solidarit\u00e9 internationale ou le sens international aient brusquement disparu : mais l&rsquo;internationalisme n&rsquo;est pas devenu une r\u00e9alit\u00e9 politique, sociale, culturelle fondamentale. Il y eut un mouvement de repli g\u00e9n\u00e9ral sur les bases de la nation, \u00e0 la fois pour les r\u00e9formistes et les r\u00e9volutionnaires, \u00e0 la fois pour les mouvements ouvriers d&rsquo;Occident et les mouvements d&rsquo;\u00e9mancipation d&rsquo;Orient, mais ces n\u00e9o-nationalismes n&rsquo;eurent pas partout le m\u00eame sens. <\/p>\n\n\n\n<p>La \u00ab nation \u00bb dans le cas des peuples colonis\u00e9s se confondit en grande part avec la \u00ab r\u00e9volution \u00bb (le F.L.N. et le M.N.A. ne parlent-ils pas de \u00ab r\u00e9volution alg\u00e9rienne \u00bb ?). Mais la nation ne fut pas simplement un cadre, un moyen, une \u00ab ruse de la raison \u00bb &#8211; une simple revendication politique. Elle devint en m\u00eame temps une revendication <em>culturelle <\/em>et nous touchons l\u00e0 \u00e0 un aspect des plus curieux des r\u00e9volutions du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><em>II. Culture internationale et besoins culturels nationaux<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les besoins culturels nationaux ont tout d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 n\u00e9gativement d\u00e9termin\u00e9s par un des plus graves \u00e9checs &#8211; ou une des plus grandes lacunes &#8211; du mouvement r\u00e9volutionnaire de ce si\u00e8cle : <em>l&rsquo;absence, ou l&rsquo;atrophie d&rsquo;une culture prol\u00e9tarienne internationale.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La privation qui affecte le prol\u00e9tariat est aussi bien culturelle qu&rsquo;\u00e9conomique, sociale et politique. Mais l&rsquo;id\u00e9ologie r\u00e9volutionnaire qui se forge (marxisme, l\u00e9ninisme) \u00e9labore naturellement des mat\u00e9riaux pour une culture. L\u00e9nine disait que \u00ab la culture prol\u00e9tarienne doit appara\u00eetre comme le d\u00e9veloppement naturel des connaissances \u00e9labor\u00e9es par l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb. D\u00e9finition insuffisante ici : il faut transfuser les connaissances dans la vie pour qu&rsquo;il y ait culture. La culture r\u00e9volutionnaire implique un d\u00e9passement critique de la culture h\u00e9rit\u00e9e, un nouvel art de vivre, un syst\u00e8me nouveau d&rsquo;attitudes devant l&rsquo;individu, le cosmos, la vie, l&rsquo;amour, la mort, les choses, le bien, le mal, la propri\u00e9t\u00e9, la punition, la r\u00e9compense, la famille, l&rsquo;enfant\u2026 Un syst\u00e8me d&rsquo;attitudes ou art de vivre fond\u00e9 sur la \u00ab d\u00e9-r\u00e9ification \u00bb et la \u00ab d\u00e9f\u00e9tichisation \u00bb (ces mots pour \u00e9viter celui de \u00ab d\u00e9mystification \u00bb, h\u00e9las ! tremp\u00e9 dans trop de mystifications), voil\u00e0 ce que promettait le marxisme &#8211; ce qu&rsquo;il promet toujours &#8211; et qui aurait pu fonder une nouvelle culture r\u00e9volutionnaire et universelle par nature.<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9gressions de l&rsquo;internationalisme ont emp\u00each\u00e9 l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une telle culture. Les classes ouvri\u00e8res des pays imp\u00e9rialistes ont accept\u00e9 ou subi ou conquis m\u00eame un embourgeoisement culturel (fortement diffus\u00e9 par les techniques de masse, grande presse et cin\u00e9ma) : le socialisme stalinien, incapable de critique marxiste et craignant de marcher dans le vide culturel, a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 partiellement l&rsquo;h\u00e9ritage traditionnel ou s&rsquo;est repli\u00e9 dans le folklorisme. Enfin dans les pays colonis\u00e9s le refus d&rsquo;une culture de ma\u00eetres qui contraignaient les esclaves \u00e0 m\u00e9priser leurs origines appela la r\u00e9habilitation de ces origines : le retour aux sources autochtones de la culture fut une revendication radicale \u00e0 l&rsquo;existence, \u00e0 la \u00ab reconnaissance \u00bb, au sens h\u00e9g\u00e9lien du terme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><em>III. La N\u00e9gritude.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les cultures \u00ab nationales \u00bb sont ambivalentes : elles sont r\u00e9gressives ou attard\u00e9es par rapport \u00e0 une culture internationale possible, et elles tendent \u00e0 sacrifier les syncr\u00e9tismes au folklorisme. Mais en m\u00eame temps elles peuvent \u00eatre progressives, r\u00e9cup\u00e9rer des secrets humains oubli\u00e9s, \u00e9laborer des nourritures sp\u00e9cifiques qui, faute de panac\u00e9e universelle,. vitalisent seules les revendications fondamentales des masses colonis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>La \u00ab n\u00e9gritude \u00bb est peut-\u00eatre la plus radicale, la plus importante, la plus riche ces revendications culturelles sp\u00e9cifiques du XXe si\u00e8cle. Ce que nous a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le Ier Congr\u00e8s International des \u00c9crivains Noirs. En effet :<\/p>\n\n\n\n<p>1) La n\u00e9gritude est aujourd&rsquo;hui le fondement culturel premier d&rsquo;une grande nation n\u00e8gre en formation : le Congr\u00e8s de Paris constitue l&rsquo;acte de naissance d&rsquo;une nation d&rsquo;un type nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>2) Bien qu&rsquo;elle pr\u00e9figure une nation n\u00e8gre, la n\u00e9gritude d\u00e9borde le cadre de la \u00ab nationalit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La n\u00e9gritude est moins qu&rsquo;une nationalit\u00e9 : la nation n\u00e8gre qu&rsquo;elle annonce n&rsquo;existe pas encore, et n&rsquo;existait pas ant\u00e9rieurement. La n\u00e9gritude est plus qu&rsquo;une nationalit\u00e9 : par del\u00e0 les diff\u00e9rences territoriales, elle s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;un continent, et par del\u00e0 d\u00e9borde sur l&rsquo;ensemble des noirs du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;agit encore pour le. moment d&rsquo;une n\u00e9buleuse id\u00e9ologique, instable, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Les conceptions de Senghor, C\u00e9saire, Alioune Diop, Cheikh Anta Diop, celle des Am\u00e9ricains, des Martiniquais, des Africains ont des d\u00e9nominateurs mais non un total commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi la n\u00e9gritude des Noirs des Etats-Unis est larv\u00e9e : les n\u00e8gres am\u00e9ricains se veulent, am\u00e9ricains n\u00e8gres, fraternels mais ext\u00e9rieurs \u00e0 la nouvelle \u00e9thique comme des juifs fran\u00e7ais peuvent se sentir ext\u00e9rieurs au sionisme. Comme le dit Richard Wright ils se sentent divis\u00e9s : solidaires des n\u00e8gres d&rsquo;Afrique, enthousiastes m\u00eame ; mais l&rsquo;\u00e2me d\u00e9j\u00e0 invisiblement blanchie leur interdit d&rsquo;exiger une culture ou une nationalit\u00e9 propre.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans entrer ici dans les diff\u00e9rentes conceptions, nous nous bornerons \u00e0 caract\u00e9riser l&rsquo;id\u00e9ologie nouvelle \u00e0 partir de ses lieux p\u00f4les oppos\u00e9s : 1) la \u00ab n\u00e9gativit\u00e9 \u00bb n\u00e9gro-prol\u00e9tarienne ; 2) la \u00ab positivit\u00e9 \u00bb ethno-africaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><em>IV. La couleur drapeau.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La n\u00e9gritude, pour les r\u00e9volutionnaires radicaux, C\u00e9saire, Abdoulaye Ly, c&rsquo;est avant tout la marque de l&rsquo;humanit\u00e9 esclave, telle que l&rsquo;a subjugu\u00e9e le colonialisme : <em>C&rsquo;est le colonialisme qui a cr\u00e9\u00e9 l&rsquo;unit\u00e9 n\u00e8gre<\/em>. Le noir est la couleur prol\u00e9tarienne, celle du d\u00e9nuement total. Ici nous voyons que C\u00e9saire et Abdoulaye Ly prolongent Marx et L\u00e9nine, au temps de qui les n\u00e8gres \u00e9taient dans un tel bas-fond d&rsquo;exploitation que nul ne songeait \u00e0 y voir l&rsquo;image m\u00eame un prol\u00e9taire r\u00e9volutionnaire. Aujourd&rsquo;hui, apr\u00e8s le soldat paysan chinois, le partisan d&rsquo;Asie, c&rsquo;est le n\u00e8gre colonis\u00e9 qui remplace les ouvriers travaillistes, les sociaux-d\u00e9mocrates, syndicalistes de Manchester, Essen, D\u00e9troit, comme porteur de v\u00e9rit\u00e9s et d&rsquo;\u00e9nergies profondes qu&rsquo;il s&rsquo;agit de lib\u00e9rer en force r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p>La conception qui lie la n\u00e9gritude au colonialisme et plus largement \u00e0 l&rsquo;oppression d\u00e9bouche directement sur un internationalisme, et fait m\u00eame \u00e9clater ce qui dans le marxisme demeurait limit\u00e9 par les sch\u00e8mes occidentaux ; si les id\u00e9es r\u00e9volutionnaires ont \u00e9t\u00e9 rougies au feu de l&rsquo;opposition manufacturi\u00e8re des ouvriers et de la bourgeoisie occidentale au XIXe si\u00e8cle, elles sont devenues les fers de lance d&rsquo;une r\u00e9volte plus g\u00e9n\u00e9rale, plus cosmique : Ly et C\u00e9saire sont les redresseurs du radicalisme marxiste, qui tend toujours \u00e0 se d\u00e9grader (social-d\u00e9mocratisme, puis stalinisme). <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab La base d&rsquo;une solidarit\u00e9 r\u00e9elle et juste des exploit\u00e9s du monde entier se trouve au niveau des couches les plus exploit\u00e9es, \u00e9clair\u00e9es par les r\u00e9volutionnaires les plus radicaux, quelle qu&rsquo;en soit la couleur. \u00bb (Ly, p. 138).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;extr\u00eame n\u00e9gation subie par le noir qui lui permet de proposer une culture positive universelle. A la limite, le noir est la couleur drapeau de la r\u00e9volution\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l&rsquo;id\u00e9ologie de la n\u00e9gritude ne se lance pas volontiers vers les messianismes universalistes : elle pr\u00e9f\u00e8re se retourner vers le deuxi\u00e8me p\u00f4le, ethno-africain, qui lui fait affirmer une culture et une civilisation propres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><em>V.<\/em> <em>La \u00ab race noire \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ici la n\u00e9gritude se heurte \u00e0 un paradoxe au moment m\u00eame o\u00f9 elle d\u00e9nonce triomphalement un des plus prodigieux aveuglements racistes de la science blanche. Cheikh Anta Diop, dans <em>Nations n\u00e8gres et culture<\/em>, nous rappelle qu&rsquo;aux yeux d&rsquo;H\u00e9rodote et des observateurs de l&rsquo;antiquit\u00e9, les \u00c9gyptiens \u00e9taient des Noirs. Ainsi, le Noir rejet\u00e9 comme sauvage par la civilisation blanche est un de ses fondateurs !<\/p>\n\n\n\n<p>Les conclusions qu&rsquo;en tire Cheikh Anta Diop sont in\u00e9gales et contradictoires. Tant\u00f4t la \u00ab n\u00e9gritude \u00bb laisse percer un racisme qui se traduit par des l\u00e9g\u00e8ret\u00e9s de d\u00e9tail et une intemp\u00e9rance pan-n\u00e8gre (Mo\u00efse \u00e9gyptien, &#8211; ce qui n&rsquo;est pas prouv\u00e9 &#8211; donc n\u00e8gre ; \u00ab il semblerait que le Bouddah fut un pr\u00eatre \u00e9gyptien chass\u00e9 de Memphis par les pers\u00e9cutions de Cambyse \u00bb, les Bretons m\u00eame seraient presque des N\u00e8gres ils le cachent pourtant bien). Tant\u00f4t au contraire c&rsquo;est l&rsquo;universalit\u00e9 qui appara\u00eet sous la n\u00e9gritude : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab D\u00e8s lors le N\u00e8gre doit \u00eatre capable de ressaisir la continuit\u00e9 de son pass\u00e9 historique national, de tirer de celui-ci le b\u00e9n\u00e9fice moral n\u00e9cessaire pour reconqu\u00e9rir sa place dans le monde moderne, sans verser dans les exc\u00e8s d&rsquo;un nazisme \u00e0 rebours, car <em>la civilisation dont il se r\u00e9clame eut pu \u00eatre cr\u00e9\u00e9e par n&rsquo;importe quelle autre race humaine &#8211; pour autant que l&rsquo;on puisse parler de race &#8211; qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e dans un berceau aussi favorable, aussi unique<\/em>. \u00bb (p. 253).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cheikh Anta Diop met admirablement \u00e0 nu un complexe raciste \u00e9vident mais invisible aux yeux satisfaits des Blancs comme aux yeux subjugu\u00e9s des Noirs. Non seulement l&rsquo;\u00e9gyptologie a fini par oublier la couleur des peaux \u00e9gyptiennes, mais c&rsquo;est la science anthropologique qui a d\u00e9fini traditionnellement le Blanc et le n\u00e8gre selon des crit\u00e8res qui en derni\u00e8re analyse ne tiennent plus compte de la couleur : C&rsquo;est au niveau du manuel scolaire qu&rsquo;\u00e9clate na\u00efvement la bouffonnerie : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Un Noir se distingue moins par la couleur de sa peau (car il y a des blancs \u00e0 peau noire) qu&rsquo;\u00e0 ses traits : l\u00e8vres \u00e9paisses, nez \u00e9pat\u00e9, etc \u2026 \u00bb (Cholley, <em>Manuel de G\u00e9ographie<\/em>, classe de 5e).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le Noir se d\u00e9finit selon la couleur, mais pas toujours ; selon certains caract\u00e8res morphologiques (dolicoc\u00e9phalie, \u00e9paules larges, prognatisme, nez \u00e9pat\u00e9), mais pas toujours. En fait, la qualit\u00e9 de n\u00e8gre est r\u00e9serv\u00e9e aux races du c\u0153ur de l&rsquo;Afrique et de l&rsquo;Oc\u00e9anie, et en fin de compte le noir est moins une couleur qu&rsquo;une arri\u00e9ration sociologique plus ou moins approximativement traduite en caract\u00e8res morphologiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Par un surprenant abus, nous appelons blancs des hommes \u00e0 la peau noire ou brune, \u00e0 commencer par les Hindous, ces beaux aryens noirs, jusqu&rsquo;aux races brunes du Bassin M\u00e9diterran\u00e9en (1). Ce ne sont sans doute pas des noirs, mais pourquoi les nommons-nous blancs ? Appelle-t-on blanc le vin ros\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>Cheikh Anta Diop, ici, ne va pas assez loin. Tout en d\u00e9non\u00e7ant l&rsquo;abus, il le subit. Il ne remarque pas que les Hindous sont noirs, car ce sont des \u00ab aryens \u00bb ! Il ne pose nullement le probl\u00e8me de cette humanit\u00e9 ni noire ni blanche arbitrairement attribu\u00e9e \u00e0 la race blanche. Sa critique du racisme blanc est incompl\u00e8te dans la mesure o\u00f9 elle s&rsquo;appuie sur une racialit\u00e9 n\u00e8gre. Il s&rsquo;occupe essentiellement de transformer la n\u00e9gritude ethnique en vertu l\u00e0 o\u00f9 elle \u00e9tait un vice, en culture l\u00e0 o\u00f9 elle \u00e9tait barbarie (2), mais il s&rsquo;agit encore d&rsquo;une essence abstraite ou confuse : le probl\u00e8me de la couleur n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 dissoci\u00e9 du probl\u00e8me des races.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec sa richesse immense et ses insuffisances \u00e9normes, le grand livre de Cheikh Anta Diop sera peut-\u00eatre un monument historique aussi important pour l&rsquo;Afrique que l&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 pour l&rsquo;Allemagne et la France les<br>Discours \u00e0 la Nation allemande de Fichte ou les \u0153uvres d&rsquo;Augustin Thierry. Il importe de se d\u00e9gager de l&rsquo;attitude ind\u00e9cente du petit-bourgeois \u00ab\u00a0humaniste\u00a0\u00bb qui critique le \u00ab racisme \u00bb et le \u00ab nationalisme \u00bb noir, tout en acceptant sereinement l&rsquo;imp\u00e9rialisme, le colonialisme et le capitalisme. Mais aussi (et tout en reconnaissant actuellement avec Cheikh Anta Diop que le \u00ab nationalisme noir, le plus chauvin, a des cons\u00e9quences redoutables pour les colonialistes : il pulv\u00e9rise leurs privil\u00e8ges et balaie leur domination \u00bb), nous avons le droit et le devoir de souhaiter que la n\u00e9gritude ne s&rsquo;enferme pas dans l&rsquo;ethnisme particulariste, mais plut\u00f4t qu&rsquo;elle d\u00e9veloppe son universalit\u00e9 latente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>VI. Afrique Noire<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La n\u00e9gritude n&rsquo;est pas seulement polaris\u00e9e ethniquement, mais aussi g\u00e9ographiquement. L&rsquo;Afrique est la grande matrice noire, y compris pour les descendants des millions d&rsquo;esclaves d\u00e9port\u00e9s dans le Nouveau Monde (3). Bien entendu, la revendication politique africaine se cristallise surtout pour les Africains eux-m\u00eames, tandis que se cristallise parall\u00e8lement une nationalit\u00e9 cara\u00efbe (il n&rsquo;y a pas encore d&rsquo;id\u00e9e de f\u00e9d\u00e9ration n\u00e8gre internationale, encore qu&rsquo;Abdoulaye Ly envisage une association afro-insulaire).<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;Afrique est la terre revendiqu\u00e9e par les Noirs qui y vivent et n&rsquo;en sont pas les ma\u00eetres. Il y a certes une Afrique blanche (disons plut\u00f4t brune), au nord, et l&rsquo;inf\u00e2me empire blanc de l&rsquo;Afrique du Sud, mais l&rsquo;identification affective de l&rsquo;Afrique et de la nation n\u00e8gre est globale. Un nationalisme continental est en gestation ; le continent est un cadre politique et \u00e9conomique naturel (Cf. Mamadou Dia, <em>R\u00e9flexions sur l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;Afrique Noire<\/em>) : les divisions territoriales actuelles sont arbitraires, et, ant\u00e9rieurement \u00e0 la colonisation, il n&rsquo;existait pas de nations mais des tribus, des aires culturelles et des empires militaires. Ici se posent d&rsquo;essentiels probl\u00e8mes politiques qu&rsquo;on pourra examiner ult\u00e9rieurement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><em>VII. Civilisation et culture noires<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les auteurs noirs revendiquent leur h\u00e9ritage de civilisation et leur droit \u00e0 la civilisation universelle qui est un produit commun d&rsquo;\u00e9changes et de circulations, de rencontres et de m\u00e9langes. Mais ils sont plus pr\u00e9occup\u00e9s d&rsquo;affirmer ce qui est le plus contest\u00e9 : leur individualit\u00e9 culturelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e8me <em>culturel <\/em>est aujourd&rsquo;hui au premier plan parce que le mouvement n\u00e8gre est au stade o\u00f9 la culture f\u00e9conde directement la politique. Nous sommes \u00e0 ce moment d&rsquo;\u00e9pousailles si bien d\u00e9fini par Franz Fanon : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab\u00a0Quant \u00e0 l&rsquo;inf\u00e9rioris\u00e9, apr\u00e8s la phase de d\u00e9culturation, il retrouve ses positions originales. Il s&rsquo;engage avec passion dans sa culture abandonn\u00e9e. C&rsquo;est la culture de la culture, non sans irrationnel. La culture encapsul\u00e9e est revaloris\u00e9e d&rsquo;abord, clam\u00e9e, non repens\u00e9e, reprise, dynamis\u00e9e de l&rsquo;int\u00e9rieur. Au sortir de ses \u00e9pousailles, l&rsquo;opprim\u00e9 d\u00e9cide de lutter contre toutes les formes d&rsquo;ali\u00e9nation de l&rsquo;homme en connaissance de cause.\u00a0\u00bb (Racisme et Culture, Communication au Congr\u00e8s).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il est important de rappeler: 1) que trois voies culturelles s&rsquo;offrent aux Noirs d\u00e9culturis\u00e9s : l&rsquo;assimilation, le syncr\u00e9tisme, la ressaisie d&rsquo;une tradition sp\u00e9cifique ; 2) que ces trois voies ne sont pas absolument exclusives les unes des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi les Noirs des Etats-Unis, bourgeoisie en t\u00eate (et il faut ici se reporter \u00e0 ce rigoureux et admirable ouvrage de culture noire, la <em>Bourgeoisie Noire<\/em>, de Franklin Frazier) (4), ne tendent qu&rsquo;\u00e0 une occidentalisation mim\u00e9tique d&rsquo;autant plus totale que les Blancs ont assimil\u00e9 culturellement ce par quoi les noirs avaient commenc\u00e9 par se diff\u00e9rencier (le jazz). Les Noirs br\u00e9siliens, engag\u00e9s dans un processus de m\u00e9tissage, n&rsquo;en revendiquent pas moins une auto-affirmation culturelle. Les intellectuels noirs des colonies fran\u00e7aises ont trouv\u00e9 dans une assimilation premi\u00e8re (\u00e9tudes \u00e0 Paris) les moyens et la volont\u00e9 de se frayer une voie \u00e0 la fois syncr\u00e9tiste et fid\u00e8le aux origines. Au bout de la culture occidentale et humaniste fran\u00e7aise ils ont vu aussi bien d&rsquo;une part l&#8217;embourgeoisement, la \u00ab collaboration \u00bb, et d&rsquo;autre part les principes qui sapaient l&rsquo;ordre blanc des choses. Mais alors que le petit-bourgeois fran\u00e7ais ronronne dans cette contradiction, ils l&rsquo;ont d\u00e9chir\u00e9e, ont d\u00e9rob\u00e9 le feu sacr\u00e9 des id\u00e9es r\u00e9volutionnaires aux bonzes blancs qui leur disaient \u00ab d&rsquo;attendre \u00bb, \u00ab d&rsquo;\u00e9viter toute provocation \u00bb, <em>et comme ils ne pourraient appuyer ces principes sur une culture cosmopolite r\u00e9volutionnaire, ils sont rentr\u00e9s dans leur n\u00e9gritude pour transformer en bont\u00e9 originelle le p\u00e9ch\u00e9 originel qu&rsquo;on leur infligeait.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ici que nous abordons l&rsquo;un des champs les plus riches et les plus \u00e9quivoques : certains Noirs ont purement et simplement r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 les sch\u00e8mes racistes blancs, en transformant le signe n\u00e9gatif (inf\u00e9riorisant) en signe positif (exaltant). Ainsi Leopold Sedar Sengor retourne Gobineau comme une veste, et nous d\u00e9montre certes que l&rsquo;envers vaut l&rsquo;endroit : \u00ab L&rsquo;\u00e9motion est n\u00e8gre et la raison hell\u00e8ne \u00bb. Cheikh Anta Diop va m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 consid\u00e9rer avec un certain d\u00e9dain soup\u00e7onneux la Gr\u00e8ce du Ve si\u00e8cle, alors que, marxiste, il aurait pu admirer pr\u00e9cis\u00e9ment le premier processus de <em>profanisation des valeurs<\/em> qu&rsquo;ait connu l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est abusif de transf\u00e9rer sur des propri\u00e9t\u00e9s ethniques des diff\u00e9rences avant tout sociologiques et historiques : les Noirs africains sont plus proches d&rsquo;un syst\u00e8me archa\u00efque qu&rsquo;ont connu toutes les cultures sous des formes diverses. Le culte des anc\u00eatres, la propri\u00e9t\u00e9 collective, les groupes d&rsquo;\u00e2ges, les liens de solidarit\u00e9 claniques et tribaux, la conception magique du monde, etc\u2026 , ne sont pas sp\u00e9cifiquement n\u00e8gres, mais constituent un tr\u00e9sor originaire universel.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Noirs sont encore plus proches de ce tr\u00e9sor que les Blancs : ils pourraient et devraient sauvegarder les vertus perdues en cours de route par les autres cultures. Mais c&rsquo;est tomber pr\u00e9cis\u00e9ment dans les m\u00eames platitudes id\u00e9alistes que celles des radoteurs blancs que d&rsquo;exalter la \u00ab spiritualit\u00e9 \u00bb, la \u00ab religiosit\u00e9 \u00bb de ces visions du monde pour les opposer au \u00ab mat\u00e9rialisme \u00bb d&rsquo;Occident.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, c&rsquo;est mythifier la culture n\u00e8gre archa\u00efque que de consid\u00e9rer le \u00ab manisme \u00bb d\u00e9crit par Frob\u00e9nius, la m\u00e9taphysique micro-macrocosmique r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par Griaule, comme une communaut\u00e9 bienheureuse de l&rsquo;homme et de la nature. Certes, une v\u00e9rit\u00e9 profonde est incluse dans ce qu&rsquo;il faut nommer la magie (vision du monde fond\u00e9e sur l&rsquo;analogie de l&rsquo;homme microcosme et du macrocosme, sur un syst\u00e8me de projections anthropomorphiques et d&rsquo;identifications cosmomorphiques, sur le \u00ab double \u00bb et la m\u00e9tamorphose, la survie des spectres corporels et la mort-renaissance), <em>mais cette v\u00e9rit\u00e9 est toujours plus ou moins morcel\u00e9e et f\u00e9tichis\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut donc choisir entre un retour aux traditions qui remplacerait les f\u00e9tiches culturels de l&rsquo;Occident bourgeois par d&rsquo;autres f\u00e9tiches et un \u00e9clatement de la tradition pour en faire jaillir la s\u00e8ve, c&rsquo;est-\u00e0-dire la richesse anthropologique premi\u00e8re de la magie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut prendre garde ici \u00e0 une illusion tr\u00e8s fr\u00e9quente chez ceux qui s&rsquo;imaginent trouver dans la n\u00e9gritude le secret d&rsquo;un paradis perdu, un homme total <em>r\u00e9concili\u00e9 <\/em>avec le cosmos et lui-m\u00eame. En fait, \u00e0 la source vitale de la culture magique, il y a bien un homme riche potentiel, c&rsquo;est-\u00e0-dire participant pleinement au monde et affirmant pleinement son individualit\u00e9, mais cet homme \u00ab riche \u00bb est d\u00e9chir\u00e9 : il y a une contradiction radicale entre d&rsquo;une part les participations cosmiques, o\u00f9 l&rsquo;homme tend \u00e0 engloutir son individualit\u00e9, et d&rsquo;autre part l&rsquo;affirmation de cette individualit\u00e9 qui tend \u00e0 nier les lois biologiques et cosmiques, \u00e0 commencer par la loi de la mort. L&rsquo;homme riche c&rsquo;est l&rsquo;homme qui retrouve, en m\u00eame temps que la totalit\u00e9, cette contradiction totale. Et c&rsquo;est cette contradiction qui le fait \u00e9voluer, progresser ou r\u00e9gresser, s&rsquo;appauvrir et se sp\u00e9cialiser, se retrouvant et se d\u00e9passant, etc\u2026 L&rsquo;homme riche, l&rsquo;homme total n&rsquo;est pas l&rsquo;homme pr\u00e9tendument \u00ab\u00a0d\u00e9sali\u00e9n\u00e9\u00a0\u00bb et autres billeves\u00e9es du marxisme philosophique de l&rsquo;\u00e9poque stalinienne, c&rsquo;est <em>l&rsquo;homme condamn\u00e9 au devenir<\/em>, l&rsquo;homme qui se lance dans la recherche et dans l&rsquo;\u00e9volution, l&rsquo;homme pratiquement, techniquement, moralement <em>r\u00e9volutionnaire<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi la plong\u00e9e aux tufs de la n\u00e9gritude n&rsquo;est pas tant un retour intra-ut\u00e9rin (il ne l&rsquo;est que par perversion, atrophie), qu&rsquo;une relance vers le devenir. Et voil\u00e0 la richesse de la n\u00e9gritude : l&rsquo;homme nu, c&rsquo;est-\u00e0-dire le prol\u00e9taire de toutes les oppressions, le dernier des derniers, c&rsquo;est-\u00e0-dire le premier des premiers : l&rsquo;homme le plus proche de la richesse anthropologique premi\u00e8re : la revendication \u00e0 la participation totale et \u00e0 l&rsquo;individualit\u00e9 essentielle. Il d\u00e9pend de l&rsquo;homme noir qu&rsquo;il soit vraiment l&rsquo;homme maximum<\/p>\n\n\n\n<p>Pour cela, la n\u00e9gritude doit se d\u00e9passer elle-m\u00eame : briser ses f\u00e9tiches ; elle ne doit pas oublier que sa n\u00e9gativit\u00e9 propre &#8211; l&rsquo;anticolonialisme radical &#8211; est sa source la plus positive, que sa positivit\u00e9 propre (culture archa\u00efque) contient des ferments n\u00e9gatifs. Elle doit, enfin, en passant par le stade de la grande nation f\u00e9d\u00e9rative, tendre vers \u00ab\u00a0le rendez-vous du donner et du recevoir\u00a0\u00bb, dont parle C\u00e9saire, et plus encore, vers l&rsquo;universalit\u00e9 concr\u00e8te d&rsquo;une culture internationale, et d&rsquo;une humanit\u00e9 m\u00e9tiss\u00e9e, en mouvement vers d&rsquo;autres plan\u00e8tes. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>EDGAR MORIN.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) Inversement, le racisme vulgaire qui s&rsquo;\u00e9tale aujourd&rsquo;hui \u00e0 propos des conflits Nord-Africaine r\u00e9pugne \u00e0 consid\u00e9rer comme Blancs les Arabes ou Berb\u00e8res, qui menacent \u00ab la race blanche \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(2) Cheikh Anta Diop aurait pu analyser les signes \u00ab simiesques \u00bb que le Blanc d\u00e9couvre dans le prognatisme, le nez \u00e9pat\u00e9, les l\u00e8vres \u00e9paisses. Si le nez \u00e9pat\u00e9 et le prognatisme sont plus simiesques que le nez d\u00e9velopp\u00e9 et la face droite, au contraire les l\u00e8vres \u00e9paisses sont pleinement \u00ab humaines \u00bb, alors que les l\u00e8vres minces des races nordiques sont celles du singe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(3) Les Polyn\u00e9siens et en g\u00e9n\u00e9ral les Oc\u00e9aniens sont absents des pr\u00e9occupations et des discussions de nos amis de Pr\u00e9sence Africaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(4) Plon \u00e9dit.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"389\" height=\"611\" data-attachment-id=\"14047\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/09\/17\/edgar-morin-la-question-negre\/arguments-decembre-1956\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Arguments-decembre-1956.png?fit=389%2C611&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"389,611\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Arguments-decembre-1956\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Arguments-decembre-1956.png?fit=191%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Arguments-decembre-1956.png?fit=389%2C611&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Arguments-decembre-1956.png?resize=389%2C611&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-14047\" style=\"width:360px;height:565px\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Arguments-decembre-1956.png?w=389&amp;ssl=1 389w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Arguments-decembre-1956.png?resize=191%2C300&amp;ssl=1 191w\" sizes=\"auto, (max-width: 389px) 100vw, 389px\" \/><\/figure><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article d&rsquo;Edgar Morin paru dans Arguments, n\u00b0 1, d\u00e9cembre 1956-janvier 1957, p. 1-7 Remarques \u00e0 propos de : Abdoulaye Ly : Les masses africaines et l&rsquo;actuelle condition humaine ; Dia Mamadou : R\u00e9flexions sur l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;Afrique Noire ; Cheikh Anta Diop : Nations n\u00e8gres et culture (tous ces ouvrages aux Editions Pr\u00e9sence Africaine) et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[37,4732,87,1885,4733,1432,372,407,729,4734,1488,1504],"class_list":["post-14046","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-37","tag-abdoulaye-ly","tag-afrique","tag-arguments","tag-cheikh-anta-diop","tag-critique","tag-edgar-morin","tag-etats-unis","tag-mamadou-dia","tag-negritude","tag-noirs","tag-presence-africaine"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-3Ey","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":488,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2015\/06\/21\/appel-guy-mollet\/","url_meta":{"origin":14046,"position":0},"title":"Un appel \u00e0 M. 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Parmi ses initiateurs, on retrouve Jean Duvignaud et Edgard Morin. 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