{"id":14683,"date":"2021-11-12T06:33:08","date_gmt":"2021-11-12T05:33:08","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=14683"},"modified":"2021-11-12T06:33:08","modified_gmt":"2021-11-12T05:33:08","slug":"maxime-rodinson-lislam-et-les-nouvelles-independances","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/11\/12\/maxime-rodinson-lislam-et-les-nouvelles-independances\/","title":{"rendered":"Maxime Rodinson : L&rsquo;Islam et les nouvelles ind\u00e9pendances"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de <a href=\"https:\/\/www.google.com\/url?sa=t&amp;rct=j&amp;q=&amp;esrc=s&amp;source=web&amp;cd=&amp;cad=rja&amp;uact=8&amp;ved=2ahUKEwiq6urVoJD0AhXizIUKHf0kCMkQFnoECAIQAQ&amp;url=https%3A%2F%2Fmaitron.fr%2Fspip.php%3Farticle175030&amp;usg=AOvVaw3QqQEbavL8buDhXOx7m7cK\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Maxime Rodinson<\/a> paru dans <em>Partisans<\/em>, n\u00b0 10, mai-juin 1963, p. 99-117<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"254\" height=\"400\" data-attachment-id=\"14711\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/11\/12\/maxime-rodinson-lislam-et-les-nouvelles-independances\/partisans-mai-juin-1963\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/partisans-mai-juin-1963.jpg?fit=254%2C400&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"254,400\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"partisans-mai-juin-1963\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/partisans-mai-juin-1963.jpg?fit=191%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/partisans-mai-juin-1963.jpg?fit=254%2C400&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/partisans-mai-juin-1963.jpg?resize=254%2C400&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-14711\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/partisans-mai-juin-1963.jpg?w=254&amp;ssl=1 254w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/partisans-mai-juin-1963.jpg?resize=191%2C300&amp;ssl=1 191w\" sizes=\"auto, (max-width: 254px) 100vw, 254px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Le monde musulman dans son ensemble est maintenant ind\u00e9pendant. Chaque gouvernement, chaque groupement social, chaque individu se trouve face \u00e0 face avec un probl\u00e8me dont la lutte pour l&rsquo;ind\u00e9pendance avait estomp\u00e9 la puret\u00e9 : l&rsquo;attitude \u00e0 prendre vis-\u00e0-vis de l&rsquo;Islam, de la religion musulmane.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Le probl\u00e8me est important et difficile. Certaines attitudes prises ont d\u00e9sorient\u00e9 au plus haut point les militants europ\u00e9ens qui avaient soutenu la lutte des peuples musulmans pour l&rsquo;ind\u00e9pendance. Dans le monde europ\u00e9en, la lutte pour le progr\u00e8s social a \u00e9t\u00e9, depuis des si\u00e8cles, solidaire d&rsquo;une lutte contre la religion ou du moins contre le cl\u00e9ricalisme. Cette liaison s&rsquo;observe d\u00e9j\u00e0 chez les h\u00e9r\u00e9tiques du Moyen Age (1). La bourgeoisie montante a d\u00fb lutter partout contre l\u2019\u00c9glise catholique, appui id\u00e9ologique de la royaut\u00e9 de droit divin et des f\u00e9odaux. Plus tard, le mouvement socialiste a trouv\u00e9 devant lui l\u2019\u00c9glise devenue le soutien de la propri\u00e9t\u00e9 bourgeoise, comme l&rsquo;\u00e9tait depuis le d\u00e9but le clerg\u00e9 des \u00c9tats protestants. Un mouvement progressiste religieux a eu du mal \u00e0 se frayer un chemin entre les condamnations des \u00c9glises et les sarcasmes des r\u00e9volutionnaires. A peine depuis quelques ann\u00e9es, il a pu faire reconna\u00eetre son s\u00e9rieux, non sans soup\u00e7ons et obstacles de tout ordre. Non sans avoir emprunt\u00e9 aussi \u00e0 ses compagnons de route des th\u00e8mes centraux de leur id\u00e9ologie, dont la m\u00e9fiance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de toute tendance au th\u00e9ocratisme. Les chr\u00e9tiens de gauche sont souvent (comme leurs anc\u00eatres m\u00e9di\u00e9vaux) les plus vigilants des anticl\u00e9ricaux. Et dans la conscience de l&rsquo;homme de gauche europ\u00e9en occidental, l&rsquo;ennemi reste le trio du <em>Canard Encha\u00een\u00e9<\/em> et de Sin\u00e9 : le militaire, le juge, le pr\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ancr\u00e9 dans cette situation, le militant de gauche europ\u00e9en voit dans les \u00c9tats dont il a soutenu l&rsquo;ind\u00e9pendance des ph\u00e9nom\u00e8nes troublants. Des gens inqui\u00e9t\u00e9s, lynch\u00e9s parfois pour ne pas s&rsquo;\u00eatre soumis \u00e0 une pratique religieuse comme le je\u00fbne du ramadan, d&rsquo;autres condamn\u00e9s \u00e0 mort comme les Baha&rsquo;\u00efs au Maroc pour h\u00e9r\u00e9sie, etc. Et tout cela sur le fond du refus g\u00e9n\u00e9ral chez les gouvernants de prendre une attitude publique tant soit peu d\u00e9tach\u00e9e (ne parlons m\u00eame pas d&rsquo;hostilit\u00e9) \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la religion en g\u00e9n\u00e9ral, des pratiques rituelles, du \u00ab\u00a0clerg\u00e9\u00a0\u00bb&#8230; \u00c9tait-ce donc la peine de lutter, voire d&rsquo;affronter des dangers plus ou moins grands, pour porter au pouvoir l&rsquo;Ordre Moral, si ce n&rsquo;est l&rsquo;Inquisition ? Pourquoi s&rsquo;extasier devant des gens qui vont \u00e0 La Mecque baiser la Pierre Noire, souvenir d&rsquo;Abraham, quand on raille Lourdes et qu&rsquo;on vitup\u00e8re Fatima ? Pourquoi admirer des r\u00e9gimes o\u00f9 on adore officiellement Allah en tous lieux et en tous temps, quand on s&rsquo;indigne des aum\u00f4niers de lyc\u00e9e qu&rsquo;apr\u00e8s tout nul n&rsquo;est oblig\u00e9 de suivre ? Pourquoi faire confiance aux capacit\u00e9s r\u00e9volutionnaires de dirigeants qui n&rsquo;osent prononcer (\u00e0 supposer qu&rsquo;ils le veuillent) aucune phrase tant soit peu neutre \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du dogme r\u00e9gnant chez eux alors qu&rsquo;on se m\u00e9fie un peu (au moins) des catholiques les plus ultra-r\u00e9volutionnaires ? Il y a l\u00e0 une contradiction profonde que le militant, et plus largement l&rsquo;Europ\u00e9en attach\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9 et au progr\u00e8s, supportent mal. <\/p>\n\n\n\n<p>Certains pensent dans la ligne de la politique d&rsquo;efficacit\u00e9 qu&rsquo;une contradiction aussi insupportable doit \u00eatre dissimul\u00e9e, ensevelie sous le silence. Ou ils agissent comme s&rsquo;ils le pensaient. D&rsquo;autres pensent dans la ligne du fid\u00e9isme r\u00e9volutionnaire que les colonis\u00e9s, m\u00eame r\u00e9cemment affranchis, ne peuvent qu&rsquo;avoir raison et qu&rsquo;il est impie de mettre en question ce principe. Ne parlons pas de ceux qui tiennent tout simplement \u00e0 pouvoir continuer leurs petits voyages dans ces pays ou \u00e0 y jouer leur r\u00f4le de pontife. Je pense, pour ma part, qu&rsquo;il faut toujours regarder en face les probl\u00e8mes et traiter les hommes comme des \u00eatres dou\u00e9s de raison capables de supporter un raisonnement. C&rsquo;est pourquoi je traiterai de ce probl\u00e8me en m&rsquo;effor\u00e7ant d&rsquo;y voir clair sans respecter aucun tabou ni sans vouloir blesser gratuitement personne. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>I. &#8211; Les attitudes prises<\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">Les positions externes<\/span><\/strong>. <\/p>\n\n\n\n<p>Essayons d&rsquo;abord de classer les attitudes prises par les gouvernements, groupes et individus en pays d&rsquo;Islam. Les deux positions extr\u00eames sont claires. A un bout, l&rsquo;<em>ath\u00e9isme militant<\/em> des r\u00e9publiques sovi\u00e9tiques musulmane. La religion en g\u00e9n\u00e9ral, dont l&rsquo;Islam est un cas particulier, repr\u00e9sente une id\u00e9ologie intrins\u00e8quement r\u00e9actionnaire dont il importe de d\u00e9barrasser au plus t\u00f4t les esprits. C&rsquo;est un obstacle \u00e0 la diffusion de la mentalit\u00e9 de l&rsquo;homme socialiste qui ne peut \u00eatre que conforme au mat\u00e9rialisme dialectique et historique. C&rsquo;est donc une entrave \u00e0 la construction du socialisme et la lutte anti-religieuse est un devoir de l\u2019\u00c9tat comme de tout citoyen conscient. En pratique, certes, on ne va pas jusqu&rsquo;aux cons\u00e9quences logiques de cette position. On peut observer des attitudes de l\u2019\u00c9tat socialiste curieusement en contradiction avec elle. Mais elle demeure l&rsquo;attitude th\u00e9orique de base, sous-jacente, inculqu\u00e9e par l&rsquo;\u00e9ducation d&rsquo;\u00c9tat \u00e0 tous les esprits. A ce titre, elle agit constamment sur la r\u00e9alit\u00e9 (2). <\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;autre bout, il y a l&rsquo;attitude <em>th\u00e9ocratique<\/em>. L&rsquo;Islam n&rsquo;est pas seulement une religion au sens europ\u00e9en occidental du terme. C&rsquo;est une r\u00e9v\u00e9lation divine qui a apport\u00e9 des solutions \u00e0 tous les probl\u00e8mes humains, y compris les probl\u00e8mes sociaux et politiques. D&rsquo;ailleurs la religion musulmane, d\u00e8s son apparition ou presque, s&rsquo;est incarn\u00e9e en un \u00c9tat dirig\u00e9 par Dieu lui-m\u00eame \u00e0 travers l&rsquo;entremise de son Messager, le Proph\u00e8te Mohammad. Le Coran est la meilleure des constitutions en m\u00eame temps que le meilleur trait\u00e9 d&rsquo;\u00e9conomie politique. Il peut remplacer avantageusement la <em>D\u00e9claration des droits de l&rsquo;homme<\/em> et le <em>Capital<\/em>. Il n&rsquo;est que de l&rsquo;appliquer. Telle \u00e9tait la th\u00e8se du groupement des Fr\u00e8res Musulmans (3), puissant il y a encore peu de temps au Moyen-Orient. Beaucoup s&rsquo;y rattachent encore en secret ou sont influenc\u00e9s par ces id\u00e9es. C&rsquo;est encore l&rsquo;id\u00e9ologie officielle de l\u2019\u00c9tat pakistanais (4). Certes, l\u00e0 encore, la pratique s&rsquo;\u00e9carte quelque peu de la th\u00e9orie. Mais les th\u00e8ses enseign\u00e9es et proclam\u00e9es exercent une puissante influence sur les esprits.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">Les positions interm\u00e9diaires.<\/span><\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p>Entre ces positions extr\u00eames existe toute une gamme de stades interm\u00e9diaires. D\u00e9j\u00e0 suffirait \u00e0 le montrer le fait indiqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;instant qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 impossible d&rsquo;appliquer strictement les th\u00e8ses extr\u00e9mistes. Les positions interm\u00e9diaires ont une vari\u00e9t\u00e9 infinie. Pour arriver \u00e0 voir clair, on distinguera pourtant quelques points nodaux. <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a d&rsquo;abord ce qu&rsquo;on pourrait appeler un <em>ath\u00e9isme respectueux<\/em> et m\u00eame honteux. C&rsquo;est celui des communistes du Moyen-Orient. Toujours contenu dans les principes dont se r\u00e9clame le mouvement, il n&rsquo;est jamais proclam\u00e9, d\u00e9clar\u00e9, ni m\u00eame \u00e9nonc\u00e9. Dans la pratique, on tend la main \u00e0 tous les croyants, \u00e0 tous les membres du \u00ab\u00a0clerg\u00e9\u00a0\u00bb musulman qui veulent bien s&rsquo;aligner sur les positions du Parti. Sur un plan \u00e0 peine plus th\u00e9orique, on souligne, quand on le peut, combien les principes de l&rsquo;Islam et maintes caract\u00e9ristiques de la tradition musulmane pr\u00e9figuraient les id\u00e9es de Marx, Engels, L\u00e9nine et Khrouchtchev (variante : de Mao Tse-toung). J&rsquo;ai trait\u00e9 ailleurs avec plus de d\u00e9tails de ces curieux efforts de concordisme (5). Ils se heurtent \u00e0 des contradictions logiques et, ce qui est plus grave, \u00e0 des difficult\u00e9s pratiques. Mais c&rsquo;est la seule position possible pour le moment aux communistes des pays musulmans, compte tenu des donn\u00e9es de base de leur dogmatique et des conditions de leur lutte.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu plus \u00e0 droite, pourrait-on dire, on trouve un <em>la\u00efcisme <\/em>anticl\u00e9rical. Cela a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;attitude d&rsquo;Atat\u00fcrk (6) et celle de Bourguiba (7). La religion dans sa sph\u00e8re et la politique dans la sienne, suivant la formule de la IIIe R\u00e9publique malgr\u00e9 la diff\u00e9rence des id\u00e9ologies et des situations. Une lutte ferme contre les empi\u00e8tements des cl\u00e9ricaux. Le cas \u00e9ch\u00e9ant, une offensive contre les aspects de la religion musulmane jug\u00e9s nocifs pour le bon ordre et le progr\u00e8s de la soci\u00e9t\u00e9 civile. Ainsi le je\u00fbne du ramadan. On pourra, pour ne pas cr\u00e9er de difficult\u00e9s inutiles, arguer que les coutumes attaqu\u00e9es ne tiennent pas \u00e0 l&rsquo;essence de l&rsquo;Islam. Ce sera m\u00eame vrai assez souvent. Mais il est clair que c&rsquo;est une id\u00e9ologie non-religieuse qui inspire les partisans de cette politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus hypocrite est la <em>religiosit\u00e9 ind\u00e9pendante<\/em> de Nasser (8), attitude qui fut aussi celle de son rival Kassem (9). La sinc\u00e9rit\u00e9 des hommes n&rsquo;est pas en cause. J&rsquo;ignore jusqu&rsquo;\u00e0 quel point chacun d&rsquo;eux est ou a \u00e9t\u00e9 un bon Musulman en son \u00e2me et conscience. Qui sait dans quelle mesure Charles de Gaulle croit \u00e0 la transsubstantiation ? L&rsquo;important est qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une part de dirigeants r\u00e9solus \u00e0 maintenir une atmosph\u00e8re religieuse dans leur pays, \u00e0 pr\u00eacher d&rsquo;exemple en pratiquant ostensiblement les rites de la religion \u00e9tablie, \u00e0 ne prendre \u00e0 aucun prix une attitude pouvant pr\u00eater le flanc \u00e0 l&rsquo;accusation d&rsquo;indiff\u00e9rentisme religieuse. Mais, \u00e9galement, ils sont bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 ne permettre aucun empi\u00e8tement aux \u00e9l\u00e9ments religieux sur la sph\u00e8re des d\u00e9cisions politiques. On pense au gallicanisme sourcilleux de Louis XIV, bon croyant, ou de Napol\u00e9on, chr\u00e9tien bien plus douteux. Dans la pratique politique, il peut y avoir plus ou moins de concessions aux \u00c9glises con\u00e7ues, de fa\u00e7on r\u00e9aliste, comme repr\u00e9sentant une force dans la nation. Mais toujours une limite est marqu\u00e9e et on veille \u00e0 ce qu&rsquo;elle ne soit pas franchie. Cela implique forc\u00e9ment qu&rsquo;on h\u00e9sitera \u00e0 mobiliser ces \u00c9glises pour fournir la raison d&rsquo;\u00eatre d&rsquo;une lutte politique donn\u00e9e. Ce serait donner \u00e0 leurs cadres (en l&rsquo;esp\u00e8ce le \u00ab\u00a0clerg\u00e9\u00a0\u00bb musulman) une certaine puissance qu&rsquo;ils pourraient \u00eatre tent\u00e9s d&rsquo;utiliser dans le domaine politique (10). Cela n&#8217;emp\u00eache pas d&rsquo;accepter, de solliciter ou d&rsquo;exiger des d\u00e9clarations proclamant leur appui \u00e0 des mesures d\u00e9cid\u00e9es par l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>En face de toutes ces tendances, il y a l&rsquo;attitude des <em>croyants <\/em>sinc\u00e8res. C&rsquo;est une attitude qui inspire le respect. En Islam comme en christianisme, il y a une proportion notable (quoique faible) de croyants d\u00e9sireux avant tout de vivre leur foi, c&rsquo;est-\u00e0-dire essentiellement d&rsquo;avoir une vie conforme aux pr\u00e9ceptes divins. En Islam le pr\u00e9ceptes de d\u00e9fense sociale, de participation \u00e0 la vie sociale sont li\u00e9s plus \u00e9troitement \u00e0 l&rsquo;essence m\u00eame de la foi, dans le christianisme (11). Mais, comme dans le christianisme, en pratique, le croyant profond\u00e9ment convaincu aboutit souvent \u00e0 une insatisfaction fondamentale \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la Cit\u00e9 politique. Il peut participer \u00e0 une lutte pour l&rsquo;ind\u00e9pendance, car il partage l&rsquo;aspiration fondamentale de son peuple. Mais les combinaisons, les impuret\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 la lutte interne des groupes pour le pouvoir auront vite tendance \u00e0 le rejeter vers une religiosit\u00e9 et un moralisme \u00e9loign\u00e9s de ces luttes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">L&rsquo;utilisation de l&rsquo;Islam.<\/span><\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai laiss\u00e9 pour la fin une tendance \u00e0 laquelle pourtant j&rsquo;ai l&rsquo;intention de consacrer l&rsquo;essentiel de ce propos. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;<em>utilisation de l&rsquo;Islam comme id\u00e9ologie politique<\/em>. C&rsquo;est l\u00e0 une tentation que plusieurs ont eue dans la p\u00e9riode actuelle. On voit ais\u00e9ment comme elle se diff\u00e9rencie de la plupart des tendances \u00e9num\u00e9r\u00e9es ci-dessus. La distinction avec le th\u00e9ocratisme est peut-\u00eatre moins claire. Dans ce dernier cas, il s&rsquo;agit d&rsquo;une volont\u00e9 de construire un \u00c9tat conforme aux prescriptions de l&rsquo;Islam. Celles-ci sont \u00e9videmment interpr\u00e9t\u00e9es \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;exp\u00e9rience des hommes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, mais il y a effort pour atteindre un objectif essentiellement religieux. Au contraire, la tendance dont je traite maintenant a pour but de r\u00e9aliser des objectifs non-religieux, ressortissant \u00e0 d&rsquo;autres projets, \u00e0 d&rsquo;autres id\u00e9ologies que l&rsquo;id\u00e9ologie religieuse. Celle-ci ne sert que d&rsquo;instrument, pourrait-on dire de d\u00e9guisement.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceci s&rsquo;observe d&rsquo;abord au cours de la lutte pour l&rsquo;ind\u00e9pendance. Les groupes dirigeant cette lutte peuvent \u00eatre plus ou moins impr\u00e9gn\u00e9s de la\u00efcisme, d&rsquo;indiff\u00e9rentisme religieux, d&rsquo;ath\u00e9isme. Il leur est difficile de n\u00e9gliger le potentiel moral que repr\u00e9sentent les sentiments religieux des masses. En effet, dans le cas des pays musulmans comme dans quelques autres cas (Irlande ou Pologne catholiques soumises autrefois \u00e0 l&rsquo;Angleterre protestante ou \u00e0 la Russie orthodoxe), l&rsquo;oppression nationale est accentu\u00e9e par le fait qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la domination d&rsquo;un peuple sectateur d&rsquo;une autre religion. La religion nationale prend rang de valeur m\u00e9pris\u00e9e et pers\u00e9cut\u00e9e par le dominateur. Ceux qui l&rsquo;ont abandonn\u00e9e, f\u00fbt-ce pour les raisons les plus universellement rationnelles, sont suspects d&rsquo;avoir trahi les valeurs de leur peuple et ceci d&rsquo;autant plus que l&rsquo;indiff\u00e9rentisme religieux, le la\u00efcisme, le scepticisme, l&rsquo;ath\u00e9isme sont fr\u00e9quents chez le dominateur comme cela se produisit dans le cas de la France. On voit donc l\u00e0 un alignement sur les valeurs de l&rsquo;oppresseur. D\u00e8s lors, les dirigeants du mouvement national, s&rsquo;ils sont dans ces conditions, peuvent trouver exp\u00e9dient de dissimuler leur d\u00e9tachement de la religion nationale, sinon d&rsquo;afficher un z\u00e8le hypocrite pour celle-ci. On a voulu, en partant de ces faits, sugg\u00e9rer que le soul\u00e8vement alg\u00e9rien, par exemple, \u00e9tait essentiellement pour la masse des paysans r\u00e9volt\u00e9s une d\u00e9fense de ses valeurs de foi (12). C&rsquo;est, me semble-t-il, une conclusion outr\u00e9e. La masse paysanne d\u00e9fendait son existence. Elle e\u00fbt pu, certaines conditions \u00e9tant donn\u00e9es, se franciser comme la Gaule conquise s&rsquo;\u00e9tait latinis\u00e9e. Il e\u00fbt fallu pour cela que l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment europ\u00e9en accepte l&rsquo;assimilation des indig\u00e8nes avec toutes ses cons\u00e9quences. Ce fut loin d&rsquo;\u00eatre le cas, on le sait. Les choses ayant \u00e9t\u00e9 ce qu&rsquo;elles furent, la masse paysanne se sentit justement l&rsquo;objet d&rsquo;une agression perp\u00e9tuelle et sur tous les plans, de l&rsquo;\u00e9conomique au spirituel. On ne cherchait pas \u00e0 l&rsquo;assimiler, mais \u00e0 la maintenir dans une situation humili\u00e9e et d\u00e9pendante. Sa religion \u00e9tait attaqu\u00e9e avec toutes ses autres valeurs sans qu&rsquo;il lui f\u00fbt propos\u00e9 effectivement une promotion globale par adoption des valeurs des vainqueurs (comme ce fut le cas dans l&rsquo;Empire musulman). Dans cette religion, il y avait des valeurs d&rsquo;identification nationale. Celles-ci dominaient statistiquement comme c&rsquo;est, en g\u00e9n\u00e9ral, le cas. On d\u00e9fendait donc dans les masses l&rsquo;Islam, on adh\u00e9rait \u00e0 l&rsquo;Islam pour manifester essentiellement son attachement \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 nationale, son refus des valeurs du dominateur. Ce qui n&rsquo;exclut pas pour certains un approfondissement de cette adh\u00e9sion en une foi intense et tr\u00e8s \u00ab\u00a0spirituelle\u00a0\u00bb. Les dirigeants plus ou moins pieux, plus ou moins irreligieux, utilisaient cette tendance, forte, au-del\u00e0 du facteur national et \u00e0 son service, de toute l&#8217;emprise existentielle que peut avoir une foi religieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;accession \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance, cette utilisation nationale de l&rsquo;Islam a pu devenir une utilisation que l&rsquo;on pourrait appeler plus pr\u00e9cis\u00e9ment nationaliste. Un exemple nous est donn\u00e9 au Maroc par les dirigeants du parti de l&rsquo;Istikl\u00e2l, en particulier par All\u00e2l al-F\u00e2ssi. Sa foi personnelle en l&rsquo;Islam est peut-\u00eatre tr\u00e8s sinc\u00e8re. Mais il fait appel tr\u00e8s consciemment \u00e0 l&#8217;emprise des symboles musulmans sur les masses, \u00e0 l&rsquo;attachement des objectifs du nationalisme marocain (plus que du nationalisme arabe) et de l&rsquo;immobilisme social. Il me para\u00eet difficile de justifier par les valeurs coraniques ou celles de la Tradition musulmane l&rsquo;annexion de la Mauritanie au Maroc. <\/p>\n\n\n\n<p>En Alg\u00e9rie, certains ont \u00e9t\u00e9 tent\u00e9s par l&rsquo;utilisation de l&rsquo;Islam en un autre sens. Puisqu&rsquo;il est si difficile, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, de mobiliser les masses pour une \u0153uvre de construction \u00e9conomique et sociale longue, ingrate, sem\u00e9e d&#8217;emb\u00fbches, puisqu&rsquo;il est si difficile dans ces situations d&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;une nouvelle soci\u00e9t\u00e9 de former des cadres d\u00e9vou\u00e9s et totalement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s (on l&rsquo;a bien vu en \u00c9gypte) (13), puisque l&rsquo;id\u00e9ologie communiste qui s&rsquo;est montr\u00e9e apte en d&rsquo;autres pays \u00e0 cette mobilisation et \u00e0 cette formation ne peut \u00eatre transplant\u00e9e ici pour des raisons diverses, ne pourrait-on pas faire servir l&rsquo;Islam \u00e0 ces buts ? D&rsquo;o\u00f9 les essais, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, d&rsquo;un \u00ab socialisme musulman \u00bb o\u00f9 Mohammad se verrait attribuer le r\u00f4le de Marx et de L\u00e9nine. D&rsquo;o\u00f9 la tentative par Amar Ouzegane, ancien secr\u00e9taire du Parti communiste alg\u00e9rien, devenu militant nationaliste et ministre de l&rsquo;Agriculture et de la R\u00e9forme agraire, pour fonder une telle d\u00e9marche (14). Significativement, Ouzegane ne se pose nulle part la question de savoir si les dogmes musulmans sont vrais ou non, si les rites musulmans sont agr\u00e9ables ou non \u00e0 Dieu \u00e0 supposer que celui-ci existe, question qui ne semble pas l&rsquo;int\u00e9resser. Form\u00e9 par le pragmatisme stalinien, il a, fort dialectiquement, \u00ab d\u00e9pass\u00e9 \u00bb celui-ci. Si la mesure des id\u00e9es est leur efficacit\u00e9, pourquoi ne pas adopter la religion musulmane dont l&#8217;emprise est si grande sur le paysan alg\u00e9rien, qui peut sans doute l&rsquo;entra\u00eener \u00e0 des actes h\u00e9ro\u00efques, \u00e0 un d\u00e9vouement total au service de la construction socialiste de l&rsquo;Alg\u00e9rie ? Les ath\u00e9es ne lui semblent pas tant avoir tort que manifester une ignorance \u00e9tonnante de la \u00ab psychologie sociale \u00bb. La question de la v\u00e9rit\u00e9 objective n&rsquo;est pas une question th\u00e9orique, mais une question pratique, \u00e9non\u00e7ait Marx en 1845 dans sa seconde th\u00e8se sur Feuerbach. Il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 assez \u00e9tonn\u00e9 de voir son lointain disciple kabyle s&rsquo;inspirer de cette th\u00e8se pour montrer qu&rsquo;il <em>fallait <\/em>croire en Allah, en la mont\u00e9e au ciel du Proph\u00e8te sur la jument Bor\u00e2q \u00e0 t\u00eate de femme et au Paradis peupl\u00e9 de houris. Mais peut-\u00eatre n&rsquo;est-ce l\u00e0 qu&rsquo;un d\u00e9veloppement normal.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>II. \u2014 Bases d&rsquo;un jugement<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">La religion autrefois.<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les partisans du th\u00e9ocratisme comme ceux qui entendent utiliser la religion en tant qu&rsquo;id\u00e9ologie nationale ou sociale sont inspir\u00e9s d&rsquo;une conception qui a eu de longs si\u00e8cles de validit\u00e9. Pendant plusieurs mill\u00e9naires de l&rsquo;histoire humaine, dans les r\u00e9gions qui nous occupent au moins, les mouvements id\u00e9ologiques ont \u00e9t\u00e9 religieux et totalitaires. Religieux, car (pour simplifier) ils concevaient les lois du Cosmos comme d\u00e9pendant d&rsquo;une ou de plusieurs volont\u00e9s personnelles \u00e0 l&rsquo;image de la volont\u00e9 humaine. Totalitaires car ils r\u00e9clamaient une adh\u00e9sion totale de la personne et en fournissaient les moyens. Ils proposaient \u00e0 chacun une ligne d&rsquo;action et de pens\u00e9e qui pla\u00e7ait sa conduite et son attitude en correspondance avec le d\u00e9roulement d&rsquo;un drame cosmique. Ils lui apportaient ainsi le \u00ab salut \u00bb, r\u00e9pondant \u00e0 l&rsquo;appel de l&rsquo;angoisse, de la mis\u00e8re existentielles que chacun de nous porte en lui. Mais, en m\u00eame temps, ils mobilisaient leurs adh\u00e9rents pour une action temporelle, essentielle pour l&rsquo;Islam, secondaire mais n\u00e9anmoins d&rsquo;obligation pour certains aspects du christianisme, essentielle aussi pour d&rsquo;autres. Cette action de type politique devait consister \u00e0 cr\u00e9er un \u00c9tat, soit directement conforme aux prescriptions divines, soit \u00e9minemment favorable de par sa structure \u00e0 la libre action du mouvement qui, lui-m\u00eame, poursuivait la r\u00e9alisation des desseins de Dieu. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 une \u00ab utopie \u00bb au sens que Mannheim donne \u00e0 ce mot et qui ne pr\u00e9juge pas du caract\u00e8re r\u00e9alisable ou non du projet envisag\u00e9 (15). Entendons qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une repr\u00e9sentation d&rsquo;un \u00e9tat de choses futur, transcendant la situation actuelle, \u00e9minemment d\u00e9sirable, pour la r\u00e9alisation duquel on mobilise au maximum les \u00e9nergies. Ainsi les mouvements id\u00e9ologiques religieux avaient un double aspect, une double dimension : individuelle et collective. Ils apportaient \u00e0 chacun le salut personnel et l&rsquo;associaient \u00e0 une lutte sociale. Ainsi en est-il des mouvements id\u00e9ologiques non-religieux totalitaires d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. <\/p>\n\n\n\n<p>Les mouvements id\u00e9ologiques ont toujours combl\u00e9 ceux pour qui l&rsquo;essentiel \u00e9tait le salut personnel ; ils ont souvent d\u00e9\u00e7u ceux pour qui la primaut\u00e9 revenait \u00e0 la cr\u00e9ation de la Cit\u00e9 id\u00e9ale. Pour qui s&rsquo;occupe avant tout de son salut, il y a toujours une profonde satisfaction \u00e0 r\u00e9gler ses actes et son attitude sur la volont\u00e9 de Dieu ou sur la doctrine qui doit apporter un jour le plus grand bonheur au plus grand nombre. S&rsquo;il y a \u00e9chec (toujours apparent et provisoire) de l&rsquo;action collective entreprise et m\u00eame de mes efforts individuels, je n&rsquo;en aurais pas moins la satisfaction d&rsquo;avoir jou\u00e9 mon r\u00f4le, d&rsquo;avoir fait mon devoir, d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 agr\u00e9able \u00e0 Dieu ou utile \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9. Mais pour qui s&rsquo;int\u00e9resse d&rsquo;abord \u00e0 la victoire temporelle, les r\u00e9ussites font sans cesse ressurgir les d\u00e9ceptions. Tout \u00c9tat temporel comporte ce r\u00e9sidu d&rsquo;iniquit\u00e9 dont parle L\u00e9vi-Strauss, assez du moins pour faire clamer \u00e0 maintes reprises au militant qui a eu la malchance de ne pas mourir en martyr au cours de la lutte : Je n&rsquo;avais pas voulu cela !<\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9sus s&rsquo;en \u00e9tait d&rsquo;avance disculp\u00e9 : Mon royaume n&rsquo;est pas de ce monde ! Mais beaucoup de ses disciples n&rsquo;en tinrent aucun compte, les cadres de son mouvement souvent pouss\u00e9s par l&rsquo;app\u00e9tit du pouvoir, la base par le d\u00e9sir hallucinant de trouver une solution ici-bas aux maux atroces de ce monde. Ils ne se r\u00e9sign\u00e8rent pas \u00e0 laisser \u00e0 Satan la royaut\u00e9 du si\u00e8cle. Pour beaucoup, l\u2019\u00c9tat influenc\u00e9, puis contr\u00f4l\u00e9 depuis Constantin par des princes chr\u00e9tiens, mais malgr\u00e9 tout appareil ind\u00e9pendant de l&rsquo;id\u00e9ologie, devait se transformer \u00e0 moiti\u00e9 miraculeusement, \u00e0 moiti\u00e9 par l&rsquo;effort des fid\u00e8les en un \u00c9tat divin par lequel le r\u00e8gne de Dieu se r\u00e9aliserait sur la terre. D&rsquo;o\u00f9 de multiples h\u00e9r\u00e9sies sans cesse renaissantes acharn\u00e9es \u00e0 r\u00e9aliser ce programme ou \u00e0 pr\u00e9parer les voies divines, le Millenium dont l&rsquo;heure devait sonner, dans trois ans et demi annon\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;Apocalypse au premier si\u00e8cle (16). L\u2019\u00c9glise qui restait pr\u00e9cis\u00e9ment la Grande \u00c9glise parce qu&rsquo;elle maintenait contre vents et mar\u00e9es un implacable r\u00e9alisme, se d\u00e9tournait des plus fantastiques de ces \u00ab\u00a0utopies\u00a0\u00bb, les condamnait et br\u00fblait leurs sectateurs. Mais le d\u00e9sir de puissance de l&rsquo;appareil le poussait \u00e0 laisser canoniser un programme temporel, plus \u00ab id\u00e9ologique \u00bb au sens mannheimien (17) qu&rsquo;utopique, sacralisant l&rsquo;ordre \u00e9tabli dans sa variante la plus favorable au cl\u00e9ricalisme, parfois m\u00eame donnant dans l&rsquo;\u00ab utopie \u00bb pour d\u00e9truire un \u00c9tat qui semblait particuli\u00e8rement hostile (18). <\/p>\n\n\n\n<p>En Islam, l&rsquo; \u00ab\u00a0utopie\u00a0\u00bb \u00e9tait la r\u00e8gle et non l&rsquo;exception. Les conditions sociales de l&rsquo;Arabie au VIIe si\u00e8cle avaient pouss\u00e9 la communaut\u00e9 musulmane \u00e0 se faire \u00c9tat. D\u00e8s le d\u00e9but, Dieu avait l\u00e9gif\u00e9r\u00e9 pour cet \u00c9tat, avait donc indiqu\u00e9 les bases d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 temporelle conforme \u00e0 sa volont\u00e9. Son royaume \u00e9tait de ce monde. A l&rsquo;accoutum\u00e9e, l\u2019\u00c9tat musulman r\u00e9alis\u00e9, \u00e9tendu sur une immense r\u00e9gion du globe avait d\u00e9\u00e7u. Ni le comportement de ses dirigeants n&rsquo;\u00e9tait conforme \u00e0 ce qu&rsquo;on \u00e9tait en droit d&rsquo;attendre des mainteneurs d&rsquo;une structure d&rsquo;inspiration divine, ni le r\u00e9sidu d&rsquo;iniquit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 des proportions acceptables, ni en g\u00e9n\u00e9ral la vie quotidienne n&rsquo;avait de ces relents paradisiaques que les esprits simples (et les moins simples) ne peuvent renoncer \u00e0 esp\u00e9rer d&rsquo;un \u00c9tat conforme aux desseins divins et pr\u00e9par\u00e9 par tant de sacrifices humains. D&rsquo;o\u00f9, d&rsquo;une part, une relance constante du messianisme, une floraison de sectes qui, toutes, se d\u00e9claraient le v\u00e9ritable Islam. Se pr\u00e9valant d&rsquo;une absolue puret\u00e9 id\u00e9ologique en face de ce qu&rsquo;elles d\u00e9non\u00e7aient comme le r\u00e9visionnisme des dirigeants en place, apr\u00e8s une \u00e9poque clandestine et exaltante de luttes et de souffrances, ces sectes, dans le meilleur des cas, arrivaient au pouvoir et faisaient fonctionner \u00e0 leur profit la machine de l\u2019\u00c9tat (18). Mais la d\u00e9ception ne tardait pas parmi les militants qui avaient gard\u00e9 quelque chose de leur puret\u00e9 premi\u00e8re et qui ne se satisfaisaient pas d&rsquo;\u00eatre entr\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9lite dirigeante et \u00ab profiteuse \u00bb (19). En face, d&rsquo;autre part, comme dans le christianisme, mais sous des formes beaucoup moins centralis\u00e9es et organiques, se fortifiait peu \u00e0 peu une sorte de Grande \u00c9glise, \u00ab id\u00e9ologique \u00bb au sens mannheimien, sacralisant le r\u00e9el avec ses impuret\u00e9s, ses iniquit\u00e9s qui n&rsquo;avaient rien de r\u00e9siduelles, renvoyant \u00e0 la fin des temps l&rsquo;accomplissement du royaume de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, des deux c\u00f4t\u00e9s, se sont succ\u00e9d\u00e9 une s\u00e9rie de mouvements id\u00e9ologiques religieux et totalitaires, offrant \u00e0 la fois une solution aux probl\u00e8mes existentiels de chacun et aux probl\u00e8mes de la soci\u00e9t\u00e9 en demandant de lutter pour la venue au pouvoir d&rsquo;un \u00c9tat sans iniquit\u00e9s, d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 sans classes (20). Des deux c\u00f4t\u00e9s, une s\u00e9rie de d\u00e9ceptions ont renforc\u00e9 une \u00ab \u00c9glise \u00bb \u00ab id\u00e9ologique \u00bb qui ne faisait plus gu\u00e8re de promesses mirifiques sur le plan social, offrant seulement ses services pour r\u00e9gler les probl\u00e8mes personnels, pour \u00e9tablir des relations entre l&rsquo;individu et Dieu, conseillant de se r\u00e9signer aux iniquit\u00e9s de l&rsquo;ordre \u00e9tabli, quitte \u00e0 les embellir et \u00e0 les sacraliser, dans une mesure plus ou moins grande, r\u00e9clamant \u00e0 l\u2019\u00c9tat en \u00e9change de cette action de \u00ab d\u00e9sarmement moral \u00bb des masses sa part d&rsquo;influence et de profits.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">L&rsquo;attitude moderne.<\/span><\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est peut-\u00eatre l&rsquo;\u00e9chec r\u00e9p\u00e9t\u00e9 des \u00ab utopies \u00bb religieuses qui les a fait abandonner. En tous cas, \u00e0 partir du XVIIIe si\u00e8cle au moins, nous constatons dans l&rsquo;Europe chr\u00e9tienne le passage aux \u00ab utopies \u00bb la\u00efques. Le projet d&rsquo;\u00e9tablir un \u00c9tat sans classes et m\u00eame des projets sociaux et politiques moins ambitieux se d\u00e9gagent de toute r\u00e9f\u00e9rence religieuse m\u00eame chez des hommes religieux personnellement. On n&rsquo;invoque plus pour justifier ces projets la volont\u00e9 divine, mais les lois de l&rsquo;Histoire ou les int\u00e9r\u00eats bien compris de la communaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les causes de cette mutation sont sans doute plus complexes que l&rsquo;\u00e9cho de d\u00e9ceptions  mill\u00e9naires. Peut-\u00eatre faut-il invoquer le mode de vie d\u00e9sacralisant des soci\u00e9t\u00e9s industrielles. Quoi qu&rsquo;il en soit le fait est l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un facies moderne des attitudes vis-\u00e0-vis de la religion. Dans les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes \u00e0 la pointe du progr\u00e8s industriel, comme les \u00c9tats-Unis, on constate un recul de l&rsquo;ath\u00e9isme militant qui avait paru ins\u00e9parable des premiers projets socio-politiques la\u00efques. On en arrive partout \u00e0 \u00ab respecter \u00bb la religion. Mais, ou bien on la consid\u00e8re comme dans l&rsquo;intelligentsia fran\u00e7aise comme un choix purement individuel, une relation \u00e9tablie entre la personne et son Dieu. Ou bien on la consid\u00e8re (ainsi aux \u00c9tats-Unis) comme une communaut\u00e9 fonctionnelle. Autrement dit, les \u00c9glises sont des organisations charg\u00e9es de r\u00e9gulariser \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle sociale les relations entre l&rsquo;homme et le divin, de r\u00e9soudre ses probl\u00e8mes existentiels de la m\u00eame mani\u00e8re que, disons, les mus\u00e9es, les expositions, les associations de culture artistique ont pour fonction de satisfaire les besoins esth\u00e9tiques. Elles ne doivent pas empi\u00e9ter sur les autres fonctions sociales. Malgr\u00e9 des protestations assez formelles, les \u00c9glises ont \u00e0 peu pr\u00e8s accept\u00e9 de se cantonner dans ce r\u00f4le. Elles ont renonc\u00e9 \u00e0 \u00eatre supra-fonctionnelles (21) comme par le pass\u00e9, autrement dit \u00e0 embrasser toutes les activit\u00e9s de l&rsquo;\u00eatre personnel et social. A chacun sa sph\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui a remplac\u00e9 la religion comme communaut\u00e9 supra-fonctionnelle, c&rsquo;est la nation ou le mouvement id\u00e9ologique universaliste non-religieux, avec des compromis assez boiteux entre les deux. Le nationalisme, militant ou victorieux, est en g\u00e9n\u00e9ral moins totalitaire que le mouvement universaliste (avec des exceptions notables comme le nazisme). Il admet normalement la compatibilit\u00e9 de la poursuite du projet national avec la recherche du salut personnel dans le cadre d&rsquo;une \u00c9glise ou par d\u00e9marches individuelles de relation avec le divin. Les mouvements universalistes sont plus h\u00e9sitants. Ils ont tendance maintenant (m\u00eame le communisme) \u00e0 admettre la possibilit\u00e9 d&rsquo;unir de telles d\u00e9marches avec la poursuite d&rsquo;un projet social d\u00e9sacralis\u00e9. En tous cas, de nombreux militants l&rsquo;admettent pour leur cas personnel. D&rsquo;autre part, l\u00e0 o\u00f9 il y a co\u00efncidence plus ou moins compl\u00e8te entre communaut\u00e9 religieuse et communaut\u00e9 nationale, une lutte nationale a pu entra\u00eener un certain \u00e9change, une certaine communication des valeurs propres \u00e0 chaque domaine. Cela ne s&rsquo;est pas seulement pass\u00e9 en pays musulman, mais aussi par exemple en Irlande et en Pologne, au cours des luttes de lib\u00e9ration de ces pays.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">Pour une attitude progressiste.<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mais le fait n&rsquo;est pas le droit. Si c&rsquo;est ainsi que les choses tendent \u00e0 se passer, ce n&rsquo;est pas forc\u00e9ment une raison pour en prendre son parti. Quelle doit \u00eatre, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du probl\u00e8me, l&rsquo;attitude des hommes qui ont choisi de d\u00e9fendre les valeurs de libert\u00e9, de justice et de progr\u00e8s ? <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a danger \u00e0 l&rsquo;utilisation d&rsquo;une religion comme id\u00e9ologie temporelle mobilisatrice. Sans doute il n&rsquo;y a aucun danger \u00e0 ce que des chr\u00e9tiens d\u00e9clarent, par exemple, le socialisme conforme \u00e0 l&rsquo;esprit du message du Christ, \u00e0 ce qu&rsquo;ils puisent dans celui-ci des raisons de se d\u00e9vouer \u00e0 la construction d&rsquo;une cit\u00e9 humaine plus juste. C&rsquo;est qu&rsquo;ils sont (pour le moment) des individus, voire des associations, mais qu&rsquo;ils ne forment pas une \u00c9glise, un mouvement id\u00e9ologique structur\u00e9 conform\u00e9ment \u00e0 un totalitarisme de principe. Leur \u00c9glise leur permet (tout juste dans le cas de l\u2019\u00c9glise catholique et depuis tr\u00e8s peu de temps) cette attitude comme projet temporel qui n&rsquo;engage qu&rsquo;un aspect de leur activit\u00e9. Mais le cas de l&rsquo;Islam est diff\u00e9rent comme pourrait l&rsquo;\u00eatre demain celui d&rsquo;une \u00c9glise devenue dans son ensemble socialisante (\u00e9ventualit\u00e9 plausible ?). Un projet d&rsquo;ind\u00e9pendance nationale ou de progr\u00e8s social peut l\u00e0 aussi mobiliser des hommes qui voient dans leur religion une raison suppl\u00e9mentaire ou essentielle d&rsquo;y adh\u00e9rer. Mais, concr\u00e8tement, dans le cas de ce que j&rsquo;ai appel\u00e9 l&rsquo;utilisation de l&rsquo;Islam comme id\u00e9ologie politique, il s&rsquo;agit d&rsquo;autre chose. <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a d&rsquo;abord adh\u00e9sion des dirigeants politiques \u00e0 l&rsquo;Islam. Amar Ouzegane peut fuir le plus possible la question. Pouss\u00e9 \u00e0 bout par quelque paysan, il devra confesser qu&rsquo;il croit aux m\u00eames choses que lui. Peut-\u00eatre, par restriction mentale, il d\u00e9cidera en lui-m\u00eame qu&rsquo;il ne croit pas aux aspects les plus choquants pour un esprit rationnel moderne de la foi du paysan, par exemple \u00e0 la jument Bor\u00e2q \u00e0 t\u00eate de femme. Mais il se d\u00e9pouillera du droit de critiquer m\u00eame ces aspects. Pratiquement, il s&rsquo;alignera sur la foi du paysan. Qu&rsquo;importe, dira-t-on, si, moyennant cette adh\u00e9sion du bout des l\u00e8vres, le paysan est convaincu de construire le socialisme, de souffrir et de se d\u00e9vouer, f\u00fbt-ce en croyant suivre les pr\u00e9ceptes d&rsquo;Allah et du proph\u00e8te Mohammad ? On a sacrifi\u00e9 tant de choses \u00e0 la R\u00e9volution et, entre autres, la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 sous beaucoup d&rsquo;aspects. Pourquoi ne pas aller jusqu&rsquo;au bout ?<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est que le dirigeant politique abdique ainsi son autonomie et l&rsquo;autonomie de ses desseins. Quoi qu&rsquo;il fasse il ne se fera pas dirigeant religieux. Le paysan croyant, sa foi ayant \u00e9t\u00e9 encore renforc\u00e9 par la pi\u00e9t\u00e9 affich\u00e9e du dirigeant (un homme si instruit \u00e0 ses yeux), mettra sa confiance dans les cadres proprement id\u00e9ologiques, dans les hommes de religion. On aura augment\u00e9 la puissance de ceux-ci. Et, si un conflit \u00e9clate (il est difficile qu&rsquo;il n&rsquo;en \u00e9clate pas un jour), ce sera l&rsquo;homme de religion que suivra le paysan. On aura donc consolid\u00e9 et peut-\u00eatre cr\u00e9\u00e9 de toutes pi\u00e8ces un v\u00e9ritable cl\u00e9ricalisme. Indiquons, en passant que la cat\u00e9gorie sociale des ul\u00e9mas, qui forme une sorte de clerg\u00e9 musulman, ne brille pas le plus souvent par son orientation r\u00e9volutionnaire. C&rsquo;est le moins qu&rsquo;on en puisse dire. <\/p>\n\n\n\n<p>On aura renforc\u00e9 aussi le fanatisme religieux. Plus sa condition est difficile, plus sa mis\u00e8re existentielle se double d&rsquo;une mis\u00e8re mat\u00e9rielle, plus l&rsquo;homme est port\u00e9 \u00e0 affirmer sa fid\u00e9lit\u00e9 aux valeurs qui donnent un sens \u00e0 sa vie par la sauvagerie \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des h\u00e9r\u00e9tiques et des infid\u00e8les. Plus ces valeurs se pr\u00e9sentent comme un absolu et plus cette sauvagerie sera absolue. Or, qu&rsquo;y a-t-il de plus absolu que la conviction de servir directement le Ma\u00eetre des Mondes ? Il est bien vrai que la religion a parfois (en Islam comme dans le christianisme) inspir\u00e9 aussi une attitude de douceur tol\u00e9rante, de bienveillance envers toutes les cr\u00e9atures. Mais c&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment quand l&rsquo;aspect existentiel, individuel l&#8217;emportait sur le projet social. L&rsquo;identification des deux forme un m\u00e9lange d&rsquo;une violence redoutable. Au service de la Bonne Cause humaine, celle du socialisme, croit-on ? Qu&rsquo;on prenne garde aux conflits possibles. On verra alors si ce n&rsquo;est pas le fanatisme du service de Dieu qui l&#8217;emportera. Et si quelque clerc, quelque marabout, quelque faux proph\u00e8te n&rsquo;entra\u00eenera plus ais\u00e9ment les masses que le dirigeant politique malgr\u00e9 son affectation de pi\u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Et d&rsquo;ailleurs, du point de vue religieux m\u00eame, n&rsquo;est-ce pas une d\u00e9marche qui sacrifie l&rsquo;essentiel ? Le th\u00e9ologien sociologue canadien W. C. Smith, \u00e9tudiant l&rsquo;Islam actuel, s&rsquo;est aper\u00e7u avec surprise et quelque horreur que beaucoup de Musulmans croyaient plus en l&rsquo;Islam qu&rsquo;en Allah (22). Et il rappelait avec force que c&rsquo;\u00e9tait la foi en Dieu qui \u00e9tait l&rsquo;essentiel de la religion. Si on identifie la fid\u00e9lit\u00e9 religieuse essentiellement \u00e0 la d\u00e9fense d&rsquo;une communaut\u00e9 terrestre, f\u00fbt-elle religieuse, on obtiendra facilement le fanatisme. On sera loin des vraies valeurs que recherche en principe la foi, en particulier l&rsquo;amour, d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai montr\u00e9 ailleurs (23) que l&rsquo;Islam n&rsquo;\u00e9tait pas, par essence, un obstacle au progr\u00e8s ou \u00e0 la libert\u00e9 de pens\u00e9e, puisque, au Moyen Age, ils avaient tr\u00e8s bien coexist\u00e9 au moins pendant de longues p\u00e9riodes sur de vastes r\u00e9gions. Amar Ouzegane semble avoir compris que j&rsquo;avais caract\u00e9ris\u00e9 l&rsquo;Islam comme, par essence, favorable au progr\u00e8s et \u00e0 la libert\u00e9 (24). C&rsquo;est une conclusion excessive. L&rsquo;Islam a pass\u00e9 par une longue p\u00e9riode aussi o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 essentiellement facteur de r\u00e9action, de fanatisme et d&rsquo;ignorantisme. Il y a des conditions \u00e0 observer pour qu&rsquo;il retrouve son r\u00f4le de la bonne p\u00e9riode. <\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;abord qu&rsquo;aucune coercition ne soit exerc\u00e9e pour imposer la religion musulmane ou des pratiques particuli\u00e8res de cette religion. Cela est d&rsquo;ailleurs conforme \u00e0 la meilleure tradition musulmane (25). Cela va assez loin. La tol\u00e9rance n&rsquo;est pas une tendance si naturelle surtout dans des \u00e9poques de fi\u00e8vre politique ou sociale. Il faut \u00e9duquer les masses \u00e0 la tol\u00e9rance sans quoi elles seront intol\u00e9rantes. Il ne faut pas prendre de mesures qui puissent favoriser, \u00e0 quelque degr\u00e9 que ce soit, l&rsquo;intol\u00e9rance. Il n&rsquo;est pas s\u00fbr que certains \u00c9tats r\u00e9cemment parvenus \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance n&rsquo;aient pas enfreint ce principe. Il n&rsquo;est pas s\u00fbr qu&rsquo;ils n&rsquo;aient pas \u00e0 s&rsquo;en repentir.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les conditions actuelles, l&rsquo;\u00e9ducation des masses dans le sens de la tol\u00e9rance semble impliquer des mesures du type de la s\u00e9paration de l&rsquo;\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat en pays chr\u00e9tiens de la m\u00eame \u00e9poque le furent quelquefois, avec in\u00e9galit\u00e9, situation inf\u00e9rieure des partisans d&rsquo;une id\u00e9ologie tout juste \u00ab\u00a0tol\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb. La \u00ab\u00a0tol\u00e9rance\u00a0\u00bb m\u00e9di\u00e9vale est pr\u00e9cis\u00e9ment la politique sovi\u00e9tique envers les religions. Mais il n&rsquo;y a aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 enfermer (dans le cas des pays musulmans) les la\u00efques, les irr\u00e9ligieux, les ti\u00e8des, les sectateurs des autres religions dans un ghetto. L&rsquo; \u00ab\u00a0id\u00e9ologie implicite\u00a0\u00bb de la soci\u00e9t\u00e9 moderne rend insupportable des conditions qui furent accueillies avec joie et reconnaissance au Moyen Age. La dialectique de leur situation tendra \u00e0 en faire des ennemis, une opposition int\u00e9rieure permanente. <\/p>\n\n\n\n<p>On sera accul\u00e9 \u00e0 un dilemme : la pers\u00e9cution (qui sera vaine comme elle l&rsquo;a \u00e9t\u00e9, en g\u00e9n\u00e9ral, dans le pass\u00e9) ou l&rsquo;expulsion des dissidents \u00e0 la mani\u00e8re de Louis XIV, de Ferdinand et d&rsquo;Isabelle, de Philippe III \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des Morisques, voire leur extermination \u00e0 la mani\u00e8re de Hitler. Le jugement de l&rsquo;Histoire est net. Ces pratiques n&rsquo;ont profit\u00e9 ni \u00e0 la France, ni \u00e0 l&rsquo;Espagne, ni \u00e0 l&rsquo;Allemagne. Cette \u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e en vain a servi surtout \u00e0 perdre des talents qui eussent \u00e9t\u00e9 utiles au pays expulseur et \u00e0 cr\u00e9er des haines inextinguibles dont celui-ci a p\u00e2ti. Quant \u00e0 la libert\u00e9 et au progr\u00e8s, on voit mal aussi ce qu&rsquo;ils peuvent y gagner. On voit mal aussi comment ceux qui y sont attach\u00e9s pourraient se sentir encourag\u00e9s \u00e0 apporter leur soutien \u00e0 des \u00c9tats pers\u00e9cuteurs. <\/p>\n\n\n\n<p>Pour des objectifs la\u00efques, il existe des id\u00e9ologies la\u00efques. Si on ne peut se passer d\u2019id\u00e9ologies, qu&rsquo;on y ait recours. Elles ont d\u00e9montr\u00e9 dans les deux derniers si\u00e8cles leur efficacit\u00e9 pour peu que certaines conditions soient remplies. Elles ont d\u00e9montr\u00e9 aussi qu&rsquo;elles pouvaient coexister (quoique avec quelques difficult\u00e9s dans certains cas) avec les religions. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;argument de la profondeur du courant fid\u00e9iste dans les masses n&rsquo;en est pas un. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;offenser cette foi. Mais il n&rsquo;est nullement indispensable de capituler devant ses aspects les plus aveugles, les plus born\u00e9s, les plus fanatiques. De telles capitulations ont toujours eu des effets redoutables pour ceux-l\u00e0 m\u00eames qui avaient cru ainsi gagner la faveur du peuple (26). Les masses peuvent s&rsquo;\u00e9duquer. Il faut, pour cela, avoir le courage d&rsquo;aller parfois \u00e0 contre-courant, d&rsquo;affronter les d\u00e9magogues. Atat\u00fcrk, par exemple, a su le faire, suivi par des gens dont beaucoup \u00e9taient personnellement des croyants (27). Or, le fanatisme religieux des masses turques \u00e9tait, quelques ann\u00e9es auparavant, un dogme pour tous les observateurs. Nul n&rsquo;e\u00fbt os\u00e9 pr\u00e9dire qu&rsquo;une telle attitude pouvait r\u00e9ussir. Elle a, dans une large mesure, r\u00e9ussi (28). L&rsquo;\u00e9nergie vis-\u00e0-vis du d\u00e9cha\u00eenement aveugle des passions est payante quand elle \u00e9mane de chefs irr\u00e9prochables sur le plan de la fid\u00e9lit\u00e9 aux grands objectifs de la nation. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais un la\u00efcisme v\u00e9ritable, une ind\u00e9pendance affich\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des grandes tendances id\u00e9ologiques (parmi lesquelles les religieuses), une libert\u00e9 d&rsquo;affirmation et de propagande laiss\u00e9e \u00e0 chacune sont-ils possibles dans le cadre d&rsquo;un \u00c9tat entra\u00eenant les masses \u00e0 une grande \u0153uvre collective ? La question pourrait se poser si l\u2019\u0153uvre en cause reposait sur une id\u00e9ologie inconciliable avec d&rsquo;autres (encore que je croie peu aux incompatibilit\u00e9s totales d&rsquo;id\u00e9ologies, la plasticit\u00e9 de celles-ci telle que nous la r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;Histoire \u00e9tant \u00e9tonnante). Mais, dans le cas de l&rsquo;Islam, la question ne se pose pas. Dans la doctrine musulmane en soi, il n&rsquo;est rien qui s&rsquo;oppose \u00e0 un projet socialiste. Si on les opposait, il ne s&rsquo;agirait que d&rsquo;interpr\u00e9tations auxquelles on pourrait facilement opposer une autre interpr\u00e9tation appuy\u00e9e sur de bons textes et de solides autorit\u00e9s. Une incompatibilit\u00e9 ne pourrait na\u00eetre que d&rsquo;une politique antimusulmane de l\u2019\u00c9tat, attitude que personne ne propose s\u00e9rieusement \u00e0 ma connaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne para\u00eet donc pas utile, ni b\u00e9n\u00e9fique, ni souhaitable que l&rsquo;attitude la\u00efque traditionnelle du mouvement progressiste soit abandonn\u00e9e ou m\u00eame infl\u00e9chie en ce qui concerne les \u00c9tats du monde musulman r\u00e9cemment parvenus \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance. Il semble m\u00eame que cet abandon ou cet infl\u00e9chissement seraient n\u00e9fastes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>MAXIME RODINSON.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) On pourra le v\u00e9rifier en lisant le livre captivant qui vient d&rsquo;\u00eatre traduit en fran\u00e7ais (avec des retranchements regrettables) : Norman Cohn, <strong>Les fanatiques de l&rsquo;apocalypse<\/strong>, Paris, Julliard, 1962 (<strong>Dossiers des Lettres Nouvelles<\/strong>) (mais cf. bonne critique comp\u00e9tente de J. Le Goff, <strong>France-Observateur<\/strong>, 14 f\u00e9vrier 1963, p. 17 s.).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><br>(2) Cf. par exemple A. Bennigsen et H. Carr\u00e8re d&rsquo;Encausse, <strong>La litt\u00e9rature anti-religieuse dans les R\u00e9publiques sovi\u00e9tiques musulmanes<\/strong> (<strong>Revue des \u00e9tudes islamiques<\/strong>, 26, 1958, pp. 73-85). C&rsquo;est une attitude de ce type que pr\u00e9conise apparemment A. R. Abdel-Kader, <strong>Le conflit jud\u00e9o-arabe<\/strong>, Paris, F. Maspero, 1961 (<strong>Cahiers Libres<\/strong>, Nos 20-21). <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(3) Le meilleur expos\u00e9 sur leur id\u00e9ologie est \u00e0 mon avis celui de F. Bertier. <strong>L&rsquo;id\u00e9ologie politique des Fr\u00e8res Musulmans<\/strong> (<strong>Les Temps Modernes<\/strong>, septembre 1952, pp. 541-556, repris en partie sous le m\u00eame titre dans <strong>Orient<\/strong>, no 8, 4e trimestre 1958, pp. 43-57) quoique avec des r\u00e9f\u00e9rences insuffisantes \u00e0 l&rsquo;infrastructure. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(4) Cf. W. C. Smith, <strong>Islam in Modem History<\/strong>, New York, The New American Library, 1959 (<strong>Mentor Books<\/strong>), pp. 208-256, trad. fr. <strong>L&rsquo;Islam dans le monde moderne<\/strong>, Paris, Fayot, 1962, pp. 263-322.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(5) M. Rodinson, <strong>Probl\u00e9matique de l&rsquo;\u00e9tude des rapports entre Islam et communisme<\/strong> (dans <strong>Colloque sur la sociologie musulmane<\/strong>, <strong>Actes<\/strong>, Bruxelles, Centre pour l&rsquo;Etude des Probl\u00e8mes du Monde musulman contemporain. 1962, pp. 119-149), notamment pp. 138-144. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(6) Cf. W. C. Smith, <strong>Islam in Modern History<\/strong>, pp. 165-208, trad. fr. op. 208-262. Descriptions plus anciennes se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la phase de lutte dans J. Deny et R. Marchand. <strong>Petit Manuel de la Turquie nouvelle<\/strong>, Paris, J. Haumont, 1933. pp. 264-270 ; H. C. Armstrong, <strong>Grey Wolf<\/strong>, Harmondsworth, Penguin Books, 1937, pp. 245.252. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(7) Expos\u00e9 r\u00e9cent mais insuffisant par C. Debbasch, <strong>La R\u00e9publique tunisienne<\/strong>, Paris. Librairie G\u00e9n\u00e9rale de Droit et de Jurisprudence, 1962 (<strong>Comment ils sont gouvern\u00e9s<\/strong>, 6), pp. 141-151.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(8) Cf. J. et S. Lacouture, <strong>L\u2019\u00c9gypte en mouvement<\/strong>, Paris, Seuil. 1956 (Coll. <strong>Esprit<\/strong>, <strong>Fronti\u00e8re Ouverte<\/strong>), pp. 410 et ss. avec de bonnes notations. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(9) Cf. B. Vernier, <strong>L&rsquo;Irak d&rsquo;aujourd&rsquo;hui<\/strong>, Paris, A. Colin, 1963, pp. 327-340. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(10) Cf. La lutte r\u00e9cente de Nasser et des cl\u00e9ricaux d\u00e9crite par A. Abdel-Malek, <strong>\u00c9gypte<\/strong>, <strong>soci\u00e9t\u00e9 militaire<\/strong>, Paris, Ed. du Seuil, 1962, pp. 322-328 (avec recul de Nasser).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(11) D\u00e9velopp\u00e9 dans un esprit de chr\u00e9tien thomiste, mais avec une bonne information et une fine argumenta.ion, par L. Gardet, <strong>La Cit\u00e9 musulmane<\/strong>, Paris, J. Vrin, 1954 (<strong>\u00c9tudes musulmanes<\/strong>, 1).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(12) R. Delisle, <strong>Les origines du F.L.N.<\/strong> (<strong>La Nef<\/strong>, nouv. s\u00e9rie, Cahier 12-13, oct. 1962-janvier 1963, p. 19-32), article intelligent et utile, mais avec une certaine confusion estompant l&rsquo;originalit\u00e9 de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne par rapport aux autres mouvements de lib\u00e9ration arabes et musulmans, minimisant l&rsquo;influence des id\u00e9es \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la tradition musulmane sur les cadres alg\u00e9riens. Malgr\u00e9 l&rsquo;autorit\u00e9 de J. Berque, il ne s&rsquo;est pas agi d&rsquo;une r\u00e9cup\u00e9ration <strong>totale <\/strong>des traditions anciennes. Et le jeu sur les mots arabes, impressionnant pour le profane, n&rsquo;\u00e9claire rien. Il n&rsquo;est pas vrai que thawra (r\u00e9volution) implique \u00ab\u00a0arabicit\u00e9\u00a0\u00bb et Islam. <strong>Thawra <\/strong>veut dire \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb et c&rsquo;est tout ; on applique aussi bien ce mot aux r\u00e9volutions fran\u00e7aise et russe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(13) Cf. M. Rodinson, <strong>L\u2019\u00c9gypte nass\u00e9rienne au miroir marxiste<\/strong> (<strong>Les Temps Modernes<\/strong>, n\u00b0 203, avril 1963, pp. 1859-1887), notamment p. 1883 et ss.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(14) Cf. A. Ouzegane, <strong>Le meilleur combat<\/strong>, Paris, Julliard, 1962, et ma critique dans <strong>Le Monde Diplomatique<\/strong>, n\u00b0 104 (d\u00e9c. 1962), p. 7<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(15) Cf. par ex. K. Mannheim, <strong>Ideology and Utopia<\/strong>, trad. angl., London, Kegan Paul, Trench, Trubner and Co, 1936, pp. 173 ss.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(16) Cf. N. Cohn, ouvrage cit\u00e9, p. 99, n. I. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(17) Transcendant la situation r\u00e9elle d&rsquo;un groupe, mais que celui-ci ne cherche pas \u00e0 r\u00e9aliser (au contraire de l&rsquo;utopie), qui exprime le d\u00e9sir de maintenir l&rsquo;ordre \u00e9tabli en lui donnant un aspect embelli, mythifi\u00e9, mystifi\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(18) Ainsi les F\u00e2timides, dynastie mise au pouvoir par le mouvement r\u00e9volutionnaire international isma\u00eflien au Xe si\u00e8cle en Tunisie, puis en \u00c9gypte. Cf. par ex. B. Lewis, <strong>The Arabs ln History<\/strong>, London. Hutchinson, pp. 107 et ss. trad. fr. (plut\u00f4t mauvaise) <strong>Les Arabes dans l&rsquo;Histoire<\/strong>, Neuchatel, Baconni\u00e8re, 1958, pp. 97 ss.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(19) Un des meilleurs exemples que je connaisse est la r\u00e9action du th\u00e9oricien isma\u00eflien d&rsquo;Irak, Ahmad Harald ad-d\u00een ibn Mohammad al-Kirm\u00e2ni (mort vers 1021) apr\u00e8s un voyage en \u00c9gypte o\u00f9 son Parti est au pouvoir et o\u00f9 il s&rsquo;effare de la pers\u00e9cution des vieux militants et du culte de la personnalit\u00e9 du calife H\u00e2kim (au sens strict, son caract\u00e8re divin \u00e9tant proclam\u00e9), cf. Mohammad K\u00e2mil Hossayn, <strong>ar-ris\u00e2la al-w\u00e2&rsquo;iza\u2026<\/strong> (<strong>Bulletin ot the Faculty of Arts, Fouad I University<\/strong>, t. 14, fasc. 1, May 1952, pp. 1-29) (en arabe). <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(20) On a toujours aspir\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 sans classes et on a parfois cru y \u00eatre arriv\u00e9. Du moins si l&rsquo;on entend par classes tout simplement des strates sociales horizontales dont certaines sont privil\u00e9gi\u00e9es et d&rsquo;autres d\u00e9favoris\u00e9es. Si certains privil\u00e8ges subsistaient (par exemple dans la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise apr\u00e8s la R\u00e9volution fran\u00e7aise qui \u00e9tablit la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 sans \u00e9tats\u00a0\u00bb, sans noblesse, ni clerg\u00e9, ni Tiers-\u00c9tat), on expliquait qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient pas \u00ab\u00a0pertinents\u00a0\u00bb, qu&rsquo;ils d\u00e9coulaient de facteurs naturels ou in\u00e9vitables ou fatalement en voie de d\u00e9p\u00e9rissement dans les conditions nouvelles. Je laisse au lecteur le soin de trouver des exemples plus modernes de ce processus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(21) Le terme est emprunt\u00e9 \u00e0 G. Gurvitch.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">22) <strong>Islam in Modem History<\/strong>, pp. 151, 156, 307 et ailleurs ; trad. fr. pp. 190 s., 196, 387, etc. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(23) <strong>L&rsquo;Islam, doctrine de progr\u00e8s ou de r\u00e9action<\/strong>, Paris, Union Rationaliste, 1961, pagin\u00e9 254-284 (<strong>Les Cahiers Rationalistes<\/strong>, d\u00e9cembre 1961, no 199). <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(24) A. Ouzegane, <strong>Le meilleur combat<\/strong>, pp. 300 ss. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(25) \u00ab Nulle contrainte en la religion \u00bb (<strong>Coran<\/strong>, II, 257\/256 ; \u00ab\u00a0Si ton Seigneur avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre, en totalit\u00e9, auraient cru. Eh quoi ! Peux-tu contraindre les hommes \u00e0 \u00eatre des Croyants alors qu&rsquo;il n&rsquo;est donn\u00e9 \u00e0 une \u00e2me de croire qu&rsquo;avec la permission d&rsquo;Allah\u2026 ?\u00a0\u00bb (<strong>Ibid<\/strong>., X, 99-100), etc. On pourrait multiplier ces textes (cit\u00e9s d&rsquo;apr. la trad. R. Blach\u00e8re) et aussi en citer de contradictoires. Les textes post\u00e9rieurs au Coran et la pratique historique sont en gros favorables \u00e0 la tol\u00e9rance. Le XVIIe et le XVIIIe si\u00e8cles le savaient. \u00ab Voil\u00e0 les Turcs qui tol\u00e8rent toutes sortes de religions quoique l&rsquo;Alcoran leur ordonne de pers\u00e9cuter les infid\u00e8les ; et voil\u00e0 les Chr\u00e9tiens qui ne font que pers\u00e9cuter quoique l\u2019\u00c9vangile le leur d\u00e9fende \u00bb, \u00e9crivait, en 1697, Pierre Bayle (<strong>Dictionnaire critique<\/strong>, art. Mahomet, note AA), plus tard pastich\u00e9 par Voltaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(26) Ainsi dans l&rsquo;attitude des autorit\u00e9s sovi\u00e9tiques vis-\u00e0-vis des Juifs depuis en gros 1941. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;antis\u00e9mitisme, mais, par contraste avec la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente, d&rsquo;une politique de capitulations sournoises devant l&rsquo;antis\u00e9mitisme populaire. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(27) W. C. Smith insiste l\u00e0-dessus, cf. le chapitre indiqu\u00e9 plus haut (p. 102, n. 6). <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(28) Citons par exemple ces proph\u00e9ties, qui ne sont que sexag\u00e9naires, d&rsquo;un honorable historien (E. Driault, <strong>La question d&rsquo;Orient<\/strong>, 3e \u00e9d., Paris, F. Alcan, 1905, pp. 387 s.) : \u00ab\u00a0Les Turcs sont rest\u00e9s musulmans, ont \u00e9t\u00e9 par l\u00e0 r\u00e9fractaires \u00e0 toute fusion, \u00e0 toute culture europ\u00e9enne, le Coran leur en inspirant fonci\u00e8rement le m\u00e9pris et la haine. Au contact plusieurs fois s\u00e9culaire des chr\u00e9tiens, ils n&rsquo;ont fait qu&rsquo;exalter leur fanatisme, qu&rsquo;accentuer leurs caract\u00e8res asiatiques et ils paraissent plus \u00e9trangers et plus barbares que jamais, \u00e0 mesure qu&rsquo;aux croyances chr\u00e9tiennes qui la s\u00e9paraient d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;eux, l&rsquo;Europe a ajout\u00e9 les principes r\u00e9volutionnaires auxquels ils ne peuvent rien comprendre\u2026 En v\u00e9rit\u00e9, les Turcs ne peuvent pas \u00eatre absorb\u00e9s dans la civilisation europ\u00e9enne ; ils ne sont pas assimilables ; ils le sont aujourd&rsquo;hui moins que jamais. C&rsquo;est un peuple mort\u2026 Le sultan pourra donner aux beaux plans de l&rsquo;Europe sanctions et signatures ; elles ne pourront inspirer aucune confiance : car il ne suffit pas d&rsquo;un trait de plume, \u00e0 le supposer sinc\u00e8re, pour changer sa nature et celle de l&rsquo;Islam.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Maxime Rodinson paru dans Partisans, n\u00b0 10, mai-juin 1963, p. 99-117 Le monde musulman dans son ensemble est maintenant ind\u00e9pendant. Chaque gouvernement, chaque groupement social, chaque individu se trouve face \u00e0 face avec un probl\u00e8me dont la lutte pour l&rsquo;ind\u00e9pendance avait estomp\u00e9 la puret\u00e9 : l&rsquo;attitude \u00e0 prendre vis-\u00e0-vis de l&rsquo;Islam, de la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[43,112,2312,457,453,550,558,572,1218,749,765,4411],"class_list":["post-14683","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-43","tag-algerie","tag-amar-ouzegane","tag-france","tag-francois-maspero","tag-ideologie","tag-independance","tag-islam","tag-laicite","tag-marxisme","tag-maxime-rodinson","tag-partisans"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-3OP","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":14730,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/11\/18\/reponse-de-maxime-rodinson-a-elements-revue-du-comite-de-la-gauche-pour-la-paix-negociee-au-moyen-orient\/","url_meta":{"origin":14683,"position":0},"title":"R\u00e9ponse de Maxime Rodinson \u00e0 \u00c9l\u00e9ments (revue du Comit\u00e9 de la gauche pour la paix n\u00e9goci\u00e9e au Moyen-Orient)","author":"SiNedjib","date":"18\/11\/2021","format":false,"excerpt":"R\u00e9ponse de Maxime Rodinson au questionnaire d\u2019\u00c9l\u00e9ments, n\u00b0 5-6, 2e et 3e trimestres 1970, p. 19 et 47-48 le questionnaire d\u2019\u00c9l\u00e9ments Nous pensons que la crise du Proche-Orient rel\u00e8ve de deux exigences compl\u00e9mentaires : I \u2014 Reconna\u00eetre l'irr\u00e9ductibilit\u00e9 de la r\u00e9sistance des Palestiniens et de leur vocation nationale, sans m\u00e9conna\u00eetre\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;revues&quot;","block_context":{"text":"revues","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/revues\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Elements-1970.png?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":24242,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/09\/21\/rodinson-4\/","url_meta":{"origin":14683,"position":1},"title":"Maxime Rodinson : Si j&rsquo;\u00e9tais arabe&#8230;","author":"SiNedjib","date":"21\/09\/2024","format":false,"excerpt":"Discours de Maxime Rodinson paru dans France Observateur, 15e ann\u00e9e, n\u00b0 724, 19 mars 1964, p. 10 ; suivi de \"Nos lecteurs \u00e9crivent\", France Observateur, n\u00b0 725, 26 mars 1964 ; \"Nos lecteurs \u00e9crivent\" et \"Les \u00e9tudiants juifs r\u00e9pondent\", France Observateur, n\u00b0 726, 2 avril 1964 ; Maxime Rodinson, \"Nationalisme\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/France-Observateur-28-mai-1964.png?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200,"srcset":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/France-Observateur-28-mai-1964.png?resize=350%2C200&ssl=1 1x, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/France-Observateur-28-mai-1964.png?resize=525%2C300&ssl=1 1.5x"},"classes":[]},{"id":3514,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2018\/07\/02\/rodinson-integrisme\/","url_meta":{"origin":14683,"position":2},"title":"Maxime Rodinson : Sur l&rsquo;int\u00e9grisme islamique","author":"SiNedjib","date":"02\/07\/2018","format":false,"excerpt":"Extrait de l'entretien de Maxime Rodinson avec Gilbert Achcar r\u00e9alis\u00e9 en 1986 et paru dans Mouvements, n\u00b0 36, novembre-d\u00e9cembre 2004, p.\u00a075-76 L\u2019int\u00e9grisme islamique est une id\u00e9ologie pass\u00e9iste. 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