{"id":15000,"date":"2021-12-13T07:10:31","date_gmt":"2021-12-13T06:10:31","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=15000"},"modified":"2024-01-06T18:49:25","modified_gmt":"2024-01-06T17:49:25","slug":"claude-lefort-le-gaullisme-et-la-crise-du-regime","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/12\/13\/claude-lefort-le-gaullisme-et-la-crise-du-regime\/","title":{"rendered":"Claude Lefort : Le gaullisme et la crise du r\u00e9gime"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article89684\" target=\"_blank\">Claude Lefort<\/a> paru dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"http:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/inclassables\/arguments\/arguments-n08.pdf\" target=\"_blank\">Arguments<\/a><\/em>, n\u00b0 8, juin 1958, p. 18-21<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"415\" height=\"597\" data-attachment-id=\"15001\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/12\/13\/claude-lefort-le-gaullisme-et-la-crise-du-regime\/arguments-juin-1958\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Arguments-juin-1958.png?fit=415%2C597&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"415,597\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Arguments-juin-1958\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Arguments-juin-1958.png?fit=209%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Arguments-juin-1958.png?fit=415%2C597&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Arguments-juin-1958.png?resize=415%2C597&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-15001\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Arguments-juin-1958.png?w=415&amp;ssl=1 415w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Arguments-juin-1958.png?resize=209%2C300&amp;ssl=1 209w\" sizes=\"auto, (max-width: 415px) 100vw, 415px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Du 13 mai au 1er juin, chacun s&rsquo;est situ\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, et seulement face \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. Nous voulons dire : face au coup de force d&rsquo;Alger et \u00e0 la candidature de de Gaulle au pouvoir. De l\u00e0 des attitudes r\u00e9flexes et un pouvoir fascinant des dilemmes : de Gaulle ou la guerre civile ; de Gaulle ou la d\u00e9fense de la r\u00e9publique ; le fascisme ou le front populaire. Il est bien vrai qu&rsquo;il y a des situations qui appellent un engagement imm\u00e9diat et ne laissent d&rsquo;autre choix qu&rsquo;un oui ou un non. Mais \u00e9tions-nous en face d&rsquo;une telle situation, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement engendrait-il n\u00e9cessairement une alternative, ou l&rsquo;une des alternatives commun\u00e9ment formul\u00e9es ? N&rsquo;\u00e9tait-ce pas plut\u00f4t faire de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement un <em>mythe <\/em>que de le prendre pour seule r\u00e9f\u00e9rence en refoulant dans l&rsquo;ombre le contexte dans lequel il se produisait ?<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, nous avons \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins d&rsquo;une crise qui a atteint simultan\u00e9ment, dans leurs fondements, les institutions bourgeoises et les institutions prol\u00e9tariennes. Crise dont les signes \u00e9taient depuis longtemps manifestes, mais qui a \u00e9clat\u00e9 avec une intensit\u00e9 telle qu&rsquo;il \u00e9tait tout \u00e0 fait vain d&rsquo;en imaginer le d\u00e9nouement dans des termes propres \u00e0 un r\u00e9gime r\u00e9volu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait illusoire d&rsquo;appeler \u00e0 d\u00e9fendre la r\u00e9publique au moment o\u00f9 celle-ci s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 m\u00e9tamorphos\u00e9e aux yeux de tous en autre chose qu&rsquo;elle-m\u00eame. Illusoire, davantage encore, d&rsquo;opposer \u00e0 la menace fasciste la revendication d&rsquo;un front populaire au moment m\u00eame o\u00f9 les syndicats et les partis se voyaient d\u00e9sert\u00e9s et, r\u00e9duits \u00e0 leurs noyaux d&rsquo;activistes ne pouvaient que balbutier des recommandations de vigilance.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re t\u00e2che \u00e9tait et demeure de comprendre le sens de la crise.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>La d\u00e9composition du pouvoir politique.<\/strong><\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Le coup de force d&rsquo;Alger a consacr\u00e9 un divorce depuis longtemps latent entre la population fran\u00e7aise d&rsquo;Alg\u00e9rie et la m\u00e9tropole. Pour en appr\u00e9cier la profondeur, il faut reconna\u00eetre la situation des deux parties. En Alg\u00e9rie, une soci\u00e9t\u00e9 que ses int\u00e9r\u00eats soudent dans une unit\u00e9 id\u00e9ologique, un mouvement de masse depuis longtemps organis\u00e9 (dans les milices, les associations municipales, d&rsquo;anciens combattants, d&rsquo;\u00e9tudiants, etc.), une arm\u00e9e qui tend \u00e0 \u00eatre un appareil policier au service de la population, \u00e9volue constamment sous la pression du mouvement de masse, concentre en elle progressivement tous les pouvoirs, et en raison de sa structure propre s&rsquo;adapte naturellement aux fonctions d&rsquo;un nouvel \u00c9tat. En France, une soci\u00e9t\u00e9 de plus en plus d\u00e9termin\u00e9e <em>en fait<\/em> par la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie &#8211; tant sur le plan \u00e9conomique que sur le plan id\u00e9ologique &#8211; mais qui refuse, <em>dans tous ses secteurs<\/em>, de mettre la guerre au centre de ses activit\u00e9s. La m\u00e9tropole envoie des hommes et du mat\u00e9riel en Alg\u00e9rie, elle s&rsquo;\u00e9puise financi\u00e8rement, elle compromet sa situation \u00e9conomique, mais elle ne se mobilise pas en fonction d&rsquo;une politique de guerre. Le patronat continue de viser la paix sociale, l&rsquo;expansion \u00e9conomique ; les gouvernements successifs continuent de mener la guerre, dans les limites du possible, aux moindres frais ; la droite la plus belliciste refuse de voter les imp\u00f4ts n\u00e9cessaires, la gauche officielle participe activement \u00e0 entretenir l&rsquo;\u00e9quivoque (P.S.) ou bien couvre sous une phras\u00e9ologie pacifiste son inaction (P.C.). La discordance qui existe entre la politique d&rsquo;Alger et celle de Paris couvre donc une discordance profonde entre l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral de la bourgeoisie fran\u00e7aise et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat particulier d&rsquo;une bourgeoisie coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>Que les gouvernements n&rsquo;aient pas cess\u00e9 de c\u00e9der devant le chantage exerc\u00e9 par les colons ne doit pas cacher que la bourgeoisie dans son ensemble a r\u00e9sist\u00e9 (\u00e0 sa mani\u00e8re) \u00e0 la guerre, qu&rsquo;elle a refus\u00e9 de s&rsquo;y engager enti\u00e8rement, d&rsquo;affronter ses risques (une reconqu\u00eate de la Tunisie et du Maroc) et la perspective d&rsquo;un bouleversement social et politique en France qu&rsquo;elle impliquait. Ce qu&rsquo;on peut seulement dire c&rsquo;est que l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral de la bourgeoisie a jou\u00e9 comme un r\u00e9gulateur au sein d&rsquo;un processus que gouvernait l&rsquo;int\u00e9r\u00eat particulier de la bourgeoisie coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>La question se pose alors en ces termes : pourquoi l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral de la bourgeoisie n&rsquo;a-t-il pas pr\u00e9valu ? Il est possible et juste de r\u00e9pondre que ce qui agissait en Alg\u00e9rie n&rsquo;\u00e9tait pas seulement l&rsquo;int\u00e9r\u00eat d&rsquo;un groupe de la classe dominante, mais que ce groupe agglom\u00e9rait autour de lui une population enti\u00e8re, toutes couches sociales confondues, dont le poids ne pouvait \u00eatre que d\u00e9cisif en regard d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9tropolitaire dont la division id\u00e9ologique minait la force. R\u00e9ponse partielle puisqu&rsquo;elle vaut exclusivement dans la situation actuelle et ne saurait s&rsquo;appliquer \u00e0 la guerre<\/p>\n\n\n\n<p>d&rsquo;Indochine, mais qui peut \u00eatre compl\u00e9t\u00e9e par une autre d&rsquo;ordre psychologique, souvent propos\u00e9e : la bourgeoisie et la petite bourgeoisie fran\u00e7aise hant\u00e9es par la grandeur pass\u00e9e de l&rsquo;imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais sont incapables de s&rsquo;adapter aux rapports de forces nouveaux qui r\u00e8gnent dans le monde et de liquider les formes p\u00e9rim\u00e9es de la domination coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, ces deux r\u00e9ponses sont insuffisantes car elles laissent de c\u00f4t\u00e9 un aspect essentiel de la situation de la bourgeoisie qui concerne la nature de son pouvoir et non seulement celle de ses relations avec les pays colonis\u00e9s. Si l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral de la bourgeoisie ne parvient pas \u00e0 pr\u00e9valoir, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucune instance susceptible de l&rsquo;exprimer. Nous ne voulons pas dire que dans les r\u00e9gimes de d\u00e9mocratie bourgeoise cette expression existe normalement. La rivalit\u00e9 des diff\u00e9rentes couches bourgeoises et la lutte active que se livrent des groupes d&rsquo;int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s, li\u00e9s \u00e0 des branches diff\u00e9rentes de la production et du commerce, prive l\u2019\u00c9tat de la coh\u00e9sion n\u00e9cessaire pour r\u00e9soudre les questions politiques ou \u00e9conomiques qui engagent le sort des classes dominantes sur une longue p\u00e9riode. En ce sens, la formule marxiste qui fait de l\u2019\u00c9tat l&rsquo;instrument de domination des classes dirigeantes n&rsquo;est exacte que grossi\u00e8rement, si l&rsquo;on entend par l\u00e0 que cet instrument ne sert jamais les int\u00e9r\u00eats des couches exploit\u00e9es&#8230; Il n&rsquo;en est pas moins vrai que la d\u00e9composition du pouvoir politique a atteint, en France, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, un degr\u00e9 tel que la question de la nature de l\u2019\u00c9tat s&rsquo;est trouv\u00e9e objectivement pos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment en est-on arriv\u00e9 l\u00e0 ? On ne saurait ignorer cette question sans rendre inintelligible l&rsquo;av\u00e8nement du gaullisme et sa dynamique propre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le dire bri\u00e8vement, il nous semble que cette situation na\u00eet d&rsquo;une contradiction entre deux processus. Le premier c&rsquo;est l&rsquo;extension consid\u00e9rable des t\u00e2ches de l\u2019\u00c9tat, depuis la Lib\u00e9ration, c&rsquo;est l&rsquo;intervention croissante, directe et indirecte, de l\u2019\u00c9tat dans la vie \u00e9conomique nationale, tandis que depuis 1949 s&rsquo;effectue une expansion rapide de la production et que se modifient les m\u00e9thodes traditionnelles d&rsquo;exploitation de la classe ouvri\u00e8re par le patronat. Le second processus, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9parpillement des forces politiques qui depuis l&rsquo;\u00e9chec du tripartisme tend \u00e0 r\u00e9tablir un type de domination adapt\u00e9 \u00e0 la situation sociale de l&rsquo;entre-deux-guerres. Ces deux processus sont effectivement contradictoires, car le premier requiert une unification croissante du r\u00e9gime politique et un nouveau type d&rsquo;int\u00e9gration entre la bureaucratie d\u2019\u00c9tat, la bureaucratie politique et la bureaucratie syndicale ; en un mot, il tend \u00e0 faire pr\u00e9valoir un mod\u00e8le d&rsquo;organisation de type anglo-saxon. Remarquons, d&rsquo;ailleurs, qu&rsquo;une tendance s&rsquo;affirme en ce sens ; le tripartisme, pendant une p\u00e9riode ; \u00e9bauche une nouvelle structure politique ; par la suite, le R.P.F. et le mend\u00e9sisme, bien que par des voies tr\u00e8s diff\u00e9rentes, cherchent \u00e0 constituer des mouvements de masses \u00e0 la mesure des exigences nouvelles de l\u2019\u00c9tat et des rapports nouveaux de production ; enfin les partis, ou du moins certains d&rsquo;entre eux, se transforment : le P.S. et le M.R.P. se r\u00e9partissent les postes dans l&rsquo;appareil d\u2019\u00c9tat et les entreprises nationalis\u00e9es en m\u00eame temps qu&rsquo;ils cherchent \u00e0 contr\u00f4ler des couches de salari\u00e9s par l&rsquo;interm\u00e9diaire de leurs appendices syndicaux ; ils r\u00e9alisent donc \u00e0 une \u00e9chelle limit\u00e9e une fusion entre des fonctions h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes tandis que cette puissance nouvelle se traduit par un renforcement consid\u00e9rable des appareils qui assurent leur monolithisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, ce processus ne parvient pas \u00e0 se d\u00e9velopper. Alors qu&rsquo;\u00e9chouent les entreprises de restructuration politique, le morcellement des partis s&rsquo;accentue au contraire dans une p\u00e9riode r\u00e9cente (naissance du poujadisme, scission radicale, etc&#8230; ). Cet \u00e9panouissement du multipartisme tient \u00e0 des causes multiples et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes qui n&rsquo;ont pas fait l&rsquo;objet jusqu&rsquo;\u00e0 maintenant d&rsquo;une analyse d&rsquo;ensemble. Sans doute faudrait-il tout \u00e0 la fois faire entrer en ligne de compte la mentalit\u00e9 des couches bourgeoises en France, l&rsquo;influence particuli\u00e8re qu&rsquo;exercent certaines couches sociales (paysans, petits commer\u00e7ants) sans rapport avec leur fonction r\u00e9elle dans la production, le r\u00f4le enfin qu&rsquo;occupe le P.C. qui, rejet\u00e9 hors du circuit politique, interdit la polarisation de la masse \u00e9lectorale autour d&rsquo;une organisation de type travailliste et prive l\u2019\u00c9tat du soutien des couches sociales qui sont parmi les plus favorables \u00e0 son intervention dans la vie nationale. Ce dernier facteur est d\u00e9cisif. Il signifie que l&rsquo;\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise est d\u00e9termin\u00e9e en profondeur par les rapports internationaux, c&rsquo;est-\u00e0-dire par la lutte des deux blocs U.R.S.S.-U.S.A. En effet, ni la politique, <em>en fait<\/em> r\u00e9formiste, que pratique le P.C., ni les motifs de ceux qui lui donnent leur suffrage n&rsquo;expliqueraient son exclusion de la sph\u00e8re de l\u2019\u00c9tat. Mais cette exclusion a pour cons\u00e9quence, comme ou l&rsquo;a souvent not\u00e9, de revaloriser artificiellement la droite traditionnelle et de paralyser les formations de gauche ou de centre-gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelles que soient ses causes, le multipartisme a des effets fort clairs : l\u2019\u00c9tat ne peut faire face \u00e0 aucune situation neuve qui exigerait une r\u00e9ponse bouleversant le statu quo des partis. Non seulement, comme nous le disions, le \u00ab\u00a0mod\u00e8le\u00a0\u00bb politique ancien est inad\u00e9quat, mais tout se passe comme si les modifications qu&rsquo;il a subies depuis la guerre n&rsquo;avaient fait qu&rsquo;accentuer la paralysie du syst\u00e8me, les nouvelles fonctions de l\u2019\u00c9tat le liant plus profond\u00e9ment aux partis et le privant de la marge de jeu qu&rsquo;il avait encore dans l&rsquo;ancien syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est en ce sens que, peut-on dire, la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie posait un probl\u00e8me que le r\u00e9gime ne pouvait r\u00e9soudre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong><em>La double identit\u00e9 du gaullisme.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Situ\u00e9 dans le cadre de la crise des institutions bourgeoises, le gaullisme prend un sens. A nos yeux il a une identit\u00e9 double. Dans la situation actuelle, il est \u00e0 la fois agent de guerre et agent de paix sociales. Il r\u00e9pond d&rsquo;une part aux exigences du mouvement de masse d&rsquo;Alger, dont la dynamique aveugle conduit \u00e0 la guerre illimit\u00e9e et \u00e0 l&rsquo;alignement de la bourgeoisie m\u00e9tropolitaine sur la politique des colons, d&rsquo;autre part aux exigences de cette m\u00eame bourgeoisie qui a besoin d&rsquo;un pouvoir fort, capable de faire pr\u00e9valoir ses int\u00e9r\u00eats et de r\u00e9duire au silence les minorit\u00e9s indisciplin\u00e9es. D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, de Gaulle est le point de rencontre entre le fascisme et le mend\u00e9sisme. Le fait que des \u00e9l\u00e9ments de l&rsquo;un et l&rsquo;autre bord aient pu se r\u00e9clamer de lui ne tient pas seulement \u00e0 la qualit\u00e9 de ses silences et \u00e0 l&rsquo;habilet\u00e9 de ses premi\u00e8res d\u00e9marches (concessions simultan\u00e9es au parlement et au mouvement d&rsquo;Alger) ; il traduit une ambigu\u00eft\u00e9 objective que seule la dynamique des \u00e9v\u00e9nements (et non le caract\u00e8re du g\u00e9n\u00e9ral) viendra dissiper.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais sur ce point, il vaut la peine de s&rsquo;arr\u00eater, tant il parait \u00e9vident aux yeux de l&rsquo;extr\u00eame-gauche d&rsquo;identifier gaullisme et fascisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est s\u00fbr qu&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es en Alg\u00e9rie &#8211; et ceci depuis longtemps &#8211; les pr\u00e9misses d&rsquo;un fascisme. Le regroupement des forces d&rsquo;extr\u00eame-droite en France, la multiplication en m\u00e9tropole de comit\u00e9s de salut public, sous le couvert d&rsquo;un soutien au g\u00e9n\u00e9ral, pourraient en pr\u00e9ciser la menace. On ne peut exclure que celle-ci prenne corps, si certaines conditions sont r\u00e9unies dont nous parlerons plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il faut convenir simultan\u00e9ment que la dynamique des forces sociales en France va dans un tout autre sens. Parler de fascisme, comme le font certains, sans s&rsquo;attarder \u00e0 consid\u00e9rer les rapports entre le patronat et les travailleurs dans la m\u00e9tropole est une aberration. Or ces rapports ne composent pas du tout une situation pr\u00e9-fasciste. Prend-on le terme dans une acception g\u00e9n\u00e9rale, sans pr\u00e9tendre en chercher la d\u00e9finition exclusive dans des situations historiques pass\u00e9es, le fascisme implique une dictature soutenue par un mouvement de masses, l&rsquo;\u00e9crasement de la classe ouvri\u00e8re et son exploitation forcen\u00e9e, un accroissement rapide de la production li\u00e9 \u00e0 une politique de guerre. Il ne suffit pas d&rsquo;observer qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas actuellement de parti gaulliste de masse, que la classe ouvri\u00e8re n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 vaincue, qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas de perspective pour une id\u00e9ologie belliciste. (Qu&rsquo;on consid\u00e8re la place de la France dans le monde.) Il faut encore remarquer que l&rsquo;\u00e9conomie fran\u00e7aise se trouve en pleine expansion, que r\u00e8gne le plein emploi, que l&rsquo;objectif central pour le patronat depuis ces derni\u00e8res ann\u00e9es est d&rsquo;obtenir des ouvriers le maximum de coop\u00e9ration \u00e0 la production, que tout son effort vise l&rsquo;intensification du travail et la qualit\u00e9 du produit, et non la r\u00e9duction du niveau de vie ouvrier, bref que ses m\u00e9thodes et sa mentalit\u00e9 se sont adapt\u00e9es aux n\u00e9cessit\u00e9s d&rsquo;une grande industrie moderne et en ce sens, pourrait-on dire, se sont am\u00e9ricanis\u00e9es. Non seulement ces n\u00e9cessit\u00e9s ne s&rsquo;\u00e9vanouiront pas demain, elles ne feront que s&rsquo;accentuer avec la situation cr\u00e9\u00e9e par le march\u00e9 commun. Demain plus qu&rsquo;hier, l&rsquo;objectif du patronat fran\u00e7ais, est de poursuivre une politique d&rsquo;expansion et de maintenir la paix sociale. L&rsquo;installation d&rsquo;une dictature fasciste est \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de ses int\u00e9r\u00eats et, ce qui est aussi important, de sa conduite effective.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, on peut imaginer une aggravation de la situation financi\u00e8re, l&rsquo;arr\u00eat d&rsquo;importations essentielles, un recul de la production, une crise en liaison avec une r\u00e9cession aggrav\u00e9e de l&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaine, une importante r\u00e9duction du niveau de vie, qui fourniraient les conditions d&rsquo;une dictature. Cette hypoth\u00e8se n&rsquo;est pas exclue si la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie continue longtemps d&rsquo;exercer ses ravages. Mais, de toutes mani\u00e8res, un tel processus demandera du temps. Les prochains mois ne sont pas la premi\u00e8re \u00e9tape d&rsquo;un processus fasciste dans lequel nous serions d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9s. Ils verront plut\u00f4t la tentative d&rsquo;endiguer le courant fasciste et de transformer pacifiquement l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Notre probl\u00e8me<\/strong><\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui nous parait essentiel dans cette p\u00e9riode, c&rsquo;est qu&rsquo;il est devenu, sinon impossible, du moins tout \u00e0 fait vain de se raccrocher aux institutions politiques traditionnelles. La pr\u00e9sence au gouvernement de parlementaires ne doit pas dissimuler que les partis sont vou\u00e9s \u00e0 une d\u00e9sagr\u00e9gation. Nous avons tent\u00e9 de dire pourquoi, en commen\u00e7ant. Du m\u00eame coup s&rsquo;\u00e9miette le prestige de ceux qui jugent de la politique en termes de compromis, ou de man\u0153uvres dans le th\u00e9\u00e2tre du parlement. La politique redevient l&rsquo;affaire de tous comme chaque fois qu&rsquo;elle appara\u00eet une affaire s\u00e9rieuse, indissociable de la lutte sociale directe.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui ne voit que la crise a secou\u00e9 les institutions du mouvement ouvrier aussi profond\u00e9ment que celles de la bourgeoisie ? Qui ne voit que dans la faillite des syndicats et des partis dits d&rsquo;extr\u00eame-gauche s&rsquo;inscrit <em>notre <\/em>probl\u00e8me ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le coup de force d&rsquo;Alger a fait soudain apercevoir le vide des organisations ouvri\u00e8res. On pouvait le pressentir depuis longtemps. Occup\u00e9es \u00e0 d\u00e9nombrer leurs \u00e9lecteurs, elles \u00e9taient en fait d\u00e9sertes. Mais l&rsquo;\u00e9tendue de ce d\u00e9sert ne s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e que lorsqu&rsquo;ont r\u00e9sonn\u00e9 les appels vains \u00e0 la d\u00e9fense de la r\u00e9publique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;est plus temps de s&rsquo;ing\u00e9nier \u00e0 masquer ce vide. La servilit\u00e9 des syndicats envers les gouvernements en place, l&rsquo;opportunisme m\u00e9diocre des partis, il n&rsquo;est plus temps, non plus, de les justifier au nom d&rsquo;une pr\u00e9tendue efficacit\u00e9. Apr\u00e8s le triomphe de de Gaulle, les m\u00e9rites de l&rsquo;efficacit\u00e9 tels qu&rsquo;on les loue dans le P.C. apparaissent comme une tragique bouffonnerie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut reconna\u00eetre enfin qu&rsquo;il est impossible de penser en termes d&rsquo;action sans penser en termes de v\u00e9rit\u00e9. Reconna\u00eetre que la r\u00e9sistance au nouveau r\u00e9gime, la lutte contre les tentatives fascistes ne seront possibles qu&rsquo;en fonction d&rsquo;une critique radicale du r\u00e9gime ancien et d&rsquo;une recherche de nouvelles voies d&rsquo;organisation r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>CLAUDE LEFORT.<br>9 juin 1958<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Claude Lefort paru dans Arguments, n\u00b0 8, juin 1958, p. 18-21 Du 13 mai au 1er juin, chacun s&rsquo;est situ\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, et seulement face \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. Nous voulons dire : face au coup de force d&rsquo;Alger et \u00e0 la candidature de de Gaulle au pouvoir. 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