{"id":18734,"date":"2023-05-11T10:48:56","date_gmt":"2023-05-11T08:48:56","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=18734"},"modified":"2023-05-11T10:48:56","modified_gmt":"2023-05-11T08:48:56","slug":"pierre-souyri-la-classe-ouvriere-dallemagne-orientale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2023\/05\/11\/pierre-souyri-la-classe-ouvriere-dallemagne-orientale\/","title":{"rendered":"Pierre Souyri : La classe ouvri\u00e8re d&rsquo;Allemagne orientale"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article231809\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Pierre Souyri<\/a> alias Pierre Brune paru dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/soub\/soub-n28.pdf\" target=\"_blank\">Socialisme ou Barbarie<\/a><\/em>, n\u00b0 28, Volume V (11e ann\u00e9e), juillet-ao\u00fbt 1959, p. 86-92<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"425\" height=\"564\" data-attachment-id=\"18736\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2023\/05\/11\/pierre-souyri-la-classe-ouvriere-dallemagne-orientale\/benno-sarel-la-classe-ouvriere-dallemagne-orientale\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/Benno-Sarel-La-classe-ouvriere-dAllemagne-orientale.png?fit=425%2C564&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"425,564\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Benno-Sarel-La-classe-ouvriere-dAllemagne-orientale\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/Benno-Sarel-La-classe-ouvriere-dAllemagne-orientale.png?fit=226%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/Benno-Sarel-La-classe-ouvriere-dAllemagne-orientale.png?fit=425%2C564&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/Benno-Sarel-La-classe-ouvriere-dAllemagne-orientale.png?resize=425%2C564&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-18736\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/Benno-Sarel-La-classe-ouvriere-dAllemagne-orientale.png?w=425&amp;ssl=1 425w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/Benno-Sarel-La-classe-ouvriere-dAllemagne-orientale.png?resize=226%2C300&amp;ssl=1 226w\" sizes=\"auto, (max-width: 425px) 100vw, 425px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Le livre de B. Sarel constitue une contribution de premier ordre \u00e0 la compr\u00e9hension de l&rsquo;univers bureaucratique et des luttes de classes qui s&rsquo;y d\u00e9roulent actuellement (1). Sobre, pr\u00e9cis, document\u00e9, Sarel nous fait p\u00e9n\u00e9trer d&rsquo;une mani\u00e8re extr\u00eamement concr\u00e8te dans la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne des rapports antagoniques qui se sont d\u00e9velopp\u00e9s en Allemagne orientale entre le prol\u00e9tariat et la nouvelle classe dirigeante du soi-disant r\u00e9gime socialiste. Sarel ne pose pas des affirmations dogmatiques g\u00e9n\u00e9rales sur les contradictions internes des r\u00e9gimes bureaucratiques, il fait parler les faits et souvent m\u00eame les personnages, ouvriers ou bureaucrates, qui vivent tous les jours ce d\u00e9chirement de la soci\u00e9t\u00e9. Peu \u00e0 peu se reconstitue sous nos yeux l&rsquo;histoire d&rsquo;une lutte de classe, et la signification r\u00e9volutionnaire que d\u00e9veloppe cette histoire. <\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>A travers treize ann\u00e9es d&rsquo;oppression et d&rsquo;arbitraire bureaucratique on assiste \u00e0 une transformation profonde de la conscience du prol\u00e9tariat. Lentement, la classe ouvri\u00e8re s&rsquo;adapte \u00e0 l&rsquo;univers nouveau dans lequel elle se trouve emprisonn\u00e9e. Mois apr\u00e8s mois, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, les illusions se dissipent, les conceptions p\u00e9rim\u00e9es se d\u00e9sagr\u00e8gent et s&rsquo;\u00e9vanouissent. La classe ouvri\u00e8re apprend d&rsquo;abord, par son exp\u00e9rience de tous les jours, que le socialisme ce n&rsquo;est pas l&rsquo;\u00e9tatisation des usines et la substitution d&rsquo;une couche bureaucratique au patronat priv\u00e9. Puis dans une deuxi\u00e8me \u00e9tape, elle est conduite par la nature m\u00eame des rapports sociaux dans lesquels elle vit, \u00e0 discerner ce que pourrait \u00eatre le socialisme : l&rsquo;appropriation directe du pouvoir de g\u00e9rer les entreprises, l&rsquo;\u00e9conomie, et la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re, par les travailleurs eux-m\u00eames. En juin 1953, elle envahit les rues et affirme cette conception du socialisme face \u00e0 la bureaucratie et aux chars sovi\u00e9tiques. Depuis elle n&rsquo;y a pas renonc\u00e9. La lutte se poursuit souterraine, meurtri\u00e8re parfois, mais ininterrompue. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 la bureaucratie avec son immense appareil de mystification et r\u00e9pression. De l&rsquo;autre, le prol\u00e9tariat d\u00e9pouill\u00e9 de tout mais dont la bureaucratie ne parvient jamais \u00e0 ma\u00eetriser la r\u00e9sistance parce que celle-ci s&rsquo;alimente, se renouvelle, et s&rsquo;amplifie sans cesse, dans l&rsquo;exp\u00e9rience quotidienne que font les ouvriers dans les usines du caract\u00e8re pseudo-socialiste des rapports de production. A cette contradiction sociale, radicale, il n&rsquo;y a pas de solution r\u00e9formiste, comme l&rsquo;imaginent volontiers les n\u00e9o-staliniens \u2014 quoiqu&rsquo;ils ne l&rsquo;avouent jamais tout \u00e0 fait, ces messieurs partagent avec leurs fr\u00e8res ennemis de la social-d\u00e9mocratie cette conviction profonde que pour le prol\u00e9tariat tout se r\u00e9duit, toujours en d\u00e9finitive, \u00e0 des questions de mangeaille. Inspir\u00e9s par cette noble philosophie, les dirigeants de la D.D.R. (2) ont essay\u00e9 apr\u00e8s 1953 d&rsquo;accro\u00eetre les salaires et la production des moyens de consommation. Ils l&rsquo;ont fait, sans que cependant le prol\u00e9tariat cesse de se consid\u00e9rer comme en \u00e9tat de s\u00e9cession permanente dans une soci\u00e9t\u00e9 qui proclame pourtant tous les jours son caract\u00e8re \u00ab ouvrier \u00bb et \u00ab socialiste \u00bb. Le drame de la D.D.R. est celui de toutes les soci\u00e9t\u00e9s bureaucratiques ou plut\u00f4t de toutes les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes modernes : la classe dirigeante ne peut plus g\u00e9rer la soci\u00e9t\u00e9 de mani\u00e8re rationnelle sans la collaboration et la participation active des travailleurs, et les travailleurs ne veulent pas apporter leur collaboration et leur participation \u00e0 la gestion d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 dont la structure fondamentale les exclut pr\u00e9cis\u00e9ment de la direction effective de leurs propres activit\u00e9s. La particularit\u00e9 la plus importante des soci\u00e9t\u00e9s bureaucratiques c&rsquo;est finalement de rendre cette contradiction plus apparente, plus directement saisissable par le prol\u00e9tariat, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tatisation de l&rsquo;appareil de production et la planification d\u00e9pouillent le rapport capitaliste de tous les caract\u00e8res inessentiels qu&rsquo;il conserve dans les soci\u00e9t\u00e9s bourgeoises, pour le r\u00e9duire \u00e0 un rapport de dirigeants \u00e0 ex\u00e9cutants aussi bien dans la sph\u00e8re de la production que dans d&rsquo;ensemble de la vie sociale. <\/p>\n\n\n\n<p>Ceci pos\u00e9, comment les ouvriers allemands en sont-ils venus \u00e0 cette conscience aigu\u00eb de l&rsquo;antagonisme irr\u00e9ductible qui les oppose \u00e0 la bureaucratie ? Sarel note que d\u00e8s le d\u00e9part, le comportement des ouvriers et la repr\u00e9sentation que se fait du socialisme l&rsquo;appareil stalinien, ne co\u00efncident pas. Lorsque au printemps 1945, la classe ouvri\u00e8re allemande \u00e9merge de douze ans de terreur hitl\u00e9rienne, elle n&rsquo;est certes pas \u00e0 m\u00eame de s&#8217;emparer du pouvoir. Il subsiste tout au plus quelques noyaux communistes isol\u00e9s et si \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des drapeaux rouges apparaissent dans les quartiers ouvriers, c&rsquo;est le fait d&rsquo;une toute petite minorit\u00e9. Dans ce pays couvert de ruines et o\u00f9 toute vie \u00e9conomique et sociale s&rsquo;est trouv\u00e9e d\u00e9sorganis\u00e9e de fond en comble, la masse des travailleurs, \u00e9cras\u00e9e par la guerre, est tout enti\u00e8re occup\u00e9e \u00e0 essayer de subsister. C&rsquo;est de cette pr\u00e9occupation que na\u00eet, la premi\u00e8re action positive des ouvriers. Tandis que le patronat et l&rsquo;administration hitl\u00e9rienne ont fui devant l&rsquo;arm\u00e9e rouge et que le lourd appareil de l&rsquo;administration sovi\u00e9tique ne se met en place qu&rsquo;avec lenteur les usines rest\u00e9es sans direction cessent de fonctionner. \u00c7\u00e0 et l\u00e0, les travailleurs organisent des comit\u00e9s ouvriers qui remettent en marche les entreprises et organisent la fabrication de produits susceptibles d&rsquo;\u00eatre troqu\u00e9s contre les vivres des campagnards. Dans l&rsquo;\u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral de d\u00e9composition o\u00f9 se trouvait la soci\u00e9t\u00e9, seule la classe ouvri\u00e8re a \u00e9t\u00e9 capable du jour au lendemain de remettre en route la production.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant le prol\u00e9tariat qui a \u00e9t\u00e9 conduit par les circonstances \u00e0 s&#8217;emparer localement de la direction des entreprises, ne coordonne pas l&rsquo;action des comit\u00e9s ouvriers et ne cherche pas \u00e0 cr\u00e9er les organes d&rsquo;une direction prol\u00e9tarienne de la soci\u00e9t\u00e9. Bient\u00f4t, sous la tutelle de l&rsquo;administration sovi\u00e9tique, un appareil d&rsquo;\u00e9tat se reconstitue. Les communistes exil\u00e9s rentrent en Allemagne, les sections du parti communiste et de la social-d\u00e9mocratie reprennent vie, les bureaucrates syndicaux r\u00e9apparaissent. Une sorte de dualit\u00e9 d&rsquo;organisation se d\u00e9veloppe. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 les comit\u00e9s ouvriers, cr\u00e9ation spontan\u00e9e du prol\u00e9tariat et \u00e9manation directe de la classe laborieuse. De l&rsquo;autre, les bureaucraties social-d\u00e9mocrates, staliniennes et syndicales, form\u00e9es dans le mouvement ouvrier de l&rsquo;\u00e9poque pr\u00e9hitl\u00e9rienne, qui fusionnent et entreprennent de se constituer en \u00ab \u00e9tat ouvrier \u00bb, conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;elles se sont toujours faite du socialisme. La structure de classe de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 prend rapidement forme : tandis que la bureaucratie \u00e9tend ses ramifications sur toute la vie sociale et se diff\u00e9rencie comme couche privil\u00e9gi\u00e9e, le prol\u00e9tariat est refoul\u00e9 dans les fonctions de simple ex\u00e9cutant des t\u00e2ches mat\u00e9rielles de la production. Patiemment, les conseils ouvriers sont \u00e9touff\u00e9s et remplac\u00e9s par des directions flanqu\u00e9es de toute une s\u00e9rie d&rsquo;organismes bureaucratiques. Bien que ces nouveaux dirigeants soient souvent des \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;origine ouvri\u00e8re, ils n&rsquo;en deviennent pas moins \u00e9trangers et ext\u00e9rieurs au prol\u00e9tariat dont ils se trouvent rapidement s\u00e9par\u00e9s aussi bien par leur fonction que par leurs privil\u00e8ges et la mentalit\u00e9 qui en r\u00e9sulte. <\/p>\n\n\n\n<p>En tout cas la masse ouvri\u00e8re ne reconna\u00eet pas cet \u00e9tat qui s&rsquo;\u00e9difie au-dessus d&rsquo;elle comme son \u00c9tat. R\u00e9duite au r\u00f4le de simple force de travail, elle se comporte comme telle, et ne collabore pas activement \u00e0 la production. L&rsquo;absent\u00e9isme, le retard au travail, la pause dans l&rsquo;usine, deviennent des pratiques tout \u00e0 fait courantes. Les dirigeants de la D.D.R. s&rsquo;efforcent d&rsquo;abord d&rsquo;y rem\u00e9dier de fa\u00e7on assez rudimentaire par des mesures r\u00e9pressives et disciplinaires du type de celles qui sont en vigueur dans n&rsquo;importe quelle usine capitaliste. Mais d&rsquo;une part ces mesures ne font que clarifier chez les ouvriers la conscience de la contradiction qui les oppose \u00e0 l&rsquo;\u00ab \u00c9tat socialiste \u00bb d&rsquo;autre part elles contredisent \u00e0 l&rsquo;image que la bureaucratie se fait de son propre r\u00f4le et de la situation du prol\u00e9tariat dans la nouvelle soci\u00e9t\u00e9. La bureaucratie est victime de ses propres id\u00e9ologies : dans cette soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le prol\u00e9tariat est la classe dominante, il n&rsquo;est pas possible que les ouvriers adoptent une attitude passive devant le travail. S&rsquo;ils le font n\u00e9anmoins, c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils sont encore impr\u00e9gn\u00e9s d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;esprit qui s&rsquo;est cr\u00e9\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste et en est un r\u00e9sidu. Le probl\u00e8me est donc de r\u00e9volutionner la mentalit\u00e9 des ouvriers pour la mettre en accord avec les nouveaux rapports de production. C&rsquo;est le but du mouvement stakhanoviste. Mais tr\u00e8s vite l&rsquo;\u00e9chec s&rsquo;affirme. A l&rsquo;exception de quelques jeunes, endoctrin\u00e9s par la F.D.J. (3), qui battent des records de production parce qu&rsquo;ils croient effectivement travailler \u00e0 la construction du socialisme, la masse des stakhanovistes est constitu\u00e9e par des \u00e9l\u00e9ments carri\u00e9ristes, des jeunes, des petits bourgeois fra\u00eechement int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la classe ouvri\u00e8re et qui n&rsquo;ont pas fait l&rsquo;apprentissage de la solidarit\u00e9 prol\u00e9tarienne. Dans l&rsquo;ensemble, la masse des travailleurs ne suit pas le mouvement et bient\u00f4t elle s&rsquo;y oppose. Les activistes, \u00ab g\u00e2cheurs de salaires \u00bb, sont pris \u00e0 parti dans les ateliers, injuri\u00e9s, parfois molest\u00e9s. Entre eux et la masse ouvri\u00e8re le foss\u00e9 se creuse. Le r\u00e9gime ne parvient pas \u00e0 modeler un prol\u00e9tariat conforme \u00e0 la repr\u00e9sentation qu&rsquo;il s&rsquo;en fait. <\/p>\n\n\n\n<p>A cette \u00e9tape, la classe ouvri\u00e8re n&rsquo;a cependant r\u00e9agi que d&rsquo;une fa\u00e7on n\u00e9gative devant le \u00ab socialisme \u00bb de la bureaucratie. Elle refuse la mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre de la soci\u00e9t\u00e9 qui s&rsquo;est install\u00e9e. Mais elle ne pose pas encore explicitement et de fa\u00e7on pratique le probl\u00e8me de la cr\u00e9ation d&rsquo;une autre soci\u00e9t\u00e9. Elle ne discerne pas encore les contours de cette soci\u00e9t\u00e9. Elle ne voit pas les chemins qui y conduisent. Pourtant le processus est en marche. Entre 1949 et 1953 c&rsquo;est le r\u00e9gime lui-m\u00eame qui le d\u00e9clenche lorsqu&rsquo;il essaie de g\u00e9n\u00e9raliser le syst\u00e8me des normes de production. On entreprend d&rsquo;abord d&rsquo;imposer les normes de fa\u00e7on arbitraire en utilisant des chronos. Mais outre que cette m\u00e9thode suscite de vives r\u00e9actions des ouvriers, on s&rsquo;aper\u00e7oit vite qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas efficace : il n&rsquo;est pas possible de surmonter la r\u00e9sistance des ouvriers qui de mille mani\u00e8res s&rsquo;arrangent pour fausser les donn\u00e9es des probl\u00e8mes pos\u00e9s aux chronos et les emp\u00eacher d&rsquo;y apporter des solutions exactes. On d\u00e9couvre alors que le mieux serait de faire \u00e9tablir les normes par les ouvriers eux-m\u00eames. Dans ce but on d\u00e9cide de convoquer des assembl\u00e9es syndicales o\u00f9 tous les ouvriers viendront librement exposer leur point de vue et faire des suggestions \u00e0 propos des probl\u00e8mes que pose l&rsquo;\u00e9tablissement des normes dans leur atelier. Mais presque aussit\u00f4t ces r\u00e9unions d&rsquo;usine tournent \u00e0 la confusion de la bureaucratie. Destin\u00e9es \u00e0 persuader les travailleurs de relever volontairement les normes, les assembl\u00e9es ouvri\u00e8res \u00e9chappent aux dirigeants syndicaux. Les travailleurs y viennent en masse et profitent de la libert\u00e9 qu&rsquo;on leur accorde pour faire retentir de violentes critiques contre la direction des usines, les contrema\u00eetres, les chronos, l&rsquo;organisation du travail, etc. Depuis la suppression des comit\u00e9s ouvriers, le prol\u00e9tariat n&rsquo;avait plus aucune organisation propre. Les r\u00e9unions pour l&rsquo;\u00e9tablisse. ment volontaire des normes permettent aux travailleurs de sortir de leur isolement et de cr\u00e9er de nouveau des rudiments d&rsquo;organisation dans le cadre m\u00eame des institutions l\u00e9gales. Au cours des discussions, les \u00e9l\u00e9ments les plus hardis et les plus r\u00e9solus ont l&rsquo;occasion de se rep\u00e9rer et d&rsquo;entrer en contact. A la sortie de la r\u00e9union ils se retrouvent, discutent de ce qui s&rsquo;est pass\u00e9, s&rsquo;accordent pour pr\u00e9parer de nouvelles interventions. Des groupes d&rsquo;ouvriers commencent ainsi \u00e0 s&rsquo;organiser. Bient\u00f4t ils poussent des antennes d&rsquo;une usine \u00e0 l&rsquo;autre, \u00e9changent des informations et des id\u00e9es. Invisible, cach\u00e9 dans les organes du r\u00e9gime, tout un r\u00e9seau d&rsquo;opposition ouvri\u00e8re est en train d&rsquo;\u00e9tendre ses ramifications dans les couches profondes du prol\u00e9tariat. <\/p>\n\n\n\n<p>Parall\u00e8lement, la conscience des ouvriers fait un prodigieux bond en avant. En 1950 le r\u00e9gime, d\u00e9sireux d&rsquo;entra\u00eener l&rsquo;ensemble des travailleurs dans la \u00ab\u00a0lutte pour la construction du socialisme\u00a0\u00bb r\u00e9partit les ouvriers en brigades qui devront se r\u00e9unir de temps \u00e0 autre pour examiner tous les moyens propres \u00e0 accro\u00eetre leur rendement. Or, pour atteindre le but qui leur est assign\u00e9 par les autorit\u00e9s elle-m\u00eames, les ouvriers sont amen\u00e9s \u00e0 examiner une foule de probl\u00e8mes qui se r\u00e9v\u00e8lent \u00e9troitement connexes et touchent \u00e0 toute l&rsquo;organisation de l&rsquo;usine. Les r\u00e9unions de brigades conduisent ainsi pour la premi\u00e8re fois les ouvriers \u00e0 envisager concr\u00e8tement et \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux probl\u00e8mes de la gestion elle-m\u00eame. Celle-ci commence \u00e0 leur appara\u00eetre sous un aspect familier, \u00e0 leur port\u00e9e, pouvant \u00eatre r\u00e9solu par eux- Or, en m\u00eame temps que le r\u00e9gime bureaucratique confronte les ouvriers avec les probl\u00e8mes de gestion, leur en fait faire en quelque sorte l&rsquo;apprentissage, il les emp\u00eache, en raison m\u00eame de sa nature bureaucratique, d&rsquo;y apporter leur solution : de toute fa\u00e7on ce sont les autorit\u00e9s qui ont seules pouvoir de d\u00e9cider. Le contenu et la signification de la contradiction qui oppose le prol\u00e9tariat \u00e0 la bureaucratie \u00e9merge maintenant en pleine lumi\u00e8re aux yeux de l&rsquo;avant-garde ouvri\u00e8re. La r\u00e9volte de juin 1953 va en fournir la d\u00e9monstration \u00e9clatante. <\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque le 17 juin, les ma\u00e7ons envahissent les rues de Berlin, les conditions d&rsquo;un soul\u00e8vement g\u00e9n\u00e9ral sont arriv\u00e9es \u00e0 maturit\u00e9 dans presque toutes les villes industrielles. Depuis deux ans la guerre froide s&rsquo;intensifie et le gouvernement de la D.D.R., lui-m\u00eame harcel\u00e9 par les Russes, pousse \u00e0 fond la construction \u00e9conomique et la fabrication d&rsquo;armements. Cependant que la p\u00e9nurie des produits de consommation et la crise du ravitaillement s&rsquo;aggravent, \u00e0 plusieurs reprises les autorit\u00e9s d\u00e9cr\u00e8tent un rel\u00e8vement des normes. Chaque fois ces mesures sont pr\u00e9sent\u00e9es par la presse comme le r\u00e9sultat d&rsquo;une d\u00e9cision volontaire des ouvriers. \u00ab Volontaires \u00bb aussi les heures suppl\u00e9mentaires et les souscriptions de toute sorte qui s&rsquo;abattent sur les travailleurs pour la Cor\u00e9e, pour la Paix, pour l&rsquo;anniversaire de Staline, de W. Pieck, pour l&rsquo;amiti\u00e9 germano-sovi\u00e9tique, etc. En fait, d\u00e8s le printemps 1953 des incidents se produisent un peu partout. En mai des gr\u00e8ves \u00e9clatent \u00e0 Chemnitz et \u00e0 Magdebourg. Les assembl\u00e9es d&rsquo;usine se font de plus en plus tumultueuses. Les chefs de brigades et les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s syndicaux subissent une telle pression de la base qu&rsquo;ils sont presque toujours oblig\u00e9s d&rsquo;adopter le point de vue des ouvriers. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est dans cette atmosph\u00e8re passablement tendue que le 5 juin les travailleurs apprennent par la presse qu&rsquo;ils sont volontaires pour un nouveau rel\u00e8vement des normes qui dans certains cas r\u00e9duira de 30 \u00e0 40 % leurs revenus. Aussit\u00f4t l&rsquo;agitation s&rsquo;amplifie. A Berlin dans le b\u00e2timent les brigades de travail se r\u00e9unissent de leur propre chef et discutent \u00e2prement des nouvelles normes. \u00c7\u00e0 et l\u00e0 des chronos sont pris \u00e0 partie. Toute une s\u00e9rie de d\u00e9brayages limit\u00e9s se produisent sur les chantiers de la Stalin all\u00e9e. Ces jours-l\u00e0, on travaille peu, on discute beaucoup. Partout retentit la m\u00eame revendication : obliger le gouvernement \u00e0 revenir sur sa d\u00e9cision&rsquo; de relever les normes. C&rsquo;est dans ce but que le matin du 17 juin les ma\u00e7ons marchent au nombre de plusieurs milliers sur les immeubles du gouvernement. On sait comment, devant l&rsquo;obstination des bureaucrates aveugles, cette manifestation pacifique des travailleurs du b\u00e2timent tourne dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi \u00e0 la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale, puis \u00e0 la r\u00e9volte des centres industriels.<\/p>\n\n\n\n<p>Les gr\u00e8ves et les manifestations insurrectionnelles qui secouent tout le pays t\u00e9moignent de la rapidit\u00e9 avec laquelle \u00e9volue la conscience politique des ouvriers au cours de ces journ\u00e9es r\u00e9volutionnaires. Le 17 au matin, il ne s&rsquo;agissait encore que de probl\u00e8mes de salaires et la lutte restait confin\u00e9e dans les entreprises. D\u00e8s la soir\u00e9e du 17 il s&rsquo;agit de faire une r\u00e9volution et la lutte envahit la rue. <\/p>\n\n\n\n<p>Sans doute la r\u00e9volution ouvri\u00e8re qui est en train de se faire ne surgit pas dans un \u00e9tat chimiquement pur. Des paysans, des petits bourgeois en profitent pour se livrer \u00e0 des manifestations r\u00e9actionnaires. Les revendications de la masse prol\u00e9tarienne elle-m\u00eame ne sont pas toujours d\u00e9pourvues d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9, et il est indubitable que des lambeaux d&rsquo;id\u00e9ologie social-d\u00e9mocrate subsistent dans certaines couches ouvri\u00e8res. Mais il n&rsquo;y a pas une seule r\u00e9volution prol\u00e9tarienne au cours de laquelle la classe ouvri\u00e8re ne soit pr\u00e9sent\u00e9e d\u00e8s le premier jour en bloc conscient de tous ses objectifs et d\u00e9barrass\u00e9 des fant\u00f4mes id\u00e9ologiques du pass\u00e9. Dans le cours d&rsquo;une lutte r\u00e9volutionnaire, alors que la conscience des masses se modifie de jour en jour et parfois d&rsquo;heure en heure ce n&rsquo;est pas ce que fait et pense la partie la moins avanc\u00e9e du prol\u00e9tariat qui est finalement d\u00e9cisif. C&rsquo;est l&rsquo;action de l&rsquo;avant-garde ouvri\u00e8re qui d\u00e9cide de la physionomie de la r\u00e9volution car c&rsquo;est elle qui entra\u00eene les couches les plus arri\u00e9r\u00e9es qui h\u00e9sitent, t\u00e2tonnent et s&rsquo;\u00e9garent. Or, en Allemagne orientale, deux jours suffisent, en juin 1953, pour que les d\u00e9tachements les plus avanc\u00e9s du prol\u00e9tariat fassent tr\u00e8s clairement appara\u00eetre le visage de la premi\u00e8re r\u00e9volution ouvri\u00e8re contre la bureaucratie. <\/p>\n\n\n\n<p>La carte du soul\u00e8vement co\u00efncide rigoureusement avec celle des grandes agglom\u00e9rations industrielles. A Halle, \u00e0 Bitterfeld, \u00e0 Mersebourg, dans \u00ab le c\u0153ur rouge de l&rsquo;Allemagne \u00bb les ouvriers en gr\u00e8ve occupent les usines, forment des comit\u00e9s \u00e9lus par acclamation, chassent les directeurs d&rsquo;usines, d\u00e9sarment la police et s&#8217;emparent des journaux et d\u00e9 la radio. Dans les heures qui suivent les comit\u00e9s commencent \u00e0 se f\u00e9d\u00e9rer d&rsquo;une ville \u00e0 l&rsquo;autre. Le comit\u00e9 ouvrier de Bitterfeld, les m\u00e9tallos de Lauchhammer et de Hennigsdorff r\u00e9clament la formation d&rsquo;un gouvernement des travailleurs. D\u00e9j\u00e0 des d\u00e9l\u00e9gations se mettent en route pour Berlin. Si les blind\u00e9s sovi\u00e9tiques n&rsquo;avaient pas imm\u00e9diatement bris\u00e9 le mouvement, on e\u00fbt abouti, comme plus tard en Hongrie, \u00e0 la formation d&rsquo;un conseil central des comit\u00e9s ouvriers, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l&rsquo;apparition d&rsquo;un pouvoir prol\u00e9tarien qui n&rsquo;e\u00fbt pas tard\u00e9 \u00e0 s&rsquo;opposer aussi bien aux courants petit-bourgeois qu&rsquo;\u00e0 la contre-r\u00e9volution stalinienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e8s de six ann\u00e9es ont pass\u00e9 depuis lors. Les derniers chapitres du livre de Sarel attestent que le prol\u00e9tariat allemand continue de fa\u00e7on souterraine sa lutte r\u00e9volutionnaire. <\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque les ouvriers, d\u00e9faits par les chars russes, ont reflu\u00e9 vers les usines, leur coh\u00e9sion et leur force restaient telles que la bureaucratie n&rsquo;ose pas avoir recours \u00e0 une r\u00e9pression massive et brutale. Pendant quelques semaines pr\u00e9vaut un cours r\u00e9formiste, une sorte de Gomulkisme avant l&rsquo;heure. On d\u00e9cr\u00e8te la baisse des prix et la hausse des salaires. On autorise les ouvriers \u00e0 pr\u00e9senter des cahiers de revendications. Mais cette politique \u00ab souple \u00bb n&rsquo;est pas payante. L&rsquo;agitation continue dans les entreprises. Les comit\u00e9s ouvriers subsistent clandestinement et s&#8217;emparent de la direction syndicale des usines. On continue \u00e0 r\u00e9clamer l&rsquo;abolition des normes. De nouvelles gr\u00e8ves \u00e9clatent aux usines Buna et Wolfen, aux laminoirs de Thalle, entra\u00eenant des d\u00e9brayages de solidarit\u00e9 dans les universit\u00e9s. Alors le 24 juillet intervient la liquidation de la politique r\u00e9formiste. Les durs de l&rsquo;appareil reprennent la direction. Les organisations ouvri\u00e8res sont d\u00e9sarticul\u00e9es. La police et les cadres imposent silence aux \u00e9l\u00e9ments r\u00e9volutionnaires dans les assembl\u00e9es d&rsquo;usines. A la fin de 1953 toute trace d&rsquo;une r\u00e9sistance ouverte des ouvriers a disparu. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais de toute fa\u00e7on la rupture entre le prol\u00e9tariat et la bureaucratie est d\u00e9sormais irr\u00e9m\u00e9diable. Si les mitrailleuses des chars sovi\u00e9tiques ont fait merveille pour refouler les ouvriers loin des avenues du pouvoir, elles ne sont d&rsquo;aucune utilit\u00e9 lorsqu&rsquo;il faut les persuader de collaborer \u00e0 la production pour accro\u00eetre, ou m\u00eame simplement pour maintenir le rendement. Ironiques et malveillants les ouvriers laissent maintenant les bureaucrates se d\u00e9brouiller tout seuls avec les probl\u00e8mes de l&rsquo;organisation du travail et de la production. Isol\u00e9s du prol\u00e9tariat, les organismes de direction se multiplient, se superposent, se paralysent mutuellement et s&rsquo;accusent r\u00e9ciproquement d&rsquo;engendrer le d\u00e9sordre et l&rsquo;incoh\u00e9rence. Les ouvriers ne perdent pas une occasion de d\u00e9noncer la \u00ab paga\u00efe \u00bb bureaucratique, mais en m\u00eame temps ils y contribuent autant que faire se peut. Ils arrivent en retard au travail, ralentissent les cadences, se mettent en cong\u00e9 \u00e0 tout propos, ou bien au contraire fabriquent les pi\u00e8ces plus vite que ne l&rsquo;ont pr\u00e9vu les chronos ,qui du coup se trouvent rudement atteints dans leur dignit\u00e9 professionnelle. M\u00eame les jeunes de la F.D.J. sur lesquels on avait beaucoup compt\u00e9 pour \u00e9tablir des liens vivants entre la classe ouvri\u00e8re et le r\u00e9gime, adoptent une attitude de non collaboration. Soumise \u00e0 un pareil traitement, toute l&rsquo;\u00e9conomie du pays se d\u00e9traque et devient un chaos. La haute bureaucratie s&rsquo;affole, et sa politique oscillant d&rsquo;un extr\u00eame \u00e0 l&rsquo;autre devient un tissu d&rsquo;incoh\u00e9rences. Tant\u00f4t on renforce l&rsquo;autorit\u00e9 des directeurs d&rsquo;usines, on multiplie les mesures r\u00e9pressives et on se prend \u00e0 r\u00eaver d&rsquo;une technologie merveilleuse qui permettrait de faire fonctionner la production avec un minimum de participation ouvri\u00e8re. Tant\u00f4t au contraire on red\u00e9couvre que le travail est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment dominant du processus productif et on cherche \u00e0 susciter de nouveau une participation libre et spontan\u00e9e des ouvriers \u00e0 l&rsquo;organisation de l&rsquo;atelier et de l&rsquo;entreprise. Mais lorsqu&rsquo;en 1956 les directeurs d&rsquo;usines r\u00e9unissent les ouvriers pour les entretenir de l&rsquo;\u00e9ventuelle cr\u00e9ation de comit\u00e9s d&rsquo;entreprise qui seraient charg\u00e9s de les aider dans leur lourde t\u00e2che, ils s&rsquo;entendent dire des choses si d\u00e9sagr\u00e9ables qu&rsquo;ils pr\u00e9f\u00e8rent en rester l\u00e0. En mendiant la collaboration des ouvriers, sans d&rsquo;ailleurs l&rsquo;obtenir, la bureaucratie ne fait que rendre manifeste aux yeux des travailleurs eux-m\u00eames son incapacit\u00e9 fonci\u00e8re \u00e0 accomplir cette fonction gestionnaire sp\u00e9cialis\u00e9e, qui d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;id\u00e9ologie stalinienne fonde la l\u00e9gitimit\u00e9 historique de la couche dirigeante. La v\u00e9rit\u00e9 est que l&rsquo;anarchie bureaucratique a \u00e9t\u00e9 une excellente \u00e9cole pour le prol\u00e9tariat : amen\u00e9s quotidiennement \u00e0 constater et souvent \u00e0 corriger les erreurs et les fautes de la bureaucratie, les ouvriers sont sans illusions sur le savoir sp\u00e9cialis\u00e9 des dirigeants des entreprises et de l&rsquo;\u00e9conomie. Mieux que quiconque, les travailleurs savent que parce qu&rsquo;ils sont plac\u00e9s tous les jours en plein c\u0153ur du processus productif, ils sont capables de le conna\u00eetre et de l&rsquo;organiser. Le capitalisme bureaucratique n&rsquo;a pas d\u00e9t\u00e9rior\u00e9 la conscience r\u00e9volutionnaire du prol\u00e9tariat, il l&rsquo;a aiguis\u00e9e, pr\u00e9cis\u00e9e, enrichie. Il est vrai .qu&rsquo;en contre-partie, le stalinisme \u00e9tablit dans les pays qu&rsquo;il domine un accablant obscurantisme id\u00e9ologique qui, serait-on tent\u00e9 de penser, constitue un lourd handicap pour le mouvement r\u00e9volutionnaire. Confisqu\u00e9 par la couche dirigeante et mis \u00e0 son service, le marxisme ne devient pas seulement \u00e9tranger au prol\u00e9tariat. Il lui devient odieux, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 il lui appara\u00eet comme l&rsquo;id\u00e9ologie de la classe ennemie et comme son principal instrument de mystification. Mais ce n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;une situation transitoire qui d\u00e9j\u00e0 est en voie de d\u00e9passement Depuis 1956 une partie importante de l&rsquo;intelligentzia s&rsquo;est d\u00e9tach\u00e9e du r\u00e9gime et a presque aussit\u00f4t entrepris de se r\u00e9approprier le marxisme pour le retourner contre la bureaucratie et en faire un instrument de critique de son ordre social. Tr\u00e8s vite la lecture des \u00e9crits th\u00e9oriques des polonais, la r\u00e9volution hongroise surtout, ont pr\u00e9cipit\u00e9 la cristallisation dans la jeunesse intellectuelle d&rsquo;un courant marxiste r\u00e9volutionnaire qui a perdu les caract\u00e8res abstraits, h\u00e9g\u00e9liens, qu&rsquo;il pr\u00e9sentait \u00e0 ses d\u00e9buts. D\u00e8s le printemps 1956, des intellectuels, \u00e9tudiants et professeurs, group\u00e9s autour de Wolfgang Harich, ont fait, comme jadis le jeune Marx, leurs adieux \u00e0 la philosophie sp\u00e9culative pour entreprendre de faire de la critique politique, en liaison avec les ouvriers. Arr\u00eat\u00e9s par la police stalinienne, ils ont laiss\u00e9 des continuateurs et des disciples\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>En 1958 en Allemagne orientale, les fronti\u00e8res s&rsquo;estompent entre l&rsquo;uni.versit\u00e9 et l&rsquo;usine : un moment dissoci\u00e9es par le triomphe du stalinisme, la philosophie de la r\u00e9volution et la pratique r\u00e9volutionnaire des ouvriers sont en train de se retrouver. <\/p>\n\n\n\n<p>Le livre de Sarel confirme ce que nous savions par ailleurs : de Shanghai \u00e0 Magdebourg, la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne continue \u00e0 creuser ses galeries sous le monstrueux et inutile \u00e9difice bureaucratique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Pierre BRUNE.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) <em>Benno Sarel<\/em>, La classe ouvri\u00e8re en Allemagne orientale, <em>\u00c9ditions ouvri\u00e8res, Paris<\/em> 1958. 268 <em>p<\/em>., 515 <em>francs<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(2) Deutsche Demokratische Republik : <em>R\u00e9publique D\u00e9mocratique Allemande<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(3) <em>F\u00e9d\u00e9ration des Jeunesses Libres Allemandes<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Pierre Souyri alias Pierre Brune paru dans Socialisme ou Barbarie, n\u00b0 28, Volume V (11e ann\u00e9e), juillet-ao\u00fbt 1959, p. 86-92 Le livre de B. Sarel constitue une contribution de premier ordre \u00e0 la compr\u00e9hension de l&rsquo;univers bureaucratique et des luttes de classes qui s&rsquo;y d\u00e9roulent actuellement (1). 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