{"id":21573,"date":"2024-01-17T19:35:52","date_gmt":"2024-01-17T18:35:52","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=21573"},"modified":"2025-03-16T19:02:35","modified_gmt":"2025-03-16T18:02:35","slug":"camus-7","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/01\/17\/camus-7\/","title":{"rendered":"Albert Camus : \u00ab\u00a0un homme tortur\u00e9 par le manque de tendresse dans le monde\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Hommage d&rsquo;<a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article155496\">Andr\u00e9 Prudhommeaux<\/a> \u00e0 <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article18516\">Albert Camus<\/a> suivi de textes de <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article155462\">Louis Lecoin<\/a>, <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article161943\">Georges Pascal<\/a> et <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article154832&amp;id_mot=\">Robert Proix<\/a>, parus dans <em><a href=\"https:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/antimilitarisme\/objection\/liberte-lecoin\/liberte-1958-1971-n051.pdf\">Libert\u00e9<\/a><\/em>,<\/strong> <strong>troisi\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 51, 1er f\u00e9vrier 1960<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"580\" height=\"835\" data-attachment-id=\"21574\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/01\/17\/camus-7\/liberte-1er-fevrier-1960\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Liberte-1er-fevrier-1960.png?fit=592%2C852&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"592,852\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Liberte-1er-fevrier-1960\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Liberte-1er-fevrier-1960.png?fit=208%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Liberte-1er-fevrier-1960.png?fit=580%2C835&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Liberte-1er-fevrier-1960.png?resize=580%2C835&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-21574\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Liberte-1er-fevrier-1960.png?w=592&amp;ssl=1 592w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Liberte-1er-fevrier-1960.png?resize=208%2C300&amp;ssl=1 208w\" sizes=\"auto, (max-width: 580px) 100vw, 580px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-larger-font-size\"><strong>Hommage posthume<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>JAMAIS<\/strong> je n&rsquo;ai senti avec autant d&rsquo;accablement l&rsquo;incapacit\u00e9 de parler dignement d&rsquo;un homme dont l&rsquo;amiti\u00e9 m&rsquo;\u00e9tait une raison de vivre et dont la perte me laisse d\u00e9sempar\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Je ne suis ni philosophe, ni romancier, ni critique de th\u00e9\u00e2tre, ni th\u00e9oricien politique ; et je ne me sens pas de taille \u00e0 prendre la mesure d&rsquo;un homme dont bien des puissances \u00e9chappent \u00e0 ma compr\u00e9hension. Je ne puis donc dire quelque chose d&rsquo;int\u00e9ressant qu&rsquo;en rapportant des impressions v\u00e9cues qui compl\u00e9teront le tableau dress\u00e9 par d&rsquo;autres. Or, mes contacts avec Camus \u00e9taient assez clairsem\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, tout ce que j&rsquo;ai projet\u00e9, depuis douze ans que j&rsquo;ai rencontr\u00e9 Camus pour la premi\u00e8re fois, \u00e9tait plus ou moins li\u00e9 \u00e0 la perspective d&rsquo;\u0153uvrer \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, de l&rsquo;int\u00e9resser et de l&rsquo;associer \u00e0 telle ou telle action ou r\u00e9alisation impuls\u00e9e par des amis communs. Le seul fait qu&rsquo;il fut en vie \u00e9tait pour moi un encouragement aux quelques efforts, litt\u00e9raires ou autres, dont je pouvais me croire capable ; et pas une des \u0153uvres de solidarit\u00e9 ayant pour centre la r\u00e9volution berlinoise, la r\u00e9volution hongroise, la d\u00e9fense des objecteurs, la lutte contre la peine de mort, ou l&rsquo;affirmation en Alg\u00e9rie du principe de tol\u00e9rance, ne me paraissaient r\u00e9alisables sans lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Se rendait-il compte de la ferveur de cette admiration, qui restait entre nous silencieuse, sinon tout \u00e0 fait inexprim\u00e9e ? J&rsquo;aime \u00e0 le croire.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Camus \u00e9tait avare de d\u00e9monstrations, quelles qu&rsquo;elles fussent. Il avait \u00e0 disputer aux th\u00e9\u00e2tres, \u00e0 la foule, \u00e0 \u00ab l&rsquo;actualit\u00e9 \u00bb, \u00e0 ses amis eux-m\u00eames, sa vie priv\u00e9e, son labeur d&rsquo;\u00e9crivain, sa m\u00e9ditation et son bonheur d&rsquo;homme. Mais il y avait des obligations auxquelles il ne se refusait jamais. Par exemple la lecture d&rsquo;un simple message, d&rsquo;o\u00f9 il effa\u00e7ait pudiquement tout effet oratoire, ne permettant jamais \u00e0 l&rsquo;auditoire de le ponctuer de ses applaudissements.<\/p>\n\n\n\n<p>Autant il r\u00e9pugnait \u00e0 souscrire \u00e0 un texte qui ne f\u00fbt pas con\u00e7u et r\u00e9dig\u00e9 par lui, ne faisant \u00e9tat d&rsquo;aucun fait qu&rsquo;il n&rsquo;e\u00fbt v\u00e9rifi\u00e9 lui-m\u00eame ; et autant il prenait ses responsabilit\u00e9s en toute clart\u00e9 et sans aucune concession \u00e0 l&rsquo;opinion, lorsque les circonstances l&rsquo;exigeaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a dans \u00ab La Chute \u00bb un cruel personnage d&rsquo;avocat humanitaire, d\u00e9fendeur des grandes causes ; \u00e0 Amsterdam, il voit une jeune fille se jeter dans l&rsquo;eau glac\u00e9e d&rsquo;un canal, et le r\u00e9flexe lui manque de se pr\u00e9cipiter \u00e0 son tour pour la sauver. Il en r\u00e9sulte la banqueroute morale de cet homme, nagu\u00e8re satisfait de lui. Les bonnes \u00e2mes des \u00ab Temps Modernes \u00bb, qui ont avec Camus une querelle id\u00e9ologique, en ont conclu que la l\u00e2chet\u00e9 et la banqueroute seraient celles de Camus. Autant vaudrait admettre que les lamentables d\u00e9chets humains que M. Sartre prom\u00e8ne sur ses \u00ab chemins de la libert\u00e9 \u00bb sont les portraits de l&rsquo;auteur ! Personnellement, je pense qu&rsquo;aucun homme, pas m\u00eame M. Sartre, ne peut se porter garant de ce qu&rsquo;il ferait devant la mort ou le danger (e\u00fbt-il d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu des \u00e9preuves analogues). Que Camus se soit \u00ab pos\u00e9 la question \u00bb, (lui, qui \u00e9tait tuberculeux pulmonaire et qui, sans doute, n&rsquo;e\u00fbt pas surv\u00e9cu \u00e0 un sauvetage de ce genre et dans ces conditions), prouve seulement son courage moral et son amour de la v\u00e9rit\u00e9. Quant \u00e0 la conclusion qu&rsquo;en tire la critique sartrienne, elle ne d\u00e9shonore que ses instigateurs. Tout ce qu&rsquo;on peut dire aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est que Camus est mort sans avoir \u00e9t\u00e9 diminu\u00e9 par une l\u00e2chet\u00e9 quelconque, et que ses d\u00e9tracteurs devraient bien se le tenir pour dit, puisque aussi bien \u00ab les jeux sont faits \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>La vie de Camus est une le\u00e7on de la mani\u00e8re dont l&rsquo;homme peut trouver en soi, dans un univers sans Dieu providence et sans Messie historique, ses propres valeurs, vivre son propre drame, et racheter l&rsquo;absurdit\u00e9 du sort mortel par le courage et la justice. La libert\u00e9 fait, du hasard, le destin.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00e9thique de Camus, qui est une \u00e9thique v\u00e9cue et pas seulement dans les livres, est \u00e0 la fois une des plus larges et des plus exigeantes qui soient. Dans la morale ordinaire, quiconque fait son devoir est innocent, que ce devoir soit fix\u00e9 par Dieu, par la Soci\u00e9t\u00e9 ou la Conscience individuelle. Il en r\u00e9sulte l&rsquo;innocence du vengeur, du soldat, du bourreau, du fanatique religieux, du terroriste politique &#8211; (pourvu qu&rsquo;ils servent ou croient servir la juste cause). &#8211; A cette justification \u00ab rationnelle \u00bb, Camus oppose une morale nouvelle, qui doit quelque chose \u00e0 l&rsquo;honneur aristocratique, et quelque chose aux s\u00e9v\u00e9rit\u00e9s du jans\u00e9nisme.<\/p>\n\n\n\n<p>On sait que les J\u00e9suites avaient pouss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame la casuistique de l&rsquo;innocence, en absolvant par exemple le choix volontaire \u00e0 travers lequel nous pr\u00e9f\u00e9rons naturellement notre conservation &#8211; ou celle d&rsquo;un \u00eatre ch\u00e9ri &#8211; \u00e0 celle d&rsquo;un ennemi, d&rsquo;un inconnu, voire d&rsquo;un enfant innocent. En \u00e9tablissant une hi\u00e9rarchie des droits et devoirs naturels, dont le premier mot est de ne pas attenter \u00e0 sa propre vie, les casuistes en arrivaient \u00e0 l\u00e9gitimer le fait d&rsquo;\u00e9craser un passant dans une d\u00e9route, d&rsquo;assommer un d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 dans un naufrage, de faire mourir les bouches inutiles dans une famine, etc. Or, ces lieux communs de la morale rel\u00e2ch\u00e9e avaient cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre th\u00e9oriques. Les mystiques totalitaires, les proc\u00e8s de Moscou, les luttes entre partis dans les situations r\u00e9volutionnaires, les atrocit\u00e9s des camps de d\u00e9portation, les \u00e9purations, les d\u00e9nonciations, les sacrifices d&rsquo;otages, les avaient mis \u00e0 l&rsquo;ordre du jour. Dans la hi\u00e9rarchie des droits et devoirs naturels qui admet qu&rsquo;on trahisse sa parole, qu&rsquo;on vole et qu&rsquo;on tue si cela est n\u00e9cessaire pour sauver sa peau, sa famille, ou sa patrie &#8211; s&rsquo;ajoutait la hi\u00e9rarchie des droits et devoirs historiques, id\u00e9ologiques et politiques, qui finissaient par autoriser n&rsquo;importe quoi, m\u00eame le g\u00e9nocide ou la liquidation physique des classes d\u00e9chues (pour cause d&rsquo;utilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale). Il fallait en revenir \u00e0 une id\u00e9e plus noble (\u00ab absurde \u00bb, si l&rsquo;on veut), du devoir, tel que le con\u00e7oivent le capitaine qui reste le dernier \u00e0 bord, les marins qui laissent leur place aux passagers, les hommes qui sauvent en premier lieu les femmes et les enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Camus a admis comme base de l&rsquo;exigence nouvelle le principe que la vie humaine est inconditionnellement sacr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Du m\u00eame coup, se trouvait condamn\u00e9e l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;on puisse remplir tous ses devoirs sans jamais outrepasser ses droits.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, nous voyons r\u00e9appara\u00eetre, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, la morale naturelle et le code de l&rsquo;honneur pour interdire et prescrire \u00e0 la fois \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain certaines solutions extr\u00eames, lorsqu&rsquo;elles sont in\u00e9vitables. Mais l&rsquo;existence des individus et des soci\u00e9t\u00e9s n&rsquo;est pas faite que de trag\u00e9dies d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on ne peut sortir honn\u00eatement qu&rsquo;en payant vie pour vie. Il doit y avoir, entre le duel et le suicide, place pour l&rsquo;\u00e9quilibre des forces, pour le contrat r\u00e9ciproquement observ\u00e9, pour le respect mutuel et la paix.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 une le\u00e7on de sagesse que Camus emprunte \u00e0 l&rsquo;antiquit\u00e9 grecque : pour les Hell\u00e8nes de la grande \u00e9poque, rien de solide ni d&rsquo;\u00e9quilibr\u00e9 ne peut \u00eatre fond\u00e9 sur la victoire &#8211; qui est l&rsquo;injustice provisoire d&rsquo;un principe sur un autre, d&rsquo;un homme ou d&rsquo;un peuple sur un autre ; l&rsquo;harmonie, qui est la justice, r\u00e9sulte de l&rsquo;\u00e9quilibre des contraires et non pas de leur d\u00e9passement. (C&rsquo;est pourquoi la victoire \u00e9tait alors repr\u00e9sent\u00e9e ail\u00e9e et prenant son vol pour changer de camp t\u00f4t ou tard). Une Alg\u00e9rie, une France, une Europe, un monde, sans vainqueurs ni vaincus, chaque parti observant les limites hors desquelles il n&rsquo;y a que d\u00e9mesure et d\u00e9mence, tel \u00e9tait l&rsquo;id\u00e9al politique de Camus ; et le grand malheur de sa vie fut de ne pas pouvoir r\u00e9tablir, dans son propre pays natal, les limites de nature et d&rsquo;honneur qui s\u00e9parent la vie priv\u00e9e de la sph\u00e8re politique ou militaire, consid\u00e9r\u00e9e comme un champ clos o\u00f9 le drame de la force conserve ses droits.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Pour faire la paix en Alg\u00e9rie, il faut une n\u00e9gociation directe entre ceux qui se battent \u00bb, a-t-on dit bien souvent. Mais les Ultras des deux camps ne s&rsquo;affrontent pas directement, dans l&rsquo;atroce boucherie de civils et de passants qui se poursuit de Dunkerque \u00e0 Tamanrasset : les extr\u00e9mistes tuent les mod\u00e9r\u00e9s de leur propre camp, et ceux du camp adverse, qui sont \u00e0 leurs yeux autant de tra\u00eetres coupables de vouloir la paix ! Pour que la \u00ab paix des braves \u00bb ait lieu, il faudrait commencer par renoncer pour une \u00ab guerre des braves \u00bb au banditisme et \u00e0 la terreur dirig\u00e9e contre les femmes et les enfants. Et c&rsquo;est pourquoi Camus est intervenu entre les deux camps pour faire appel \u00e0 l&rsquo;honneur des guerriers en leur demandant de laisser en paix les d\u00e9sarm\u00e9s. Le r\u00e9sultat est qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 insult\u00e9, menac\u00e9 de mort, de droite comme de gauche. Et incompris jusque parmi nous. Mais je crois que sa position est juste, dans le principe. Ce sont les hommes qui n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur des circonstances.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Andr\u00e9 PRUDHOMMEAUX.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-larger-font-size\"> <strong>Les objecteurs perdent en Camus leur meilleur d\u00e9fenseur<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>COMME<\/strong> il \u00e9tait gentil avec nous tous et avec quel enthousiasme il s&rsquo;engageait dans la campagne entreprise en faveur des objecteurs de conscience ! Avec quelle clairvoyance aussi !<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0N&rsquo;y faites pas participer la politique\u00a0\u00bb, m&rsquo;avait-il dit souvent, encore que la recommandation \u00e9tait superflue.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;occasion du r\u00e9cent appel adress\u00e9 \u00e0 de Gaulle par notre Comit\u00e9 de patronage, Albert Camus m&rsquo;avait \u00e9crit de Lourmarin. Il craignait toujours que des personnalit\u00e9s peu qualifi\u00e9es ou malintentionn\u00e9es nous fassent d\u00e9vier de notre ligne de conduite et nuisent \u00e0 une cause qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme une des plus belles dans l&rsquo;heure pr\u00e9sente et dont il fallait absolument assurer le succ\u00e8s au plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici sa derni\u00e8re pens\u00e9e sur le sujet :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Personnellement, je ne suis pas objecteur de conscience. Mais j&rsquo;estime qu&rsquo;on a le droit de l&rsquo;\u00eatre et que notre l\u00e9gislation actuelle est honteuse. Voil\u00e0 le terrain s\u00fbr et gr\u00e2ce \u00e0 vous, \u00e0 votre inlassable action, nous avons obtenu des r\u00e9sultats, nous approchons du but. Restons sur ce terrain. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais eu le temps de lui r\u00e9pondre, de le rassurer en ce qui concerne le d\u00e9roulement ult\u00e9rieur de notre campagne. Et en m\u00eame temps, je lui adressais, cruelle ironie, mes v\u0153ux les meilleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Nous approchons du but \u00bb, je le pense \u00e9galement. Mais nous ne l&rsquo;avons pas atteint. Et combien de fois, nous butant \u00e0 l&rsquo;incompr\u00e9hension d&rsquo;administrations obtuses et \u00e0 leurs chefs irr\u00e9solus, regretterons-nous l&rsquo;absence de Camus. Il ne sera pas l\u00e0 pour le dernier coup de main. Des litt\u00e9rateurs il y en a d&rsquo;autres, mais de grands \u00e9crivains au c\u0153ur g\u00e9n\u00e9reux et pitoyable et fraternel comme \u00e9tait celui d&rsquo;Albert Camus nous n&rsquo;en voyons point.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Louis LECOIN.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-larger-font-size\"><strong>La le\u00e7on de Camus<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">L&rsquo;HOMME est ainsi fait qu&rsquo;il a besoin de croire. Ce qu&rsquo;il sait ne lui est d&rsquo;aucun secours lorsqu&rsquo;il r\u00e9fl\u00e9chit sur sa vie. Car toute notre science, dont nous sommes si fiers, est bien incapable de nous dire ce que nous faisons sur cette terre, et encore moins ce que nous devrions y faire. Ce qui donne un sens \u00e0 la vie rel\u00e8ve toujours d&rsquo;une foi dont il n&rsquo;y a ni d\u00e9monstrations ni preuves. En ce sens, il n&rsquo;y a point d&rsquo;homme, peut-\u00eatre, qui soit tout \u00e0 fait sans religion et c&rsquo;est ce qui faisait dire \u00e0 Maurice Blondel qu&rsquo;il y a beaucoup d&rsquo;idol\u00e2tres mais qu&rsquo;il n&rsquo;y a point d&rsquo;ath\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;idol\u00e2trie peut prendre bien des formes et, aux yeux d&rsquo;un croyant, tous ceux qui ne partagent pas sa croyance sont des idol\u00e2tres. C&rsquo;est assez dire qu&rsquo;il n&rsquo;y a gu\u00e8re de foi sous quelque fanatisme. Comment admettre, en effet, que ce qui est le fondement m\u00eame de ma vie puisse ne pas \u00eatre la v\u00e9rit\u00e9 ? Mais comment tol\u00e9rer, alors, puisque je poss\u00e8de la v\u00e9rit\u00e9, que les autres demeurent dans l&rsquo;erreur ? \u00ab Il r\u00e9pugne \u00e0 la raison, disait le Pape L\u00e9on XIII, que le faux ait les m\u00eames droits que le vrai \u00bb ; cette affirmation na\u00efve contient en germe les pires exc\u00e8s de la foi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arrive pourtant, quelquefois, qu&rsquo;un ath\u00e9e se refuse \u00e0 toute idol\u00e2trie. R\u00e9solu \u00e0 ne tenir pour vrai, selon la d\u00e9marche cart\u00e9sienne, que ce qui ne laisse aucune prise au doute, et se voit contraint de s\u00e9parer rigoureusement le savoir de la croyance. Certes, il ne peut se passer de croire, mais du moins se garde-t-il de prendre ses articles de foi pour des v\u00e9rit\u00e9s d\u00e9montr\u00e9es. S&rsquo;il donne un sens \u00e0 son existence, il sait que c&rsquo;est par une d\u00e9cision gratuite, et il conserve intacte sa lucidit\u00e9. Aussi \u00e9loign\u00e9 du scepticisme que du fanatisme, un tel homme est capable de se donner aux plus nobles causes, sans haine pour ses adversaires et sans illusions sur l&rsquo;issue du combat.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l&rsquo;ordinaire, l&rsquo;aveuglement et le d\u00e9sespoir se partagent l&rsquo;humanit\u00e9. Nous sommes tous semblables \u00e0 Sisyphe, condamn\u00e9 \u00e0 rouler \u00e9ternellement vers le haut d&rsquo;une montagne un rocher qui retombe aussit\u00f4t. Et les uns, sachant que l&rsquo;entreprise est vaine, n&rsquo;ont pas le c\u0153ur \u00e0 pousser, tandis que les autres ne trouvent le courage de vivre qu&rsquo;en oubliant la vanit\u00e9 de la vie. Albert Camus restera le mod\u00e8le de l&rsquo;homme qui n&rsquo;a voulu sacrifier ni l&rsquo;intelligence \u00e0 la foi ni la foi \u00e0 l&rsquo;intelligence, r\u00e9alisant ainsi ce juste \u00e9quilibre entre l&rsquo;enthousiasme et la lucidit\u00e9 qui lui a permis d&rsquo;\u00e9crire : \u00ab La lutte elle-m\u00eame vers les sommets suffit \u00e0 remplir un c\u0153ur d&rsquo;homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>G. PASCAL.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-larger-font-size\"><strong>L&rsquo;irrempla\u00e7able ami<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>IL<\/strong> nous restait un homme. Il nous a quitt\u00e9s. La nuit s&rsquo;est faite autour de nous.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois Mauriac dit que la France a subi une grande perte. Quelle France ? Celle de la boutique, de la politique, de l&rsquo;alcool, de la j\u00e9suiti\u00e8re ? Celle de la multitude d&rsquo;imb\u00e9ciles qui nous cernent de toutes parts ? Cette France-l\u00e0 n&rsquo;a point conscience de sa perte, car pour elle la mort d&rsquo;Albert Camus n&rsquo;a aucune esp\u00e8ce d&rsquo;importance.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l&rsquo;Humanit\u00e9 v\u00e9ritable, elle, sait l&rsquo;\u00e9tendue de la perte qu&rsquo;elle \u00e9prouve et quel ab\u00eeme vient, en un instant, de s&rsquo;ouvrir sous nos pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de nous pr\u00e9valoir de notre qualit\u00e9 de Fran\u00e7ais, nous qui exigeons d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme citoyens du monde, ressentons, avec l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, la cruaut\u00e9 de l&rsquo;accident qui nous prive d&rsquo;une \u00e2me aux dimensions universelles et que rien du destin de l&rsquo;homme ne laissait indiff\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n<p>Camus savait &#8211; avec Rabelais &#8211; \u00e0 quel point \u00ab science sans conscience n&rsquo;est que ruine de l&rsquo;\u00e2me \u00bb. Notre civilisation d&rsquo;ing\u00e9nieurs primaires et de robots \u00e0 moteur l&rsquo;a tu\u00e9. La science sans conscience, fabricante de pneumatiques increvables (l&rsquo;increvable existe, dit-on ?) et de pi\u00e8ces m\u00e9caniques impr\u00e9cises s&rsquo;est d\u00e9barrass\u00e9e d&rsquo;une intelligence qui, trop assoiff\u00e9e de justice et trop soucieuse de la libert\u00e9 des \u00eatres, ne manquait pas une occasion de se dresser contre la malfaisance des plans esclavagistes du monde industriel, contre les atteintes \u00e0 la dignit\u00e9 humaine qu&rsquo;un syst\u00e8me d&rsquo;institutions avides de profit accumule sans vergogne.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque fois qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de d\u00e9fendre une grande cause ou de venir au secours d&rsquo;un homme, d&rsquo;un groupe, d&rsquo;une collectivit\u00e9 pers\u00e9cut\u00e9s, Albert Camus \u00e9tait au premier rang.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui furent ses amis n&rsquo;oublieront jamais la clart\u00e9 de son regard, les harmonieuses inflexions de sa voix, la gaiet\u00e9 m\u00eame dont il animait son discours. Ils n&rsquo;oublieront jamais son infinie sollicitude pour les d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s, les traqu\u00e9s des polices totalitaires, les victimes de la vindicte dogmatique. Ils n&rsquo;oublieront jamais la simplicit\u00e9 qu&rsquo;il manifestait en toute circonstance et qui le rendait si parfaitement accessible tous, si accueillant, si fraternel.<\/p>\n\n\n\n<p>De cette sociabilit\u00e9 toute empreinte d&rsquo;une extr\u00eame d\u00e9licatesse, certains de ses interlocuteurs s&rsquo;autorisaient pour exiger de lui des d\u00e9clarations p\u00e9remptoires, des opinions d\u00e9finitives sur telle ou telle des questions les plus angoissantes n\u00e9es de l&rsquo;invraisemblable chaos o\u00f9 se d\u00e9battaient les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. S&rsquo;il leur opposait le silence &#8211; effet de sa probit\u00e9 comme de sa l\u00e9gitime prudence &#8211; on ne lui pardonnait pas. Sans doute ne l&rsquo;e\u00fbt-on pas davantage excus\u00e9 s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait plu \u00e0 pontifier ou \u00e0 fournir des commentaires non conformes aux v\u0153ux de son auditoire.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Ainsi nous disait-il ses scrupules aux heures, h\u00e9las ! trop rares o\u00f9 nous e\u00fbmes l&rsquo;incomparable privil\u00e8ge de nous entretenir avec lui de nos communs soucis et d&rsquo;\u00e9changer quelques r\u00e9flexions sur le monde et ses probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il savait, d&rsquo;une formule simple, embrasser un vaste domaine, nous tenir sous le charme de son vocabulaire exempt de redondance, ennemi de tout amphigouri, de toute expression \u00e9quivoque. Il savait \u00e9couter, mettre \u00e0 l&rsquo;aise, surtout lorsqu&rsquo;il se trouvait en pr\u00e9sence des cat\u00e9gories sociales les plus humbles. Il d\u00e9testait qu&rsquo;on lui pr\u00eat\u00e2t des intentions de \u00ab guide \u00bb. Il disait ne pouvoir pr\u00e9tendre \u00e0 enseigner ceux qui travaillent de leurs mains alors qu&rsquo;il avait tant \u00e0 apprendre d&rsquo;eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>A cette modestie, a cette seule et vraie grandeur nous rendons ici un hommage d&rsquo;autant plus \u00e9mu que l&rsquo;\u0153uvre entreprise par \u00ab Libert\u00e9 \u00bb e\u00fbt \u00e9t\u00e9 difficile sans l&rsquo;appui d&rsquo;un ami tel que lui. Il nous reste \u00e0 souhaiter que ses interventions aupr\u00e8s des Pouvoirs publics en faveur des objecteurs de conscience pour la d\u00e9fense desquels ce journal fut cr\u00e9\u00e9, re\u00e7oivent dans le plus proche avenir satisfaction sous la forme du statut que nous attendons.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9sultat une fois obtenu, notre regret sera d&rsquo;autant plus vif qu&rsquo;un des principaux artisans de cette \u0153uvre sera frustre de s&rsquo;en r\u00e9jouir.<\/p>\n\n\n\n<p>Et rien en v\u00e9rit\u00e9 ne nous consolera de la disparition si brutale de notre irrempla\u00e7able ami Albert Camus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Robert PROIX.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hommage d&rsquo;Andr\u00e9 Prudhommeaux \u00e0 Albert Camus suivi de textes de Louis Lecoin, Georges Pascal et Robert Proix, parus dans Libert\u00e9, troisi\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 51, 1er f\u00e9vrier 1960 Hommage posthume JAMAIS je n&rsquo;ai senti avec autant d&rsquo;accablement l&rsquo;incapacit\u00e9 de parler dignement d&rsquo;un homme dont l&rsquo;amiti\u00e9 m&rsquo;\u00e9tait une raison de vivre et dont la perte me laisse [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[40,107,5331,5443,3304,1288,4463,5444],"class_list":["post-21573","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-presse","tag-40","tag-albert-camus","tag-andre-prudhommeaux","tag-georges-pascal","tag-hommage","tag-liberte","tag-louis-lecoin","tag-robert-proix"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-5BX","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":3313,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2018\/01\/09\/henein-esprit\/","url_meta":{"origin":21573,"position":0},"title":"Georges Henein : L&rsquo;esprit frappeur","author":"SiNedjib","date":"09\/01\/2018","format":false,"excerpt":"Extrait de Georges Henein, L'esprit frappeur (Carnets 1940-1973), Paris, Encre \u00e9ditions, 1980, p. 159-160. \u00a0 \u00a0 1960. - Mort de Camus. Albert Camus dont le destin vient de s'interrompre comme au milieu d'une phrase, appartient au jaillissement de la Lib\u00e9ration. Jusqu'\u00e0 sa mort, il est rest\u00e9 marqu\u00e9 \u00e0 la fois\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;livres&quot;","block_context":{"text":"livres","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/livres\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/Henein-Georges-L-esprit-Frappeur-Carnets-1940-1973-Livre-834121936_L1-300x300.jpg?resize=350%2C200","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":18428,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2023\/03\/28\/georges-altman-sartre-et-camus-aux-prises\/","url_meta":{"origin":21573,"position":1},"title":"Georges Altman : Chronique sur le tourment d&rsquo;esprit. 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