{"id":22231,"date":"2024-03-13T18:41:49","date_gmt":"2024-03-13T17:41:49","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=22231"},"modified":"2024-03-13T18:54:42","modified_gmt":"2024-03-13T17:54:42","slug":"fanon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/03\/13\/fanon\/","title":{"rendered":"Marie Martin : Frantz Fanon. La d\u00e9colonisation dans la violence"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de Marie Martin paru dans <em><a href=\"https:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/anarchismes\/apres-1944\/anv\/anv-n04.pdf\">Anarchisme et non-violence<\/a><\/em>, n\u00b0 4, avril 1966, p. 24-29<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"533\" height=\"852\" data-attachment-id=\"22232\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/03\/13\/fanon\/anarchisme-et-non-violence-4\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Anarchisme-et-non-violence-4.png?fit=533%2C852&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"533,852\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Anarchisme-et-non-violence-4\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Anarchisme-et-non-violence-4.png?fit=188%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Anarchisme-et-non-violence-4.png?fit=533%2C852&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Anarchisme-et-non-violence-4.png?resize=533%2C852&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-22232\" style=\"width:321px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Anarchisme-et-non-violence-4.png?w=533&amp;ssl=1 533w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Anarchisme-et-non-violence-4.png?resize=188%2C300&amp;ssl=1 188w\" sizes=\"auto, (max-width: 533px) 100vw, 533px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><em>Le colonis\u00e9, l&rsquo;homme noir, celui qui est l&rsquo;objet du racisme, est objet de la violence du raciste, et, pour assumer son \u00eatre, il doit y r\u00e9pondre par la violence<\/em> : voil\u00e0 une th\u00e8se fondamentale de Frantz Fanon, le psychiatre antillais devenu alg\u00e9rien, dans une prise de conscience globale de la solidarit\u00e9 des colonis\u00e9s, et mort au service de l&rsquo;Alg\u00e9rie en guerre.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9flexion est d\u00e9velopp\u00e9e dans le premier chapitre : \u00ab <em>De la violence<\/em> \u00bb, de son second livre : <em>les Damn\u00e9s de la terre<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Reprenons la d\u00e9marche de Fanon.<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonis\u00e9 vit dans un monde fondamentalement violent : il y a eu violence dans la conqu\u00eate du territoire et de ses hommes, il y a violence dans la cohabitation, rapports violents entre le ma\u00eetre et la \u00ab chose \u00bb colonis\u00e9e, il y aura violence in\u00e9luctable dans la lib\u00e9ration, la conqu\u00eate par le Noir d&rsquo;un nouveau monde et simultan\u00e9ment d&rsquo;une essence sp\u00e9cifique.<\/p>\n\n\n\n<p>Car le colonis\u00e9 n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00eatre, puisqu&rsquo;il n&rsquo;a pas d&rsquo;histoire : le colon lui impose sa propre histoire en niant qu&rsquo;il ait pu cr\u00e9er quoi que ce soit, une soci\u00e9t\u00e9, une \u0153uvre d&rsquo;art, une culture, une technique, avant son arriv\u00e9e ; le ma\u00eetre plaque sur l&rsquo;esclave son propre pass\u00e9. La premi\u00e8re justification par Fanon de la violence sera donc psychologique : c&rsquo;est une d\u00e9rivation de l&rsquo;oppression subie et de l&rsquo;agressivit\u00e9 refoul\u00e9e, une \u00ab conduite d&rsquo;\u00e9vitement \u00bb, dit le psychiatre ; renaissent les mythes terrifiants, les danses extatiques, les phantasmes nocturnes, en qui l&rsquo;on projette haines, cruaut\u00e9, humiliations raval\u00e9es, m\u00e9pris inavouables.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est une prise de conscience d\u00e9passant l&rsquo;individuel qui r\u00e9orientera cette violence : le colonis\u00e9 veut en effet reconqu\u00e9rir la terre qui lui donne le pain, sa dignit\u00e9 ; le seul moyen est d&rsquo;expulser \u00e0 tout jamais, par tout moyen, le colon. Alors \u00e9clate la guerre de lib\u00e9ration, la gu\u00e9rilla dont la violence n&rsquo;est pas comparable \u00e0 celle qui lui est oppos\u00e9e : parce que d&rsquo;une part elle met en p\u00e9ril l&rsquo;affrontement m\u00eame des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques plac\u00e9s dans la colonie, que d&rsquo;autre part, faute d&rsquo;instruments sup\u00e9rieurs, elle invente une tactique sup\u00e9rieure et inattaquable par les forces de l&rsquo;ordre, parce que, enfin, elle est affirmation d&rsquo;un peuple, d&rsquo;une solidarit\u00e9, de la construction d&rsquo;une nation, \u00e0 travers la contestation globale de l&rsquo;oppression.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;individuelle, de pathologique, la violence devient donc atmosph\u00e9rique, elle \u00e9clate lorsque se cristallise l&rsquo;alarme des colons en des mesures r\u00e9pressives ; politique, elle tend \u00e0 l&rsquo;universalit\u00e9. La violence, c&rsquo;est <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab l&rsquo;intuition qu&rsquo;ont les masses colonis\u00e9es que leur lib\u00e9ration doit se faire, et ne peut se faire que par la force \u00bb ; l&rsquo;intuition traduite en acte \u00ab repr\u00e9sente la praxis absolue. ( \u2026 ) Le groupe exige que chaque individu r\u00e9alise un acte irr\u00e9versible \u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>(condamnation \u00e0 mort des maquisards alg\u00e9riens, meurtres collectifs des Mau-Mau et aussi bien crimes des milices urbaines de Lacoste), et la violence, par ironie scandaleuse, devient le mot d&rsquo;ordre d&rsquo;un parti politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ironie parce que les partis ont \u00e9t\u00e9 invent\u00e9s par la classe la plus ambigu\u00eb des soci\u00e9t\u00e9s africaines, les intellectuels, ces hommes qui selon Malraux vivent en fonction d&rsquo;une id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Scandale parce que les intellectuels sont non seulement oublieux de cette \u00e9vidence que le peuple est contraint de vivre en fonction de ses besoins, mais encore sont en accointance avec la bourgeoisie coloniale \u00e0 laquelle ils r\u00eavent de s&rsquo;assimiler.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Ici se place alors la r\u00e9flexion de Fanon qui nous fait serrer les poings et p\u00e2lir du remords d&rsquo;arriver trop tard pour nous justifier, nous expliquer avec lui : critique de ce qu&rsquo;il nomme la non-violence de la bourgeoisie colonialiste.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Dans sa forme brute, cette non-violence signifie aux \u00e9lites intellectuelles et \u00e9conomiques colonis\u00e9es que la bourgeoisie colonialiste a les m\u00eames int\u00e9r\u00eats qu&rsquo;elles et qu&rsquo;il devient donc indispensable, urgent, de parvenir \u00e0 un accord pour le salut commun. La non-violence est une tentative de r\u00e9gler le probl\u00e8me colonial autour d&rsquo;un tapis vert, avant tout geste irr\u00e9versible, toute effusion de sang, tout acte regrettable. Mais si les masses, sans attendre que les chaises soient dispos\u00e9es autour du tapis vert, n&rsquo;\u00e9coutent que leur propre voix et commencent les incendies et les attentats, on voit alors les \u00ab \u00e9lites \u00bb et les dirigeants des partis bourgeois nationalistes se pr\u00e9cipiter vers les colonialistes et leur dire : \u00ab C&rsquo;est tr\u00e8s grave ! On ne sait pas comment tout cela va finir, il faut trouver une solution, il faut trouver un compromis. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il est trop facile de dire que Fanon emploie un mot pour un autre, de d\u00e9fendre la puret\u00e9 de la non-violence et celle des non-violents qui militaient \u00e0 leur fa\u00e7on, instituteurs en Oranais, infirmiers en Kabylie : importe ici ce que Fanon a compris et ce qu&rsquo;il a transmis.<\/p>\n\n\n\n<p>Car l&rsquo;attitude non violente authentique &#8211; anarchiste &#8211; n&rsquo;est pas compromission, elle est au contraire r\u00e9volutionnaire dans la mesure o\u00f9 elle oppose aux structures scl\u00e9ros\u00e9es du r\u00e9gime de l&rsquo;Ordre la spontan\u00e9it\u00e9 cr\u00e9atrice, la solidarit\u00e9 effervescente du peuple en devenir.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;erreur de Fanon a \u00e9t\u00e9 de traduire par non-violence refus de la violence, effroi devant l&rsquo;irr\u00e9m\u00e9diable, horreur du sang inutile. Mais l&rsquo;anarchisme non violent propose l&rsquo;irr\u00e9m\u00e9diable en proposant une r\u00e9organisation fondamentale de la soci\u00e9t\u00e9, tant sur le plan \u00e9conomique que sur celui des rapports humains recr\u00e9\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne veux pas dire par-l\u00e0 que les peuples colonis\u00e9s en soul\u00e8vement aient \u00e9t\u00e9 sourds \u00e0 nos mots ; c&rsquo;est bien plut\u00f4t nous qui n&rsquo;avons su nous faire entendre, nous qui avons rompu le pas devant une situation d&rsquo;urgence. Car si l&rsquo;anarchisme et la non-violence sont r\u00e9volutionnaires, ils le sont par un long processus d&rsquo;\u00e9ducation et d&rsquo;apprentissage &#8211; de soi, de la responsabilit\u00e9, des m\u00e9thodes &#8211; tandis que la solution violente surgit et s&rsquo;impose sous une domination insupportable, et l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 de son emploi, son efficacit\u00e9 probante \u00e0 court terme dissimule ses contrecoups n\u00e9fastes et incontr\u00f4lables.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La parole est \u00e0 Fanon :<\/em><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab L&rsquo;apparition du colon a signifi\u00e9 syncr\u00e9tiquement la mort de la soci\u00e9t\u00e9 autochtone, la l\u00e9thargie culturelle. <em>Pour le colonis\u00e9, la vie ne peut surgir que du cadavre en d\u00e9composition du colon<\/em>. ( \u2026 ) [La] violence, parce qu&rsquo;elle constitue son seul travail, rev\u00eat des caract\u00e8res positifs, formateurs. Cette praxis violente est totalisante, puisque chacun se fait maillon violent de la grande cha\u00eene, du grand organisme violent surgi comme r\u00e9action \u00e0 la violence premi\u00e8re du colonialiste. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>La violence seule peut donc vaincre l&rsquo;ali\u00e9nation, par la conqu\u00eate du pouvoir &#8211; et de l&rsquo;\u00eatre &#8211; qui est l&rsquo;acte lib\u00e9rateur par excellence. Au moment o\u00f9 l&rsquo;homme se lib\u00e8re, il est absolument pur : car il incarne l&rsquo;unit\u00e9 dialectique. Fanon ici est loin de Hegel, et du processus de \u00ab reconnaissance \u00bb r\u00e9ciproque qui abolirait la distance &#8211; le \u00ab malentendu fondamental \u00bb &#8211; entre le ma\u00eetre et l&rsquo;esclave et r\u00e9soudrait historiquement l&rsquo;ali\u00e9nation. R\u00e9tablit-il alors le r\u00f4le g\u00e9n\u00e9rateur de la violence en histoire, qu&rsquo;Engels contestait \u00e0 D\u00fchring ? Non, la violence du colonis\u00e9 est bien subordonn\u00e9e \u00e0 la situation \u00e9conomique, c&rsquo;est Marx que suit Fanon : l&rsquo;ascendance est \u00e9vidente et avou\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Il demeure \u00e9vident que pour nous la v\u00e9ritable d\u00e9sali\u00e9nation du Noir implique une prise de conscience abrupte de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique et sociale. Le complexe na\u00eet de l&rsquo;int\u00e9riorisation &#8211; mieux : de l&rsquo;\u00e9pidermisation &#8211; d&rsquo;une inf\u00e9riorit\u00e9 \u00e9conomique. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;en est-il \u00e0 l&rsquo;aboutissement de cette premi\u00e8re phase de lib\u00e9ration ? Selon Fanon, la seconde phase &#8211; construction de la nation &#8211; par la col\u00e8re commune, par la conscience de la cause commune qu&rsquo;a fait na\u00eetre la guerre dans le peuple, s&rsquo;en trouve facilit\u00e9e : la lutte simplement se transpose sur le plan de la mis\u00e8re, de l&rsquo;analphab\u00e9tisme, elle a \u00ab d\u00e9sintoxiqu\u00e9 \u00bb l&rsquo;individu et<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab hisse le peuple \u00e0 la hauteur du leader. D&rsquo;o\u00f9 cette esp\u00e8ce de r\u00e9ticence agressive \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la machine protocolaire que de jeunes gouvernements se d\u00e9p\u00eachent de mettre en place. ( \u2026 ) <em>Illumin\u00e9e par la violence, la conscience du peuple se rebelle contre toute pacification<\/em> \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>A L\u00e9nine qui lui demandait selon quelle mesure il appr\u00e9ciait, dans une bataille, le nombre des corps n\u00e9cessaires et celui des corps superflus, Gorki ne savait r\u00e9pondre que sur le mode lyrique.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, nous qu&rsquo;accuse Fanon, ne savons-nous nous d\u00e9fendre que sur le mode lyrique. Pourtant nous voudrions lui crier qu&rsquo;il se trompe, lui prouver que la violence n&rsquo;est pas la seule voie d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la libert\u00e9, lui reprocher de n&rsquo;avoir envisag\u00e9 qu&rsquo;elle. Nous oublions que, comme les pr\u00e9jug\u00e9s, la violence &#8211; toute violence &#8211; a des fondements irrationnels, que nous avons beau jeu de lui opposer des solutions libertaires : elles ne sont pas sur le m\u00eame plan.<\/p>\n\n\n\n<p>La non-violence est une r\u00e9volution d\u00e9riv\u00e9e, m\u00eame usant de l&rsquo;action directe : elle ne s&rsquo;attaque pas de front \u00e0 son objet &#8211; le renversement des structures &#8211; mais se place dans l&rsquo;exemple et l&rsquo;enseignement qui font na\u00eetre la prise de conscience. <em>Si la violence provoque l&rsquo;adh\u00e9sion des masses, la non-violence est acte de responsabilit\u00e9 personnelle<\/em> ; autant on est nombreux sous l&rsquo;uniforme, dans le sang, dans les hurlements, autant la solidarit\u00e9 des non-violents est-elle muette et difficile \u00e0 assumer.<\/p>\n\n\n\n<p><em>De m\u00eame l&rsquo;anarchisme face au socialisme autoritaire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La solution violente n&rsquo;est pas toujours facile, n&rsquo;est pas toujours l\u00e2che, non ; tout au plus conna\u00eet-elle la pi\u00e8tre consolation de la vengeance. Mais voici justement o\u00f9 Fanon commet sa plus grave erreur : en soutenant le caract\u00e8re unificateur, mobilisateur, totalisant de la violence. Car le go\u00fbt de la violence donne le go\u00fbt du pouvoir, tant subi qu&rsquo;exerc\u00e9, et ne provoque jamais \u00ab une r\u00e9ticence \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la machine protocolaire \u00bb des gouvernements : toute arm\u00e9e, m\u00eame de maquisards, ob\u00e9it \u00e0 un chef, qu&rsquo;id\u00e9alise la m\u00e9moire embellissante ; le Tiers-Monde n&rsquo;est-il pas pr\u00e8s de faire de Fanon un messie ? Messianisme de la n\u00e9cessit\u00e9 de la r\u00e9volution violente, de la conqu\u00eate violente du pouvoir par la classe exploit\u00e9e &#8211; prol\u00e9taires ou colonis\u00e9s &#8211; messianisme de l&rsquo;aboutissement de l&rsquo;histoire ? Nous leur opposons le cycle interminable qui de la violence m\u00e8ne \u00e0 la violence.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Th\u00e9oriquement, il n&rsquo;est pas difficile de r\u00e9pondre \u00e0 Fanon : \u00e0 l&rsquo;ali\u00e9nation \u00e9conomique r\u00e9pond la lib\u00e9ration \u00e9conomique, par le boycott des entreprises coloniales, par l&rsquo;organisation autonome, l&rsquo;autogestion, les f\u00e9d\u00e9rations de communes, un socialisme libertaire et non violent.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais de quel droit pr\u00e9tendons-nous, nous oppresseurs, montrer la voie de l&rsquo;affranchissement \u00e0 ceux qu&rsquo;hier nous asservissions ? Au mot d&rsquo;ordre de Fanon,<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Quittons cette Europe qui n&rsquo;en finit pas de parler de l&rsquo;homme tout en le massacrant partout o\u00f9 elle le rencontre \u00bb,<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u00e0 son cri de col\u00e8re nous ne savons que rester cois. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Ce n&rsquo;est pas d&rsquo;abord leur violence, c&rsquo;est la n\u00f4tre, retourn\u00e9e, qui grandit et les d\u00e9chire. \u00bb<\/p>\n<cite>(Sartre, pr\u00e9face aux <em>Damn\u00e9s de la terre<\/em>)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Je ne proposerai ni solution ni rachat. Il est \u00e9vident qu&rsquo;il ne sert \u00e0 rien de battre sa coulpe ; je me demande m\u00eame s&rsquo;il est plus honn\u00eate d&rsquo;offrir ses services aux pays qui furent colonis\u00e9s. Ne faudrait-il pas d&rsquo;abord apprendre la non-violence ? <em>Tant que nous n&rsquo;aurons pas eu faim, que nous n&rsquo;aurons pas \u00e9t\u00e9 atrophi\u00e9s par l&rsquo;exploitation abusive, nous ne pourrons reprocher \u00e0 nos camarades de chasser le colon au bout de leurs fusils<\/em> ; or il est aussi vain de se mettre artificiellement dans cette situation pour pr\u00e9tendre la conna\u00eetre, ce n&rsquo;est pas en devenant l\u00e9preux que l&rsquo;on gu\u00e9rit la l\u00e8pre.<\/p>\n\n\n\n<p>Car enfin cette n\u00e9cessit\u00e9 de se donner, de se d\u00e9vouer, elle proc\u00e8de avant tout d&rsquo;un d\u00e9sir personnel de purification, de justification : en \u00e9change des privil\u00e8ges, de la culture, de la vie facile, j&rsquo;offre mes bras, ma jeunesse, mes ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9tudes acquises presque honteusement \u2026 Fanon n&rsquo;en a que faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant la violence que nous avons provoqu\u00e9e, aucun jugement de valeur n&rsquo;est permis ; n\u00e9anmoins nous requ\u00e9rons la lucidit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de Fanon comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du mahatma Gandhi. Dans quelle mesure l&rsquo;assertion du premier, que la d\u00e9colonisation comporte une violence intrins\u00e8que, est-elle r\u00e9elle ? Dans quelle mesure le mode indien de lib\u00e9ration est-il renouvelable ? <em>Dans quelle mesure enfin peut-on \u00e9viter les s\u00e9quelles autoritaires d&rsquo;une guerre de lib\u00e9ration et b\u00e2tir un socialisme libertaire en pays neuf ?<\/em> Je crains que nous ne soyons encore en mesure de r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Marie MARTIN.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Marie Martin paru dans Anarchisme et non-violence, n\u00b0 4, avril 1966, p. 24-29 Le colonis\u00e9, l&rsquo;homme noir, celui qui est l&rsquo;objet du racisme, est objet de la violence du raciste, et, pour assumer son \u00eatre, il doit y r\u00e9pondre par la violence : voil\u00e0 une th\u00e8se fondamentale de Frantz Fanon, le psychiatre antillais [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[46,112,5472,138,457,453,466,703,5473,2001],"class_list":["post-22231","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-46","tag-algerie","tag-anarchisme-et-non-violence","tag-anticolonialisme","tag-france","tag-francois-maspero","tag-frantz-fanon","tag-livre","tag-marie-martin","tag-recension"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/s9lTYU-fanon","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":22219,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/03\/12\/guerin-3\/","url_meta":{"origin":22231,"position":0},"title":"Daniel Gu\u00e9rin : L&rsquo;an V de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne","author":"SiNedjib","date":"12\/03\/2024","format":false,"excerpt":"Article de Daniel Gu\u00e9rin paru dans Correspondance Socialiste Internationale, 10e ann\u00e9e, n\u00b0 102, d\u00e9cembre 1959, p. 4 Je ne crois pas avoir lu depuis longtemps un livre aussi riche et aussi bouleversant, traitant de probl\u00e8mes particuliers dans une optique aussi universelle, collant \u00e0 l'actualit\u00e9 et pourtant marqu\u00e9 \u00e0 ce point\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/CSI-decembre-1959.png?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200,"srcset":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/CSI-decembre-1959.png?resize=350%2C200&ssl=1 1x, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/CSI-decembre-1959.png?resize=525%2C300&ssl=1 1.5x"},"classes":[]},{"id":22838,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/05\/06\/fanon-2\/","url_meta":{"origin":22231,"position":1},"title":"Marcel P\u00e9ju : \u00ab\u00a0Peau noire, masques blancs\u00a0\u00bb de Frantz Fanon","author":"SiNedjib","date":"06\/05\/2024","format":false,"excerpt":"Article de Marcel P\u00e9ju paru dans Franc-Tireur, 12e ann\u00e9e, n\u00b0 2466, 3 juillet 1952, p. 4 POUR se poser avec une \u00e9vidence moins brutale, et de mani\u00e8re diff\u00e9rente, qu'aux Etats-Unis, le probl\u00e8me noir existe \u00e9galement en France. 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