{"id":22358,"date":"2024-03-18T15:49:35","date_gmt":"2024-03-18T14:49:35","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=22358"},"modified":"2024-03-18T15:49:35","modified_gmt":"2024-03-18T14:49:35","slug":"nguyen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/03\/18\/nguyen\/","title":{"rendered":"Nguy\u1ec5n Kh\u1eafc Vi\u1ec7n : Frantz Fanon et les probl\u00e8mes de l&rsquo;ind\u00e9pendance"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de Nguy\u1ec5n Kh\u1eafc Vi\u1ec7n alias Nguyen Nghe paru dans <em><a href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5815959g\/f1.image\">La Pens\u00e9e<\/a><\/em>,<\/strong> <strong>n\u00b0 107, f\u00e9vrier 1963, p.<\/strong> <strong>22-36<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"561\" height=\"862\" data-attachment-id=\"22359\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/03\/18\/nguyen\/la-pensee-fevrier-1963\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/La-Pensee-fevrier-1963.png?fit=561%2C862&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"561,862\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"La-Pensee-fevrier-1963\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/La-Pensee-fevrier-1963.png?fit=195%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/La-Pensee-fevrier-1963.png?fit=561%2C862&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/La-Pensee-fevrier-1963.png?resize=561%2C862&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-22359\" style=\"width:498px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/La-Pensee-fevrier-1963.png?w=561&amp;ssl=1 561w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/La-Pensee-fevrier-1963.png?resize=195%2C300&amp;ssl=1 195w\" sizes=\"auto, (max-width: 561px) 100vw, 561px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>TOUT<\/strong> dire \u2026 quand on a partag\u00e9 avec des millions de personnes la mis\u00e8re atroce et la grande humiliation des masses colonis\u00e9es, quand on a v\u00e9cu avec elles l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de la lutte arm\u00e9e, dure, h\u00e9ro\u00efque, mais victorieuse, on a envie de dire tout cela, de le crier \u00e0 la face du monde. A la face de ceux qui gardent encore un fonds de bonne conscience, que peuplent les images de Lyautey ou du P\u00e8re de Foucauld, \u00e0 la face aussi de ceux, Asiatiques ou Africains, qui paradent aujourd&rsquo;hui dans les couloirs de l&rsquo;O.N.U., se contentant des pr\u00e9bendes distribu\u00e9es par les compagnies coloniales, sans toucher \u00e0 aucune des vieilles structures d&rsquo;un monde cruel.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>On ne fera jamais assez pour faire entendre ce cri, cette immense clameur de d\u00e9tresse, de col\u00e8re, de r\u00e9volte de centaines de millions de personnes, pouss\u00e9es jusqu&rsquo;au fond d&rsquo;un ab\u00eeme de d\u00e9sespoir par la colonisation. M\u00eame les Europ\u00e9ens \u00ab lib\u00e9raux \u00bb ne peuvent donner une image fid\u00e8le de la soci\u00e9t\u00e9 coloniale, car dans cette soci\u00e9t\u00e9, il suffit d&rsquo;avoir un soup\u00e7on de blancheur dans le teint pour passer du c\u00f4t\u00e9 des privil\u00e9gi\u00e9s. M\u00eame quand l&rsquo;apartheid ne r\u00e8gne pas officiellement, la soci\u00e9t\u00e9 coloniale est manich\u00e9enne : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les Blancs, colons, gendarmes, missionnaires, gouverneurs, g\u00e9n\u00e9raux, reine d&rsquo;Angleterre, prostitu\u00e9es, de l&rsquo;autre, tout ensemble, les dockers, les ouvriers des plantations, l&rsquo;oul\u00e9ma, le bonze, l&rsquo;\u00e9tudiant ou l&rsquo;intellectuel, le fellah ou le nhaqu\u00ea.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le langage du colon, quand il parle du colonis\u00e9, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du jaune, aux \u00e9manations de la ville indig\u00e8ne, aux hordes, \u00e0 la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations \u2026 Cette d\u00e9mographie galopante, ces masses hyst\u00e9riques, ces visages d&rsquo;o\u00f9 toute humanit\u00e9 a fui, ces corps ob\u00e8ses qui ne ressemblent plus \u00e0 rien, cette cohorte sans t\u00eate ni queue, ces enfants qui ont l&rsquo;air de n&rsquo;appartenir \u00e0 personne, cette paresse \u00e9tal\u00e9e sous le soleil, ce rythme v\u00e9g\u00e9tal, tout cela fait partie du vocabulaire colonial. Le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle parle des \u00ab multitudes jaunes \u00bb et M. Mauriac des masses noires, brunes et jaunes qui vont bient\u00f4t d\u00e9ferler \u2026 Dans cette zone fig\u00e9e, la surface est \u00e9tale, le palmier se balance devant les nuages, les vagues de la mer ricochent sur les galets, les mati\u00e8res premi\u00e8res vont et viennent, l\u00e9gitimant la pr\u00e9sence du colon, tandis qu&rsquo;accroupi, plus mort que vif, le colonis\u00e9 s&rsquo;\u00e9ternise dans un r\u00eave toujours le m\u00eame. Le colon fait l&rsquo;histoire. Sa vie est une \u00e9pop\u00e9e, une odyss\u00e9e. II est le commencement absolu : \u00ab Cette terre, c&rsquo;est nous qui l&rsquo;avons faite \u00bb. \u00ab Si nous partons, tout est perdu, celte terre retournera au Moyen-\u00e2ge. \u00bb En face de lui, des \u00eatres engourdis, travaill\u00e9s de l&rsquo;int\u00e9rieur par les fi\u00e8vres et les \u00ab coutumes ancestrales \u00bb, constituent un cadre quasi min\u00e9ral au dynamisme novateur du mercantilisme colonial.<\/p>\n<cite>(Frantz FANON : <em>Les damn\u00e9s de la terre<\/em>)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ce langage para\u00eetra injuste, outr\u00e9 \u00e0 beaucoup, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle fait manger \u00e0 sa table les pr\u00e9sidents africains ; c&rsquo;est que pour beaucoup d&rsquo;Europ\u00e9ens &#8211; et d&rsquo;Am\u00e9ricains &#8211; l&rsquo;humanit\u00e9 coloniale n&rsquo;a exist\u00e9 que depuis Di\u00ean Bi\u00ean Phu et les batailles de l&rsquo;Aur\u00e8s. Autrefois, \u00e0 la belle \u00e9poque, les colonies existaient certes, mais dans un mirage de palmiers, de pagodes et de richesses fabuleuses ; les hommes n&rsquo;existaient pas. Combien en France, savent-ils par exemple, qu&rsquo;avant 1939, \u00e0 la cath\u00e9drale de Hano\u00ef, le jour de No\u00ebl, les Blancs et les indig\u00e8nes entraient par deux portes diff\u00e9rentes dans la maison de Dieu !<\/p>\n\n\n\n<p>Frantz Fanon a eu le m\u00e9rite de trouver le langage juste, celui de la col\u00e8re, pour \u00e9voquer ce monde, dont<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>la ligne de partage, la fronti\u00e8re est indiqu\u00e9e par les casernes et les postes de police \u2026 et o\u00f9 l&rsquo;interlocuteur valable et institutionnel du colonis\u00e9, le porte-parole du colon est le gendarme ou le soldat (ibid., p. 31).<\/p>\n\n\n\n<p>La ville du colon est une ville en dur, toute de pierre et de fer. C&rsquo;est une ville illumin\u00e9e, asphalt\u00e9e, o\u00f9 les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, m\u00eame pas r\u00eav\u00e9s. En face, la ville indig\u00e8ne, le village n\u00e8gre, la m\u00e9dina, la r\u00e9serve est un lieu mal fam\u00e9, peupl\u00e9 d&rsquo;hommes mal fam\u00e9s. On y na\u00eet n&rsquo;importe o\u00f9, n&rsquo;importe comment. On y meurt n&rsquo;importe o\u00f9, de n&rsquo;importe quoi \u2026 Les hommes y sont les uns sur les autres, les cases les unes sur les autres (p. 32).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Que ceux des Europ\u00e9ens qui n&rsquo;ont jamais v\u00e9cu aux colonies lisent Fanon pour comprendre certains aspects du monde colonial, pour se rendre compte sur quel immense crat\u00e8re ils avaient jusqu&rsquo;ici v\u00e9cu, pour imaginer derri\u00e8re chaque banane qu&rsquo;ils paient quelques centimes chez l&rsquo;\u00e9picier, l&rsquo;enfant asiatique ou africain, qui quelque part, \u00e0 Dakar, \u00e0 Hano\u00ef, il y a seulement quelques ann\u00e9es, vidait les poubelles de la ville europ\u00e9enne, dans l&rsquo;espoir de trouver une peau de banane qui apaiserait sa faim.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n&rsquo;en dirons pas plus de cet aspect du livre de Frantz Fanon, car il nous faut insister sur d&rsquo;autres chapitres.<\/p>\n\n\n\n<p>Apres avoir d\u00e9crit le monde colonial d&rsquo;avant les grandes r\u00e9voltes, Fanon nous fait entrer dans celui du nouveau colonialisme, vu aussi de l&rsquo;int\u00e9rieur. La voracit\u00e9 d&rsquo;une certaine bourgeoisie des pays coloniaux, acc\u00e9dant \u00e0 une ind\u00e9pendance factice, son incapacit\u00e9, sa servilit\u00e9 aussi, et l&rsquo;ali\u00e9nation progressive d&rsquo;anciens leaders ou militants, englu\u00e9s dans le nouveau syst\u00e8me, et leur subjectivisme ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9voil\u00e9s impitoyablement par l&rsquo;auteur.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>L&rsquo;\u00e9conomie nationale, autrefois prot\u00e9g\u00e9e, est aujourd&rsquo;hui litt\u00e9ralement dirig\u00e9e. Le budget est aliment\u00e9 par des pr\u00eats et par des dons. Tous les trimestres, les chefs d&rsquo;Etat eux-m\u00eames ou les d\u00e9l\u00e9gations gouvernementales se rendent dans les anciennes m\u00e9tropoles ou ailleurs, \u00e0 la p\u00eache aux capitaux. L&rsquo;ancienne puissance coloniale multiplie les exigences, accumule concessions et garanties, prenant de moins en moins de pr\u00e9cautions pour masquer la suj\u00e9tion dans laquelle elle tient le pouvoir national. Le peuple stagne lamentablement dans une mis\u00e8re insupportable et lentement prend conscience de la trahison inqualifiable de ses dirigeants (p. 125).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Chose beaucoup plus grave que la suj\u00e9tion \u00e9conomique est le gaspillage de l&rsquo;enthousiasme populaire, suscit\u00e9 par la lutte pour l&rsquo;ind\u00e9pendance, l&rsquo;enlisement dans la dictature.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>L&rsquo;Etat qui, par sa robustesse et en m\u00eame temps sa discr\u00e9tion, devrait donner confiance \u2026 s&rsquo;impose au contraire spectaculairement, s&rsquo;exhibe, bouscule, brutalise, signifiant ainsi au citoyen qu&rsquo;il est en danger permanent \u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Le leader apaise le peuple. Des ann\u00e9es apr\u00e8s l&rsquo;ind\u00e9pendance, incapable d&rsquo;inviter le peuple \u00e0 une \u0153uvre concr\u00e8te, incapable d&rsquo;ouvrir r\u00e9ellement l&rsquo;avenir au peuple, de lancer le peuple dans la voie de la construction de la nation, donc de sa propre construction, on voit le leader resasser l&rsquo;histoire de l&rsquo;ind\u00e9pendance, rappeler l&rsquo;union sacr\u00e9e de la lutte de lib\u00e9ration. Le leader, parce qu&rsquo;il refuse de briser la bourgeoisie nationale, demande au peuple de refluer vers le pass\u00e9 et de s&rsquo;enivrer de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e qui a conduit \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance \u2026 Le leader est d&rsquo;autant plus n\u00e9cessaire qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de parti \u2026 Le parti organique, qui devait rendre possible la libre circulation d&rsquo;une pens\u00e9e \u00e9labor\u00e9e a partir des besoins r\u00e9els des masses s&rsquo;est transform\u00e9 en un syndicat d&rsquo;int\u00e9r\u00eats individuels. Depuis l&rsquo;ind\u00e9pendance le parti n&rsquo;aide plus le peuple \u00e0 formuler ses revendications, \u00e0 mieux prendre conscience de ses besoins et \u00e0 mieux asseoir son pouvoir \u2026 Il n&rsquo;y a plus de vie du parti. Les cellules mises en place pendant la p\u00e9riode coloniale sont aujourd&rsquo;hui dans un \u00e9tat de d\u00e9mobilisation totale.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est dans le grondement de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne et \u00e0 la lumi\u00e8re de cette r\u00e9volution que Fanon a r\u00e9dig\u00e9 son livre. Huit ann\u00e9es de guerre ont d\u00e9masqu\u00e9 impitoyablement les r\u00e9gimes et les hommes. Il n&rsquo;est plus possible de justifier le colonialisme, m\u00eame si la statue de la reine Victoria reste encore debout sur les places des villes, dans certaines anciennes colonies. La lumi\u00e8re crue que jette la lutte du peuple alg\u00e9rien ne permet plus \u00e0 aucune dialectique, si subtile soit-elle, de laver la honte des gouvernements africains qui, \u00e0 l&rsquo;O.N.U. ont vot\u00e9 contre la R\u00e9sistance alg\u00e9rienne, et de masquer la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence des partis et des leaders qui ont failli \u00e0 leur peuple.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efque lutte arm\u00e9e du peuple alg\u00e9rien que Fanon a d\u00e9couvert les immenses possibilit\u00e9s des masses populaires. Quelqu&rsquo;un qui a vu \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre l&rsquo;A.L.N. alg\u00e9rienne ou l&rsquo;arm\u00e9e populaire vietnamienne gardera toujours une impression ineffa\u00e7able de la puissance des masses et de leur intelligence. Sa conception du monde et des hommes s&rsquo;en trouve pour toujours irr\u00e9m\u00e9diablement marqu\u00e9e. Le gu\u00e9rillero espagnol \u00e9tait certes h\u00e9ro\u00efque, mais il luttait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 armes \u00e9gales contre le fantassin de Napol\u00e9on qui allait \u00e0 pied comme lui, vuln\u00e9rable comme lui. Par contre, quand on se trouve avec un vieux mousqueton face \u00e0 un tank, v\u00e9ritable monstre, ou qu&rsquo;on est pourchass\u00e9 par des avions ou des h\u00e9licopt\u00e8res, on a au premier abord le sentiment d&rsquo;une impuissance totale. Et pourtant, ces monstres d&rsquo;acier, ces d\u00e9luges de mitraille et de napalm (derni\u00e8rement au Sud-Vietnam, les arrosages par avion de produits chimiques) se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s inop\u00e9rants.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette grande force des masses populaires, leur grande dignit\u00e9 aussi, Fanon a eu des mots \u00e9mouvants pour les \u00e9voquer, et des termes justes pour formuler \u00e0 leur propos des r\u00e8gles d&rsquo;action. Echo et reflet de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne, le livre de Fanon, dans son bouillonnement, comme dans les \u00e9clairs de v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;il jette, en a gard\u00e9, dans une certaine mesure : la grandeur et la richesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si on doit en signaler les faiblesses, il faut d&rsquo;abord, h\u00e9las, d\u00e9plorer la<br>mort pr\u00e9matur\u00e9e de l&rsquo;auteur, car visiblement, bien des choses, sinon tout, dans \u00ab Les damn\u00e9s de la terre \u00bb, n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 jet\u00e9es sur le papier qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9bauche. Certainement si l&rsquo;auteur vivait encore, la fin de la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie, comme les \u00e9v\u00e9nements qui ont suivi l&rsquo;armistice lui aurait permis de compl\u00e9ter, de rectifier certaines id\u00e9es, certaines th\u00e8ses, parmi les plus affirmatives du livre. Malheureusement Fanon nous a quitt\u00e9s, le livre reste ; le respect que nous lui portons ne peut nous dispenser de critiquer les th\u00e8ses avanc\u00e9es dans cet ouvrage, sans cesser de nous dire : si Frantz Fanon \u00e9tait vivant, que de choses nous aurait-il encore apprises, \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;exp\u00e9rience alg\u00e9rienne ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Lutte arm\u00e9e et lutte politique.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les Damn\u00e9s de la Terre<\/em> porte la marque de l&rsquo;exaltation, propre \u00e0 la p\u00e9riode de lutte arm\u00e9e pendant laquelle l&rsquo;auteur a m\u00fbri son \u0153uvre. A la lutte arm\u00e9e, qu&rsquo;il appelle d&rsquo;une fa\u00e7on plus ambigu\u00eb la violence, il attribue presque une vertu magique.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Il s&rsquo;agit, on le voit, de la lutte arm\u00e9e franche \u2026 Pour le colonis\u00e9, cette violence repr\u00e9sente la praxis absolue \u2026 Le groupe exige que chaque individu r\u00e9alise un acte irr\u00e9versible \u2026 Travailler, c&rsquo;est travailler \u00e0 la mort du colon. La violence assum\u00e9e permet \u00e0 la fois aux \u00e9gar\u00e9s et aux proscrits du groupe de revenir, de retrouver leur place, de r\u00e9int\u00e9grer. La violence est ainsi comprise comme la m\u00e9diation royale. L&rsquo;homme colonis\u00e9 se lib\u00e8re dans et par la violence. Cette praxis illumine l&rsquo;agent parce qu&rsquo;elle lui indique les moyens et la fin (p. 63).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>On remarque imm\u00e9diatement l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 du langage. Quand on parle de lutte arm\u00e9e, de lutte non arm\u00e9e, de formes l\u00e9gales ou ill\u00e9gales d&rsquo;action, on parle un langage politique ; quand Engels \u00e9tudie la violence, il le fait en historien. Fanon, dans ce chapitre comme dans tout son livre, passe sans transition, du domaine politique ou historique \u00e0 \u00ab l&rsquo;existentiel \u00bb. Il n&rsquo;est certes pas interdit, \u00e0 propos de la colonisation ou de la lutte de lib\u00e9ration, d&rsquo;en \u00e9voquer les aspects \u00ab existentiels \u00bb, de faire de la psychologie (ou si l&rsquo;on veut, de la philosophie) existentielle. Mais il faudrait le faire en marquant bien les diff\u00e9rences des plans dans lesquels se meut la pens\u00e9e, ne pas m\u00e9langer dans la confusion politique et psychologie.<\/p>\n\n\n\n<p>On nous dit souvent que Fanon, psychiatre, voit la politique avec l&rsquo;optique de son m\u00e9tier ; en fait, la d\u00e9formation professionnelle n&rsquo;est pas une explication. La profession m\u00e9dicale peut tr\u00e8s bien habituer celui qui l&rsquo;exerce au raisonnement scientifique et politique, philosophique. Fanon, m\u00e9decin, sait que la d\u00e9marche de pens\u00e9e du m\u00e9decin et du biologiste, bien que s&rsquo;exer\u00e7ant sur les m\u00eames sujets, n&rsquo;est pas la m\u00eame ; on change de plan quand on passe de la biologie \u00e0 l&rsquo;acte m\u00e9dical. Il en est de m\u00eame quand on passe de la psychologie sociale \u00e0 la politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-on simplement attribuer cet aspect de l&rsquo;\u0153uvre de Fanon \u00e0 la fr\u00e9quentation de la litt\u00e9rature existentialiste fran\u00e7aise ? Tout en faisant remarquer que Fanon est bien plus politique qu&rsquo;existentialiste, que son \u0153uvre est bien plus militante que celle des existentialistes fran\u00e7ais. L&rsquo;influence de l&rsquo;existentialisme fran\u00e7ais indubitablement se retrouve dans <em>les Damn\u00e9s de la Terre<\/em>, mais ici comme ailleurs, quand on a d\u00e9cel\u00e9 une cause ext\u00e9rieure, il faut toujours poser la question ; pourquoi cette influence externe a pu s&rsquo;enraciner, prendre vie dans la personnalit\u00e9 de l&rsquo;auteur ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous faut bien arriver \u00e0 la racine du mal : Fanon, militant engag\u00e9 profond\u00e9ment dans l&rsquo;action n&rsquo;est cependant pas parvenu encore \u00e0 d\u00e9pouiller compl\u00e8tement le vieil homme qu&rsquo;il \u00e9tait, l&rsquo;intellectuel individualiste. La pens\u00e9e politique r\u00e9volutionnaire est une pens\u00e9e objective ; la pens\u00e9e existentialiste est un mode subjectif d&rsquo;appr\u00e9hension de la r\u00e9alit\u00e9. Elle peut r\u00e9v\u00e9ler certains aspects de la r\u00e9alit\u00e9 que des hommes trop politiques n\u00e9gligent, mais elle ne saurait se substituer \u00e0 la pens\u00e9e politique. L&rsquo;impuissance des existentialistes fran\u00e7ais \u00e0 formuler une politique, a cr\u00e9er une organisation politique depuis la Lib\u00e9ration est caract\u00e9ristique. Fanon a certes d\u00e9pass\u00e9 ce mode de pens\u00e9e, mais il ne s&rsquo;en est pas encore enti\u00e8rement lib\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces vestiges de subjectivisme suffisent \u00e0 fausser souvent l&rsquo;optique r\u00e9volutionnaire de Fanon, l&rsquo;am\u00e8nent \u00e0 accorder \u00e0 la lutte arm\u00e9e une sorte d&rsquo;aur\u00e9ole d&rsquo;absolu et \u00e0 n\u00e9gliger une v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9volutionnaire fondamentale : savoir que la lutte arm\u00e9e, certes d&rsquo;importance capitale, n&rsquo;est cependant, quand elle intervient ; qu&rsquo;un moment, une phase dans le mouvement r\u00e9volutionnaire qui est d&rsquo;abord et fondamentalement politique. Fanon se d\u00e9fend bien de b\u00e2tir son action sur la spontan\u00e9it\u00e9 des masses, mais la fa\u00e7on dont il pr\u00e9sente les choses induit le lecteur \u00e0 croire que les masses, surtout les masses paysannes, par une sorte d&rsquo;intuition providentielle, \u00e0 un moment donn\u00e9, saisissent les armes et se mettent en branle ; pour faire passer partout le souffle r\u00e9dempteur et purificateur de la violence.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand la lutte arm\u00e9e dure des ann\u00e9es et se termine victorieusement, comme en Alg\u00e9rie ou au Vietnam, elle modifie profond\u00e9ment les donn\u00e9es nationales, op\u00e8re des transformations d&rsquo;une ampleur incomparable, lib\u00e8re des \u00e9nergies insoup\u00e7onn\u00e9es. Mais la profondeur de ces transformations, leur p\u00e9rennit\u00e9 est \u00e0 la mesure du travail politique, id\u00e9ologique qui a pr\u00e9par\u00e9, sous-tendu la lutte arm\u00e9e, et qui, la paix revenue, continue cette lutte arm\u00e9e. Quand on n\u00e9glige ce travail politique, id\u00e9ologique, pour se concentrer uniquement sur l&rsquo;art militaire, il faut s&rsquo;attendre \u00e0 des d\u00e9boires, surtout quand les conditions de paix sont r\u00e9tablies, m\u00eame dans la victoire.<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre simplifie les situations, les probl\u00e8mes. Dans le maquis, officiers et soldats, assis par terre, partagent la m\u00eame gamelle, se serrent les uns le plus pr\u00e8s possible des autres, pour dormir dans la m\u00eame grotte. La paix r\u00e9tablie, il faudra trouver une \u00e9chelle juste de rations, de traitements diff\u00e9rents selon les grades, en expliquer la n\u00e9cessit\u00e9 aux masses. Le technicien sera pay\u00e9 bien plus que le man\u0153uvre, m\u00eame si le premier n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 dans le maquis. Le harki n&rsquo;est plus un ennemi, mais quelqu&rsquo;un qu&rsquo;il faut r\u00e9\u00e9duquer avec patience, reclasser. Les difficult\u00e9s de la vie quotidienne en temps de paix usent tr\u00e8s rapidement l&rsquo;exaltation de la p\u00e9riode de guerre, quand l&rsquo;\u00e9ducation politique et id\u00e9ologique n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 faite en profondeur. Nous avons vu au Vietnam d&rsquo;anciens combattants de la R\u00e9sistance, revenir apr\u00e8s neuf ann\u00e9es de maquis, \u00e0 leur fumerie d&rsquo;opium ; nous avons vu des paysans qui avaient fait la gu\u00e9rilla pendant des ann\u00e9es, avoir peur \u00e0 nouveau des fant\u00f4mes, parce que s&rsquo;\u00e9tait \u00e9branl\u00e9e la confiance politique dans le parti qui les dirigeait, \u00e0 la suite des erreurs commises au cours de la r\u00e9forme agraire (1).<\/p>\n\n\n\n<p>Au Vietnam, l&rsquo;acquis de neuf ann\u00e9es de guerre aurait \u00e9t\u00e9 rapidement dissip\u00e9, si en 1956, d\u00e8s l&rsquo;ach\u00e8vement de la r\u00e9forme agraire, le Parti des Travailleurs n&rsquo;avait op\u00e9r\u00e9 une auto-critique courageuse, puis pos\u00e9 clairement dans la conscience des masses populaires, les objectifs de l&rsquo;\u00e9dification du socialisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut d\u00e9noncer ceux qui n&rsquo;osent pas se lancer dans la lutte arm\u00e9e quand elle est n\u00e9cessaire, mais aussi se m\u00e9fier de ceux qui la pr\u00f4nent en toute occasion. La d\u00e9nonciation de l&rsquo;imposture trotskiste a \u00e9t\u00e9 une constante dans l&rsquo;histoire de la r\u00e9volution vietnamienne. Donner \u00e0 la lutte arm\u00e9e cette valeur absolue, m\u00e9taphysique am\u00e8ne Fanon \u00e0 n\u00e9gliger un autre aspect de la lutte r\u00e9volutionnaire, qui n&rsquo;a m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 dans son livre, le probl\u00e8me de l&rsquo;union des classes sociales, des couches diff\u00e9rentes de la soci\u00e9t\u00e9 pour l&rsquo;ind\u00e9pendance nationale, et, la paix r\u00e9tablie, pour l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle. Dans les pays colonis\u00e9s, m\u00eame la bourgeoisie nationale, malgr\u00e9 ses tares, peut participer d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre \u00e0 la r\u00e9volution, y compris la construction du socialisme. Il faut savoir trouver \u00e0 chacun la place qui lui revient, lui indiquer la contribution qu&rsquo;il peut apporter au courant r\u00e9volutionnaire. Le r\u00e9volutionnaire, comme le chirurgien, coupe et tranche dans la chair vivante ; mais le bon chirurgien, en r\u00e9alit\u00e9, la plupart du temps, ne coupe pas, il \u00ab clive \u00bb, il op\u00e8re un long et patient travail de clivage, avec ses doigts, avec le bout de ses ciseaux mousse, s\u00e9parant minutieusement les organes, les tissus, pour n&rsquo;avoir \u00e0 couper ensuite que le minimum.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir gagn\u00e9 la guerre, il faut apprendre l&rsquo;art d&rsquo;user le moins possible de moyens militaires. On ne supprime pas le march\u00e9 noir en fusillant quelques commer\u00e7ants ; on ne r\u00e9sout pas automatiquement les probl\u00e8mes en instituant d&rsquo;autorit\u00e9 le parti unique. En centrant ses th\u00e8ses sur la violence, Fanon donne une vision simplifiante de la lutte pour la lib\u00e9ration des pays colonis\u00e9s, vision qui risque de mener \u00e0 des solutions autoritaires.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le colonialisme n&rsquo;est pas une machine \u00e0 penser, n&rsquo;est pas un corps dou\u00e9 de raison. Il est la violence \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature et ne peut s&rsquo;incliner que devant une plus grande violence (p. 47).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette conception nous para\u00eet dangereuse ; l&rsquo;imp\u00e9rialisme a jusqu&rsquo;ici vaincu \u00e0 la fois par la violence et par une pens\u00e9e politique sup\u00e9rieure \u00e0 celle des r\u00e9gimes qu&rsquo;il a vaincus, et il continuera a vaincre tant qu&rsquo;on ne lui aura pas oppos\u00e9 une pens\u00e9e politique sup\u00e9rieure \u00e0 la sienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Jacquerie ou r\u00e9volution ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette conception simplifiante, dangereuse de Fanon culmine dans le passage :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Il est clair que dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est r\u00e9volutionnaire. Elle n&rsquo;a rien \u00e0 perdre et tout \u00e0 gagner. Le paysan, le d\u00e9class\u00e9, l&rsquo;affam\u00e9 est l&rsquo;exploit\u00e9 qui d\u00e9couvre le plus vite que la violence, seule, paye. Pour lui ; il n&rsquo;y a pas de compromis, pas de possibilit\u00e9 d&rsquo;arrangement. La colonisation ou la d\u00e9colonisation, c&rsquo;est simplement un rapport de forces (p. 46).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Seule, la paysannerie est r\u00e9volutionnaire ! Il faut relire tout le passage consacr\u00e9 au travail militant dans les campagnes pour saisir \u00e0 la fois la v\u00e9rit\u00e9 profonde de l&rsquo;affirmation de Fanon, savoir l&rsquo;apport inestimable des masses paysannes \u00e0 la r\u00e9volution, et les racines de son erreur.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Rejet\u00e9s des villes, ces hommes (les militants) se groupent, dans un premier temps, dans les banlieues p\u00e9riph\u00e9riques. Mais le filet policier les y d\u00e9niche, et les contraint \u00e0 quitter d\u00e9finitivement les villes, a fuir les lieux de la lutte politique. Ils se rejettent vers les campagnes, vers les montagnes, vers les masses paysannes \u2026 Le militant nationaliste qui d\u00e9cide, au lieu de jouer \u00e0 cache-cache avec les policiers dans les cit\u00e9s urbaines, de remettre son destin entre les mains des masses paysannes ne perd jamais. Le manteau paysan se referme sur lui avec une tendresse et une vigueur insoup\u00e7onn\u00e9es \u2026 Oubli\u00e9s les caf\u00e9s, les discussions sur les prochaines \u00e9lections, la m\u00e9chancet\u00e9 de tel policier. Leurs oreilles entendent la vraie voix du pays et leurs yeux voient la grande, l&rsquo;infinie mis\u00e8re du peuple. Ils se rendent compte du temps pr\u00e9cieux qui a \u00e9t\u00e9 perdu en vains commentaires sur le r\u00e9gime colonial \u2026 Ils comprennent, dans une sorte de vertige qui ne cessera plus de les habiter, que l&rsquo;agitation politique dans les villes sera toujours impuissante \u00e0 modifier, \u00e0 bouleverser le r\u00e9gime colonial (p. 95).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>La description du moment de la rencontre entre les masses paysannes et le militant r\u00e9volutionnaire est inexacte. Dans les campagnes, l&rsquo;appareil policier et administratif du colonialisme exerce une emprise infiniment plus l\u00e2che que dans les villes, mais il ne faut pas croire que, r\u00e9fugi\u00e9 dans les villages, le militant aura la t\u00e2che facile, un terrain tout pr\u00e9par\u00e9, des masses pr\u00eates \u00e0 l&rsquo;accueillir et \u00e0 se soulever \u00e0 son appel. Le paysan, de lui-m\u00eame, ne peut jamais avoir une conscience r\u00e9volutionnaire ; c&rsquo;est le militant venu des villes qui devra d\u00e9tecter patiemment les \u00e9l\u00e9ments les plus dou\u00e9s dans la paysannerie pauvre, faire leur \u00e9ducation, les organiser, et c&rsquo;est seulement apr\u00e8s une longue p\u00e9riode de travail politique qu&rsquo;on peut mobiliser la paysannerie.<\/p>\n\n\n\n<p>Loin de nous l&rsquo;id\u00e9e de minimiser les capacit\u00e9s r\u00e9volutionnaires de la paysannerie. Il y a longtemps d\u00e9j\u00e0 que Marx avait insist\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9chec de la Commune de Paris, d\u00fb \u00e0 la non-participation des masses paysannes, que L\u00e9nine avait pos\u00e9 comme base du mouvement r\u00e9volutionnaire l&rsquo;alliance des ouvriers et des paysans. Dans les colonies, \u00e0 un moment donn\u00e9 \u00ab la lib\u00e9ration nationale ne fait qu&rsquo;un avec la r\u00e9volution agraire \u00bb (th\u00e8se compl\u00e9mentaire du II\u00b0 Congr\u00e8s de l&rsquo;Internationale communiste). Le Parti Communiste vietnamien fond\u00e9 en 1930, aid\u00e9 dans ce sens par l&rsquo;Internationale communiste a \u00e9t\u00e9 le premier parti vietnamien \u00e0 d\u00e9finir un programme agraire pr\u00e9cis et \u00e0 se donner comme objectif la mobilisation des masses paysannes en vue de la liberation nationale. La r\u00e9volution nationale, anti-imp\u00e9rialiste et la r\u00e9volution agraire, anti-f\u00e9odale sont \u00e9troitement li\u00e9es, mais on ne saurait r\u00e9duire l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre, car il y a, contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;affirme Fanon, d&rsquo;autres classes r\u00e9volutionnaires dans le contexte d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici ce qu&rsquo;\u00e9crit Truong Chinh, th\u00e9oricien de la r\u00e9volution vietnamienne :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Qui doit mener la r\u00e9volution pour renverser l&rsquo;imp\u00e9rialisme et le f\u00e9odalisme ? Les quatre classes qui constituent le peuple : la classe ouvri\u00e8re, la classe des paysans travailleurs, la petite-bourgeoisie, la bourgeoisie nationale. Elles constituent les forces de la r\u00e9volution.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 la force motrice de la r\u00e9volution, elle est constitu\u00e9e par la classe ouvri\u00e8re, la classe paysanne, la petite-bourgeoisie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00f4le dirigeant revient \u00e0 la classe ouvri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La classe des paysans travailleurs forme la principale arm\u00e9e de la r\u00e9volution.<\/p>\n\n\n\n<p>La petite-bourgeoisie et la bourgeoisie nationale sont les alli\u00e9s de la classe ouvri\u00e8re, avec cette diff\u00e9rence toutefois que la bourgeoisie nationale est un alli\u00e9 conditionnel.<\/p>\n<cite>(in <em>Hoct\u00e2p<\/em>, revue mensuelle du Parti des Travailleurs du Vietnam, janvier 1960).<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Nous sommes ici \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la conception fanonienne :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Dans les territoires coloniaux, le prol\u00e9tariat est le noyau du peuple colonis\u00e9 le plus choy\u00e9 par le r\u00e9gime colonial. Le prol\u00e9tariat embryonnaire des villes est relativement privil\u00e9gi\u00e9 \u2026 Dans les pays colonis\u00e9s, le prol\u00e9tariat a tout \u00e0 perdre. Il repr\u00e9sente en effet la fraction du peuple colonis\u00e9 n\u00e9cessaire et irrempla\u00e7able pour la bonne marche de la machine coloniale : conducteurs de tramways, de taxis, mineurs, dockers, interpr\u00e8tes, infirmiers, etc \u2026 Ce sont ces \u00e9l\u00e9ments qui constituent la client\u00e8le la plus fid\u00e8le des partis nationalistes et qui par la place privil\u00e9gi\u00e9e qu&rsquo;ils occupent dans le syst\u00e8me colonial constituent la fraction \u00ab bourgeoise \u00bb du peuple colonis\u00e9 (p. 84).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il y a d&rsquo;abord erreur \u00e0 ranger dans la m\u00eame classe sociale les dockers et<br>mineurs avec les interpr\u00e8tes et les infirmiers. Les premiers constituent le prol\u00e9tariat vrai, la classe ouvri\u00e8re industrielle (dans les colonies, il faut aussi ranger dans cette classe les ouvriers des grandes plantations) ; les seconds font partie de la petite-bourgeoisie, elle aussi r\u00e9volutionnaire, mais avec moins de r\u00e9solution et d&rsquo;esprit de suite. On croit r\u00eaver en lisant qu&rsquo;il faut quitter les villes pour pouvoir se rendre compte de la mis\u00e8re infinie des peuples coloniaux, que les mineurs et dockers constituent une classe choy\u00e9e par le colonialisme, et qu&rsquo;ils ont tout \u00e0 perdre en renversant le r\u00e9gime colonial. Pour valoriser sa th\u00e8se de la r\u00e9volution paysanne, Fanon a \u00e9t\u00e9 conduit \u00e0 nier toute capacit\u00e9 r\u00e9volutionnaire a la classe ouvri\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>La classe ouvri\u00e8re, dans les colonies, ne constitue pas une classe privil\u00e9gi\u00e9e au sens o\u00f9 l&rsquo;entend Fanon, c&rsquo;est-\u00e0-dire choy\u00e9e par les colons ; elle est privil\u00e9gi\u00e9e au sens r\u00e9volutionnaire du mot, par le fait qu&rsquo;elle est la mieux plac\u00e9e pour voir de pr\u00e8s les m\u00e9canismes de l&rsquo;exploitation coloniale, pour concevoir le chemin de l&rsquo;avenir pour l&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. Dans une perspective r\u00e9volutionnaire, les mineurs ou les dockers sont beaucoup mieux plac\u00e9s que le m\u00e9decin ou l&rsquo;avocat, ou que le petit paysan perdu dans son village. Le paysan pauvre peut \u00eatre un patriote et mourir h\u00e9ro\u00efquement fusil en main, mais s&rsquo;il reste un paysan, il ne saurait diriger le mouvement r\u00e9volutionnaire. Il faut soigneusement distinguer entre les forces motrices de la r\u00e9volution et celles qui la dirigent. Il y avait tout au long de l&rsquo;histoire des r\u00e9voltes paysannes, des jacqueries qui finissaient toujours dans l&rsquo;anarchie ou au profit d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments f\u00e9odaux. Jamais encore, des paysans pauvres n&rsquo;avaient pu mener \u00e0 bien une r\u00e9volution pour leur propre compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le monde moderne, les paysans fran\u00e7ais de 1789 avaient obtenu la<br>terre en ralliant la r\u00e9volution bourgeoisie, les paysans russes se sont lib\u00e9r\u00e9s en se battant sous la direction du parti bolchevik, les paysans chinois et vietnamiens en suivant le parti ouvrier de ces pays. Le Parti des Travailleurs du Vietnam, par exemple compte 75 % de paysans dans ses rangs, l&rsquo;Arm\u00e9e populaire vietnamienne est \u00e0 90 % compos\u00e9e de paysans mais la direction r\u00e9volutionnaire ne s&rsquo;est pas d\u00e9finie comme une direction paysanne, et les dirigeants s&rsquo;efforcent d&rsquo;inculquer aux militants une id\u00e9ologie qui ne soit pas paysanne, mais ouvri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Car la r\u00e9volution qui doit s&rsquo;op\u00e9rer dans les pays coloniaux \u00e0 l&rsquo;heure actuelle n&rsquo;est pas seulement nationale ; elle doit \u00eatre moderne. Cette dimension moderne ne peut \u00eatre con\u00e7ue par la paysannerie ; elle ne peut \u00eatre apport\u00e9e au pays que par la bourgeoisie ou la classe ouvri\u00e8re. Il y a bien des chances pour que la bourgeoisie des pays coloniaux, quand elle prend la direction du mouvement national, soit ensuite compl\u00e8tement incapable de moderniser le pays. Cela, Fanon l&rsquo;a bien vu.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi a-t-il alors commis l&rsquo;erreur de concevoir la paysannerie comme la seule classe r\u00e9volutionnaire ? Nous croyons que Fanon qui s&rsquo;\u00e9tait engag\u00e9 dans la lutte r\u00e9volutionnaire, dans sa phase exaltante de la lutte arm\u00e9e, a \u00e9rig\u00e9 en absolu ce moment du mouvement r\u00e9volutionnaire et perdu de vue le d\u00e9roulement historique dans son ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le mouvement r\u00e9volutionnaire doit mener une lutte arm\u00e9e de longue dur\u00e9e, le mod\u00e8le de la r\u00e9volution sovi\u00e9tique de 1917, bas\u00e9e essentiellement, sur l&rsquo;insurrection arm\u00e9e du prol\u00e9tariat citadin, n&rsquo;est plus valable. La cr\u00e9ation de bases r\u00e9volutionnaires dans les campagnes pour une longue dur\u00e9e devient une n\u00e9cessit\u00e9, comme en Chine, au Vietnam, \u00e0 Cuba, en Alg\u00e9rie. Les paysans pauvres deviennent les \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9dominants dans les organisations r\u00e9volutionnaires, les batailles se d\u00e9roulent dans les campagnes, la victoire vient des campagnes pour gagner seulement en fin de compte les villes. Toutes ces conditions donnent lieu \u00e0 certaines illusions ou erreurs d&rsquo;optique.<\/p>\n\n\n\n<p>On finit par croire que seuls les paysans font la r\u00e9volution et que la classe ouvri\u00e8re et la petite bourgeoisie des villes sont assoupies.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, les bases r\u00e9volutionnaires rurales sont dirig\u00e9es par des militants, par un parti form\u00e9 dans les villes, venant des villes, et qui vont modeler le monde paysan \u00e0 leur image ; les paysans vont non pas imposer leurs conceptions, mais se mettre \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de ces ouvriers, de ces intellectuels venus des villes. C&rsquo;est dans la mesure o\u00f9 ces hommes venus des villes arrivent \u00e0 transformer les milieux paysans que la r\u00e9volution peut avancer. Les bases r\u00e9volutionnaires rurales ne sont pas une cr\u00e9ation paysanne.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant toute la dur\u00e9e de leur existence, ces bases ne gardent toute leur vitalit\u00e9 que dans la mesure o\u00f9 elles sont en osmose constante avec le mouvement r\u00e9volutionnaire des villes. M\u00eame le lointain Yenan recevait des messages et, des hommes sans discontinuer de Shanghai situ\u00e9e \u00e0 plusieurs milliers de kilom\u00e8tres ; sans cette osmose Yenan serait devenu le refuge d&rsquo;une simple secte, coup\u00e9e de l&rsquo;\u00e9volution historique, destin\u00e9e t\u00f4t ou tard \u00e0 d\u00e9p\u00e9rir (2).<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le Vietnam, nous avons toujours connu un va-et-vient incessant entre les villes occup\u00e9es par les troupes fran\u00e7aises et les campagnes plus ou moins lib\u00e9r\u00e9es ; le mouvement r\u00e9volutionnaire des villes n&rsquo;avait \u00e0 aucun moment cess\u00e9 de ravitailler les maquis en m\u00e9dicaments, en machines, en renseignements et en hommes. Aujourd&rsquo;hui au Sud-Vietnam, bien que le Front national de lib\u00e9ration ait ses bases dans les villages, Sa\u00efgon est quotidiennement couverte de tracts, secou\u00e9e de gr\u00e8ves, de manifestations. On peut participer \u00e0 la r\u00e9volution en distribuant un tract, en collant une affiche, en retardant la r\u00e9paration d&rsquo;un camion ou d&rsquo;un tank de l&rsquo;adversaire, en allant discuter avec un bourgeois pour le dissuader de collaborer avec l&rsquo;ennemi.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;erreur d&rsquo;optique consiste \u00e0 ne voir que le c\u00f4t\u00e9 spectaculaire des choses ; dresser une embuscade derri\u00e8re un buisson est certes plus romantique que d&rsquo;inscrire un slogan sur les murs, mais pouvoir distribuer des tracts, inscrire des slogans, organiser des gr\u00e8ves dans une ville quadrill\u00e9e par une police implacable demande plus encore de courage et d&rsquo;esprit d&rsquo;organisation, bref n\u00e9cessite un niveau de conscience r\u00e9volutionnaire plus \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne croyons pas que les dockers d&rsquo;Oran, les ouvriers d&rsquo;Alger, ou les ouvriers alg\u00e9riens en France soient rest\u00e9s les bras crois\u00e9s pendant toute la dur\u00e9e de la guerre ; les grandes manifestations de d\u00e9cembre 1960, leur parfaite organisation prouvent qu&rsquo;elles n&rsquo;ont pas \u00e9clos spontan\u00e9ment, mais qu&rsquo;elles ont \u00e9t\u00e9 le fruit d&rsquo;un travail men\u00e9 depuis des ann\u00e9es. Sous-estimer ce travail souterrain pour ne voir que ce qui se passe sur les champs de bataille peut conduire \u00e0 des erreurs de direction dans l&rsquo;orientation du mouvement r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous croyons que dans la p\u00e9riode actuelle, dans les pays coloniaux, les<br>masses paysannes en mouvement, si elles ne suivent pas la direction de la classe ouvri\u00e8re, tombent in\u00e9vitablement sous l&rsquo;influence de la bourgeoisie. Ou pis est, elles peuvent fournir des troupes \u00e0 des f\u00e9odaux, sous le truchement de sectes religieuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Les militants r\u00e9volutionnaires doivent coller de toutes leurs fibres aux<br>masses paysannes, mais en m\u00eame temps, ne pas se laisser emp\u00eatrer dans les rets id\u00e9ologiques de la paysannerie. Le paysan est un homme qui, au d\u00e9part, s&rsquo;\u00e9veille difficilement aux id\u00e9es nouvelles ; mais quand les masses paysannes, dans leur ensemble, bougent, elles ont tendance \u00e0 foncer comme un immense rouleau compresseur. Or la r\u00e9volution, m\u00eame quand elle prend la forme d&rsquo;une lutte arm\u00e9e, est une action multiforme, nuanc\u00e9e, s&rsquo;appuyant avant tout sur une connaissance scientifique de la dialectique sociale ; plus cette connaissance est pr\u00e9cise et fine, plus la r\u00e9volution sera \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est probable que certains aspects n\u00e9gatifs de la r\u00e9volution chinoise sont dus \u00e0 une emprise paysanne trop forte, \u00e0 un s\u00e9jour trop prolong\u00e9 de nombreux dirigeants et militants dans les campagnes. La tendance \u00e0 distribuer les revenus \u00e0 parts \u00e9gales, \u00e0 organiser pr\u00e9matur\u00e9ment les cantines, les dortoirs collectifs dans les communes populaires par exemple, est un aspect de l&rsquo;esprit paysan traditionnel. Lorsque le Comit\u00e9 Central du Parti communiste chinois met en garde les dirigeants des communes populaires contre ces tendances, c&rsquo;est au nom d&rsquo;une id\u00e9ologie non paysanne, au nom de l&rsquo;id\u00e9ologie ouvri\u00e8re qu&rsquo;il op\u00e8re la rectification.<\/p>\n\n\n\n<p>Une r\u00e9volution purement paysanne ne peut qu&rsquo;\u00eatre une jacquerie sans lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Incertitudes.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La partie la plus faible du livre reste sa conclusion, b\u00e2tie sur une revendication exasp\u00e9r\u00e9e de sp\u00e9cificit\u00e9 du Tiers Monde contre l&rsquo;Europe.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le Tiers Monde est aujourd&rsquo;hui en face de l&rsquo;Europe comme une masse colossale dont le projet doit \u00eatre d&rsquo;essayer de r\u00e9soudre les probl\u00e8mes auxquels cette Europe n&rsquo;a pas su apporter de solutions \u2026 Tachons d&rsquo;inventer l&rsquo;homme total que l&rsquo;Europe a \u00e9t\u00e9 incapable de faire triompher \u2026 il s&rsquo;agit pour le Tiers Monde de recommencer une histoire de l&rsquo;homme \u2026 (p. 240).<\/p>\n\n\n\n<p>On a pu penser g\u00e9n\u00e9ralement que l&rsquo;heure \u00e9tait venue pour le monde, et singuli\u00e8rement pour le Tiers Monde, de choisir entre le syst\u00e8me capitaliste et le syst\u00e8me socialiste. Les pays sous-d\u00e9velopp\u00e9s qui ont utilis\u00e9 la comp\u00e9tition f\u00e9roce qui existe entre les deux syst\u00e8mes pour assurer le triomphe de leur lutte de lib\u00e9ration nationale doivent cependant refuser de s&rsquo;installer dans cette comp\u00e9tition. Le Tiers Monde ne doit pas se contenter de se d\u00e9finir par rapport \u00e0 des valeurs qui l&rsquo;ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Les pays sous-d\u00e9velopp\u00e9s au contraire doivent s&rsquo;efforcer de mettre \u00e0 jour des valeurs qui leur soient propres, des m\u00e9thodes, un style qui leurs soient sp\u00e9cifiques. Le probl\u00e8me concret devant lequel nous nous trouvons n&rsquo;est pas celui du choix co\u00fbte que co\u00fbte entre le socialisme et le capitalisme tels qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9finis par des hommes de continents et d&rsquo;\u00e9poques diff\u00e9rents (p. 74).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>L&rsquo;appel est vague, ne fournissant aucune indication pr\u00e9cise pour l&rsquo;action, parce que l&rsquo;analyse est fausse. Autant la revendication d&rsquo;originalit\u00e9 nationale pour chaque peuple est juste, autant la notion d&rsquo;un \u00ab Tiers Monde \u00bb, dot\u00e9 de qualit\u00e9s sp\u00e9cifiques, appel\u00e9 par le destin \u00e0 r\u00e9nover l&rsquo;humanit\u00e9, par le seul fait d&rsquo;\u00eatre Tiers Monde, est vide de contenu. Fanon a raison de tonner contre ceux qui en Asie ou en Afrique singent l&rsquo;Europe capitaliste et bourgeoise, ceux qui forment leurs hommes politiques ou leurs militaires \u00e0 l&rsquo;image des \u00ab betteraviers \u00bb fran\u00e7ais ou des officiers de Sa Majest\u00e9 britannique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la notion de Tiers Monde ne saurait donner un contenu positif, suffisamment riche et dynamique pour asseoir une politique de d\u00e9veloppement historique. Elle se r\u00e9duit \u00e0 deux composantes : pauvret\u00e9 et neutralit\u00e9 internationale. Nous sommes pauvres, nous sommes neutres, d\u00e9veloppons ces deux qualit\u00e9s sp\u00e9cifiques, ces deux vertus originales qui font de nous des nations privil\u00e9gi\u00e9es. La pauvret\u00e9 est un legs de l&rsquo;histoire, la neutralit\u00e9 est tout juste une notion de strat\u00e9gie internationale, un moment de l&rsquo;histoire actuelle. Mettons-nous dans la peau d&rsquo;un paysan, d&rsquo;un petit commer\u00e7ant africain ou vietnamien ; si on lui dit ; b\u00e2tissons un pays capitaliste, ou un pays socialiste, il sait \u00e0 quoi s&rsquo;en tenir, dans quelle voie il faut avancer, quelles d\u00e9marches pratiques il faut suivre. Mais l&rsquo;injonction \u00ab soyons tiers monde, restons-le \u00bb le laisse devant un vide, qui le conduira tout juste \u00e0 pi\u00e9tiner sur place.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est qu&rsquo;on ne recommence pas l&rsquo;histoire, comme le pr\u00e9tend Fanon. On se situe dans le courant de l&rsquo;histoire, ou plut\u00f4t il faut savoir se situer dans le courant de l&rsquo;histoire. Quelle que soit la haine qu&rsquo;on puisse nourrir contre l&rsquo;imp\u00e9rialisme, le premier devoir, pour un Asiatique ou un Africain, est de reconna\u00eetre que depuis trois si\u00e8cles, c&rsquo;est l&rsquo;Europe qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avant-garde de l&rsquo;histoire. L&rsquo;Europe a au moins lanc\u00e9 sur l&rsquo;ar\u00e8ne historique deux valeurs qui manquent encore \u00e0 maintes nations asiatiques ou africaines ; deux valeurs qui sont conjointes, m\u00eame si \u00e0 certains moments, ou en certains endroits, elles n&rsquo;\u00e9taient pas n\u00e9cessairement li\u00e9es : la r\u00e9novation des forces productives, et la d\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne sert \u00e0 rien d&rsquo;affirmer comme Fanon l&rsquo;a fait que l&rsquo;auto-critique existait d\u00e9j\u00e0 dans les communaut\u00e9s traditionnelles africaines ; Fanon rejoint ici les nationalistes vietnamiens qui pr\u00e9tendaient que la d\u00e9mocratie la plus compl\u00e8te r\u00e9gnait d\u00e9j\u00e0 dans les villages du Vietnam, ou les Indiens qui affirment qu&rsquo;il suffit de suivre les religions traditionnelles pour d\u00e9boucher dans le socialisme, et qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas \u00e0 imiter l&rsquo;Occident en mati\u00e8re de d\u00e9mocratie. Autant dire que l&rsquo;atome dans sa r\u00e9alit\u00e9 complexe \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9couvert par les Grecs et que la science moderne ne nous a rien appris de nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce refus des valeurs modernes, motiv\u00e9 par leur origine europ\u00e9enne, chez des hommes de bonne volont\u00e9 comme Fanon, risque de faire le jeu de certains qui brandissent les valeurs traditionnelles afin de camoufler une politique franchement r\u00e9actionnaire. Ceux des Vietnamiens qui pr\u00e9tendaient que le peuple vietnamien n&rsquo;avait pas \u00e0 prendre des le\u00e7ons de d\u00e9mocratie en Europe refusaient purement et simplement la r\u00e9forme agraire. Lorsque Nehru refuse de donner au mot socialisme une d\u00e9finition claire, d\u00e9finition que l&rsquo;Europe a d\u00e9j\u00e0 mise au point, il cherche simplement \u00e0 masquer le fait qu&rsquo;en Inde, les grandes compagnies Tata, Birla et autres, et les propri\u00e9taires fonciers continuent \u00e0 percevoir leurs b\u00e9n\u00e9fices, rentes et fermages, pendant qu&rsquo;on assigne au peuple la charge de trouver une \u00ab voie indienne \u00bb vers le socialisme, dans le brouillard et la confusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Choisir le capitalisme ou le socialisme apr\u00e8s l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;ind\u00e9pendance ne consiste pas simplement, comme le croit Fanon, \u00e0 pencher du c\u00f4t\u00e9 des Etats-Unis ou de l&rsquo;Union sovi\u00e9tique. C&rsquo;est d&rsquo;abord et avant tout un probl\u00e8me int\u00e9rieur. C&rsquo;est d\u00e9cider dans quelle voie on va moderniser le pays, r\u00e9nover toutes les vieilles structures, impulser la culture, quelle place, quel r\u00f4le on va accorder \u00e0 chaque couche de la soci\u00e9t\u00e9, aux femmes, aux religions, aux minorit\u00e9s ethniques, \u00e0 la langue nationale, au folklore, etc \u2026 Pour un paysan, un ouvrier, un intellectuel, un commer\u00e7ant d&rsquo;un pays devenu ind\u00e9pendant, ce sont l\u00e0 des probl\u00e8mes quotidiens qui demandent une solution urgente.<\/p>\n\n\n\n<p>B\u00e2tir une \u00e9conomie ind\u00e9pendante, une culture nationale sont des imp\u00e9ratifs urgents pour tous les pays colonis\u00e9s qui acc\u00e8dent \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance ; encore faut-il donner un contenu \u00e0 ces notions. Et on ne saurait \u00e9luder le choix : capitalisme ou socialisme ? Que chaque pays arrive au socialisme ou an capitalisme par des formes, des cheminements diff\u00e9rents, nous ne le contestons gu\u00e8re ; mais fondamentalement, sur le plan historique, les lois qui r\u00e9gissent l&rsquo;\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s sont les m\u00eames. L&rsquo;originalit\u00e9 des nations et des peuples ne contredit pas l&rsquo;universalit\u00e9 des lois historiques ; les r\u00e9volutions doivent s&rsquo;op\u00e9rer sur la base d&rsquo;une revendication de dignit\u00e9 humaine, mais aussi sur la base d&rsquo;une science historique. Il n&rsquo;y a aucune honte \u00e0 utiliser une science m\u00eame quand elle a \u00e9t\u00e9 mise au point par des hommes d&rsquo;un autre continent.<\/p>\n\n\n\n<p>Capitalisme et socialisme, dans notre monde actuel, ont un sens pr\u00e9cis.<br>Choisir le capitalisme, c&rsquo;est opter pour un syst\u00e8me o\u00f9 la propri\u00e9t\u00e9 individuelle des moyens de production, usines, mines, banques, terres, maisons de commerce doit \u00eatre respect\u00e9e, o\u00f9 le placement des capitaux en vue du profit est le moteur de l&rsquo;\u00e9volution \u00e9conomique. Choisir le socialisme, c&rsquo;est viser \u00e0 collectiviser les moyens de production, \u00e0 \u00e9liminer le profit comme moteur \u00e9conomique, \u00e0 r\u00e9tribuer chacun selon son travail, et non selon la part de capitaux qu&rsquo;il a apport\u00e9e. L&rsquo;Inde, par exemple, quelle que soit la part prise par le capitalisme d&rsquo;Etat et les subtilit\u00e9s des explications de ses dirigeants a choisi la voie capitaliste, et non une troisi\u00e8me voie. Un industriel et un commer\u00e7ant habiles, muni de capitaux y a toutes les chances pour agrandir peu \u00e0 peu son pouvoir \u00e9conomique, un petit commer\u00e7ant ou un artisan peut r\u00eaver de devenir un jour un capitaliste ; il ne faut pas s&rsquo;\u00e9tonner si des ing\u00e9nieurs indiens ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 faire du commerce, dans un pays qui souffre d&rsquo;une p\u00e9nurie intense de techniciens. L&rsquo;existence d&rsquo;un secteur d&rsquo;Etat dans l&rsquo;\u00e9conomie n&rsquo;influe pas sur la nature du r\u00e9gime, \u00e9tant donn\u00e9 le caract\u00e8re de cet Etat. Les difficult\u00e9s d&rsquo;une \u00e9tape peuvent amener l&rsquo;Etat \u00e0 prendre en charge des investissements non rentables, ou \u00e0 nationaliser certains secteurs sous la pression de l&rsquo;opinion ; mais la question fondamentale reste : savoir si cette machine d&rsquo;Etat sert \u00e0 favoriser le capitalisme priv\u00e9 ou \u00e0 le faire dispara\u00eetre. Le gouvernement indien vise-t-il \u00e0 faire dispara\u00eetre les grands trusts, les compagnies priv\u00e9es commerciales et industrielles, ou cr\u00e9e-t-il simplement un cadre dans lequel toutes ces entreprises peuvent vivre et prosp\u00e9rer ? Lorsqu&rsquo;il fait tirer sur les paysans du Telengana ou sur les ouvriers de Calcutta, cherche-t-il simplement \u00e0 \u00ab r\u00e9tablir l&rsquo;ordre \u00bb en g\u00e9n\u00e9ral, ou l&rsquo;ordre n\u00e9cessaire au bon fonctionnement des entreprises priv\u00e9es ?<\/p>\n\n\n\n<p>Choisir le socialisme, c&rsquo;est certes instituer un r\u00e9gime \u00e9conomique donn\u00e9, mais pour y parvenir, il faut aussi briser la r\u00e9sistance de ceux qui s&rsquo;y opposent, donc instituer une machine d&rsquo;Etat ad\u00e9quate. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;organiser des kolkhoses, de b\u00e2tir des m\u00e9tro-palaces, exactement comme en Union sovi\u00e9tique, de supprimer imm\u00e9diatement le commerce et l&rsquo;industrie priv\u00e9es, mais la voie qu&rsquo;a suivie l&rsquo;Union sovi\u00e9tique, les m\u00e9thodes de pens\u00e9e et d&rsquo;action qui ont inspir\u00e9 L\u00e9nine ou Mao Ts\u00e9-toung ont une valeur universelle. Les notions sur les relations dialectiques entre forces productives et rapports de production, entre l&rsquo;infra-structure et la superstructure, sur la lutte de classe, sur la nature de classe de l&rsquo;Etat, les principes de l&rsquo;action de masse, les r\u00e8gles \u00e9conomiques de r\u00e9tribution du travail dans une \u00e9conomie socialiste, la vigilance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des man\u0153uvres contre-r\u00e9volutionnaires foment\u00e9es par l&rsquo;imp\u00e9rialisme ou ses plans de guerre, les r\u00e8gles du centralisme d\u00e9mocratique dans l&rsquo;organisation d&rsquo;un parti politique sont des notions th\u00e9oriques d&rsquo;une valeur inestimable pour les militants d&rsquo;un pays qui veut avancer rapidement. Pourquoi les refuser sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elles ont \u00e9t\u00e9 mises au point par des Europ\u00e9ens ? La mobilit\u00e9 sociale, la rapidit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9volution historique sont devenues des r\u00e9alit\u00e9s en Europe depuis le XVIIe si\u00e8cle, alors que les soci\u00e9t\u00e9s asiatiques ou africaines ont connu pendant cette \u00e9poque une relative stagnation ; il n&rsquo;est donc pas \u00e9tonnant que la connaissance des lois fondamentales de l&rsquo;histoire nous soit venue d&rsquo;Europe.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, les pays asiatiques et africains se mettent \u00e0 leur tour \u00e0 bouger, et parfois plus rapidement que l&rsquo;Europe ; ce n&rsquo;est pas en \u00ab recommen\u00e7ant l&rsquo;histoire \u00bb que ces pays pourront enrichir le tr\u00e9sor commun de l&rsquo;humanit\u00e9. Leur exp\u00e9rience sera d&rsquo;autant plus enrichissante qu&rsquo;elle s&rsquo;appuie sur les bases pratiques, techniques et th\u00e9oriques que l&rsquo;Europe avait d\u00e9j\u00e0 mises au point, pour les adapter aux particularit\u00e9s de chaque pays, et les parfaire.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u0153uvre de Fanon, dans une certaine mesure, refl\u00e8te les lumi\u00e8res apport\u00e9es par la grande r\u00e9volution alg\u00e9rienne ; elle en refl\u00e8te aussi, dans une certaine mesure, les incertitudes. Les masses alg\u00e9riennes, rurales et citadines, ont \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9es \u00e0 une \u00e9chelle sans pr\u00e9c\u00e9dent ; elles ont fait preuve d&rsquo;un h\u00e9ro\u00efsme et d&rsquo;une combativit\u00e9 exemplaires. Les chefs et militants de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne ont fait la preuve de leur esprit de sacrifice, de leurs capacit\u00e9s d&rsquo;organisation, de leur sens politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les amis du peuple alg\u00e9rien ne sont pas sans inqui\u00e9tude. L&rsquo;imp\u00e9rialisme a plus d&rsquo;un tour dans son sac, les forces r\u00e9trogrades en Alg\u00e9rie m\u00eame ne sont pas encore compl\u00e8tement extirp\u00e9es. L&rsquo;acquis de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne est immense. Mais l&rsquo;\u00e9difice reste fragile. Il suffit d&rsquo;un faux pas, d&rsquo;une fausse man\u0153uvre pour donner prise au n\u00e9o-colonialisme, pour d\u00e9courager les masses.<\/p>\n\n\n\n<p>Limiter la dimension internationale de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne au Tiers<br>Monde, comme le fait Fanon, ou \u00e0 l&rsquo;arabisme comme le veulent certains, c&rsquo;est l&rsquo;amputer, la mutiler ; lui donner comme seule perspective la sp\u00e9cificit\u00e9 du Tiers Monde ou le culte des valeurs arabes, c&rsquo;est, nous le disons avec franchise, la lancer dans une impasse.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi Frantz Fanon n&rsquo;a pas exprim\u00e9 tous les aspects de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne. La lutte, dirig\u00e9e par le F.L.N. pendant huit ann\u00e9es, a enrichi l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9volutionnaire mondiale. L&rsquo;histoire en reste \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) Le lecteur comprendra facilement que l&rsquo;auteur de ces lignes ait pris des exemples dans la r\u00e9volution vietnamienne, simplement parce qu&rsquo;il en conna\u00eet les \u00e9pisodes d&rsquo;une fa\u00e7on plus concr\u00e8te que ce qu&rsquo;il peut savoir de l&rsquo;histoire d&rsquo;autres pays.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(2) Rappelons que Yenan \u00e9tait la base o\u00f9 le Parti communiste chinois s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9 pendant une longue p\u00e9riode, alors qu&rsquo;il \u00e9tait pourchass\u00e9 par les troupes de Tchang Kai Shek.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Nguy\u1ec5n Kh\u1eafc Vi\u1ec7n alias Nguyen Nghe paru dans La Pens\u00e9e, n\u00b0 107, f\u00e9vrier 1963, p. 22-36 TOUT dire \u2026 quand on a partag\u00e9 avec des millions de personnes la mis\u00e8re atroce et la grande humiliation des masses colonis\u00e9es, quand on a v\u00e9cu avec elles l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de la lutte arm\u00e9e, dure, h\u00e9ro\u00efque, mais victorieuse, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[43,112,138,1432,466,4186,703,749,5477,5476,1525],"class_list":["post-22358","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-43","tag-algerie","tag-anticolonialisme","tag-critique","tag-frantz-fanon","tag-la-pensee","tag-livre","tag-marxisme","tag-nguyen-khac-vien","tag-nguyen-nghe","tag-vietnam"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/s9lTYU-nguyen","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":22219,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/03\/12\/guerin-3\/","url_meta":{"origin":22358,"position":0},"title":"Daniel Gu\u00e9rin : L&rsquo;an V de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne","author":"SiNedjib","date":"12\/03\/2024","format":false,"excerpt":"Article de Daniel Gu\u00e9rin paru dans Correspondance Socialiste Internationale, 10e ann\u00e9e, n\u00b0 102, d\u00e9cembre 1959, p. 4 Je ne crois pas avoir lu depuis longtemps un livre aussi riche et aussi bouleversant, traitant de probl\u00e8mes particuliers dans une optique aussi universelle, collant \u00e0 l'actualit\u00e9 et pourtant marqu\u00e9 \u00e0 ce point\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/CSI-decembre-1959.png?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200,"srcset":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/CSI-decembre-1959.png?resize=350%2C200&ssl=1 1x, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/CSI-decembre-1959.png?resize=525%2C300&ssl=1 1.5x"},"classes":[]},{"id":3762,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2018\/08\/03\/lettre\/","url_meta":{"origin":22358,"position":1},"title":"Lettre d&rsquo;Alg\u00e9rie","author":"SiNedjib","date":"03\/08\/2018","format":false,"excerpt":"Lettre publi\u00e9e dans Informations Correspondance Ouvri\u00e8res, n\u00b0 28, avril 1964, p. 11 Lettre d'Alg\u00e9rie : \"... 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