{"id":22614,"date":"2024-04-14T14:48:18","date_gmt":"2024-04-14T12:48:18","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=22614"},"modified":"2025-10-29T12:09:21","modified_gmt":"2025-10-29T11:09:21","slug":"dib","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/04\/14\/dib\/","title":{"rendered":"Mohammed Dib : Le clerc et les colonialistes"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article156945\">Mohammed Dib<\/a> paru dans <em><a href=\"https:\/\/pandor.u-bourgogne.fr\/fr\/archives-en-ligne\/functions\/ead\/detached\/NC\/NC_1954_04_n054.pdf\">La Nouvelle Critique<\/a><\/em>,<\/strong> <strong>6e ann\u00e9e, n\u00b0 54, avril 1954,<\/strong> <strong>p. 97-108<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"580\" height=\"812\" data-attachment-id=\"22616\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/04\/14\/dib\/la-nouvelle-critique-avril-1954\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/La-Nouvelle-Critique-avril-1954.png?fit=612%2C857&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"612,857\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"La-Nouvelle-Critique-avril-1954\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/La-Nouvelle-Critique-avril-1954.png?fit=214%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/La-Nouvelle-Critique-avril-1954.png?fit=580%2C812&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/La-Nouvelle-Critique-avril-1954.png?resize=580%2C812&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-22616\" style=\"width:404px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/La-Nouvelle-Critique-avril-1954.png?w=612&amp;ssl=1 612w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/La-Nouvelle-Critique-avril-1954.png?resize=214%2C300&amp;ssl=1 214w\" sizes=\"auto, (max-width: 580px) 100vw, 580px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">M. ETIEMBLE a publi\u00e9 derni\u00e8rement, dans la <em>n.N.R.F<\/em>., un essai inattendu sur quelques \u00e9crivains nord-africains, qu&rsquo;il a intitul\u00e9 \u00ab <em>Barbarie ou Berb\u00e9rie<\/em> ? \u00bb (1).<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;aurais voulu r\u00e9pondre, sur les points qui me concernent d&rsquo;abord, d&rsquo;une mani\u00e8re moins confuse \u00e0 Etiemble, mais je reste saisi devant, sinon ses intentions, du moins son propos, qui me para\u00eet tortueux ! A la premi\u00e8re lecture, on comprend tout de suite qu&rsquo;il est contre. Mais contre quoi ? Il ne le dit nulle part, pourtant il est r\u00e9solument \u00ab contre \u00bb. Contre tout, \u00e0 ce qu&rsquo;il m&rsquo;a sembl\u00e9 de prime abord ; sans le dire tout en le laissant entendre, il est contre.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>A certain moment, par exemple : \u00ab <em>Mohamed Dib raille<\/em>, d\u00e9clare-t-il, <em>ces instituteurs qui enseignent aux yaouleds, aux gamins, que la France pour eux est \u00ab la m\u00e8re patrie<\/em> \u00bb. Bien. Or, le voil\u00e0 sur-le-champ, hardiment, qui conclut : \u00ab <em>Si je l&rsquo;entends bien, la m\u00e8re patrie du petit Kabyle, ce serait plut\u00f4t l&rsquo;Arabie Saoudite<\/em>. \u00bb Mais pourquoi n&rsquo;entend-il pas <em>plut\u00f4t<\/em> l&rsquo;Alg\u00e9rie. C&rsquo;aurait-il \u00e9t\u00e9 trop simple? Pourtant je suis na\u00eff au point de penser que l&rsquo;Alg\u00e9rie est la patrie du petit Kabyle.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il a, me suis-je demand\u00e9 alors, contre un naturel attachement au sol qui vous a vu na\u00eetre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Eh bien, Etiemble d\u00e9cr\u00e8te : \u00ab <em>Le yaouled n&rsquo;a pas de patrie<\/em> \u00bb (2). Notons en passant qu&rsquo;il a, par d\u00e9licatesse, pens\u00e9 au terme de <em>yaouled<\/em> dont use une presse raciste pour d\u00e9signer le petit Alg\u00e9rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le yaouled n&rsquo;a pas de patrie, mais Etiemble s&#8217;empresse de nous rassurer : \u00ab <em>A nous de lui en faire une<\/em>. \u00bb Qui, nous ? On voudrait bien le savoir.<br>La corporation des critiques litt\u00e9raires ? Ou bien seraient-ce les administrateurs des colonies ? Les colons ou bien les policiers ? Il e\u00fbt fallu mieux \u00e9clairer ce point capital.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Etiemble d&rsquo;expliquer : \u00ab <em>Cette patrie, ne vous en d\u00e9plaise, ne sera ni la France, en effet, ni l&rsquo;Arabie, ni m\u00eame la Russie<\/em>. \u00bb Nous sommes d&rsquo;accord l\u00e0-dessus, mais que viennent faire ici l&rsquo;Arabie et la Russie ? Sauf peut-\u00eatre sugg\u00e9rer qu&rsquo;Etiemble est contre l&rsquo;Arabie et la Russie, cette fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, inopin\u00e9ment, il ajoute : \u00ab <em>Je conviens toutefois avec Mohammed<\/em> Dib (en sa page 23) <em>que l&rsquo;arabe n&rsquo;obtient pas toujours en Afrique du Nord le r\u00f4le qui lui convient<\/em>. \u00bb Sur ce, je me dis : il est assur\u00e9ment contre les m\u00e9thodes obscurantistes qui ont banni la langue arabe de l&rsquo;enseignement comme de la vie publique des Alg\u00e9riens.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9chante vite. Quelques lignes plus loin, Etiemble se r\u00e9pond : \u00ab <em>Responsable de l&rsquo;enseignement au Maghreb, j&rsquo;imposerais \u00e0 tous les Europ\u00e9ens le bon usage au moins de l&rsquo;arabe parl\u00e9, ou du parler berb\u00e8re qui s&rsquo;impose dans la r\u00e9gion <\/em>\u2026 \u00bb Et il poursuit : \u00ab <em>Mais je me garderais de borner l\u00e0 mes pr\u00e9tentions et je m&rsquo;occuperais d&rsquo;accorder tout son d\u00fb \u00e0 l&rsquo;arabe litt\u00e9ral.<\/em> \u00bb On ne souhaiterait qu&rsquo;une chose : que cet enseignement de l&rsquo;arabe fut \u00e9tendu aux Musulmans aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>De sorte que je n&rsquo;ai pas saisi le sens de la question qu&rsquo;il pose ainsi : \u00ab <em>Des deux langues de civilisation que lui offrent ses protecteurs successifs, pourquoi diable un petit Kabyle, un petit Juif, ne choisiraient-ils pas librement le fran\u00e7ais ?<\/em> \u00bb Ou Etiemble a-t-il pris que je veuille interdire l&rsquo;usage du fran\u00e7ais \u00e0 qui que ce soit (j&rsquo;\u00e9cris dans cette langue) ? Pourquoi cette question hypocrite ? Pourquoi ? Tout simplement pour masquer un choix plus profond, lequel consiste \u00e0 opter entre le monde concentrationnaire impos\u00e9 par la colonisation et la libert\u00e9 pour tous. A vrai dire, sous pr\u00e9texte d&rsquo;\u00e9tudier les romans r\u00e9cemment parus de quelques \u00e9crivains nord-africains, Etiemble s&rsquo;est donn\u00e9 pour t\u00e2che de d\u00e9fendre le point de vue du colonialiste. Et, par la m\u00eame occasion, il a voulu instaurer une nouvelle terreur dans les lettres, parall\u00e8le \u00e0 la terreur polici\u00e8re qui r\u00e8gne dans les trois pays d&rsquo;Afrique du Nord. Voil\u00e0 l&rsquo;homme de lettres enfin promu au rang de gendarme. La civilisation \u00ab occidentale \u00bb se fait \u00e0 coups de chasses aux sorci\u00e8res et de listes noires. On est le Mac Carthy de qui on peut.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Lui, comme beaucoup d&rsquo;historiens et clercs, r\u00e9put\u00e9s connaisseurs en pass\u00e9 et en culture, commence aussi par refaire l&rsquo;Histoire, \u00e0 sa fa\u00e7on, qui est de justifier la colonisation et aussi de lui fournir des \u00ab arguments \u00bb. Il a recours, apr\u00e8s tant d&rsquo;autres aussi, \u00e0 la th\u00e9orie providentielle qu&rsquo;est le <em>berb\u00e9risme<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Du berb\u00e9risme, ces \u00e9rudits, en toute conscience, se sont servis ni plus ni moins que comme un instrument servant \u00e0 semer les dissensions et la division au sein de la population d&rsquo;un m\u00eame pays. Le but vis\u00e9 est clair. La colonisation, qui ne croit pas pouvoir se pr\u00e9valoir des bienfaits qu&rsquo;elle dispense &#8211; vous savez, les terres arrach\u00e9es \u00e0 leurs propri\u00e9taires l\u00e9gitimes, la famine incitant chaque ann\u00e9e des dizaines de milliers d&rsquo;Alg\u00e9riens \u00e0 vivre de la fameuse racine de <em>telghouda<\/em>, les ann\u00e9es de prison distribu\u00e9es avec largesse, les balles meurtri\u00e8res distribu\u00e9es avec non moins de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, et j&rsquo;en passe \u2026 &#8211; a besoin d&rsquo;une couverture <em>morale<\/em>. Le berb\u00e9risme est un de ces arguments <em>moraux<\/em>. C&rsquo;est une mani\u00e8re de proclamer \u00ab l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 \u00bb de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment berb\u00e8re \u00ab face \u00bb \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment <em>arabe<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Supposez que vous soyez Breton et que je sois, moi, Proven\u00e7al. Un troisi\u00e8me homme arrive, un Germain qui, arm\u00e9 de sa science, d\u00e9clare : \u00ab Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un Breton a \u00e0 voir avec un Proven\u00e7al ? Absolument rien ! Mes livres, que voici, le prouvent avec abondance. \u00bb Pour plus de compr\u00e9hension, vous supposerez encore que ce Germain se nomme Hitler, et qu&rsquo;il sera mieux arm\u00e9 de canons que de science. Que dira-t-il ? \u00ab Toi, le Breton, mets-toi de ce c\u00f4te \u00bb. Et, se tournant vers moi, je veux dire vers le Proven\u00e7al, il ordonnera : \u00ab Eh, le Proven\u00e7al, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 ! \u00bb Le Breton et moi r\u00e9pondrons : \u00ab Mais, la France \u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab La France ? dira notre interlocuteur. Qu&rsquo;est-ce que cette chim\u00e8re, ce peuple qui <em>n&rsquo;existe pas encore<\/em> ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e9orie du berb\u00e9risme est de cette eau-l\u00e0. Il vous est loisible apr\u00e8s cela de vous interroger sur la \u00ab science \u00bb qui engendre de telles th\u00e8ses. A la base, vous constaterez qu&rsquo;il existe une agression que ces hommes de haut-savoir sont appel\u00e9s \u00e0 convertir en mission morale.<\/p>\n\n\n\n<p>Par quelle m\u00e9thode y arrivent-ils ? Dans le cas pr\u00e9sent, l&rsquo;histoire de l&rsquo;Alg\u00e9rie \u00e9tant ignor\u00e9e, d&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale &#8211; j&rsquo;entends la vraie, non celle que les colonialistes ont fabriqu\u00e9e &#8211; nos clercs se sentent aussi \u00e0 l&rsquo;aise dans le faux qu&rsquo;un poisson dans l&rsquo;eau. Par exemple, ils feront croire que les autochtones ne furent pas eux-m\u00eames \u00e0 l&rsquo;avant-garde de la r\u00e9novation amorc\u00e9e par les Arabes en terre d&rsquo;Afrique comme en Espagne ! Il y aura donc <em>in aeternum<\/em> des Kabyles d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et des <em>Arabes<\/em> de l&rsquo;autre. Qui sont ces <em>Arabes<\/em> ? La question m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre pos\u00e9e. Et qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on trouve parmi eux ? De tout, descendants de Berb\u00e8res, de Grecs, de Latins, d&rsquo;Espagnols, de Turcs et d&rsquo;Arabes tout de m\u00eame &#8230; Les indig\u00e8nes d&rsquo;Arabie, promptement assimil\u00e9s, s&rsquo;\u00e9taient fondus dans la population africaine d\u00e8s la premi\u00e8re \u00e9poque. N&#8217;emp\u00eache que nos \u00ab historiens \u00bb soutiendront que ces <em>Arabes<\/em> sont et resteront des conqu\u00e9rants eux aussi \u00bb. Mais usant ainsi de grossiers artifices, c&rsquo;est l&rsquo;imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais qu&rsquo;ils ont en t\u00eate d&rsquo;excuser.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, \u00e0 travers le berb\u00e9risme, quel est l&rsquo;objectif essentiel \u00e0 atteindre ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ce peuple alg\u00e9rien qui <em>n&rsquo;existe pas encore<\/em> \u00bb (3) : voil\u00e0 ce qu&rsquo;Etiemble, avec les siens, veut faire admettre, au bout du compte.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>En fait, Etiemble poursuit la conqu\u00eate. Et c&rsquo;est une vieille histoire \u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Faisons un bond en arri\u00e8re de quelque 12 si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n<p>Des 710, le Maghreb se gouverne lui-m\u00eame, par l&rsquo;entremise de ses cheikhs berb\u00e8res, avec les Idrissides, les Aghlabides, les Fatimides, puis les Zirides, les Almoravides et les Almohades.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;antique Icosium (Tigzirt en berb\u00e8re) est devenue Al-Djaza\u00efr (Alger) dont El Bekri vante la beaut\u00e9, le doux climat, le port important, les antiques monuments. Mais qui dirait que les Vandales eussent laiss\u00e9 aux Arabes quelque chose \u00e0 d\u00e9truire ?<\/p>\n\n\n\n<p>Tunis, qui a r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 Saint-Louis, commerce en paix et activement avec les armateurs de Pise, de G\u00eanes, de Venise. Bougie, Tlemcen, trafiquent dans presque tous les ports de la M\u00e9diterran\u00e9e. T\u00e9n\u00e8s prosp\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette tr\u00eave de paix et de prosp\u00e9rit\u00e9 doit \u00eatre rompue. Cette s\u00e9curit\u00e9 des personnes, cette libert\u00e9 des transactions, cette politique d&rsquo;alliances commerciales stipul\u00e9es dans les trait\u00e9s pass\u00e9s au Moyen-Age entre Etats chr\u00e9tiens et princes africains, ce sont les f\u00e9odaux chr\u00e9tiens qui ne peuvent s&rsquo;en accommoder longtemps. Rest\u00e9e par m\u00e9pris de toute activit\u00e9 roturi\u00e8re en dehors des profits commerciaux, la caste seigneuriale cherche le moyen de s&rsquo;enrichir. Elle reprend son ancienne activit\u00e9 : le brigandage. Mais cette fois sur mer. Les chevaliers chr\u00e9tiens cr\u00e9ent alors la <em>course<\/em>. Ils se lancent \u00e0 l&rsquo;abordage des bateaux marchands musulmans. Malte devient de bonne heure le centre d&rsquo;exp\u00e9ditions de certains G\u00eanois fameux, \u00ab voire de seigneurs de France \u00bb, nous confient les chroniques de Froissard.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pape les invitant \u00e0 s&rsquo;abriter sous ses banni\u00e8res, la chasse au butin est baptis\u00e9e chasse au m\u00e9cr\u00e9ant. On continue les croisades et on s&rsquo;assure des moyens d&rsquo;existence.<\/p>\n\n\n\n<p>La reconqu\u00eate de l&rsquo;Espagne par la chr\u00e9tient\u00e9 f\u00e9odale n&rsquo;est elle-m\u00eame qu&rsquo;une op\u00e9ration d&rsquo;arri\u00e8re-garde men\u00e9e par la chevalerie de la course et par le pape sur les confins vuln\u00e9rables d&rsquo;un empire trop vaste, et non une manifestation d&rsquo;origine nationale. Elle est d&rsquo;ailleurs suivie de l&rsquo;expulsion massive ou de l&rsquo;exode volontaire d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments ethniques qui avaient souche en terre espagnole. L&rsquo;entreprise consistait \u00e0 s&rsquo;accaparer simplement les richesses de l&rsquo;ordre des marchands. Le pape en fut tour \u00e0 tour l&rsquo;inspirateur et le principal rec\u00e9leur ; mais le grand profiteur en sera l&rsquo;Empereur des Espagnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa r\u00e9ussite provoque presque instantan\u00e9ment la fondation de la R\u00e9publique d&rsquo;Alger, en m\u00eame temps qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;autre bout de la M\u00e9diterran\u00e9e celle de l&rsquo;Etat turc.<\/p>\n\n\n\n<p>La lutte qui va jaillir du contact de ces puissances ennemies, la R\u00e9publique d&rsquo;Alger et l&rsquo;Espagne, touchera d&rsquo;ailleurs la France. Elle ouvrira la voie \u00e0 cette extraordinaire entente cordiale franco-alg\u00e9rienne assortie d&rsquo;alliances qui se perp\u00e9tuera depuis lors jusqu&rsquo;\u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise, en d\u00e9pit de quelques avatars.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que la nuit de la barbarie f\u00e9odale et l&rsquo;horreur de l&rsquo;Inquisition s&rsquo;\u00e9tendent de nouveau sur la p\u00e9ninsule ib\u00e9rique, Alger vient de recevoir l&rsquo;immense renfort des Maures de cette Espagne qui \u00e9tait leur patrie et qu&rsquo;ils avaient dot\u00e9e d&rsquo;une civilisation sans exemple en Europe alors.<\/p>\n\n\n\n<p>Les nouveaux monarques d&rsquo;Espagne, par la vertu de la finance papale, s&rsquo;acharnent dans leur mission d&rsquo;ennemis du progr\u00e8s. Les exploits des Pedro Navarro, Cardinal Ximenes et autres Diego de Vera, \u00e9mules des conquistadores exterminateurs des Indiens d&rsquo;Am\u00e9rique, montrent la voie \u00e0 suivre \u00e0 la f\u00e9odalit\u00e9 et bient\u00f4t aux monarchies europ\u00e9ennes.<\/p>\n\n\n\n<p>Si elle veut donc \u00e9viter la mort, la R\u00e9publique d&rsquo;Alger doit riposter par une \u00ab course \u00bb \u00e0 elle. C&rsquo;est ce que font les marchands alg\u00e9rois, non sans un certain succ\u00e8s. Leurs flottes s&rsquo;arment rapidement et courent sus \u00e0 l&rsquo;ennemi. Leur organisation de commerce menac\u00e9e, et en l\u00e9gitime d\u00e9fense, se transforme en une organisation militaire, en un machine de guerre bient\u00f4t redoutable, qui obtient sur ses adversaires la sup\u00e9riorit\u00e9, mais qui reste au service du progr\u00e8s, de la libert\u00e9 des \u00e9changes. La preuve en est que ceux qui se d\u00e9clarent amis se voient sur le champ ouvrir le privil\u00e8ge du commerce avec l&rsquo;Islam.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Depuis, ce peuple existe si peu, qu&rsquo;il voit son amiti\u00e9 et son aide mat\u00e9rielle en ces termes appr\u00e9ci\u00e9es en la personne du Dey Hassan, par Valli\u00e8re, repr\u00e9sentant de la France \u00e0 Alger, qui \u00e9crit le 30 janvier 1793 (10 pluviose, an II) au ministre de la Marine, Deforgues : \u00ab <em>Ce pr\u00eat, les bonnes dispositions du Dey, le service essentiel qu&rsquo;il travaille \u00e0 nous rendre, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il prend \u00e0 la R\u00e9publique sont des titres sacr\u00e9s \u00e0 notre attachement et \u00e0 notre reconnaissance que tu sauras faire appr\u00e9cier, citoyen Ministre de la R\u00e9publique<\/em> \u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La t\u00eate de Louis XVI \u00e9tait tomb\u00e9e 8 jours auparavant. Le pr\u00eat dont il est fait mention dans cette lettre est de 50.000 piastres (250.000 francs-or de l&rsquo;\u00e9poque) que Hassan consent \u00ab <em>de la meilleure gr\u00e2ce du monde<\/em> \u00bb \u00e0 Valliere pour solder ses premiers achats \u00e0 B\u00f4ne et Constantine \u00ab <em>de bl\u00e9s, cires, cuirs, \u00e9toffes de laine et toute esp\u00e8ce de comestibles <\/em>\u00bb. L&rsquo;intimit\u00e9 va en grandissant entre la naissante R\u00e9publique fran\u00e7aise et la vieille R\u00e9gence d&rsquo;Alger, intimit\u00e9 qui ne tarde pas \u00e0 susciter des jalousies et des r\u00e9actions hostiles. Celles-ci viennent en particulier de l&rsquo;Angleterre, l&rsquo;ennemie jur\u00e9e des Jacobins, qui ne cessera de comploter pour rompre les liens qui s&rsquo;\u00e9tablissent entre les deux pays riverains. Valli\u00e8re, dans sa lettre pr\u00e9c\u00e9demment cit\u00e9e, indique que \u00ab <em>le Consul d&rsquo;Angleterre a pri\u00e9 ce souverain<\/em> (le Dey) <em>de ne nous fournir aucun secours. Mais le Dey lui a r\u00e9pondu en homme ma\u00eetre de son pays et fid\u00e8le \u00e0 ses amis <\/em>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Une longue missive du Dey corrobore l&rsquo;assertion du Consul Valli\u00e8re. \u00ab <em>Les agents des puissances bellig\u00e9rantes qui r\u00e9sident aupr\u00e8s de nous, y est-il dit, se couvrant du voile de l&rsquo;amiti\u00e9, ne cessent de nous presser et de nous solliciter de profiter de vos embarras pr\u00e9sents pour rompre les trait\u00e9s<\/em> <em>sacr\u00e9s qui nous unissent \u00e0 la Nation fran\u00e7aise et pour lui d\u00e9clarer la guerre<\/em>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;aucuns ont voulu voir dans cet exemple de fid\u00e9lit\u00e9, calculs, intimidations, roublardise. A la v\u00e9rit\u00e9, si l&rsquo;int\u00e9r\u00eat avait habit\u00e9 le c\u0153ur du Dey Hassan, il e\u00fbt trouv\u00e9 mati\u00e8re \u00e0 contentement bien mieux aupr\u00e8s des solliciteurs bellig\u00e9rants qu&rsquo;aupr\u00e8s du jeune gouvernement affam\u00e9, sans sou ni maille, \u00e0 qui il faut faire non seulement cr\u00e9dit, mais accorder encore des avances en esp\u00e8ces. Si la rupture n&rsquo;a pas lieu, ce n&rsquo;est pas la faute non plus de z\u00e9l\u00e9s coblenzards qui consomment leur trahison en s&rsquo;associant, aupr\u00e8s de Hassan, aux man\u0153uvres des Anglais. Tel ce Montlosier, encore \u00e9migr\u00e9 en 1799 qui, plus tard, ne trouvera pas mieux \u00e0 faire que de supplier Napol\u00e9on d&rsquo;\u00ab <em>effacer cette honte<\/em> (l&rsquo;Alg\u00e9rie) <em>des nations civilis\u00e9es<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins Pitt, le second, ne veut pas se tenir pour battu. Le ministre anglais projette un complot permanent contre la France r\u00e9volutionnaire. La R\u00e9publique re\u00e7oit de l&rsquo;aide aussi de la lointaine Am\u00e9rique, autre jeune r\u00e9publique qui paie ainsi \u00e0 la France sa dette de reconnaissance contract\u00e9e envers les volontaires de La Fayette. Il faut \u00e0 Pitt arr\u00eater les convois de ravitaillement am\u00e9ricains destin\u00e9s \u00e0 la France. Il con\u00e7oit donc le dessein de lancer les corsaires alg\u00e9riens dans l&rsquo;Atlantique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il y a un obstacle. Le d\u00e9troit de Gibraltar est ferm\u00e9 \u00e0 la R\u00e9gence par le Portugal, qui est en guerre avec elle. Le consul anglais \u00e0 Alger re\u00e7oit alors l&rsquo;ordre de Pitt de n\u00e9gocier la paix entre les deux bellig\u00e9rants, quitte \u00e0 y mettre le prix, quel qu&rsquo;il soit. Le Portugal se laisse s\u00e9duire. Le Dey est enchant\u00e9. Mais, coup de th\u00e9\u00e2tre, celui-ci conclue un trait\u00e9 d&rsquo;alliance avec les Etats-Unis. De ce fait les <em>r\u00e9\u00efs<\/em>, loin de g\u00eaner, prot\u00e8gent dor\u00e9navant la navigation am\u00e9ricaine. Pitt en est pour ses frais, en raison de la fid\u00e8le amiti\u00e9 du Dey pour la R\u00e9publique fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut le dire : si la R\u00e9volution fran\u00e7aise est parvenue \u00e0 nourrir le peuple et l&rsquo;arm\u00e9e, ce fut notamment et deux fois gr\u00e2ce aux Alg\u00e9riens, au m\u00eame moment que les fermiers-g\u00e9n\u00e9raux affamaient la France.<\/p>\n\n\n\n<p>En voila d\u00e9j\u00e0 trop, pourrait on penser, pour un peuple \u00ab qui n&rsquo;existe pas encore \u00bb. Etiemble a besoin de combler ses lacunes. Il en saurait davantage encore dans <em>La Correspondance des Deys d&rsquo;Alger avec la cour de France<\/em> de 1579 \u00e0 1833, qui parut chez Alcan en 1889, pour le premier centenaire de la R\u00e9volution. Mais de ce recueil, \u00e0 vrai dire, peu d&rsquo;historiens font \u00e9tat. Aucun ne l&rsquo;a analys\u00e9. Car, depuis, l&rsquo;esprit colonialiste a \u00e9touff\u00e9 la recherche libre, jet\u00e9 un voile de mensonge et d&rsquo;oubli sur la v\u00e9rit\u00e9 historique, au pr\u00e9judice des int\u00e9r\u00eats s\u00e9culaires et de la nation fran\u00e7aise et de l&rsquo;Alg\u00e9rie.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, \u00ab <em>les Alg\u00e9riens ont r\u00e9sist\u00e9 fi\u00e8rement \u00e0 la conqu\u00eate fran\u00e7aise<\/em> \u2026 \u00bb (4), dira Ch .- A. Julien, par ailleurs partisan d&rsquo;une sorte de colonisation r\u00e9nov\u00e9e &#8211; ou mieux, \u00ab \u00e9clair\u00e9e \u00bb. Abd El Kader \u00e0 lui seul a tenu en \u00e9chec durant 15 ans les arm\u00e9es d&rsquo;agression. Par quel miracle y est-il parvenu ? On le laisse deviner \u00e0 Etiemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien de plus significatif, de nos jours, dans l&rsquo;attitude d&rsquo;un homme, rien de plus r\u00e9v\u00e9lateur de ses v\u00e9ritables pens\u00e9es, assur\u00e9ment, que sa position vis-\u00e0-vis de la R\u00e9volution. Que des historiens passent enti\u00e8rement sous silence les rapports qu&rsquo;entretinrent la R\u00e9gence d&rsquo;Alger et la R\u00e9publique fran\u00e7aise sous la R\u00e9volution, c&rsquo;est dans l&rsquo;ordre &#8211; dans cet ordre qui fait en 1953 le gouvernement de M. Laniel ordonner les fusillades de la place de la Nation. Dans cet ordre o\u00f9 une certaine culture en d\u00e9composition ne peut \u00eatre sauv\u00e9e que par des massacres, o\u00f9, \u00e0 la limite, elle devient elle-m\u00eame une arme de r\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi bien, la position que l&rsquo;on adopte de nos jours \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la R\u00e9volution se traduit-elle par une position d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du principe national. On ne saurait avoir de respect et d&rsquo;admiration pour la grande R\u00e9volution, consid\u00e9rer la pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire comme une source de d\u00e9veloppement et de lib\u00e9ration des connaissances humaines, et rejeter aujourd&rsquo;hui la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;ind\u00e9pendance nationale et de la souverainet\u00e9 nationale. Mais, pour Etiemble, tout ceci, c&rsquo;est des histoires de <em>yaouled<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Selon Etiemble, en effet, nous nous racontons des histoires. La colonisation ? Bon, il veut bien employer ce mot-l\u00e0, mais c&rsquo;est pour faire plaisir et \u00ab <em>puisque colonisation il para\u00eet qu&rsquo;il y a<\/em> \u00bb (5). Car pour lui, c&rsquo;est une histoire de loup-garou, cette colonisation, et il ne s&rsquo;y laisse pas prendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant colonisation et colonialisme il y a \u2026 jusque dans la t\u00eate &#8211; et l&rsquo;essai &#8211; d&rsquo;Etiemble.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est remarquable de voir un clerc adonn\u00e9 aux sp\u00e9culations d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es, un mandarin passionn\u00e9 de litt\u00e9rature et d&rsquo;\u00e9rudition, distribuant la sagesse sous le porche de la plus d\u00e9tach\u00e9e des revues, r\u00e9v\u00e9ler subitement une \u00e2me d&rsquo;administrateur des colonies lorsqu&rsquo;il entreprend la critique de quelques romans nord-africains, &#8211; dont les auteurs, des \u00ab <em>indig\u00e8nes<\/em> \u00bb, sont trait\u00e9s \u00e0 part selon une saine pratique qui s&rsquo;appelle la s\u00e9gr\u00e9gation. Par une m\u00e9thode \u00e9prouv\u00e9e sinon probante, il octroie des sourires et sa haute protection \u00e0 l&rsquo;un, tandis qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;autre il adresse menaces et intimidations enrob\u00e9es dans une phras\u00e9ologie onctueuse. Sans en avoir l&rsquo;air, il se comporte en bon d\u00e9fenseur de la souverainet\u00e9 coloniale. Il y aura les bons et il y aura les <em>mauvais<\/em>. Suivant qu&rsquo;on veuille se montrer serviteur loyal ou forte t\u00eate, il promet \u00e0 l&rsquo;un d&rsquo;\u00eatre publi\u00e9, lu, traduit, et dispute \u00e0 l&rsquo;autre le droit d&rsquo;\u00e9crire en fran\u00e7ais. Subtilement il sugg\u00e8re m\u00eame que celui-ci ne devrait \u00eatre ni publi\u00e9 ni lu. (Vous ne croyez pas si bien faire, M. l&rsquo;Humaniste, en \u00e9voquant Mac Carthy). Par la m\u00eame occasion, il entreprend, grossi\u00e8rement, de dresser ces jeunes auteurs l&rsquo;un contre l&rsquo;autre ; pour cela, il n&rsquo;\u00e9prouve aucun scrupule \u00e0 faire appel aux chauvinismes locaux, \u00e0 \u00e9riger les pr\u00e9juges raciaux en valeurs spirituelles. Et, l\u00e0-dessus, il a le front de venir parler de mission civilisatrice (celle qu&rsquo;assume sans doute les Borgeaud, la Cie Alg\u00e9rienne, la St\u00e9 des Hamendas et de la Petite Kabylie). Rien n&rsquo;y manque, pas m\u00eame le couplet rituel sur l&rsquo;amiti\u00e9 &#8211; \u00ab <em>Nous sommes les vrais amis de l&rsquo;indig\u00e8ne<\/em> \u00bb, disent aussi les administrateurs des communes-mixtes et les colons. En fin de compte, Etiemble r\u00e9unit dans le m\u00eame m\u00e9pris tout le monde, les <em>bons<\/em> aussi bien que les <em>mauvais<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a gros \u00e0 parier qu&rsquo;il jouerait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tonn\u00e9 si ces lignes lui tombaient sous les yeux. N&rsquo;a-t-il pas remarqu\u00e9 lui-m\u00eame la \u00ab cupidit\u00e9 des pr\u00e9pond\u00e9rants \u00bb, le \u00ab sadisme \u00bb des policiers ? On peut lire aussi par exemple sous sa plume : \u00ab <em>La Mitidja, les terres \u00e0 bl\u00e9 du Constantinois, les vergers, les vignobles d&rsquo;un peu partout, nourriraient ais\u00e9ment tout le peuple alg\u00e9rien : il suffirait qu&rsquo;on le voul\u00fbt <\/em>\u00bb (6). Mais dira-t-il comment <em>On<\/em> est d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 le vouloir ? Il s&rsquo;en garde bien. Comme a peu de frais, il se donne des airs de lib\u00e9ral ! Pourtant tout le probl\u00e8me est l\u00e0. Tenez, voici une petite histoire entre cent qui illustre la mani\u00e8re dont <em>On<\/em> est dispos\u00e9 \u00e0 vouloir que le peuple alg\u00e9rien mange \u00e0 sa faim. C&rsquo;est arriv\u00e9 il y a quelques semaines. M. Jean-Marie Aup\u00e8cle poss\u00e8de un millier d&rsquo;hectares de vigne \u00e0 Bourkika. Il est aussi le maire du village. Il devait commencer les vendanges un lundi. Mais s&rsquo;apercevant que les raisins n&rsquo;\u00e9taient pas bien m\u00fbrs, il a fait reculer la date des vendanges. Or les ouvriers qui ont \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s par lui, et ceux arriv\u00e9s seuls, all\u00e9ch\u00e9s par ses rabatteurs, \u00e9taient L\u00e0. Lui, en bon paternaliste, a d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;employer une cinquantaine d&rsquo;entre eux, en attendant. Seulement ils \u00e9taient des centaines. Comment les choisir ? M. Aup\u00e8cle n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 embarrass\u00e9 pour autant. Il a jet\u00e9 les outils, s\u00e9cateurs pour coupeurs et bidons pour porteurs, un \u00e0 un, dans le tas d&rsquo;ouvriers. Celui qui, dans la m\u00eal\u00e9e, a d\u00e9croch\u00e9 un outil de travail a \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9 \u2026<\/p>\n\n\n\n<p>A bien comprendre Etiemble, ceux qui parlent de ces choses-l\u00e0 sont ceux qui ont tort. Se donnant des allures de dilettante, parsemant son discours de consid\u00e9rations sur la s\u00e9mantique, les religions et l&rsquo;Histoire, Etiemble ne fait \u00e0 vrai dire que reprendre les <em>alibis<\/em> traditionnels du colonialisme derri\u00e8re lesquels l&rsquo;avidit\u00e9, le pillage, le m\u00e9pris se retranchent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se sent \u00e0 l&rsquo;aise, par exemple, pour citer l&rsquo;\u0153uvre \u00e9ducative entreprise dans le pays : \u00ab <em>Cartable au dos, serviette au bras, tous ces marmots du menu peuple qui reviennent de leur \u00e9cole ou qui s&rsquo;y rendent sagement, avouerai-je que voil\u00e0 mon image de la casbah, ma surprise de la casbah<\/em> \u00bb, s&rsquo;exclame-t-il, satisfait et r\u00e9joui, d\u00e9bordant d&rsquo;un attendrissement quasi paternel. En effet, il y a de quoi \u00eatre satisfait, et bien de quoi se r\u00e9jouir. Mais serait-il en peine de citer quelques chiffres ? Les statistiques, ce n&rsquo;est pas son affaire. Allons, ces chiffres les voici : sur 1 million 526.000 petits musulmans d&rsquo;Alg\u00e9rie, 183.850 ont acc\u00e8s aux \u00e9coles ! L&rsquo;hygi\u00e8ne ? Voila un pays de 9 millions d&rsquo;habitants : combien de m\u00e9decins y trouve-t-on ? 1.481 en tout et pour tout, c&rsquo;est-\u00e0-dire 1 m\u00e9decin pour quelque 60.000 habitants : et je vous laisse imaginer la r\u00e9partition r\u00e9elle des soins entre la population europ\u00e9enne et la population musulmane. Ce n&rsquo;est pas tout : ici, sur 114.320 personnes d\u00e9c\u00e9d\u00e9es, on constate 56.684 de moins de 4 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Voyons \u00e0 pr\u00e9sent ce que co\u00fbte au peuple alg\u00e9rien cette parodie de scolarisation et d&rsquo;hygi\u00e8ne : 1 million 438.000 hectares des meilleures terres (group\u00e9es entre les mains de 1.500 <em>latifondiaires<\/em>), toute la production mini\u00e8re (contr\u00f4l\u00e9e par 3 banques : Rothschild, Mirabaud, Union des Mines).<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est pay\u00e9 un peu cher, M. Etiemble, ne trouvez-vous pas ? Il y en a qui connaissent la question : \u00ab <em>La colonisation n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 un acte de civilisation, c&rsquo;est un acte de force int\u00e9ress\u00e9. Les peuples qui recherchent des colonies ne conqui\u00e8rent que pour leur profit et convoitent dans ces colonies des d\u00e9bouch\u00e9s commerciaux<\/em>. \u00bb (Albert Sarraut.)<\/p>\n\n\n\n<p>Et je ne vous dirai pas les conditions de vie de \u00ab <em>tous ces marmots du menu peuple <\/em>\u00bb qui suscitent l&rsquo;attendrissement d&rsquo;Etiemble ; cependant on saura que leurs p\u00e8res, fr\u00e8res, oncles, etc. se sont vus accorder par des tribunaux de r\u00e9pression, en 1951, 7 si\u00e8cles et 70 ans de prison, plus 35 millions d&rsquo;amendes. L&rsquo;ann\u00e9e 1953 n&rsquo;est pas encore close ; on vous en pr\u00e9sentera le bilan. Ces marmots ont vu 45.000 des leurs assassin\u00e9s, le 8 mai 1945, dans \u00ab les terres \u00e0 bl\u00e9 du Constantinois \u00bb. Et depuis, bon an mal an, une dizaine de tu\u00e9s laissent tomber dans les petits c\u0153urs leur poids sombre.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est que l&rsquo;imp\u00e9rialisme, se manifestant comme une op\u00e9ration de banditisme, a \u00e9touff\u00e9 et ruin\u00e9 les cultures nationales dans les pays qu&rsquo;il a r\u00e9duits en colonies, comme il a plong\u00e9 leur population dans la mis\u00e8re la plus inhumaine.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Nous avons n\u00e9anmoins contract\u00e9 une dette de reconnaissance, non pas envers les amis d&rsquo;Etiemble, mais envers la classe ouvri\u00e8re fran\u00e7aise dont les luttes, dirig\u00e9es par sa glorieuse et puissante avant-garde, le Parti communiste fran\u00e7ais, portent sans r\u00e9pit des coups d\u00e9cisifs \u00e0 la bourgeoisie imp\u00e9rialiste, exploiteuse et avide de profits, et, partant, \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice chancelant du colonialisme. Gr\u00e2ce, aussi, \u00e0 la solidarit\u00e9 efficace que les travailleurs et les progressistes fran\u00e7ais manifestent en chaque occasion envers les mouvements nationaux en lutte dans les colonies, les Alg\u00e9riens peuvent envisager l&rsquo;avenir avec confiance et espoir : \u00e0 cet \u00e9gard, le symbole d&rsquo;Henri Martin restera \u00e0 jamais vivant dans notre c\u0153ur. Notre peuple a parfaitement compris qu&rsquo;il a trouv\u00e9 un pr\u00e9cieux ami et un alli\u00e9 s\u00fbr dans la classe ouvri\u00e8re fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais notre reconnaissance lui est due \u00e0 un autre titre. C&rsquo;est elle, de nos jours, qui renouvelle et enrichit la tradition et le patrimoine, dont elle est devenue la gardienne authentique, des intelligences qui font rayonner le nom de la France d&rsquo;un \u00e9clat singulier : Descartes, Moli\u00e8re, les Encyclop\u00e9distes, les r\u00e9publicains de la D\u00e9claration des Droits de l&rsquo;Homme \u2026 Ce sont les acquisitions faites par nos jeunes intellectuels aupr\u00e8s de ces grands esprits &#8211; libert\u00e9 d&rsquo;expression, exercice de l&rsquo;esprit critique, ind\u00e9pendance de la pens\u00e9e &#8211; qu&rsquo;Etiemble justement r\u00e9cuse. Et cela va ensemble : ce qu&rsquo;il s&rsquo;efforce de combattre tout au long de sa chronique, c&rsquo;est la notion d&rsquo;une litt\u00e9rature alg\u00e9rienne <em>typique<\/em>, puisqu&rsquo;il faut convenir que le plus grand nombre d&rsquo;\u0153uvres r\u00e9centes ont vu le jour en Alg\u00e9rie. Si cette intention n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente \u00e0 son esprit, il ne se serait pas donn\u00e9 tant de mal pour d\u00e9montrer contre l&rsquo;\u00e9vidence que le peuple alg\u00e9rien <em>n&rsquo;existe pas<\/em>. Etiemble \u00e9tait charg\u00e9 d&rsquo;opposer un d\u00e9menti officiel \u00e0 cette expression li\u00e9e puissamment au sol qui lui a donn\u00e9 naissance, \u00e0 ces livres qui commencent \u00e0 refl\u00e9ter les aspirations alg\u00e9riennes. Pourtant il est oblig\u00e9 malgr\u00e9 lui de reconna\u00eetre : \u00ab <em>\u2026 on souhaiterait que bien des \u00ab \u00e9crivains \u00bb n\u00e9s dans la m\u00e9tropole allassent \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des conteurs maghr\u00e9bins : \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;une langue (au sens o\u00f9 l&rsquo;on dit : la langue de Moli\u00e8re ou de Diderot), qui leur fait jusqu&rsquo;ici d\u00e9faut, ou qu&rsquo;ils d\u00e9daignent, tout \u00e0 leur fait, ces maghr\u00e9bins leur signaleraient que, si l&rsquo;on veut \u00e9crire, il faut d&rsquo;abord avoir quelque chose \u00e0 communiquer. Point d&rsquo;apo\u00e8mes par l\u00e0-bas, ni d&rsquo;aprose, ni d&rsquo;ultra-lettres, ni de \u00ab po\u00e8mes \u00e0 d\u00e9lire \u00bb, ni de \u00ab langage \u00e9clat\u00e9 \u00bb. Plut\u00f4t p\u00e8che-t-on par souci de se faire entendre : <\/em>Barbarie ou Berb\u00e9rie ? Barbarie ou Berb\u00e9rie ?<em> semblent-ils demander, tous autant qu&rsquo;ils sont. L&rsquo;\u00e9cho r\u00e9pond Berb\u00e9rie<\/em> \u00bb (7).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette constatation, il n&rsquo;aurait certainement pas pu la faire si ces \u00e9crivains, y compris ceux qu&rsquo;il ignore dans son article, je veux dire les \u00e9crivains d&rsquo;origine europ\u00e9enne, n&rsquo;avaient pas senti la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de porter t\u00e9moignage sur le ph\u00e9nom\u00e8ne alg\u00e9rien. Que ce t\u00e9moignage soit divers parce qu&rsquo;il rend compte d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame complexe, qu&rsquo;il soit parfois, et m\u00eame souvent, encombr\u00e9 d&rsquo;une litt\u00e9rature confuse et d\u00e9testable, d\u00e9faut de jeunesse, qu&rsquo;il soit, dans le pire, des cas, inconscient et n\u00e9buleux, il ne refl\u00e8te pas moins la r\u00e9alit\u00e9 vivante qu&rsquo;est l&rsquo;Alg\u00e9rie. Au point o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;est demande, et se demande encore, devant ce faisceau convergent de d\u00e9sirs identiques de parler de leur pays chez ces \u00e9crivains, Europ\u00e9ens ou Musulmans, si l&rsquo;on n&rsquo;assiste pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement d&rsquo;une \u00ab \u00e9cole \u00bb nord-africaine des lettres. Aussi, derni\u00e8rement, un hebdomadaire litt\u00e9raire posait la question devant ses lecteurs (8). Question \u00e0 laquelle les auteurs int\u00e9ress\u00e9s, presque tous des Alg\u00e9riens, ont r\u00e9pondu par la n\u00e9gative en ce qui concerne l&rsquo;\u00ab \u00e9cole \u00bb : \u00ab <em>Une \u00e9cole litt\u00e9raire suppose une doctrine, une philosophie, etc \u2026 communes. Lorsque la seule<\/em> <em>chose commune \u00e0 des \u00e9crivains est le lieu de naissance, c&rsquo;est bien insuffisant pour parler d&rsquo;\u00e9cole<\/em> \u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 Emmanuel Robl\u00e8s \u00e0 son interviewer, exprimant ainsi le sentiment g\u00e9n\u00e9ral, tandis qu&rsquo;ils se sont montr\u00e9s d&rsquo;un commun avis pour convenir que \u00ab <em>ce qui existe de fait, c&rsquo;est une litt\u00e9rature d&rsquo;inspiration nord-africaine, la plupart du temps n\u00e9e en Alg\u00e9rie, d\u00e9passant le cadre de la simple litt\u00e9rature r\u00e9gionale<\/em> \u00bb (Jacques Robichon). On retrouve chez tous, c&rsquo;est net, cette m\u00eame envie plus ou moins clairement per\u00e7ue, plus ou moins clairement exprim\u00e9e, de saisir ce que nous appelions tant\u00f4t le <em>ph\u00e9nom\u00e8ne alg\u00e9rien<\/em> et qui n&rsquo;est \u00e0 vrai dire que la <em>r\u00e9alit\u00e9 vivante de la nation<\/em>. Notion qui prend seulement forme, \u00e9videmment, mais qui est pr\u00e9sente chez tous. C&rsquo;est de cette pouss\u00e9e-l\u00e0 que sont n\u00e9s tant de livres chez nous, ces derniers temps, qui n&rsquo;ont pas laiss\u00e9 le public indiff\u00e9rent. La signification n&rsquo;en est nullement d&rsquo;ordre formaliste et ne se d\u00e9voile qu&rsquo;\u00e0 travers les relations que les \u0153uvres en question entretiennent avec <em>la conscience nationale<\/em>, m\u00eame si la nation tend encore vers sa formation, m\u00eame si ces relations restent encore l\u00e2ches.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l&rsquo;insuffisance de ces positions, malgr\u00e9 le progr\u00e8s qu&rsquo;elles marquent par rapport aux \u00ab apo\u00e8mes \u00bb, \u00ab ultra-lettres \u00bb et \u00ab langage \u00e9clat\u00e9 \u00bb, est ind\u00e9niable. Maints auteurs se disant alg\u00e9riens restent pourtant indiff\u00e9rents au sort de leur pays. Peut-\u00eatre ne sont-ils pas compl\u00e8tements coup\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 nationale, mais ils en sont loin, bien souvent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il convient ici de s&rsquo;attarder justement un peu sur cet aspect du probl\u00e8me et de prendre garde au malentendu qu&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ralisation abusive risquerait de cautionner. Ces \u0153uvres, qui ont pour auteurs des Alg\u00e9riens, disons-le tout net, n&rsquo;ont pas toutes une port\u00e9e nationale, tant s&rsquo;en faut ! Puisant leur substance dans la terre alg\u00e9rienne sans doute, nombre d&rsquo;entre elles ne nous demeurent pas moins \u00e9trang\u00e8res. Nous n&rsquo;y retrouvons pas notre peuple, elles ne nous parlent ni de ses \u00e9lans, ni de ses souffrances, ni de ses luttes h\u00e9ro\u00efques contre l&rsquo;oppression ; en un mot, nous ne nous y reconnaissons pas, parce qu&rsquo;elles ne sont pas jaillies des sources vives de ce sol. L&rsquo;Alg\u00e9rie n&rsquo;est l\u00e0, somme toute, que comme un d\u00e9cor. De tels livres, donc, ne refl\u00e8tent qu&rsquo;en surface et inauthentiquement &#8211; quand ils ne s&rsquo;en d\u00e9tournent pas tout \u00e0 fait &#8211; l&rsquo;image ardente, riche, supr\u00eamement vivante et fondamentale qu&rsquo;offre la vie chez nous. Quelques \u00e9crivains ont compris et senti cela profond\u00e9ment, ils s&rsquo;essaient \u00e0 traduire ces aspirations o\u00f9 l&rsquo;avenir de l&rsquo;Alg\u00e9rie s&rsquo;inscrit. Mais combien d&rsquo;autres se maintiennent en marge de ce mouvement, combien ignorent la cause nationale et combien \u00e9ludent des probl\u00e8mes qui pr\u00e9occupent pourtant chaque Alg\u00e9rien ! Il n&rsquo;est pas \u00e9tonnant dans ces conditions que ceux-ci deviennent quelquefois des instruments, sinon complaisants, du moins inconscients, entre les mains de la colonisation, qui n&rsquo;en demande pas plus pour commencer. Bref, un d\u00e9cor ne suffit pas \u00e0 faire une \u0153uvre nationale. On a vu la colonisation encourager par toutes sortes de promesses la naissance d&rsquo;\u0153uvres d&rsquo;\u00ab inspiration alg\u00e9rienne \u00bb, mais anti-nationales.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre peuple pense et se pose des questions. Il est facile, \u00e0 ce sujet, de constater de sa part une d\u00e9saffection g\u00e9n\u00e9rale pour un \u00e9crivain que la colonisation et son administration, sa presse, ses services de publicit\u00e9 montent en \u00e9pingle. Celui-l\u00e0 est rejet\u00e9, m\u00e9pris\u00e9, ignor\u00e9. Serait-ce la vocation de certains que d&rsquo;\u00e9crire pour quelques fonctionnaires born\u00e9s, quelques amateurs de litt\u00e9rature touristique, une intelligentzia raciste et r\u00e9actionnaire, dont la pr\u00e9tention et l&rsquo;inculture sont de proportions \u00e9gales, c&rsquo;est-\u00e0-dire hors de proportion ? Triste vocation, alors que tout notre peuple est l\u00e0 aux \u00e9coutes, dispos\u00e9 \u00e0 soutenir de son affection et de son enthousiasme g\u00e9n\u00e9reux les \u00e9crivains qui sont pr\u00e8s de son c\u0153ur. Et si ceux-ci sont poursuivis par des chiens de garde styles, que leur importe ! ils iront toujours la t\u00eate haute.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, sous peine de tomber et de s&rsquo;enliser dans un esth\u00e9tisme vain, nos \u00e9crivains devraient s&rsquo;impr\u00e9gner de la vie qu&rsquo;ils ont pour t\u00e2che de peindre. Conna\u00eetre et aimer notre peuple, telle est la voie royale qui leur ouvrira les plus belles perspectives. R\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l&rsquo;inhumaine horreur du colonialisme, \u00e0 son cort\u00e8ge de haines, d&rsquo;abus et de brutalit\u00e9s honteuses, les conduira \u00e0 s&rsquo;ins\u00e9rer dans le gigantesque combat que livre tout notre pays pour se d\u00e9barrasser de cette abjection. Et, contribuant par leurs \u00e9crits \u00e0 d\u00e9truire les pr\u00e9jug\u00e9s, ils pr\u00e9pareront le terrain \u00e0 plus grande compr\u00e9hension mutuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9, plus que jamais, il faut que cet effort soit accru, pourquoi voyons-nous appara\u00eetre ces clercs, dont Etiemble repr\u00e9sente le type ? Il est \u00e9vident qu&rsquo;ils essaient d&rsquo;alimenter un esprit de division et de diversion d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s r\u00e9pandu. La compr\u00e9hension ne saurait se manifester que dans la mesure o\u00f9 nos probl\u00e8mes seront pos\u00e9s dans la plus grande, la plus enti\u00e8re clart\u00e9, et il y a beaucoup \u00e0 attendre sur ce plan des \u00e9crivains, \u00e0 qui l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle jointe \u00e0 la sympathie (sans quoi il n&rsquo;est pas de vrais auteurs) commande la recherche passionn\u00e9e d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 qui ignorerait les groupes d&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Il appara\u00eet alors nettement que le r\u00f4le d&rsquo;un homme comme Etiemble est de troubler les esprits : accumulant des arguments empreints de la mauvaise foi la plus manifeste, filtrant un dosage savant de m\u00e9pris et de flagornerie, multipliant d\u00e9robades, tours de passe-passe, demi-mensonges et demi-v\u00e9rit\u00e9s, maniant l&rsquo;outrage avec une feinte inconscience, il ne fait que remplir cet emploi grave et dangereux qui sert, en fin de compte, une propagande colonialiste. Parce que la \u00ab culture \u00bb dont se pr\u00e9vaut Etiemble admet et incorpore dans ses cat\u00e9gories le colonialisme, elle ne saurait \u00eatre elle-m\u00eame libre et lib\u00e9ratrice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Mohammed DIB<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) <em>La nouvelle N.R.F.<\/em>, nos 9, 10 et 11.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(2) A ce propos, il serait int\u00e9ressant de m\u00e9diter la note de service confidentielle du Directeur de l&rsquo;Instruction publique au Maroc transmise aux Inspecteurs de l&rsquo;Enseignement primaire musulman, note qu&rsquo;a reproduite <em>La Nouvelle Critique<\/em> (juil. &#8211; ao\u00fbt 1953) et dont voici un extrait :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em>\u00ab Il est clair que les livres de lecture \u00e9dit\u00e9s en France pour des \u00e9l\u00e8ves fran\u00e7ais ne conviennent pas \u00e0 nos \u00e9l\u00e8ves marocains. Ils leur parlent de choses inconnues. Ils font appel \u00e0 des sentiments qui peuvent rester sans r\u00e9sonnance chez les petits Marocains, parce qu&rsquo;ils sont pr\u00e9sent\u00e9s d&rsquo;une mani\u00e8re inaccessible pour eux. Ils peuvent \u00eatre m\u00eame dangereux dans la mesure o\u00f9, cherchant \u00e0 exalter le patriotisme fran\u00e7ais, par exemple, ils conduisent les jeunes Marocains \u00e0 des sentiments nationalistes. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(3) <em>La nouvelle N.R.F<\/em>., n\u00b0 9, p. 517.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(4) <em>L&rsquo;Afrique du Nord en marche<\/em>, p. 289.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(5) <em>La nouvelle N.R.F.<\/em>, n\u00b0 10, p. 708-9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(6) <em>La nouvelle N.R.F<\/em>., n\u00b0 10, p. 706.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(7) <em>La nouvelle N.R.F<\/em>., n\u00b0 9, p. 522.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(8) <em>Les Nouvelles Litt\u00e9raires<\/em>, nos des 15 et 22 oct. 1953.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Mohammed Dib paru dans La Nouvelle Critique, 6e ann\u00e9e, n\u00b0 54, avril 1954, p. 97-108 M. 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