{"id":25062,"date":"2024-11-21T12:52:24","date_gmt":"2024-11-21T11:52:24","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=25062"},"modified":"2024-11-21T13:02:44","modified_gmt":"2024-11-21T12:02:44","slug":"bonnefoi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/11\/21\/bonnefoi\/","title":{"rendered":"Genevi\u00e8ve Bonnefoi : Romanciers nord-africains"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de Genevi\u00e8ve Bonnefoi paru dans <em><a href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bd6t521253015\/f1.image\">L&rsquo;Observateur<\/a><\/em>, 4e ann\u00e9e, n\u00b0 141, 22 janvier 1953, p. 17-18<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"463\" height=\"593\" data-attachment-id=\"25063\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/11\/21\/bonnefoi\/lobservateur-22-janvier-1953\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/LObservateur-22-janvier-1953.jpg?fit=463%2C593&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"463,593\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"L&amp;rsquo;Observateur 22 janvier 1953\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/LObservateur-22-janvier-1953.jpg?fit=234%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/LObservateur-22-janvier-1953.jpg?fit=463%2C593&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/LObservateur-22-janvier-1953.jpg?resize=463%2C593&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-25063\" style=\"width:399px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/LObservateur-22-janvier-1953.jpg?w=463&amp;ssl=1 463w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/LObservateur-22-janvier-1953.jpg?resize=234%2C300&amp;ssl=1 234w\" sizes=\"auto, (max-width: 463px) 100vw, 463px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>UN<\/strong> des ph\u00e9nom\u00e8nes curieux de cette saison litt\u00e9raire est l&rsquo;apparition de plusieurs jeunes \u00e9crivains d&rsquo;Afrique qui ont publi\u00e9 presque simultan\u00e9ment leur premier roman : Jean P\u00e9l\u00e9gri, avec <em>L&#8217;embarquement du lundi <\/em>(1), Mohammed Dib avec <em>La Grande Maison <\/em>(2), G .- M. Dabat avec <em>Le dimanche musulman<\/em> (3), Mouloud Mammeri avec <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em> (4), Marcel Moussy avec <em>Le sang chaud<\/em> (5). Et ce n&rsquo;est pas fini : les Editions du Seuil ont cr\u00e9\u00e9 une collection \u00ab M\u00e9diterran\u00e9e \u00bb, que dirige Emmanuel Robl\u00e8s, <em>Les Temps Modernes<\/em> publient actuellement des extraits de <em>La statue de sel<\/em>, d&rsquo;un jeune Tunisien : Albert Memmi.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Co\u00efncidant avec l&rsquo;effervescence qui se manifeste en Afrique du Nord, ce ph\u00e9nom\u00e8ne semble m\u00e9riter quelque attention. Dans quelle mesure ces \u0153uvres de jeunes (le plus \u00e2g\u00e9 a 35 ans), nourris de culture fran\u00e7aise, refl\u00e8tent-elles les pr\u00e9occupations et les probl\u00e8mes des pays nord-africains, l&rsquo;\u00e9volution \u00e9conomique et sociale de ces r\u00e9gions et le d\u00e9sarroi, g\u00e9n\u00e9rateur des troubles actuels, qui en r\u00e9sulte ?<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux ouvrages les plus r\u00e9v\u00e9lateurs, \u00e0 cet \u00e9gard, sont ceux de Mohammed Dib et de Mouloud Mammeri. Le premier, aujourd&rsquo;hui journaliste, est n\u00e9 \u00e0 Tlemcen et c&rsquo;est de cette ville qu&rsquo;il nous parle dans <em>La grande maison<\/em>. Un quartier sordide o\u00f9 nous retrouvons presque les m\u00eames enfants et la m\u00eame atmosph\u00e8re (avec le soleil en plus) que ceux de la \u00ab zone \u00bb lyonnaise d\u00e9crite par Louis Calaferte, cet autre M\u00e9diterran\u00e9en, dans <em>Requiem des Innocents<\/em> (6). Mohammed Dib nous montre ces enfants cruels et mis\u00e9rables, fr\u00e8res des \u00ab olvidados \u00bb de Mexico et des \u00ab Sciuscia \u00bb de Naples, dans les terrains vagues qui entourent la Grande Maison. Ils se battent \u00e0 coups de pierres, jusqu&rsquo;au sang, enr\u00f4lent d&rsquo;office les petits pour r\u00e9cup\u00e9rer les cailloux sur le champ de bataille. Parmi eux se trouve Omar, le h\u00e9ros du livre :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab De ces enfants anonymes et frileux, on en croisait partout dans les rues, gambadant nu-pieds. Leurs l\u00e8vres \u00e9taient noires. Ils avaient des membres d&rsquo;araign\u00e9es, des yeux allum\u00e9s par la fi\u00e8vre. Beaucoup mendiaient farouchement devant les portes et sur les places. Les maisons de Tlemcen en \u00e9taient pleines \u00e0 craquer, pleines aussi de leurs rumeurs \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;une enfance que nous conte Mohammed Dib. Omar a dix ans. Il d\u00e9couvre le monde et, quand la faim ne le torture pas trop, il cherche \u00e0 donner un sens \u00e0 ce qu&rsquo;il voit. Dans \u00ab Dar Sbitar \u00bb, La Grande Maison o\u00f9 il habite avec sa m\u00e8re et ses deux s\u0153urs, sorte de vaste caravans\u00e9rail o\u00f9 logent plusieurs familles bruyantes et pauvres, la vie donne chaque jour une repr\u00e9sentation \u00ab aux cent actes divers \u00bb. Le rideau se l\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;aube avec le premier travailleur, le premier claquement de la porte d&rsquo;entr\u00e9e. Il retombe, le soir, sur les enfants et la m\u00e8re, roul\u00e9s \u00e0 m\u00eame le sol, dans de vieilles peaux de mouton. Entre temps, une journ\u00e9e a d\u00e9roul\u00e9 ses heures monotones ou tragiques, A\u00efni se tue au travail pour nourrir ces trois bouches avides et celle, si terriblement inutile, de la grand&rsquo;m\u00e8re impotente, rong\u00e9e de gangr\u00e8ne et qu&rsquo;on n&rsquo;ose pas r\u00e9duire franchement \u00e0 la mort. Dans la cuisine glac\u00e9e, la vieille est abandonn\u00e9e. Omar vient quelquefois lui tenir compagnie et regarder lentement se d\u00e9faire une vie. L&rsquo;\u00e9cole le retient certains jours. Apr\u00e8s le mensonge appliqu\u00e9 de la r\u00e9daction, o\u00f9 l&rsquo;enfant aux pieds nus et au ventre creux d\u00e9crit la veill\u00e9e au coin du feu ou l&rsquo;arbre de No\u00ebl charg\u00e9 de jouets, son petit cerveau s&rsquo;interroge : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab La Patrie est la terre des p\u00e8res, lit le ma\u00eetre, le pays o\u00f9 l&rsquo;on est fix\u00e9 depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations \u2026 pas seulement le sol sur lequel on vit, mais l&rsquo;ensemble de ses habitants et tout ce qui s&rsquo;y trouve \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Et ce ma\u00eetre, que quelques-uns ne manqueront pas de qualifier de factieux, leur murmure tout \u00e0 coup en arabe : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab \u00c7a n&rsquo;est pas vrai si on vous dit que la France est votre patrie \u00bb. <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Mais l&rsquo;enfant avait d\u00e9j\u00e0 compris.<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e8me essentiel qui revient, amplifi\u00e9 ou assourdi, tout au long du livre, c&rsquo;est la faim. Faim de chaque jour, faim permanente qui fait crier les petits et travailler la m\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 la limite de ses forces, faim incroyable, incompr\u00e9hensible pour ceux qui n&rsquo;en souffrent pas, et qui cr\u00e9e une sorte de communaut\u00e9 farouche. Pour Omar, le monde est divis\u00e9 en deux : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, lui et les siens, les pauvres habitants de \u00ab Dar Sbitar \u00bb qui \u00ab passent leur vie \u00e0 tromper la faim \u00bb, de l&rsquo;autre, ceux qui mangent tous les jours. Tout l&rsquo;ouvrage est rempli d&rsquo;histoires de cro\u00fbtons de pain vol\u00e9s, qu\u00e9mand\u00e9s ou re\u00e7us, de soupes maigres, de repas absents et du r\u00eave un peu fou des gosses pour qui la viande est un luxe inconnu. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est la sourde rumeur de la faim et de la mis\u00e8re qui gronde dans \u00ab Dar Sbitar \u00bb, dans les rues pauvres de Tlemcen comme dans celles de trop de villes au monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ton n&rsquo;est pourtant pas celui du r\u00e9quisitoire : il est simple, \u00e9mouvant, pudique, travers\u00e9 de sourires et de tendresse secr\u00e8te. Nous n&rsquo;oublierons pas de sit\u00f4t l&rsquo;image du petit Omar, courant dans les ruelles nocturnes, serrant sa miche de pain contre sa poitrine, et nous attendons de le retrouver, comme on retrouve un ami, dans le second volume que nous annonce Mohammed Dib.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Mouloud Mammeri, actuellement professeur de lettres \u00e0 Alger, a fait, avec <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em>, une \u0153uvre documentaire et po\u00e9tique. Son livre est le plus \u00ab r\u00e9gionaliste \u00bb et le plus folklorique de tous ceux dont il est question ici. Tasga est un petit village de la montagne berb\u00e8re, en Kabylie, qui doit fort ressembler \u00e0 celui o\u00f9 naquit l&rsquo;auteur. Un groupe de jeunes gens, tous plus ou moins cousins, amis, fianc\u00e9s, compagnons de jeux, se retrouve \u00e0 la veille de la guerre : Mokrane va \u00e9pouser la douce Aazi ; Sekoura quitte le village pour suivre son mari Ibrahim : Menach, l&rsquo;inquiet, tente d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la passion que lui inspire la belle Davda, femme de Akli \u2026 Il y a encore Raveh, Idir, Meddour, le berger Mouh qui joue de la fl\u00fbte en virtuose aux \u00ab sehjas \u00bb de la bande \u00e0 Ouali. On se perd un peu dans cette foule de personnages touchants ou pittoresques, entre lesquels on devine que l&rsquo;auteur n&rsquo;a pas voulu faire un choix, vouant aux compagnons de son enfance une \u00e9gale tendresse.<\/p>\n\n\n\n<p>La vie du village d\u00e9roule ses images, lentes ou rapides : mariages et enterrements, f\u00eates et danses rituelles. Pour la cueillette des olives, tout le pays doit, en procession, traverser \u00e0 gu\u00e9 la rivi\u00e8re et laisser \u00e0 celle-ci, chaque ann\u00e9e, son contingent de jeunes gens, les anciens refusant de laisser construire un pont. Cependant, la guerre et la mobilisation apportent la perturbation dans cette vie bien r\u00e9gl\u00e9e, dans ce pays oubli\u00e9 o\u00f9 les traditions s\u00e9culaires sont farouchement implant\u00e9es. Est-il besoin de dire que le sens de cette guerre \u00e9chappe totalement \u00e0 ceux qui restent comme \u00e0 ceux qui partent ?<\/p>\n\n\n\n<p>En l&rsquo;absence de Mokrane, sa jeune femme Aazi tombe sous l&rsquo;autorit\u00e9 des beaux-parents et se d\u00e9sesp\u00e8re des reproches, qu&rsquo;avec tout le village, ils lui font. Elle n&rsquo;a pas d&rsquo;enfant, en effet, et la coutume veut que l&rsquo;\u00e9pouse st\u00e9rile soit r\u00e9pudi\u00e9e. Bien que Mokrane ait re\u00e7u une \u00e9ducation europ\u00e9enne, il laisse faire, par l\u00e2chet\u00e9, peut-\u00eatre aussi par lassitude. Aazi, dont la touchante figure \u00e9voque parfois, mais avec moins d&rsquo;\u00e2pret\u00e9, la Yerma de Lorca, retourne d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e chez sa m\u00e8re, tandis que son mari, apr\u00e8s trois mois de campagnes hasardeuses contre les troupes de l&rsquo;Afrika Corps, revient fourbu dans son pays. Il y trouve une lettre d&rsquo;Aazi lui annon\u00e7ant qu&rsquo;elle attend un enfant et lui parlant de son amour en termes touchants et simples. Boulevers\u00e9, Mokrane se met en route pour rejoindre sa femme. Mais la terrible neige de la montagne berb\u00e8re l&rsquo;ensevelit avant qu&rsquo;il ait pu la retrouver. Il ne verra pas na\u00eetre son fils.<\/p>\n\n\n\n<p>Belle et triste comme une l\u00e9gende ancienne, cette simple histoire est l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;un po\u00e8te plut\u00f4t que d&rsquo;un romancier. Attachante, et assez confuse, elle \u00e9claire singuli\u00e8rement l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;un peuple tendre et farouche, accord\u00e9 aux saisons et aux travaux de la terre, retard\u00e9 dans son \u00e9volution par des coutumes et des superstitions ancestrales.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Nous nous \u00e9loignons un peu de l&rsquo;Afrique du Nord pour suivre jusqu&rsquo;en Egypte Grisha et Mitsou Dabat, avec <em>Le Dimanche musulman<\/em>. Nous serons d\u00e9\u00e7us si nous esp\u00e9rons apprendre d&rsquo;eux ce qu&rsquo;est aujourd&rsquo;hui le pays des Pharaons. Leur livre est plus am\u00e9ricain que musulman. On y danse, on y boit, on y flirte, on s&rsquo;y donne et l&rsquo;on s&rsquo;y vend avec ce faux d\u00e9tachement qui cache mal le d\u00e9sespoir des h\u00e9ros de roman d&rsquo;outre-Atlantique. Il y a l\u00e0 un p\u00e8re f\u00e9roce et sadique, une m\u00e8re stupide et sourde, un nombre incalculable de fr\u00e8res dont, autant qu&rsquo;on puisse en juger, l&rsquo;un est idiot et onaniste, un autre vaguement progressiste ou communiste, le troisi\u00e8me suivant malais\u00e9ment le train id\u00e9aliste du second, et le quatri\u00e8me paraissant avoir pour le premier un amour quelque peu incestueux. Il y a aussi un chien clochard et sympathique (le seul personnage, peut-\u00eatre, de tout le livre), une famille juive assez bien camp\u00e9e, et un profiteur sorti tout droit d&rsquo;un film hollywoodien. G .- M. Dabat semblent avoir mal dig\u00e9r\u00e9 leur Faulkner.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 la ville, Alexandrie, elle est absente. On n&rsquo;y voit pas vivre des hommes et on ne fait qu&rsquo;imaginer ce que peut \u00eatre une grande m\u00e9tropole o\u00f9 le luxe le plus insolite c\u00f4toie une mis\u00e8re mill\u00e9naire. Peut-\u00eatre G .- M. Dabat ont-ils voulu porter t\u00e9moignage sur la d\u00e9composition de ce pays ; peut-\u00eatre ont-ils tent\u00e9 simplement de faire un roman selon les recettes am\u00e9ricaines. Leur dessein reste obscur et, dans un cas comme dans l&rsquo;autre, l&rsquo;entreprise est manqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Retournons \u00e0 Alger o\u00f9 se situe l&rsquo;action de <em>L&#8217;embarquement du lundi<\/em>, de Jean P\u00e9l\u00e9gri, et celle de <em>Le sang chaud<\/em>, de Marcel Moussy. Je ne reviendrai pas sur le premier de ces romans dont Jean-Charles Pichon a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 ici-m\u00eame. Quant \u00e0 Marcel Moussy, il est certainement, de tous ces jeunes romanciers, le plus incontestablement \u00e9crivain. Il est aussi, me semble-t-il, le moins nord-africain, le moins marqu\u00e9 par cette Alg\u00e9rie o\u00f9 pourtant il est n\u00e9 et o\u00f9 il a pass\u00e9 ses ann\u00e9es de jeunesse. En ce sens, son livre est moins r\u00e9gionaliste que les autres, moins r\u00e9v\u00e9lateur du climat et des m\u0153urs. La ville qu&rsquo;il d\u00e9crit, \u00e9cras\u00e9e de soleil, avec ses petites rues, le jardin o\u00f9 jouent ensemble F\u00e9lix et Marie-Ange, le port, les maisons closes, pourrait tout aussi bien \u00eatre Marseille qu&rsquo;Alger. C&rsquo;est qu&rsquo;ici la fiction prend le pas sur la r\u00e9alit\u00e9, le roman sur le documentaire. Ce n&rsquo;est pas un reproche, on s&rsquo;en doute. Le seul que l&rsquo;on pourrait faire \u00e0 l&rsquo;auteur, c&rsquo;est de pousser, apr\u00e8s tant d&rsquo;autres, la porte du jardin secret, du trop fameux \u00ab vert paradis des amours enfantines \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Sujet un peu us\u00e9, sans doute, mais <em>choisit<\/em>-on un tel sujet ? Il est plus probable qu&rsquo;il fait partie de vous-m\u00eame et qu&rsquo;il s&rsquo;impose sans qu&rsquo;on puisse l&rsquo;\u00e9luder. Marcel Moussy le traite avec une telle discr\u00e9tion, une telle \u00e9motion intime qu&rsquo;on ne peut s&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;\u00eatre pris. Son histoire est de tous les temps et de tous les pays. Fils de colon, le petit F\u00e9lix ne ressent pas dans ses veines, comme Omar ou Mokrane, cette terre o\u00f9 il n&rsquo;est qu&rsquo;un passant. N&rsquo;importe quelle ville de province, en France, aurait pu servir de cadre \u00e0 son aventure, n&rsquo;importe quel grand jardin de la Puisaye ou de l&rsquo;Orl\u00e9anais aurait pu abriter sa d\u00e9couverte de Marie-Ange. Et la brume aurait pu remplacer avantageusement le soleil. Le petit F\u00e9lix, qui guette anxieusement, derri\u00e8re ses persiennes, sa secr\u00e8te et farouche amie, ne conna\u00eet qu&rsquo;une seule faim : celle du c\u0153ur, dont certains ne gu\u00e9rissent jamais. Et F\u00e9lix, devenu \u00ab grand \u00bb, pourra bien partir et revenir. \u00e9pouser une autre femme et lui faire des enfants, accepter la situation que lui offre son beau-p\u00e8re et croire, parce qu&rsquo;il aura poss\u00e9d\u00e9 une fois Marie-Ange, pouvoir la rayer de sa vie, il est clair qu&rsquo;il sera toujours amput\u00e9 d&rsquo;une partie de lui-m\u00eame : celle qu&rsquo;il aura laiss\u00e9e, avec le petit F\u00e9lix, dans le jardin de la rue d&rsquo;El-Affroun.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>De ce trop bref voyage aux rives de l&rsquo;Afrique, retenons qu&rsquo;une litt\u00e9rature nord-africaine, d&rsquo;expression fran\u00e7aise, est en train de na\u00eetre, plus originale et plus fix\u00e9e au sol que celle des anciens comme Albert Camus, Emmanuel Robl\u00e8s ou Jules Roy.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Genevi\u00e8ve BONNEFOI.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) Gallimard. &#8211; (2) Seuil. &#8211; (3) Table Ronde. &#8211; (4) Plon. &#8211; (5) Gallimard. &#8211; (6) Julliard.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Genevi\u00e8ve Bonnefoi paru dans L&rsquo;Observateur, 4e ann\u00e9e, n\u00b0 141, 22 janvier 1953, p. 17-18 UN des ph\u00e9nom\u00e8nes curieux de cette saison litt\u00e9raire est l&rsquo;apparition de plusieurs jeunes \u00e9crivains d&rsquo;Afrique qui ont publi\u00e9 presque simultan\u00e9ment leur premier roman : Jean P\u00e9l\u00e9gri, avec L&#8217;embarquement du lundi (1), Mohammed Dib avec La Grande Maison (2), G [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[33,112,457,5626,5517,1211,5622,5492,3801],"class_list":["post-25062","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-presse","tag-33","tag-algerie","tag-france","tag-genevieve-bonnefoi","tag-lobservateur","tag-litterature","tag-marcel-moussy","tag-mohammed-dib","tag-mouloud-mammeri"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/s9lTYU-bonnefoi","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":25462,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/12\/20\/wurmser\/","url_meta":{"origin":25062,"position":0},"title":"Andr\u00e9 Wurmser : Le pain et les paillettes","author":"SiNedjib","date":"20\/12\/2024","format":false,"excerpt":"Article d'Andr\u00e9 Wurmser paru dans Les Lettres fran\u00e7aises, n\u00b0 455, du 5 au 12 mars 1953, p. 3 Mohammed DIB : La grande maison (Ed. du Seuil). - Mouloud MAMMERI : La colline oubli\u00e9e (Plon) JE ne puis parler du prix Veillon : le livre de Marie Mauron - la\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DIB-la-grande-maison.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":25042,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/11\/19\/robles\/","url_meta":{"origin":25062,"position":1},"title":"Emmanuel Robl\u00e8s : L&rsquo;Afrique du Nord a la parole","author":"SiNedjib","date":"19\/11\/2024","format":false,"excerpt":"Article d'Emmanuel Robl\u00e8s paru dans 27, rue Jacob, n\u00b0 5, printemps 1953, p. 1 CE que l'on appelle en France \u00ab le public moyen \u00bb a encore une f\u00e2cheuse tendance \u00e0 n'appr\u00e9cier les livres \u00e9crits par les auteurs d'outre-mer que dans la mesure o\u00f9 ils flattent son go\u00fbt du pittoresque,\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/27-rue-Jacob-1953.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":25346,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/12\/08\/dib-4\/","url_meta":{"origin":25062,"position":2},"title":"Mohammed Dib : Le cercle de fer","author":"SiNedjib","date":"08\/12\/2024","format":false,"excerpt":"Article de Mohammed Dib paru dans Droit et Libert\u00e9, n\u00b0 126 (230), septembre 1953, p. 2 LE moindre \u00e9lan du c\u0153ur, chez les Alg\u00e9riens dits (ici) europ\u00e9ens, est rabattu par l'id\u00e9e qu'il pourrait aller \u00e0 un homme ou \u00e0 une femme, qui ne sont qu'indig\u00e8nes. 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