{"id":25462,"date":"2024-12-20T11:10:27","date_gmt":"2024-12-20T10:10:27","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=25462"},"modified":"2024-12-20T11:10:27","modified_gmt":"2024-12-20T10:10:27","slug":"wurmser","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/12\/20\/wurmser\/","title":{"rendered":"Andr\u00e9 Wurmser : Le pain et les paillettes"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article d&rsquo;<a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article135429\">Andr\u00e9 Wurmser<\/a> paru dans <em><a href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bd6t573927\/f1.image\">Les Lettres fran\u00e7aises<\/a><\/em>, n\u00b0 455, du 5 au 12 mars 1953, p.<\/strong> <strong>3<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"342\" height=\"550\" data-attachment-id=\"25087\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/11\/23\/dib-3\/dib-la-grande-maison\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DIB-la-grande-maison.jpg?fit=342%2C550&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"342,550\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"DIB la grande maison\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DIB-la-grande-maison.jpg?fit=187%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DIB-la-grande-maison.jpg?fit=342%2C550&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DIB-la-grande-maison.jpg?resize=342%2C550&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-25087\" style=\"width:264px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DIB-la-grande-maison.jpg?w=342&amp;ssl=1 342w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DIB-la-grande-maison.jpg?resize=187%2C300&amp;ssl=1 187w\" sizes=\"auto, (max-width: 342px) 100vw, 342px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Mohammed DIB : <em>La grande maison<\/em> (Ed. du Seuil). &#8211; Mouloud MAMMERI : <em>La colline oubli\u00e9e<\/em> (Plon)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>JE<\/strong> ne puis parler du prix Veillon : le livre de Marie Mauron &#8211; la gaie, l&rsquo;hospitali\u00e8re, la charmante Marie Mauron &#8211; a \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9 avant que l&rsquo;\u00e9diteur ne le publie. Mais le prix F\u00e9n\u00e9on s&rsquo;oppose, une fois de plus, aux prix \u00ab classiques \u00bb comme la vie s&rsquo;oppose \u00e0 la poussi\u00e8re. Qu&rsquo;il me soit permis de r\u00e9p\u00e9ter ici deux citations. Mme Beck, prix Goncourt pour un livre que L\u00e9on Bloy aurait pu \u00e9crire, rapporte le dialogue d&rsquo;un pr\u00eatre et d&rsquo;une \u00e2me qu&rsquo;il va <em>p\u00e9cher<\/em> : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-drop-cap\">\u00ab Il vous manque un mari. &#8211; Tant pis, je me fais l&rsquo;amour avec un bout de bois. \u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>M. Perry, prix Renaudot, explique la brutalit\u00e9 avec laquelle fait l&rsquo;amour un personnage en tout autre point fort insipide : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-drop-cap\">\u00ab Ma violence m&rsquo;est apparue si n\u00e9cessaire que je ne songeais pas \u00e0 la regretter. Pour la premi\u00e8re fois, j&rsquo;avais vraiment poss\u00e9d\u00e9 une femme. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Mais en voil\u00e0 assez avec ces tristes choses, avec ces choses mortes.<\/p>\n\n\n\n<p>Mohammed Dib a re\u00e7u le prix F\u00e9n\u00e9on et il faut en f\u00e9liciter le jury et le laur\u00e9at.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p><em><strong>LA<\/strong> Grande Maison<\/em> est un livre qui ne raconte presque rien, qui se contente d&rsquo;\u00e9voquer, qui envo\u00fbte, sans truquage, ni myst\u00e8re, ni pouasie, comme disait L\u00e9on-Paul Fargue, rien qu&rsquo;\u00e0 force d&rsquo;\u00eatre \u00e9videmment vrai. Son horizon semble enferm\u00e9 dans cette b\u00e2tisse de Tlemcen, o\u00f9 la chaleur est proprement <em>infernale<\/em>, et o\u00f9 vivent, si cela peut \u00eatre appel\u00e9 vivre, des pauvres. Le personnage centra! est un enfant, un irr\u00e9cusable enfant dont toute l&rsquo;histoire est ainsi r\u00e9sum\u00e9e : \u00ab Il avait terriblement faim, toujours. \u00bb Il poursuit deux r\u00eaves : le pain et la dignit\u00e9 : \u00ab Ne pas \u00eatre humili\u00e9. \u00bb C&rsquo;est le r\u00eave &#8211; paradisiaque &#8211; de tout un peuple &#8211; le peuple alg\u00e9rien, le peuple de Mohammed Dib. C&rsquo;est le r\u00eave de tous les habitants de la Grande Maison, o\u00f9 il n&rsquo;est d&rsquo;autre m\u00e9chancet\u00e9 que celle qui contraint ces femmes, ces grands-m\u00e8res, ces enfants, ces hommes \u00e0 vivre sans pain &#8211; et qui ne peut les contraindre \u00e0 vivre sans dignit\u00e9, tout odieusement exploit\u00e9s qu&rsquo;ils soient, si effroyable que soit leur d\u00e9nuement. Il n&rsquo;y a l\u00e0 ni romantisme ni mis\u00e9rabilisme. L&rsquo;\u00e9crivain fuit le clinquant du pittoresque : les coutumes, la politesse, les \u00e9carts, les superstitions, les col\u00e8res, les habitudes des pauvres opprim\u00e9s ne sont pas pr\u00e9textes \u00e0 pages d&rsquo;anthologie ; ils collent \u00e0 l&rsquo;\u00e2me des personnages : Omar, le pauvre \u00e9colier, sa m\u00e8re Ainsi, qui s&rsquo;\u00e9chine \u00e0 sa machine \u00e0 coudre, pour le pain rien que pour le pain, et pas m\u00eame pour tout le pain dont ses enfants ont faim, les jeunes s\u0153urs, la tante, la grand-m\u00e8re, la voisine, la \u00ab\u00a0petite cousine\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>LE<\/strong> mot <em>colonialisme<\/em> ne figure pas dans ce livre, ni le mot <em>exploitation<\/em> ; ils d\u00e9tonneraient comme un coup de pistolet dans un concert &#8211; mais <em>l&rsquo;id\u00e9e politique <\/em>de la suj\u00e9tion, de l&rsquo;oppression, y est inscrite, et, avec elle, l&rsquo;espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour que ce monde sans justice et sans pain soit un monde sans espoir, il faudrait que la question de la justice, que la question du pain ne fussent pas pos\u00e9es. Mais l&rsquo;horrible r\u00e9signation elle-m\u00eame pose ces questions, ne serait-ce qu&rsquo;en les d\u00e9clarant insolubles. La tante \u00e9go\u00efste et riche ou du moins pas aussi pauvre que les plus pauvres &#8211; demande \u00e0 Omar : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Qu&rsquo;est-ce que tu te crois pour pr\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;instruction ? \u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je me crois un homme, r\u00e9pondra, va r\u00e9pondre l&rsquo;enfant. <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0, sa r\u00e9ponse est en nous, ses fr\u00e8res responsables. L&rsquo;autre a beau rab\u00e2cher la morale des soumis, la morale immorale de la jungle : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Il te faudra supporter la duret\u00e9 des autres, \u00eatre pr\u00eat \u00e0 rendre duret\u00e9 pour duret\u00e9. N&rsquo;esp\u00e8re pas le bonheur. Qui es-tu pour esp\u00e9rer le bonheur ? \u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je suis un homme, r\u00e9pondra, va r\u00e9pondre l&rsquo;enfant.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pas de justice et pas de pain. Pas d&rsquo;issue non plus ? La \u00ab petite cousine \u00bb, la vieille femme discr\u00e8te et souriante, ne conna\u00eet pas l&rsquo;issue, mais elle a une fa\u00e7on de dire <em>nous<\/em> qui fait de ce petit mot le S\u00e9same de toutes les prisons : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Quand je dis : Nous, ce n&rsquo;est pas de nous qui sommes l\u00e0, les uns pr\u00e8s des autres, c&rsquo;est de nous et des autres que je veux parler. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>L&rsquo;enfant lui-m\u00eame entrevoit que tous les autres ne sont pas n\u00f4tres. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Il y a les riches ; ceux-l\u00e0 peuvent manger, Entre eux et nous passe une fronti\u00e8re, haute et large comme un rempart. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Et quelques-uns d\u00e9j\u00e0 disent qu&rsquo;il est une issue, qu&rsquo;il peut v avoir, qu&rsquo;il y aura, pour les enfants, brutalis\u00e9s, pour les femmes jacassantes, harass\u00e9es de travail mal pay\u00e9, de chaleur, de malheur, pour les vieilles qui sont \u00ab un poids \u00bb et cependant n&rsquo;en finissent pas de mourir, pour \u00ab nous \u00bb, pour le <em>nous<\/em> de la \u00ab petite cousine \u00bb, &#8211; du pain et des roses.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques-uns, tel Hamid, dans la Grande Maison &#8211; Hamid qui lit toute la nuit et a la science de dire comment sont les choses, et qui est donc pourchass\u00e9, qui sera peut-\u00eatre tortur\u00e9, tu\u00e9, comme tel autre. Le livre qu&rsquo;il pr\u00eate au petit, c&rsquo;est <em>Les Montagnes et les Hommes<\/em>, le livre du monde qui change et qui chante. La police le recherche ; elle fouille la grande maison &#8211; alors les femmes <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab regard\u00e8rent Hamid comme celui qui \u00e9tait en possession d&rsquo;une force inconnue \u2026 Leurs maris le salu\u00e8rent avec plus de respect aussi. Tant il est vrai que <em>chez nous<\/em> la science b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une grande v\u00e9n\u00e9ration, si grande que parfois elle se laisse facilement abuser par de faux savants comme par de faux proph\u00e8tes \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Chez nous, dit, avec raison, l&rsquo;auteur d&rsquo;<em>Alg\u00e9rie<\/em>, triptyque dont <em>La Grande Maison<\/em> n&rsquo;est que le premier volet. Chez nous, peuvent dire avec la m\u00eame fiert\u00e9 les hommes de tous les peuples, qui, m\u00eame s&rsquo;ils ne connaissent pas l&rsquo;extr\u00eame mis\u00e8re d&rsquo;Omar et des siens, vivent sans tout le pain auquel ils ont droit, et qui, reprennent \u00e0 leur compte la phrase de Mohammed Dib : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Cette justice est faite contre nous, parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas celle de tous les hommes. \u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;est pas vrai que des peuples soient <em>\u00e0 bon droit<\/em> opprim\u00e9s, affam\u00e9s, maintenus dans le malheur. Il n&rsquo;est pas vrai que le malheur soit chose naturelle, quoi qu&rsquo;en disent les faux savants, les mauvais proph\u00e8tes et les gros colons. \u00ab Notre malheur est si grand qu&rsquo;on le prend pour la condition naturelle de notre peuple. Il n&rsquo;y avait personne pour en t\u00e9moigner, personne pour s&rsquo;\u00e9lever contre. C&rsquo;est du moins ce que nous croyions. Et il se trouve des hommes qui en discutent devant nous, qui le d\u00e9signent du doigt : \u00ab Le mal est l\u00e0. \u00bb Nous ne pouvons faire moins que de r\u00e9pondre : \u00ab Oui. \u00bb Ces hommes sont menac\u00e9s de prison ? C&rsquo;est donc qu&rsquo;il \u00ab n&rsquo;y a plus de d\u00e9shonneur \u00e0 aller en prison, maintenant \u00bb. Et si \u00ab les hommes \u00bb disent que \u00ab le malheur est l\u00e0 \u00bb ils disent du m\u00eame coup que le malheur peut \u00eatre aboli. Conna\u00eetre le mal, c&rsquo;est le vaincre d\u00e9j\u00e0. Omar s&rsquo;interroge :  \u00ab Et personne ne se r\u00e9volte. Pourquoi ? C&rsquo;est incompr\u00e9hensible. Quoi de plus simple, pourtant ! \u00bb Alors surgit l&rsquo;image de celui qui r\u00e9pond \u00e0 cette question : \u00ab Et voil\u00e0 que le souvenir de Hamid parlant \u00e0 une tr\u00e8s grande foule se dresse dans son esprit. Hamid disait : \u00ab Pourtant, c&rsquo;est simple. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;y avait personne pour en t\u00e9moigner \u2026 Mohammed Dib t\u00e9moigne, tout vibrant de tendresse et de piti\u00e9. Les responsables sont absents de son r\u00e9cit douloureux, comme s&rsquo;il avait voulu signifier que le malheur du peuple alg\u00e9rien, c&rsquo;est au peuple alg\u00e9rien d&rsquo;en triompher &#8211; mais l&rsquo;instituteur l\u00e2che entre ses dents : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Ce n&rsquo;est pas vrai si on vous dit que la France est votre patrie. \u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Quoi, Kabyles et Berb\u00e8res, Tunisiens et Marocains ne seraient pas des Fran\u00e7ais de vieille souche ? Le plus grand des po\u00e8tes malgaches ne serait pas Lamartine ? Ni la Banque d&rsquo;Indochine la plus belle fleur de la civilisation annamite ? Mohammed Dib, Mohammed Dib, ignorez-vous que l&rsquo;\u00e9vidence est punie par la loi ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;y avait personne pour t\u00e9moigner \u2026 Ce t\u00e9moin accuse, nous accuse. Quand je dis : nous, ce n&rsquo;est pas seulement des autres que je veux parler, mais de nous qui sommes l\u00e0, les uns pr\u00e8s des autres, et qui ne serions pas dignes de notre patrie si nous tol\u00e9rions qu&rsquo;en son nom un peuple f\u00fbt opprim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>OMAR<\/strong> ni personne n&rsquo;osait toucher, sans encourir de grands ch\u00e2timents de la main des ma\u00eetres, les quelques fils de n\u00e9gociants, de propri\u00e9taires, de fonctionnaires qui fr\u00e9quentaient l&rsquo;\u00e9cole \u2026 Ceux-l\u00e0 avaient leurs courtisans parmi les \u00e9l\u00e8ves et les instituteurs. L&rsquo;un d&rsquo;eux, Driss Bel Khodja, un gar\u00e7on b\u00eate et fier \u2026 s&rsquo;adossait \u00e0 un mur, ses hommes-liges autour de lui, et b\u00e2frait pos\u00e9ment. De temps en temps, quelqu&rsquo;un se baissait pour ramasser des miettes qui tombaient. \u00bb Ainsi parle Mohammed Dib.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Mouloud Mammeri, dans <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em> : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Nous formions deux groupes rivaux d&rsquo;adolescents \u2026 Nous &#8230; \u00e0 qui rien ne manquait, savions tr\u00e8s bien que s&rsquo;ils buvaient souvent \u00e0 leur soif, ils ne mangeaient pas toujours \u00e0 leur faim. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Je crains que le livre de Mohammed Dib n&rsquo;ait gu\u00e8re plu aux gens de la R\u00e9sidence ; je suis persuad\u00e9 que le livre de Mouloud Mammeri aura suscit\u00e9 un vif int\u00e9r\u00eat dans les milieux \u00ab europ\u00e9ens \u00bb d&rsquo;Alg\u00e9rie. C&rsquo;est le roman des Alg\u00e9riens <em>bien \u00e9lev\u00e9s<\/em> ; ses personnages, s&rsquo;ils sont mobilis\u00e9s, sont \u00ab \u00e9l\u00e8ves-officiers \u00bb ; le plus grotesque est l&rsquo;instituteur \u00ab promoteur de tout ce qu&rsquo;il appelait des mots vagues de \u00ab civilisation \u00bb, \u00ab progr\u00e8s \u00bb, \u00ab id\u00e9es modernes \u00bb ; le plus sympathique \u00e0 l&rsquo;auteur est tout impr\u00e9gn\u00e9 de \u00ab culture fran\u00e7aise \u00bb : entendez par l\u00e0 qu&rsquo;il dit : \u00ab Comme Achille le soir, je me retirais sous ma tente \u00bb, qu&rsquo;il est passionn\u00e9ment et noblement \u00e9pris, et cependant p\u00e9d\u00e9raste, \u00e0 l&rsquo;occasion, et \u00e0 coup s\u00fbr pour avoir beaucoup lu Gide : \u00ab Faire n&rsquo;importe quoi n&rsquo;importe quand, voil\u00e0 le secret du bonheur \u00bb, dit-il. Son dialogue avec un ami de sa caste est \u00e9difiant : \u00ab Tu es sous-officier, lui dit l&rsquo;autre, qui le veut d\u00e9tourner d&rsquo;un berger, <em>et puis, il n&rsquo;a tout de m\u00eame ni ta culture, ni ton \u00e9ducation<\/em> \u00bb et le h\u00e9ros de r\u00e9pondre : \u00ab Tu es p\u00e9tri des pr\u00e9jug\u00e9s bourgeois les plus m\u00e9prisables \u00bb, le pire crime de la bourgeoisie \u00e9tant de consid\u00e9rer la p\u00e9d\u00e9rastie avec m\u00e9fiance.<\/p>\n\n\n\n<p>IL n&rsquo;y a pas de m\u00e9chants, dans <em>La Grande Maison<\/em> ; il y a un vilain, dans <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em> : c&rsquo;est un usurier berb\u00e8re. Les id\u00e9es les plus graves sont abord\u00e9es ici, mais aussit\u00f4t escamot\u00e9es, par des artifices de style. Des gens tiennent le maquis, mais nous ne savons pourquoi, ni comment ; leur chef a abandonn\u00e9 ses \u00e9tudes, mais c&rsquo;est \u00ab sans aucune raison \u00bb ; ou plut\u00f4t : \u00ab il a fait don de sa vie \u00e0 quelque chose qu&rsquo;il serait trop long d&rsquo;expliquer \u00bb \u00e0 ses parents. Mais \u00e0 nous, qui sommes si intelligents, qui comprenons si vite, l&rsquo;auteur n&rsquo;aurait-il pu l&rsquo;expliquer bri\u00e8vement ?<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, et comme il est naturel, <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em> a toutes les \u00ab qualit\u00e9s \u00bb qui manquent si heureusement \u00e0 <em>La Grande Maison <\/em>: ce ne sont que l\u00e9gendes &#8211; ma foi, peut-\u00eatre authentiques &#8211; lyriques sc\u00e8nes d&rsquo;amour, drames, avec coups de fusil, de l&rsquo;honneur conjugal, r\u00e9cits pittoresques, extr\u00eamement pittoresques de p\u00e8lerinages qui doivent gu\u00e9rir la femme de sa st\u00e9rilit\u00e9, et po\u00e9sie de la \u00ab fianc\u00e9e du soir \u00bb, et morceaux de bravoure, qui manquent moins de talent que de bravoure. Ajoutez \u00e0 cela un douteux relent de \u00ab r\u00e9gionalisme \u00bb berb\u00e8re, un individualisme rance, une absence totale de tout sentiment de solidarit\u00e9, et vous comprendrez qu&rsquo;une humble maison, peupl\u00e9e d&rsquo;humbles gens qui peinent et pressentent que le malheur est injuste, nous en dise plus long que les chamarrures de cette fantasia.<\/p>\n\n\n\n<p>A la v\u00e9rit\u00e9, <em>La Grande Maison<\/em> est vue de l&rsquo;int\u00e9rieur ; elle vit ; aucun de ses lecteurs ne la pourra oublier. <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em> est vue de l&rsquo;ext\u00e9rieur ; tout comme L\u00e9on Bloy aurait pu \u00e9crire le livre de Mme Beck, Pierre Loti aurait pu \u00e9crire le livre de Mouloud Mammeri ; aucun de ses \u00ab \u00e9l\u00e8ves-officiers \u00bb ne demeurera dans notre m\u00e9moire. Ainsi s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve entre les deux livres &#8211; entre deux mondes &#8211; \u00ab une fronti\u00e8re haute et large comme un rempart \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9las ! la Premi\u00e8re R\u00e9publique, seule, fut \u00ab une et indivisible \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Par Andr\u00e9 WURMSER<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article d&rsquo;Andr\u00e9 Wurmser paru dans Les Lettres fran\u00e7aises, n\u00b0 455, du 5 au 12 mars 1953, p. 3 Mohammed DIB : La grande maison (Ed. du Seuil). &#8211; Mouloud MAMMERI : La colline oubli\u00e9e (Plon) JE ne puis parler du prix Veillon : le livre de Marie Mauron &#8211; la gaie, l&rsquo;hospitali\u00e8re, la charmante Marie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[33,112,5651,138,457,3532,1211,5492,3801],"class_list":["post-25462","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-presse","tag-33","tag-algerie","tag-andre-wurmser","tag-anticolonialisme","tag-france","tag-les-lettres-francaises","tag-litterature","tag-mohammed-dib","tag-mouloud-mammeri"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/s9lTYU-wurmser","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":25042,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/11\/19\/robles\/","url_meta":{"origin":25462,"position":0},"title":"Emmanuel Robl\u00e8s : L&rsquo;Afrique du Nord a la parole","author":"SiNedjib","date":"19\/11\/2024","format":false,"excerpt":"Article d'Emmanuel Robl\u00e8s paru dans 27, rue Jacob, n\u00b0 5, printemps 1953, p. 1 CE que l'on appelle en France \u00ab le public moyen \u00bb a encore une f\u00e2cheuse tendance \u00e0 n'appr\u00e9cier les livres \u00e9crits par les auteurs d'outre-mer que dans la mesure o\u00f9 ils flattent son go\u00fbt du pittoresque,\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/27-rue-Jacob-1953.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":25062,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/11\/21\/bonnefoi\/","url_meta":{"origin":25462,"position":1},"title":"Genevi\u00e8ve Bonnefoi : Romanciers nord-africains","author":"SiNedjib","date":"21\/11\/2024","format":false,"excerpt":"Article de Genevi\u00e8ve Bonnefoi paru dans L'Observateur, 4e ann\u00e9e, n\u00b0 141, 22 janvier 1953, p. 17-18 UN des ph\u00e9nom\u00e8nes curieux de cette saison litt\u00e9raire est l'apparition de plusieurs jeunes \u00e9crivains d'Afrique qui ont publi\u00e9 presque simultan\u00e9ment leur premier roman : Jean P\u00e9l\u00e9gri, avec L'embarquement du lundi (1), Mohammed Dib avec\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/LObservateur-22-janvier-1953.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":8843,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2020\/06\/16\/oppression-culturelle\/","url_meta":{"origin":25462,"position":2},"title":"Non \u00e0 l&rsquo;oppression culturelle !","author":"SiNedjib","date":"16\/06\/2020","format":false,"excerpt":"Article paru dans Travailleurs immigr\u00e9s en lutte, n\u00b0 40, 1er avril - 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