{"id":25488,"date":"2024-12-24T11:26:00","date_gmt":"2024-12-24T10:26:00","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=25488"},"modified":"2024-12-24T11:26:00","modified_gmt":"2024-12-24T10:26:00","slug":"dib-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/12\/24\/dib-5\/","title":{"rendered":"Mohammed Dib : Prol\u00e9taires alg\u00e9riens. El\u00e9ments d&rsquo;enqu\u00eate"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article156945\">Mohammed Dib<\/a> paru dans <em><a href=\"https:\/\/pandor.u-bourgogne.fr\/archives-en-ligne\/functions\/ead\/detached\/NC\/NC_1955_09-10_n068.pdf\">La Nouvelle Critique<\/a><\/em>, 7e ann\u00e9e, n\u00b0 68, septembre-octobre 1955, p. 173-191<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"476\" height=\"790\" data-attachment-id=\"25489\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/12\/24\/dib-5\/la-nouvelle-critique-septembre-octobre-1955\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/La-Nouvelle-Critique-septembre-octobre-1955.jpg?fit=476%2C790&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"476,790\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"La Nouvelle Critique septembre-octobre 1955\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/La-Nouvelle-Critique-septembre-octobre-1955.jpg?fit=476%2C790&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/La-Nouvelle-Critique-septembre-octobre-1955.jpg?resize=476%2C790&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-25489\" style=\"width:356px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/La-Nouvelle-Critique-septembre-octobre-1955.jpg?w=476&amp;ssl=1 476w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/La-Nouvelle-Critique-septembre-octobre-1955.jpg?resize=181%2C300&amp;ssl=1 181w\" sizes=\"auto, (max-width: 476px) 100vw, 476px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><em><strong>MON<\/strong> intention n&rsquo;est pas ici de brosser un tableau g\u00e9n\u00e9ral de la situation de la masse laborieuse des Alg\u00e9riens \u2014 loin de moi l&rsquo;id\u00e9e d\u2019un projet si ambitieux \u2014, mais plut\u00f4t de livrer quelques observations directes, prises sur le vif, qui se rapportent aux travailleurs musulmans et, parmi ceux-ci, aux travailleurs femmes des villes essentiellement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>M. D.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-large-font-size\"><em>LE CONTEXTE ECONOMIQUE<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>LA<\/strong> r\u00e9partition globale des terres cultiv\u00e9es en Alg\u00e9rie est, actuellement, la suivante :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Surface appartenant aux colons europ\u00e9ens : 2.818.530 ha.<br>Surface appartenant aux musulmans : 10.107.100 ha.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, la population rurale est approximativement la suivante :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Europ\u00e9ens : 200.000<br>Musulmans : 7.000.000<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>R\u00e9partition des \u00e9conomies<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019essentiel du probl\u00e8me alg\u00e9rien est l\u00e0. En effet, les exploitants agricoles musulmans, 35 fois plus nombreux que les exploitants europ\u00e9ens, ne disposent que de 3,5 fois plus de terres. Les surfaces appartenant aux colons europ\u00e9ens couvrent toutes les plaines et m\u00eame des marges bordi\u00e8res des cha\u00eenons telliens. Les surfaces appartenant aux musulmans se situent soit vers le Sud (Hauts plateaux steppiques), soit dans les massifs telliens m\u00e9dians.<\/p>\n\n\n\n<p>Et maintenant, observons l\u2019orientation de l\u2019exploitation des terres : l\u2019\u00e9conomie des plaines, o\u00f9 sont install\u00e9es les grandes exploitations europ\u00e9ennes, dot\u00e9e de capitaux et de grandes installations de barrage et d\u2019un syst\u00e8me d\u2019irrigation, est essentiellement tourn\u00e9e vers l\u2019exportation :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 90 % des 410.000 ha. que couvrent les vignes appartiennent \u00e0 des colons europ\u00e9ens, et les 10 % restant appartiennent \u00e0 de grands propri\u00e9taires musulmans. Sur les 14.467.300 hl. r\u00e9colt\u00e9s en 1949, 9.030.000 ont \u00e9t\u00e9 export\u00e9s (63 % ) ;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 94 % des 2.690.700 qx d\u2019agrumes produits en 1951 viennent des domaines europ\u00e9ens. 70 % de cette production est export\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame chose pour les cultures mara\u00eech\u00e8res. Par exemple, pour les pommes de terre, dites de \u00ab primeur \u00bb parce que r\u00e9colt\u00e9es tr\u00e8s t\u00f4t (de d\u00e9cembre \u00e0 avril) : 80 % des 1.245.860 qx r\u00e9colt\u00e9s en 1951 proviennent des domaines europ\u00e9ens, et 80 % de cette production sont export\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0 devant, avec une population surcomprim\u00e9e (densit\u00e9 double de celle des plaines), l\u2019\u00e9conomie indig\u00e8ne, refoul\u00e9e, s\u2019est install\u00e9e dans les montagnes, ne disposant que de moyens archa\u00efques pour ses cultures de c\u00e9r\u00e9ales (bl\u00e9 dur, orge) et ses troupeaux, ou bien, en Alg\u00e9rie orientale (Kabylie), ses plantations d\u2019arbres fruitiers (figuiers, oliviers).<\/p>\n\n\n\n<p>Devant les progr\u00e8s des cultures sp\u00e9culatives d\u2019exportation, les c\u00e9r\u00e9ales, en 1951, occupent \u00e0 peine 3 millions d\u2019ha., dont 2 millions 200.000 ha. aux musulmans. D\u00e8s 1935, le gouvernement g\u00e9n\u00e9ral doit lutter contre la famine en pr\u00e9levant 100.000 qx de bl\u00e9 sur \u00ab le stock de s\u00e9curit\u00e9 pour le ravitaillement des populations indig\u00e8nes n\u00e9cessiteuses \u00bb. En 1945, une tr\u00e8s mauvaise r\u00e9colte de c\u00e9r\u00e9ales provoque une v\u00e9ritable famine dans la population musulmane.<\/p>\n\n\n\n<p>Exemple de cette situation : la commune mixte de Fort-National, en Kabylie, compte une population de 82.833 autochtones sur une superficie de 34.000 ha., dont 20.000 seulement peuvent \u00eatre cultiv\u00e9s, soit une densit\u00e9 de 245 au kilom\u00e8tre-carr\u00e9. En 1948, la r\u00e9colte de c\u00e9r\u00e9ales de la commune n\u2019est que de 2.000 qx, dont 80 % d\u2019orge, ce qui ne repr\u00e9sente que quelques jours de vivres !<\/p>\n\n\n\n<p>En 1871, chaque musulman disposait de 5 qx de c\u00e9r\u00e9ales par an ; en 1904, il n\u2019avait d\u00e9j\u00e0 plus que 4 qx ; en 1940, encore moins, 2 qx et demi ; et actuellement en ann\u00e9e de bonne r\u00e9colte, il n\u2019a m\u00eame pas 2 qx pour assurer sa subsistance.<\/p>\n\n\n\n<p>Autre cons\u00e9quence tragique de cette r\u00e9partition des \u00e9conomies : le d\u00e9boisement progressif de l\u2019Alg\u00e9rie, dont la gravit\u00e9 pour le pays ne saurait \u00eatre \u00e9valu\u00e9e. On a calcul\u00e9 que la for\u00eat alg\u00e9rienne devait couvrir normalement pr\u00e8s de 8.000.000 d\u2019ha. (taux de boisement 30 % ) avant la colonisation romaine. Les colonisateurs europ\u00e9ens ont trouv\u00e9 cette for\u00eat presque intacte : elle couvrait encore au moins 6.000.000 d\u2019ha., et notamment toutes les cha\u00eenes telliennes, presque enti\u00e8rement bois\u00e9es; d\u2019immenses espaces qui avaient \u00e9t\u00e9 mis en culture par les Romains, il y a 2.000 ans, \u00e9taient \u00e0 nouveau couverts de for\u00eats. En 1941, la superficie bois\u00e9e \u00e9tait ramen\u00e9e \u00e0 moins de 2.900.000 ha. (dont 50 % pour le d\u00e9partement de Constantine), et le taux de boisement n\u2019\u00e9tait plus que de 11 %. La colonisation a donc entra\u00een\u00e9 la destruction de 3.000.000 d\u2019ha. de for\u00eat, et sur les 2.900.000 ha. qui composent le domaine forestier actuel, les 4\/5 au moins ne comportent en r\u00e9alit\u00e9 que de maigres broussailles. Une des premi\u00e8res cons\u00e9quences de la sur exploitation de la terre a \u00e9t\u00e9 donc la destruction de l\u2019\u00e9conomie foresti\u00e8re des cha\u00eenes telliennes, o\u00f9 les populations autochtones, de plus en plus comprim\u00e9es dans les massifs telliens impropres \u00e0 la colonisation europ\u00e9enne, ont d\u00fb transporter leurs cultures et leurs troupeaux sur des espaces restreints conquis sur la for\u00eat. Le d\u00e9veloppement violent et extr\u00eamement rapide d\u2019une intense \u00e9rosion des sols qui en r\u00e9sulte dans ces r\u00e9gions o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 cantonn\u00e9e l\u2019agriculture indig\u00e8ne est tel qu\u2019aujourd\u2019hui les investissements effectu\u00e9s dans le pays arrivent \u00e0 peine \u00e0 en compenser les perfides destructions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>Population<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Evalu\u00e9e \u00e0 2.328.000 en 1856, la population musulmane a plus que doubl\u00e9 en 1921 (4.890.800 habitants). Elle atteint 5.550.000 en 1931, 6.160.700 en 1936, et enfin 7.600.000 en 1948. De 1856 \u00e0 1956, c\u2019est-\u00e0-dire en l\u2019espace d\u2019un si\u00e8cle, elle aura quadrupl\u00e9. La population musulmane alg\u00e9rienne s\u2019accro\u00eet donc au rythme de 2,5 % par an environ, soit, \u00e0 partir de 1952, de 200.000 individus par an, chiffre qui ira en augmentant naturellement. Voici, du reste, le tableau des exc\u00e9dents de naissances au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">1950 \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026. 193.000<br>1951 \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026 213.000<br>1952 \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026 234.000<br>1953 \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026 227.000<\/p>\n\n\n\n<p>Le gouvernement g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Alg\u00e9rie vient de publier des statistiques d\u00e9mographiques arr\u00eat\u00e9es au 1er janvier 1954 : \u00e0 cette date, la population totale de l\u2019Alg\u00e9rie s\u2019\u00e9levait \u00e0 9.480.000 habitants (1 million 290.000 non-musulmans et 8.451.000 musulmans), auxquels il convient d\u2019ajouter 300.000 \u00e9migrants s\u00e9journant dans la m\u00e9tropole.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 une population cinq fois plus importante, la France a vu s\u2019accro\u00eetre le nombre de ses habitants de 2.500.000 personnes entre 1946 et 19.54, soit \u00e0 peine de 312.500 par an.<\/p>\n\n\n\n<p>En Alg\u00e9rie, cet accroissement foudroyant, notons-le bien, s\u2019est maintenu d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, malgr\u00e9 une mortalit\u00e9 de 20 0\/00, chiffre plus \u00e9lev\u00e9 que celui de certains pays aussi peu d\u00e9velopp\u00e9s que Porto-Rico ou Ceylan o\u00f9 la mortalit\u00e9 est de 15 0\/00 environ. La seule mortalit\u00e9 infantile repr\u00e9sente ici 15 % des enfants de moins d\u2019un an, soit environ un d\u00e9c\u00e8s sur trois, alors qu\u2019aux Etats-Unis, par exemple, la mortalit\u00e9 infantile \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9e d\u00e9j\u00e0 en 1942 par un d\u00e9c\u00e8s sur 2.000.<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, malgr\u00e9 une mortalit\u00e9 qui apparente l\u2019Alg\u00e9rie aux pays les plus arri\u00e9r\u00e9s, la pouss\u00e9e d\u00e9mographique s\u2019y traduit par un taux de natalit\u00e9 de 45 0\/00 en nombre rond, chiffre plus \u00e9lev\u00e9 que celui des Etats-Unis (40,4 0\/00 aux Etats-Unis en 1942). L\u2019exc\u00e9dent des naissances sur les d\u00e9c\u00e8s est ainsi tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, en d\u00e9pit d\u2019une mortalit\u00e9 excessive. Il faut dire que le milieu social islamique encourage la natalit\u00e9 par l\u2019ensemble des croyances et des institutions familiales.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre fait remarquable est l\u2019extr\u00eame jeunesse de la population alg\u00e9rienne : 35 % des europ\u00e9ens et 54 % des musulmans ont moins de 19 ans (au lieu de 29 % dans la m\u00e9tropole).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>Travail<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Th\u00e9oriquement, l\u2019Alg\u00e9rie compte environ 2.900.000 personnes actives, soit une sur trois, se d\u00e9composant de la mani\u00e8re suivante :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Europ\u00e9ens : 600.000<br>Musulmans : 2.300.000<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut signaler cependant que ce dernier chiffre est artificiel parce que consid\u00e9rablement gonfl\u00e9 par 2 millions d\u2019ouvriers agricoles, c\u2019est-\u00e0-dire de travailleurs en majorit\u00e9 saisonniers, qui ne sont occup\u00e9s effectivement que durant 3 \u00e0 4 mois dans l\u2019ann\u00e9e. Donc, en r\u00e9alit\u00e9, tout se passe comme si l\u2019agriculture offrait le plein emploi normal, non pas \u00e0 2 millions de travailleurs, mais au quart de ce nombre. Au lieu du total de 2.900.000 personnes actives d\u00fbment recens\u00e9es, cela nous laisse en fait un total d\u2019environ 1 million et demi d\u2019individus auxquels le plein emploi est assur\u00e9, sur quelques 9 millions et demi d\u2019habitants.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour mieux comprendre ce que signifient ces chiffres, essayons de voir ce qui se passe en France. En France, la proportion est de 20 millions de personnes actives sur 43 millions d\u2019habitants environ. Nous observons ainsi qu\u2019en territoire m\u00e9tropolitain, une personne sur deux est consid\u00e9r\u00e9e comme travaillant, tandis qu\u2019en Alg\u00e9rie il n\u2019y a qu\u2019une personne sur 6 qui puisse pr\u00e9tendre au travail. Cela s\u2019appelle, en ce qui concerne l\u2019Alg\u00e9rie, un \u00e9tat de sous-emploi permanent, un \u00e9tat de ch\u00f4mage end\u00e9mique.<\/p>\n\n\n\n<p>Notons encore que cette situation caract\u00e9rise uniquement la population musulmane. En effet, si nous consid\u00e9rons la population europ\u00e9enne avec ses 600.000 personnes actives, nous retrouvons la m\u00eame proportion qu\u2019en France. Ce qui fait tomber la proportion d\u2019individus actifs en milieu musulman \u00e0 un pour huit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>Revenu moyen<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le revenu moyen par habitant est de l\u2019ordre de 25.000 par an et par habitant. Je dis bien 25.000 francs <em>par an<\/em> et non <em>par mois<\/em>. Ce qui ne veut pas dire d\u2019ailleurs que chaque Alg\u00e9rien re\u00e7oit \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e un revenu de ce montant, mais que le total de la masse du revenu alg\u00e9rien, divis\u00e9 par le nombre d\u2019habitants, europ\u00e9ens et musulmans ensemble, donne ce chiffre de 25.000 francs. Cet ensemble recouvre donc des revenus infiniment disparates, et en particulier un certain nombre de revenus relativement \u00e9lev\u00e9s. Ceux-ci tendent, bien entendu, \u00e0 relever le chiffre moyen, mais l\u2019on peut dire que le revenu disponible de la majeure partie des Alg\u00e9riens se situe encore au-dessous de ce montant de 25.000 francs par an et par habitant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>Emigration<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>De ces donn\u00e9es fondamentales de l\u2019\u00e9conomie alg\u00e9rienne que nous venons de passer en revue, il d\u00e9coule n\u00e9cessairement toute une s\u00e9rie de probl\u00e8mes sociaux et humains d\u2019une gravit\u00e9 particuli\u00e8re. R\u00e9sumons-les donc tr\u00e8s bri\u00e8vement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 du fait d\u2019une \u00e9conomie extensive, tourn\u00e9e vers l\u2019exportation, 8,5 Alg\u00e9riens sur 9,5 disposent de 1\/2 kilo de c\u00e9r\u00e9ales par jour et par personne ;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 destruction massive et acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e des sols par l\u2019\u00e9rosion due au d\u00e9boisement ;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 un accroissement de la population d\u00e9passant 200.000 individus par an ;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 1 Alg\u00e9rien sur 6, pratiquement, travaille ;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 un revenu de 25.000 francs par an et par habitant.<\/p>\n\n\n\n<p>On a d\u2019ailleurs calcul\u00e9 que, chaque ann\u00e9e, par suite du simple accroissement de la population, 200.000 qx suppl\u00e9mentaires de c\u00e9r\u00e9ales sont indispensables. Cet accroissement d\u00e9mographique, qui ne peut trouver de compensation ni dans un accroissement de la production, du fait de l\u2019occupation des meilleures terres des plaines par l\u2019exploitation sp\u00e9culative, ni dans l\u2019industrie, du fait du \u00ab Pacte colonial \u00bb, se traduit par un accroissement de mis\u00e8re et par l\u2019\u00e9migration.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour expliquer l\u2019\u00e9migration massive des Alg\u00e9riens vers la France, on a voulu la mettre sur le compte de \u00ab la tendance naturelle au nomadisme des populations alg\u00e9riennes \u00bb. Or, les \u00e9migrants proviennent presque exclusivement des \u00e9l\u00e9ments s\u00e9dentaires de la population musulmane (Kabyles, Chaouias, paysans d\u2019Oranie). Ils proviennent surtout des r\u00e9gions les plus pauvres : les massifs montagneux surpeupl\u00e9s et surexploit\u00e9s. L\u2019\u00e9migration s\u2019inscrit donc dans la logique \u00e9conomique et d\u00e9mographique.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de pousser plus loin, donnons quelques indications quantitatives. Les renseignements les plus s\u00fbrs indiquent qu\u2019il y a en France environ 280.000 musulmans d\u2019Alg\u00e9rie, auxquels s\u2019ajoutent 5.300 femmes et 15.600 enfants. Disons 300.000 personnes en nombre rond.<\/p>\n\n\n\n<p>Quantitativement, le probl\u00e8me est beaucoup plus important pour l\u2019Alg\u00e9rie que pour la France. Alors que 280.000 hommes ne font gu\u00e8re plus de 1,4 % de la population active fran\u00e7aise, ils repr\u00e9sentent \u00e0 peu pr\u00e8s 12 % des hommes d\u2019Alg\u00e9rie \u00e2g\u00e9s de 20 \u00e0 50 ans. <em>Ainsi un adulte alg\u00e9rien sur 8 se trouve en France<\/em>. Cette proportion est beaucoup plus \u00e9lev\u00e9e encore pour certaines r\u00e9gions comme la Grande Kabylie.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0, d\u00e9fini assez approximativement, le contexte \u00e9conomique dans lequel se situent les quelques exemples vivants que nous allons maintenant examiner : tout ce qui est permis \u00e0 ces \u00eatres-l\u00e0 est strictement inscrit dans le cadre de ces donn\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Une infinit\u00e9 de petits m\u00e9tiers, de petites industries, de petits commerces, r\u00e9sidu d\u2019une \u00e9conomie traditionnelle, archa\u00efque certes et d\u00e9cadente, mais r\u00e9pondant encore aux besoins d\u2019une population au niveau de vie peu \u00e9lev\u00e9, donnent une physionomie d\u2019une riche vari\u00e9t\u00e9 aux villes (nous ne parlerons pas ici des campagnes et de leur population de fellahs). Les quartiers o\u00f9 se concentre cette activit\u00e9 sont des plus vivants ; l\u2019humanit\u00e9 qui les peuple y a vraiment c\u0153ur et visage humains ; l\u2019existence n\u2019est pas tendre pour les gens, mais s\u2019ils sont amers quelquefois, ils ne connaissent pas le d\u00e9sespoir ; leur confiance en la vie est illimit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-large-font-size\"><em>LE TRAVAIL DES FEMMES<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mais quittons ces \u00e9choppes anim\u00e9es d\u2019une vie profonde, ces rues et ces ruelles fourmillantes qui retentissent de mille bruits divers, de mille cris, de mille appels. Nous allons p\u00e9n\u00e9trer maintenant dans une maison et voir ce qu\u2019on a rarement l\u2019occasion d\u2019observer : l\u2019activit\u00e9 des femmes. Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pourrait croire, beaucoup de musulmanes des villes travaillent chez elles, tout en vaquant aux soins du m\u00e9nage. Qu\u2019on n\u2019aille pas penser qu\u2019elles s\u2019astreignent \u00e0 l\u2019ouvrage dans le but de tromper un ennui distingu\u00e9 ni pour introduire un passe-temps dans leur r\u00e9clusion : la r\u00e9clusion des femmes musulmanes, voil\u00e0 encore un mythe ! Souvent la femme trime, parce que les dures n\u00e9cessit\u00e9s de l\u2019existence l\u2019exigent, tout simplement. Son gain constitue un appoint appr\u00e9ciable dans le budget familial et, dans de nombreux cas, il fait vivre tout le monde, y compris le p\u00e8re de famille. Car, l\u2019homme \u00e9tant victime du ch\u00f4mage d\u2019une fa\u00e7on chronique, quelle que soit la branche d\u2019activit\u00e9 \u00e0 laquelle il appartient, en dehors des emplois fonctionnaris\u00e9s, il arrive fr\u00e9quemment que c\u2019est la femme qui assume la charge enti\u00e8re du foyer. De plus, la tr\u00e8s forte mortalit\u00e9 frappe surtout les hommes : aussi voit-on quantit\u00e9 de veuves ; et celles-ci, sans autres ressources que le gagne-pain procur\u00e9 par de petites besognes, sont presque toujours oblig\u00e9es d\u2019\u00e9lever plusieurs enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Quels sont les travaux qu\u2019elles pratiquent en g\u00e9n\u00e9ral ? Dans beaucoup de cas, elles cardent et filent de la laine ; d\u2019autres ex\u00e9cutent des tissages. Elles s\u2019adonnent aussi \u00e0 la couture et se sp\u00e9cialisent dans des genres diff\u00e9rents ; robes de femmes, trousseaux de mari\u00e9es, effets d\u2019hommes. Certaines confectionnent du pain destin\u00e9 \u00e0 la vente ; d\u2019autres \u00e9crasent et pilent des piments rouges, s\u00e9ch\u00e9s au pr\u00e9alable, pour en faire du poivre rouge. J\u2019en connais, des jeunes filles celles-l\u00e0, qui donnent des cours particuliers de fran\u00e7ais, de calcul ainsi que d\u2019autres mati\u00e8res ; ailleurs, elles font de la broderie, etc. Il est bien entendu que les exemples que je donne sont pris \u00e0 Tlemcen, mais ils restent valables, je crois, en beaucoup d\u2019autres endroits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>Rhadidja<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Voici l\u2019une d\u2019elles, Rhadidja, qui est une brodeuse pr\u00e9cis\u00e9ment. C\u2019est une grande femme, \u00e0 la charpente puissante, qui para\u00eet avoir 45 ans. Son large visage ressemble \u00e0 celui d\u2019une sculpture v\u00e9dique, mais sans en poss\u00e9der la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 : une expression crisp\u00e9e est fig\u00e9e sur tous ses traits. Cependant, la chose la plus frappante dans ce visage, ce sont les yeux, exorbit\u00e9s, \u00e9normes, qui lui sortent litt\u00e9ralement de la t\u00eate. Et l\u2019on s\u2019aper\u00e7oit alors \u00e0 la voir se fier davantage \u00e0 son oreille et \u00e0 ses mains qu\u2019\u00e0 sa vue qu\u2019elle est \u00e0 demi-aveugle. Pourtant lorsqu\u2019elle ach\u00e8ve son m\u00e9nage, elle se hisse sur un haut tabouret et, par on ne sait quel miracle, la voil\u00e0 en train de parfaire patiemment, habilement, d\u2019admirables broderies sur cuir au fil d\u2019argent et d\u2019or. Cette femme vit seule et, par bonheur, n\u2019a de charge qu\u2019elle-m\u00eame. Elle est mari\u00e9e, mais son mari l\u2019a quitt\u00e9 il y a plusieurs ann\u00e9es. Elle a une fille, cette fille unique est mari\u00e9e. N\u00e9anmoins, de temps en temps, les petits-enfants viennent demander \u00e0 leur grand-m\u00e8re un morceau de pain, discr\u00e8tement, pour ne pas \u00e9veiller la curiosit\u00e9 des voisins. Rhadidja occupe une pi\u00e8ce donnant sur une cour commune, dans une maison \u00e0 plusieurs locataires. Elle ne poss\u00e8de que les v\u00eatements qu\u2019elle porte sur elle. Dans sa chambre on peut voir deux ou trois peaux de mouton, deux vieilles couvertures, un bahut de bois blanc, quelques plats en fer \u00e9maill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne travaille pas r\u00e9guli\u00e8rement, car la broderie dans laquelle elle a us\u00e9 son existence, ayant commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 16 ans environ, tend de plus en plus \u00e0 dispara\u00eetre. Dans ses p\u00e9riodes de repos forc\u00e9, elle carde ou file de la laine pour les tisserands. Quand elle a de l\u2019ouvrage, elle gagne 100 francs en moyenne par jour de travail de 7 heures environ.<\/p>\n\n\n\n<p>Le propri\u00e9taire ayant augment\u00e9 le loyer, pass\u00e9 de 400 francs \u00e0 800 francs par mois, Rhadidja a d\u00fb payer un arri\u00e9r\u00e9 de 4.800 francs correspondant \u00e0 6 mois de loyer non-pay\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce jour. En travaillant tous les jours et en se nourrissant uniquement d\u2019un morceau de pain et d\u2019une tasse de caf\u00e9 \u00e0 midi et le soir, elle a mis 45 jours pour s\u2019acquitter de sa dette. R\u00e9cemment encore, les services de l\u2019E.G.A. ayant exig\u00e9 dans les maisons mauresques que tout locataire installe son propre compteur de courant, alors que jusque-l\u00e0 un seul compteur desservait toute la maison, Rhadidja s\u2019est trouv\u00e9 dans l\u2019impossibilit\u00e9 de subvenir aux frais de cette installation. Depuis, elle vit sans lumi\u00e8re. La nuit venue, pour manger ou pour achever son travail, elle se met dans la cour et se rapproche de la zone de lumi\u00e8re qui se r\u00e9pand de la chambre voisine.<\/p>\n\n\n\n<p>A pr\u00e9sent, malgr\u00e9 son d\u00e9sir, elle arrive \u00e0 peine \u00e0 obtenir 15 jours d\u2019ouvrage sur 30. Elle passe parfois des mois sans travail. En ce mois de Ramadan, elle je\u00fbne presque 24 heures : c\u2019est \u00e0 peine si elle mange, \u00e0 l\u2019heure de la rupture du je\u00fbne, un peu de couscous au beurre qui tiendrait dans le creux de la main. Depuis plusieurs ann\u00e9es elle n\u2019a pas go\u00fbt\u00e9 \u00e0 la viande. Rhadidja a travaill\u00e9 durant toute son existence. Le jour o\u00f9 elle deviendra compl\u00e8tement aveugle, comme cela ne manquera pas de se produire, mieux vaudrait pour elle qu\u2019elle meure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>Menoune<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le travail de la laine, dans l\u2019\u00e9conomie traditionnelle comme dans l\u2019\u00e9conomie nouvelle, reste encore une des plus importantes branches de l\u2019activit\u00e9 alg\u00e9rienne. \u00ab La laine prot\u00e8ge et d\u00e9fend des mauvaises actions \u00bb : ce simple dicton et beaucoup d\u2019autres suffisent pour attester en quelle estime on tient le travail de la laine en milieu musulman. La tonte, le d\u00e9suintage, le peignage, le cardage, le blanchiment, le filage, la teinture, le tissage, la fabrication du feutre, la confection d\u2019habits de laine, etc., ces diverses op\u00e9rations sont ex\u00e9cut\u00e9es par une foule d\u2019individus; les unes le sont par des hommes, les autres par les femmes. Toujours dans le cadre de la main-d\u2019\u0153uvre f\u00e9minine, nous choisirons le tissage, qui signifie pour une femme, avant tout, le travail du tapis. Sans remonter \u00e0 un lointain pass\u00e9, la fabrication du tapis a vite acquis une place pr\u00e9pond\u00e9rante dans l\u2019\u00e9conomie alg\u00e9rienne, Et l\u2019essor que cette production a connu depuis la derni\u00e8re guerre a fait conna\u00eetre le tapis alg\u00e9rien dans plusieurs pays d\u2019Europe, d\u2019Am\u00e9rique et m\u00eame d\u2019Orient. Il est vrai que le tapis alg\u00e9rien est beaucoup mieux connu par sa production industrielle que par les pi\u00e8ces de son style original, tels que les remarquables Djebel Amour, Kalaa et toutes sortes de pi\u00e8ces r\u00e9alis\u00e9es dans les territoires du Sud. La fabrication du tapis s\u2019est, en effet, rapidement organis\u00e9e en une industrie florissante et son centre demeure, aujourd\u2019hui encore, Tlemcen. Cette industrie connut son extension maxima pendant la guerre et juste apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, plus exactement de 1939 \u00e0 1942 et de 1945 \u00e0 1948. A ce moment-l\u00e0, et surtout durant la seconde p\u00e9riode, non seulement on vit se monter des manufactures qui employaient jusqu\u2019\u00e0 600 et 1.000 ouvri\u00e8res, mais des hommes d\u2019affaires, des fonctionnaires et des trafiquants aussi, s\u2019int\u00e9ress\u00e8rent soudain \u00e0 cette nouvelle activit\u00e9. Depuis, la fabrication du tapis s\u2019est consid\u00e9rablement ralentie, et la production semble retourner \u00e0 son rythme d\u2019avant-guerre. Les ateliers qui fonctionnent encore ne sont plus aussi nombreux et utilisent une main-d\u2019\u0153uvre r\u00e9duite ; tous les autres qui avaient prolif\u00e9r\u00e9 comme par une sorte d\u2019\u00e9ruption maligne ont disparu. Il est difficile d\u2019avancer des estimations chiffr\u00e9es. Mais ce qu\u2019on peut affirmer avec certitude, c\u2019est qu\u2019il y eut vers 1946 \u00e0 peu pr\u00e8s 2.000 ouvri\u00e8res musulmanes du tapis qui \u00e9taient syndiqu\u00e9es, pour Tlemcen seulement, et nombre d\u2019entre elles particip\u00e8rent au d\u00e9fil\u00e9 du 1er Mai cet ann\u00e9e-l\u00e0. Leur nombre global a d\u00fb osciller en cette \u00e9poque entre 8 et 10.000.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici l\u2019une de ces ouvri\u00e8res : elle s\u2019appelle Menoune. Grande, blonde, bien en chair, avec quelque chose d\u2019une Flamande, elle a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. Toutes les ouvri\u00e8res du tapis, sauf quelques-unes, sont des jeunes filles. Aussit\u00f4t que l\u2019une d\u2019elles se marie, elle quitte l\u2019atelier ou la manufacture. Les quelques femmes mari\u00e9es que l\u2019on trouve parmi elles sont des ma\u00eetresses-ouvri\u00e8res ou des surveillantes. On voit aussi quelquefois des femmes \u00e2g\u00e9es dans les ateliers et manufactures : celles-ci mettent les fil\u00e9s de laine en pelotes dont se serviront les ouvri\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Menoune est orpheline de p\u00e8re depuis l\u2019\u00e2ge de 10 ans. Elle avait d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 travailler dans une fabrique de tapis \u00e0 ce moment-l\u00e0. Son p\u00e8re, qui \u00e9tait conducteur d\u2019un camion \u00e0 chevaux, est mort en laissant sa femme et ses six enfants sans ressources. Menoune a trois s\u0153urs plus \u00e2g\u00e9es qu\u2019elle, qui sont mari\u00e9es. Elle vit avec sa m\u00e8re et deux fr\u00e8res plus jeunes qu\u2019elle. La m\u00e8re s\u2019occupe du m\u00e9nage et fait diff\u00e9rents petits travaux qui lui rapportent 1.000 \u00e0 1.500 francs environ dans le mois. Des deux gar\u00e7ons, le plus jeune va \u00e0 l\u2019\u00e9cole et le second, \u00e2g\u00e9 de 14 ans, en est encore \u00e0 chercher du travail et ne trouve pas \u00e0 se faire embaucher. C\u2019est en d\u00e9finitive \u00e0 Menoune qu\u2019\u00e9choit la charge de la famille, quatre personnes en tout.<\/p>\n\n\n\n<p>A la manufacture, les horaires de travail sont les suivants : 7 heures-12 heures, 13 heures-18 heures, soit dix heures par jour. Le salaire <em>hebdomadaire<\/em> de Menoune s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 1.700 francs. Menoune est une ouvri\u00e8re accomplie, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle a un m\u00e9tier \u00e0 diriger, aid\u00e9e dans ce travail par deux gamines de moins de 13 ans chacune, sous la surveillance d\u2019une ma\u00eetresse-ouvri\u00e8re qui contr\u00f4le plusieurs m\u00e9tiers. Menoune sait d\u00e9chiffrer et, par cons\u00e9quent, ex\u00e9cuter le carton dont elle doit observer le dessin point par point, strictement, \u00e0 raison de 256 points au d\u00e9cim\u00e8tre-carr\u00e9. Les conditions de travail sont tr\u00e8s p\u00e9nibles : les ouvri\u00e8res nouent et cisaillent la laine en restant constamment debout devant leur m\u00e9tier vertical Les fillettes qui ne travaillent pas correctement sont battues. Elles sont en g\u00e9n\u00e9ral entass\u00e9es dans des locaux toujours insalubres. Le taux d\u2019ouvri\u00e8res atteintes de tuberculose, qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9valu\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s pr\u00e9cise, car aucun contr\u00f4le, et d\u2019aucune sorte d\u2019ailleurs, n\u2019est pratiqu\u00e9, est tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9. Et absolument aucune mesure d\u2019hygi\u00e8ne n\u2019est observ\u00e9e, aucun soin n\u2019est donn\u00e9 \u00e0 celles qui sont malades, qui cessent d\u2019elles-m\u00eames de venir travailler ou sont tout simplement cong\u00e9di\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Menoune remet int\u00e9gralement ce qu\u2019elle gagne \u00e0 sa m\u00e8re. La jeune fille, sa m\u00e8re et ses deux fr\u00e8res occupent une pi\u00e8ce dont le loyer leur est compt\u00e9 \u00e0 1.000 francs par mois. 400 francs, en gros, sont pay\u00e9s pour l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, par mois. Ici, on ne paye pas l\u2019eau parce qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019eau courante, mais seulement un puits : l\u2019eau courante, on la prend \u00e0 la fontaine publique du quartier. Pour vivre, il reste donc, en comptant le gain de la m\u00e8re et de la jeune fille, 8.000 francs par mois, pour quatre personnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Menoune est fianc\u00e9e. Lorsque, dans quelques mois, elle se mariera, sa m\u00e8re et ses deux fr\u00e8res perdront leur soutien et ne disposeront plus, en tout et pour tout, que des 1.000 ou 1.500 francs que la m\u00e8re r\u00e9ussit \u00e0 gagner dans le mois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>Sofia<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Comme exemple d\u2019ouvri\u00e8re de l\u2019industrie, voici encore Safia. C\u2019est une femme de taille moyenne, mais forte ; son visage aux traits rudes est tann\u00e9 comme du cuir. Elle ne conna\u00eet pas exactement son \u00e2ge, cependant elle doit avoir 60 ans pass\u00e9s. Elle travaille dans une huilerie o\u00f9 elle fait partie de l\u2019\u00e9quipe de femmes qui manipulent les olives destin\u00e9es aux conserves. La t\u00e2che de ces ouvri\u00e8res consiste \u00e0 d\u00e9charger les camions, qui arrivent pleins, dans des paniers de 20 kilos environ qu\u2019elle transportent sur leurs \u00e9paules. Elles d\u00e9versent ensuite ces paniers en tas ; puis elle trient les olives par calibres et degr\u00e9 de maturit\u00e9. Ces op\u00e9rations faites, elles rechargent de nouveau leurs paniers qu\u2019elles vident dans des bains de potasse. Et ce sont elles qui retirent, avec leurs mains nues, les olives qui ont s\u00e9journ\u00e9 dans la potasse. Impossible de se figurer comment s\u2019effectue ce labeur de for\u00e7at, ni les horribles conditions qui l\u2019accompagnent. Mains affreusement d\u00e9chiquet\u00e9es par la potasse, habits souill\u00e9s et attaqu\u00e9s par le jus noir et acide des olives, \u00e9paules meurtries et \u00e9rafl\u00e9es par les poids \u00e9normes qu\u2019il faut transporter sans r\u00e9pit. A ce travail saisonnier, qui ne dure que 6 mois de l\u2019ann\u00e9e, de novembre \u00e0 mai, Safia gagne 225 francs par journ\u00e9e de 8 heures. Ses compagnes ont toutes au del\u00e0 de 45 ans et nombre d\u2019elles atteignent et d\u00e9passent 60 ans. Depuis quelque temps, les patrons emploient des femmes de pr\u00e9f\u00e9rence aux hommes, parce qu\u2019elles ont l\u2019esprit moins revendicatif et qu\u2019elles acceptent de plus bas salaires. Une autre raison de ce choix, et qui explique aussi l\u2019\u00e2ge avanc\u00e9 des ouvri\u00e8res, c\u2019est que le patron peut \u00e9viter de la sorte d\u2019avoir \u00e0 les inscrire comme b\u00e9n\u00e9ficiaires des allocations familiales.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, Safia ne touche pas sa paie le samedi ; le patron la renvoie au surlendemain, lundi, pour ne lui verser, m\u00eame alors, comme aux autres femmes, qu\u2019une partie du salaire. Safia est veuve ; elle a une fille qui travaille aussi dans une manufacture de tapis. Bien qu\u2019ouvri\u00e8re accomplie, cette jeune fille d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es est pay\u00e9e comme demi-ouvri\u00e8re, \u00e0 1.200 francs par semaine. Les deux femmes logent dans une grotte des environs de la ville o\u00f9 les eaux d\u2019infiltration pleuvent sans arr\u00eat sur leur t\u00eate. Elles paient 1.000 francs de loyer par mois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><strong>La domestique<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette main-d\u2019\u0153uvre f\u00e9minine, il est une cat\u00e9gorie tout \u00e0 fait \u00e0 part et bien curieuse, je veux parler des domestiques, dont on ne semble pas avoir saisi jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent la singuli\u00e8re situation. Tout le monde ici sait ce qu\u2019est une bonne mauresque, rien n\u2019\u00e9tant plus facile que d\u2019en avoir une. C\u2019est une chose qui para\u00eet tellement commune, la \u00ab fatma \u00bb, qu\u2019on ne prend jamais la peine de s\u2019interroger sur ce qu\u2019elle repr\u00e9sente ou ce qu\u2019elle signifie. On ne se pose pas de questions au sujet d\u2019une bonne : ce qu\u2019on lui demande c\u2019est d\u2019\u00eatre un instrument de confort le moins cher possible, sinon le plus perfectionn\u00e9. Il n\u2019est pas dans mon propos d\u2019\u00e9voquer ici la condition de ces femmes, qui fait d\u2019elles le rebut du monde, bien que l\u2019on puisse l\u00e9gitimement reprendre les paroles d\u2019une employ\u00e9e de maison catholique, form\u00e9e par la J.O.C. : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Beaucoup de jeunes de cette profession, d\u00e9clare cette militante d\u2019Action Catholique, sont trait\u00e9es par leurs patrons comme des \u00eatres inf\u00e9rieurs, qu\u2019on ignore, qu\u2019on d\u00e9daigne, qu\u2019on m\u00e9prise. \u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Appliqu\u00e9es aux \u00ab fatmas \u00bb, ces paroles sont d\u2019une justesse encore plus tragique. Non, mon intention n\u2019est pas de d\u00e9crire l\u2019affreuse condition de ces femmes, ni les humiliations qu\u2019elles sont oblig\u00e9es d\u2019essuyer sans murmure. C\u2019est sur un autre aspect de leur situation que je voudrais attirer l\u2019attention et c\u2019est, bien entendu, uniquement les mauresques que vise mon propos. On voit ces femmes, de tr\u00e8s bonne heure, courir \u00e0 travers les rues de la ville pour se rendre \u00e0 leur travail. D\u2019o\u00f9 viennent-elles, d\u2019o\u00f9 sortent-elles ? Si l\u2019on entreprend des recherches l\u00e0-dessus, on s\u2019avise qu\u2019elles proviennent, les unes de populeux quartiers indig\u00e8nes, comme par exemple la Casbah d\u2019Alger, les autres de villages n\u00e8gres ou de bidonvilles, d\u2019autres enfin sortent de grottes de troglodytes. O\u00f9 se rendent-elles ensuite ? Elles p\u00e9n\u00e8trent dans des maisons, des appartements qui sont \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des lieux qu\u2019elles viennent de quitter. Une comparaison est absurde m\u00eame, tant la diff\u00e9rence est totale. Voil\u00e0 donc un \u00eatre qui \u00e9migre pour quelques heures d\u2019un monde souterrain, grouillant, d\u00e9chir\u00e9 et d\u00e9chirant, vers un monde clair et rayonnant, o\u00f9 r\u00e8gne l\u2019ordre, la nettet\u00e9, le confort. (A-t-on song\u00e9 que c\u2019est souvent le seul genre de relations qu\u2019entretiennent europ\u00e9ens et musulmans dans ce pays, qu\u2019il n\u2019y en a souvent pas d\u2019autres, que ce sont souvent l\u00e0, veux-je dire, les seuls contacts qui se traduisent par l\u2019acc\u00e8s des foyers, par une connaissance qui s\u2019op\u00e8re de l\u2019int\u00e9rieur ?) Ainsi, \u00e0 partir de l\u2019instant o\u00f9 une bonne attache son tablier, elle est non seulement soumise aux exigences et aux suj\u00e9tions propres \u00e0 son \u00e9tat, mais elle doit encore changer de personnalit\u00e9, de fa\u00e7on \u00e0 s\u2019int\u00e9grer dans la mesure du possible au milieu o\u00f9 son travail la fait p\u00e9n\u00e9trer. Cette personne qui n\u2019utilise jamais la langue fran\u00e7aise pour son besoin personnel, est oblig\u00e9e, ici, de comprendre et de parler cette langue ; elle est m\u00eame tenue d\u2019employer des formules consacr\u00e9es par un usage et des mani\u00e8res dont elle ignore totalement l\u2019origine. Elle entre de la sorte de plain-pied dans un monde enti\u00e8re ment \u00e9tranger au sien, auquel il lui faut s\u2019adapter de but en blanc, sans transition, pendant une partie seulement de la journ\u00e9e, pour retrouver ensuite le monde qui lui est familier. Ainsi donc, \u00e0 partir de l\u2019instant o\u00f9 elle noue son tablier, cette femme apparemment fruste, \u00e0 l\u2019horizon born\u00e9, va r\u00e9aliser, pour se retrouver en terre inconnue, un effort de compr\u00e9hension que jamais nul \u00eatre cultiv\u00e9, rompu aux meilleures disciplines, n\u2019a su fournir \u00e0 ce point pour comprendre le milieu d\u2019o\u00f9 sort cette humble femme. Mais l\u2019aspect le plus frappant et le plus sensible de ce d\u00e9paysement psychologique n\u2019est certainement pas l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de cette intimit\u00e9 ni m\u00eame l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 qui impr\u00e8gne toute la personnalit\u00e9 de la \u00ab fatma \u00bb lorsqu\u2019elle assume les responsabilit\u00e9s de son \u00e9tat : non, vraiment, je crois que le premier effet et le plus puissant de cette rencontre et de ce d\u00e9racinement suivi d\u2019une transplantation en milieu \u00e9tranger, c\u2019est, aux yeux de la bonne, celui d\u2019une diff\u00e9rence de condition exorbitante, non imaginable. D\u2019une pi\u00e8ce o\u00f9 toute une famille est entass\u00e9e, d\u2019une b\u00e2tisse surpeupl\u00e9e, on passe dans un appartement spacieux, a\u00e9r\u00e9, clair, dont les occupants sont souvent moins nombreux que ceux de la pi\u00e8ce \u00e9touffante qu\u2019on vient de quitter\u2026 le parall\u00e8le se poursuit en toutes choses. Pour la nourriture, par exemple : tout ce qui se mange, se gaspille, se jette d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et\u2026 tout ce qui ne se mange pas de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 ; il en est de m\u00eame pour l\u2019habillement, pour le confort, pour la vie individuelle, pour la sant\u00e9, pour les livres et les arts, pour les fleurs et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019humeur des \u00eatres. Ainsi la seule connaissance possible entre europ\u00e9ens et musulmans se fait-elle souvent sous forme de regard, fix\u00e9 par le d\u00e9nuement et la d\u00e9tresse, sur le bonheur et l\u2019aisance.<\/p>\n\n\n\n<p>Que cela ne nous fasse pas oublier, d\u2019ailleurs, l\u2019aspect purement main-d\u2019\u0153uvre de la question. Combien gagne une domestique mauresque par mois ? Son salaire varie entre 3.000 et 6.000 francs environ ; dans le meilleur des cas, il s\u2019\u00e9l\u00e8ve donc \u00e0 200 francs par jour, ou plut\u00f4t pour 5 heures de travail par jour.<\/p>\n\n\n\n<p>La bonne qui m\u2019a servi d\u2019exemple a une excellente place. Ses patrons la traitent avec beaucoup d\u2019humanit\u00e9. Ils lui donnent fr\u00e9quemment soit \u00e0 manger, soit \u00e0 emporter de la nourriture chez elle ; ils lui font des cadeaux de temps en temps : habits, tissu ou bien chaussures. Elle touche 6.000 francs par mois effectivement, ce qui est assez rare. La plupart des femmes qui travaillent, ont une ou plusieurs personnes \u00e0 leur charge. Celle-ci a son mari \u00e0 sa charge, qui, en tant que Marocain, n\u2019est embauch\u00e9 nulle part en vertu des lois en vigueur, si ce n\u2019est pour de menus travaux temporaires. Le revenu essentiel de la famille consiste dans les 6.000 francs que gagne la femme. L\u00e0-dessus, il faut pr\u00e9lever 1.000 francs par mois de loyer pour un gourbi de terre. Cette jeune femme est m\u00e8re d\u2019un b\u00e9b\u00e9 qu\u2019elle nourrit elle-m\u00eame. 5.000 francs par mois, c\u2019est \u00e0 quoi s\u2019\u00e9l\u00e8vent, finalement, les ressources certaines d\u2019un foyer avec un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait me soup\u00e7onner d\u2019avoir choisi sciemment, de parti-pris, les cas que je viens de pr\u00e9senter. Tout au contraire, je puis assurer que j\u2019ai pris mes exemples au hasard, sans d\u2019abord savoir o\u00f9 ils allaient me mener.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis attard\u00e9 \u00e0 dessein sur le travail des femmes pour montrer comment, dans les conditions de vie actuelles, le travail se transforme en d\u00e9rision, comment le travail, chose sacr\u00e9e, devient dans cette lutte path\u00e9tique contre la faim une mal\u00e9diction. Mais je voulais aussi montrer le courage admirable de ces femmes qui ne d\u00e9sarment ni ne renoncent quoique, de toutes parts, l\u2019existence semble les \u00e9craser d\u2019un poids aveugle afin de leur faire l\u00e2cher prise. L\u2019ent\u00eatement tranquille de ces \u00eatres est le fait patent d\u2019un monde qui veut vivre, quoi qu\u2019il en co\u00fbte. Par ailleurs, nous avons ainsi la preuve qu\u2019il existe, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un prol\u00e9tariat masculin, un prol\u00e9tariat f\u00e9minin musulman qui attend seulement qu\u2019un champ d\u2019action lui soit ouvert, qui y aspire m\u00eame de toutes ses forces, pour r\u00e9v\u00e9ler de quoi il est capable. Il appara\u00eet de toute \u00e9vidence que ceux qui invoquent les traditions islamiques, les prescriptions religieuses, les institutions familiales, pour embastiller la femme musulmane dans son foyer, m\u00e9connaissent tout simplement la r\u00e9alit\u00e9 et d\u00e9veloppent des th\u00e9ories qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec les faits. Certes, nous avons vu au d\u00e9but de cette enqu\u00eate comme il est d\u00e9j\u00e0 difficile pour les hommes de trouver du travail. Mais cela signifie seulement que la question de la main-d\u2019\u0153uvre f\u00e9minine se pose au m\u00eame titre que celle de la main-d\u2019\u0153uvre masculine, les femmes musulmanes ayant \u00e9galement droit au travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-large-font-size\"><em>LE TRAVAIL DES HOMMES<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne le travail des hommes, je serai plus bref pour des raisons que l\u2019on comprendra tout de suite : si l\u2019on prend le cas de la main-d\u2019\u0153uvre de l\u2019industrie, du commerce, du b\u00e2timent et autres branches similaires, on se trouvera <em>grosso modo<\/em> en face des m\u00eames caract\u00e9ristiques que celles de tout prol\u00e9tariat de n\u2019importe quel pays, avec cette diff\u00e9rence n\u00e9anmoins que les travailleurs musulmans, en Alg\u00e9rie, sont uniform\u00e9ment class\u00e9s dans les cat\u00e9gories <em>inf\u00e9rieures<\/em> de l\u2019\u00e9chelle professionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong><em>Le d\u00e9classement<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A cet \u00e9gard, une analyse attentive de la composition des 2.600.000 salari\u00e9s recens\u00e9s officiellement nous r\u00e9serve des r\u00e9v\u00e9lations pleines d\u2019enseignement.<\/p>\n\n\n\n<p>On compte environ 80.000 travailleurs des services publics. Ceux-ci ont des traitements \u00e9quivalents ou m\u00eame l\u00e9g\u00e8rement sup\u00e9rieurs aux traitements de la m\u00e9tropole, <em>mais 90 % d\u2019entre eux sont europ\u00e9ens.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On estime \u00e0 environ 500.000 le nombre de travailleurs de l\u2019industrie et du commerce, parmi lesquels se trouvent 190.000 europ\u00e9ens et un peu plus de 300.000 musulmans. Les salaires sont inf\u00e9rieurs, ici, \u00e0 ceux de la m\u00e9tropole (le salaire minimum interprofessionnel garanti est, suivant les zones, de 70, 78 et 86 francs de l\u2019heure, contre 115 francs en France). Les diff\u00e9rences sont naturellement tr\u00e8s sensibles entre les man\u0153uvres et ouvriers sp\u00e9cialis\u00e9s ou qualifi\u00e9s. Or, sur 100 travailleurs europ\u00e9ens, on ne compte que 8 man\u0153uvres, alors que, sur 100 travailleurs musulmans, on en compte 48.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le secteur agricole, il y a environ 17.000 salari\u00e9s europ\u00e9ens, dont plus de 5.000 contrema\u00eetres et chefs de culture, et plus de 2 millions de travailleurs musulmans \u2014 permanents, saisonniers ou journaliers \u2014 dont seulement 3.700 contrema\u00eetres et chefs de culture. C\u2019est \u00e9videmment ici que les conditions de vie sont les plus mauvaises, les salaires officiels variant de 300 \u00e0 385 francs par jour, la journ\u00e9e de travail pouvant aller elle-m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 12 et 14 heures. Et les salaires r\u00e9els sont inf\u00e9rieurs \u00e0 ces salaires officiels. Si bien qu\u2019un ch\u00f4meur de la m\u00e9tropole dispose d\u2019un pouvoir d\u2019achat encore sup\u00e9rieur \u00e0 celui de nombreux travailleurs agricoles en Alg\u00e9rie !<\/p>\n\n\n\n<p>Si, en th\u00e9orie, il n\u2019y a aucune discrimination raciale entre les travailleurs d\u2019origine europ\u00e9enne et les travailleurs d\u2019origine musulmane, en fait, les musulmans se trouvent, comme on vient de le voir, presque toujours dans les cat\u00e9gories les moins pay\u00e9es ; de plus, ils apparaissent comme une main-d\u2019\u0153uvre d\u2019appoint et en quelque sorte accessoire, car, man\u0153uvres dans la grande majorit\u00e9 ou ouvriers agricoles, ils remplissent le plus souvent les emplois p\u00e9nibles pour lesquels le recrutement est impossible autrement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong><em>La qualification professionnelle<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ici surgit le probl\u00e8me souvent \u00e9voqu\u00e9 de la qualification de la main-d\u2019\u0153uvre. L\u2019insuffisance de formation des travailleurs musulmans est fr\u00e9quemment d\u00e9plor\u00e9e, et c\u2019est toujours la raison invoqu\u00e9e pour expliquer ces classements au plus bas de l\u2019\u00e9chelle professionnelle. De fait, jamais argument autant que celui-l\u00e0 n\u2019a \u00e9t\u00e9 dict\u00e9 par la mauvaise foi. Faisons donc justice de cet argument. O\u00f9 et comment voulez-vous que ces ouvriers acqui\u00e8rent une formation valable quand les centres professionnels existant sont notoirement insuffisants? Aussi bien, si cette formation d\u2019une main-d\u2019\u0153uvre qualifi\u00e9e \u00e9tait entreprise, \u00e0 quoi aboutirait-elle ? A r\u00e9tr\u00e9cir \u00ab dangereusement \u00bb le contingent de man\u0153uvres \u00e0 bon march\u00e9, cette r\u00e9serve d\u2019esclaves\u2026 Et \u00e0 quoi servirait une main-d\u2019\u0153uvre qualifi\u00e9e importante et plus nombreuse qu\u2019elle n\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent quand on sait que le pays a une capacit\u00e9 d\u2019absorption strictement limit\u00e9e ? Quand un grand nombre de travailleurs musulmans est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9class\u00e9 d\u2019office ? C\u2019est pour toutes ces raisons que la formation professionnelle est <em>refus\u00e9e<\/em> aux travailleurs musulmans, qui ne sont pas moins aptes que quiconque \u00e0 remplir n\u2019importe quel emploi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong><em>L&rsquo;artisanat<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A c\u00f4t\u00e9 de cela, il existe tout un vaste groupe de travailleurs dont l\u2019activit\u00e9 rel\u00e8ve d\u2019une \u00e9conomie retardataire : les artisans. L\u2019Alg\u00e9rie poss\u00e8de un artisanat assez important encore, r\u00e9sidu d\u2019anciennes corporations m\u00e9di\u00e9vales, d\u2019abord \u00e9branl\u00e9, puis touch\u00e9 \u00e0 mort par la colonisation, mais qui survit cependant gr\u00e2ce au retard apport\u00e9 dans l\u2019\u00e9volution \u00e9conomique du pays. La grande industrie d\u2019Europe, cherchant des d\u00e9bouch\u00e9s, s\u2019est assur\u00e9e des march\u00e9s par l\u2019expansion coloniale. Bient\u00f4t, les colonies et les pays sous-d\u00e9velopp\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 envahis de ses produits. Les contre-coups ne se sont pas fait attendre, et l\u2019\u00e9conomie traditionnelle d\u2019un pays comme l\u2019Alg\u00e9rie a \u00e9t\u00e9 disloqu\u00e9e. Les effets ont \u00e9t\u00e9 presque imm\u00e9diats pour l\u2019artisanat. Concurrenc\u00e9s par les produits manufactur\u00e9s, les artisans ont cherch\u00e9 \u00e0 relever le d\u00e9fi en produisant vite et \u00e0 meilleur march\u00e9 : et c\u2019est tout d\u2019abord la qualit\u00e9 qui en a souffert. Puis quand, peu \u00e0 peu, les objets usuels de fabrication locale ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s par les consommateurs et remplac\u00e9s par des articles manufactur\u00e9s : v\u00eatements, chaussures, ustensiles de m\u00e9nage, literie, etc., les artisans ont compris la vanit\u00e9 de leurs tentatives ; ils \u00e9taient bel et bien condamn\u00e9s \u00e0 dispara\u00eetre. La client\u00e8le musulmane des villes se d\u00e9tourne compl\u00e8tement \u00e0 pr\u00e9sent de la production traditionnelle. Seule, jusqu\u2019\u00e0 ces derniers temps, la campagne restait encore fid\u00e8le aux artisans : mais, depuis la fin de la guerre, les paysans eux-m\u00eames boudent la production artisanale \u00e0 laquelle ils pr\u00e9f\u00e8rent les surplus am\u00e9ricains, et toutes sortes de friperie, import\u00e9s sans devises, qui inondent aujourd\u2019hui le pays. Cela donne le coup de gr\u00e2ce non seulement \u00e0 l\u2019artisanat, mais aussi au commerce de tissus et d\u2019effets vestimentaires tenu par les musulmans. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il faut aussi rechercher une des causes du ch\u00f4mage qui s\u00e9vit terriblement en ce moment, rendant plus aigu\u00ebs les difficult\u00e9s d\u2019un pays d\u00e9j\u00e0 en \u00e9tat de sous-emploi permanent.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais revenons \u00e0 l\u2019artisanat ; r\u00e9pondant de moins en moins aux exigences actuelles, il se d\u00e9fait inexorablement et se meurt. Mais que l\u2019artisanat meure de sa belle mort ou qu\u2019il trouve en lui-m\u00eame des ressources qui lui permettent de faire peau neuve, il faut de toutes mani\u00e8res qu\u2019il disparaisse ou se transforme en autre chose. Il n\u2019y a que les services officiels qui s\u2019acharnent avec une belle constance \u00e0 maintenir en vie ce moribond, moins il est vrai dans l\u2019int\u00e9r\u00eat du malade que pour d\u2019autres objectifs, l\u2019un d\u2019eux \u00e9tant d\u2019entretenir une administration parasite. Et l\u2019un de leurs arguments est la sauvegarde des arts populaires locaux, mais il y a belle lurette que ces arts ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre pr\u00e9sents dans la production artisanale. Aussi les artisans eux-m\u00eames ont-ils compris qu\u2019il leur fallait se renouveler, quitter l\u2019orni\u00e8re dans laquelle ils s\u2019emp\u00eatraient chaque jour davantage. Alors plusieurs tentatives int\u00e9ressantes ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9es par les patrons-artisans appuy\u00e9s de leurs ouvriers, pendant la guerre. Ainsi l\u2019on vit na\u00eetre, par exemple, con\u00e7ue uniquement par les artisans tisserands, la plus grande usine de textiles de l\u2019Alg\u00e9rie, \u00e0 Tlemcen. Mais ceux qui veillent sur le destin de la colonie ont vite flair\u00e9 le danger que pouvait repr\u00e9senter l\u2019installation d\u2019une industrie nationale. Aussi, apr\u00e8s avoir fonctionn\u00e9 pendant 4 ans environ, le temps de satisfaire aux exigences d\u2019une \u00e9conomie priv\u00e9e de l\u2019apport de la France, occup\u00e9e \u00e0 ce moment-l\u00e0, cette usine fut-elle \u00e9touff\u00e9e peu \u00e0 peu jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle rende l\u2019\u00e2me. Ce fut une longue et sombre histoire dont les v\u00e9ritables dessous ne seront sans doute jamais connus. Voil\u00e0 qui illustre bien l\u2019avenir qu\u2019on entend r\u00e9server \u00e0 toute tentative effectu\u00e9e par les Alg\u00e9riens pour \u00e9chapper \u00e0 la mort lente qui les asphyxie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong><em>Le d\u00e9peuplement des campagnes<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut enfin \u00e9voquer un des maux qui frappent le plus profond\u00e9ment l\u2019Alg\u00e9rie ; le d\u00e9peuplement des campagnes. Nous avons vu les conditions de vie dans lesquelles se d\u00e9battent les paysans, la pr\u00e9carit\u00e9 de leurs moyens d\u2019existence, qui fait peser sur eux la menace constante de la famine. Cela explique facilement le mouvement d\u2019exode qui les pousse en grand nombre vers la ville. Mais \u00e0 la mis\u00e8re qui leur fait d\u00e9serter les campagnes s\u2019ajoute encore le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 personnelle cr\u00e9\u00e9e par les exactions des repr\u00e9sentants des pouvoirs publics \u00e0 tous les \u00e9chelons. Un exemple : durant la guerre et pendant que le rationnement de toutes les denr\u00e9es \u00e9tait instaur\u00e9 avec rigueur, dans de nombreux endroits les paysans n\u2019ont <em>jamais<\/em> touch\u00e9 leur ravitaillement. Les cartes d\u2019alimentation se trouvaient entre les mains du ca\u00efd qui, lui, touchait les rations de ses administr\u00e9s. Le r\u00e9sultat est que les fellahs ont fui en masse ces endroits.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il quitte la montagne surpeupl\u00e9e, le douar mis\u00e9rable, aux petites huttes de terre battue, le paysan tente d\u2019abord de trouver du travail dans les plaines. Mais les exploitations europ\u00e9ennes des plaines n\u2019emploient qu\u2019un sous-prol\u00e9tariat strictement limit\u00e9, et pendant une partie seulement de l\u2019ann\u00e9e. Le vignoble est le principal d\u00e9bouch\u00e9 : la culture de la vigne n\u00e9cessite en effet un ouvrier par hectare pendant toute l\u2019ann\u00e9e. Le vignoble emploie donc environ 410.000 ouvriers agricoles qui touchent les salaires les plus \u00e9lev\u00e9s de l\u2019agriculture alg\u00e9rienne : 250 francs par jour\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce sont les villes surtout qui attirent une quantit\u00e9 consid\u00e9rable de mis\u00e9reux sans travail et sans aucune qualification. Elles sont ceintur\u00e9es d\u2019\u00e9pouvantables bidonvilles ou villages n\u00e8gres o\u00f9 des familles enti\u00e8res vivent parfois du seul travail des enfants qui se font petits cireurs ou marchands de journaux. D\u00e9linquance juv\u00e9nile, prostitution, etc., consomment r\u00e9guli\u00e8rement alors la ruine d\u2019une jeunesse perdue.<\/p>\n\n\n\n<p>La sensation qu\u2019ils \u00e9prouvent quand ils arrivent de la campagne est celle d\u2019un immense soulagement, ils respirent enfin librement ; de plus, les possibilit\u00e9s qu\u2019offre la ville leur semblent illimit\u00e9es, compar\u00e9es au d\u00e9nuement complet de la campagne. Les plus chanceux arrivent \u00e0 se faire embaucher comme man\u0153uvres, dans le b\u00e2timent notamment et les travaux de terrassement ou de r\u00e9fection des routes. Le plus grand nombre s\u2019adonne \u00e0 toutes esp\u00e8ces de petits commerces ; ils deviennent marchands ambulants, vendant des l\u00e9gumes, de la vaisselle, de vieux habits, des bonbons, des plantes aromatiques, du petit-lait, etc. Beaucoup mendient. Les femmes font des m\u00e9nages\u2026 Ayant oubli\u00e9 depuis longtemps leur premi\u00e8re impression de bonheur, ils sont maintenant, comme des milliers d\u2019autres, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt d\u2019exp\u00e9dients qui leur permettraient de subsister une journ\u00e9e de plus. Le nombre de ch\u00f4meurs grossit sans cesse. Ainsi, pour la seule ville de Tlemcen, on compte aujourd\u2019hui 2.500 ch\u00f4meurs inscrits. A ceux-l\u00e0, on peut ajouter avec certitude au moins la m\u00eame quantit\u00e9 d\u2019hommes sans travail qui refusent par un sentiment de honte de se faire inscrire sur les listes des ch\u00f4meurs. La municipalit\u00e9 qui a ouvert des chantiers fait travailler 200 d\u2019entre eux, renouvelables tous les mois\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ce bref aper\u00e7u, forc\u00e9ment fragmentaire et incomplet, qui ne rend surtout pas compte de la tension des esprits, quelles solutions, quelles mesures pourraient porter rem\u00e8de \u00e0 un tel \u00e9tat de choses, en dehors des gestes de charit\u00e9 individuels ou collectifs, des secours distribu\u00e9s par les bureaux de bienfaisance ou par des organismes officiels ? Jules Ferry pouvait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crire en 1892, en pensant aux colons : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab Avec les ann\u00e9es, le souvenir des luttes sanglantes s\u2019effacerait ; ce qui le perp\u00e9tue, ce sont les mesures \u00e9conomiques injustes et mal con\u00e7ues\u2026 Ils ne comprennent gu\u00e8re, vis-\u00e0-vis de ces 3 millions d\u2019hommes<\/em> (qui sont aujourd\u2019hui 8 millions et demi. M.D.) <em>d\u2019autre politique que la compression\u2026 \u00bb<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Mohammed DIB<\/strong>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Mohammed Dib paru dans La Nouvelle Critique, 7e ann\u00e9e, n\u00b0 68, septembre-octobre 1955, p. 173-191 MON intention n&rsquo;est pas ici de brosser un tableau g\u00e9n\u00e9ral de la situation de la masse laborieuse des Alg\u00e9riens \u2014 loin de moi l&rsquo;id\u00e9e d\u2019un projet si ambitieux \u2014, mais plut\u00f4t de livrer quelques observations directes, prises sur [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[35,112,138,1215,419,435,457,4887,5492,971],"class_list":["post-25488","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-35","tag-algerie","tag-anticolonialisme","tag-enquete","tag-exploitation","tag-femmes","tag-france","tag-la-nouvelle-critique","tag-mohammed-dib","tag-proletariat"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-6D6","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":25030,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/11\/18\/dib-2\/","url_meta":{"origin":25488,"position":0},"title":"Marcel Moussy : Mohammed Dib, \u00ab\u00a0un interlocuteur valable\u00a0\u00bb","author":"SiNedjib","date":"18\/11\/2024","format":false,"excerpt":"Article de Marcel Moussy paru dans Demain, n\u00b0 4, 5 au 11 janvier 1956, p. 12 LA faim, la mis\u00e8re du peuple alg\u00e9rien, et la conscience qu'il prend de cette mis\u00e8re en cessant de croire \u00e0 sa fatalit\u00e9 : ces th\u00e8mes majeurs de l'auteur de \u00ab La grande maison \u00bb\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/dib-au-cafe.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":25346,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/12\/08\/dib-4\/","url_meta":{"origin":25488,"position":1},"title":"Mohammed Dib : Le cercle de fer","author":"SiNedjib","date":"08\/12\/2024","format":false,"excerpt":"Article de Mohammed Dib paru dans Droit et Libert\u00e9, n\u00b0 126 (230), septembre 1953, p. 2 LE moindre \u00e9lan du c\u0153ur, chez les Alg\u00e9riens dits (ici) europ\u00e9ens, est rabattu par l'id\u00e9e qu'il pourrait aller \u00e0 un homme ou \u00e0 une femme, qui ne sont qu'indig\u00e8nes. 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