{"id":26591,"date":"2025-07-21T12:29:31","date_gmt":"2025-07-21T10:29:31","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=26591"},"modified":"2025-07-21T12:34:49","modified_gmt":"2025-07-21T10:34:49","slug":"noir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2025\/07\/21\/noir\/","title":{"rendered":"Table ronde : Le probl\u00e8me noir aux Etats-Unis"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article paru dans <em><a href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k96878984\/f1.image\">Les Langues modernes<\/a><\/em>, revue et bulletin de l&rsquo;association des professeurs de langue vivante de l&rsquo;enseignement public, 60e ann\u00e9e, n\u00b0 3, mai-juin 1966, p. 108-116<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"580\" height=\"254\" data-attachment-id=\"26592\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2025\/07\/21\/noir\/les-langues-modernes-1966\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-langues-modernes-1966.jpg?fit=987%2C432&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"987,432\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"les langues modernes 1966\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-langues-modernes-1966.jpg?fit=300%2C131&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-langues-modernes-1966.jpg?fit=580%2C254&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-langues-modernes-1966.jpg?resize=580%2C254&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-26592\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-langues-modernes-1966.jpg?w=987&amp;ssl=1 987w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-langues-modernes-1966.jpg?resize=300%2C131&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-langues-modernes-1966.jpg?resize=768%2C336&amp;ssl=1 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 580px) 100vw, 580px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em>En mai 1965, le po\u00e8te Langston Hughes et deux jeunes romanciers, Paule Marshall et Melvin Kelley, furent invit\u00e9s \u00e0 Paris, par le Centre Culturel Am\u00e9ricain pour animer un Colloque sur la litt\u00e9rature noire am\u00e9ricaine. Sim Copans, sp\u00e9cialiste du jazz et de la culture noire, voulut bien se joindre aux \u00e9crivains en visite pour r\u00e9pondre aux questions de Pierre Dommergues qui organisa cette \u00ab table ronde \u00bb et de Michel Fabre. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;amabilit\u00e9 de Mr. Belcher, le Directeur du Centre qui nous preta locaux et mat\u00e9riel d&rsquo;enregistrement, cette \u00ab\u00a0table ronde\u00a0\u00bb put avoir lieu la veille du Colloque. Le manque de place nous contraint \u00e0 ne reproduire que l&rsquo;essentiel de ces deux heures de discussion.<\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p><strong>Question<\/strong> : <em>Existe-t-il un personnage noir caract\u00e9ris\u00e9 ? Est-il modifi\u00e9 par l&rsquo;image que s&rsquo;en fait le public blanc ? Et, \u00e0 partir de la, quel est selon vous, le r\u00f4le de l&rsquo;\u00e9crivain noir en tant qu&rsquo;artiste ? Ses difficult\u00e9s sp\u00e9cifiques ? Comment parvient-il \u00e0 enrichir la culture nationale comme le fait, de mani\u00e8re \u00e9vidente, le musicien noir ? Mais peut-\u00eatre faudrait-il commencer par cette simple question : Quels sentiments un noir am\u00e9ricain \u00e9prouve-t-il \u00e0 Paris, Mister Hughes ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Cela d\u00e9pend du noir. Je m&rsquo;y sens aussi \u00e0 l&rsquo;aise qu&rsquo;\u00e0 New York. Du point de vue racial, il n&rsquo;y a pas entre ces deux villes une \u00e9norme diff\u00e9rence. La plus \u00e9vidente \u00e0 mes yeux est une question de coiffeur : \u00e0 New-York, je dois aller me faire couper les cheveux \u00e0 Harlem ou dans un quartier noir ; \u00e0 Paris je vais o\u00f9 bon me semble \u2026 La plupart des noirs am\u00e9ricains trouvent l&rsquo;atmosph\u00e8re de Paris plus libre que celle de nos grandes villes, \u00e0 l&rsquo;exception peut-\u00eatre de New York et San Francisco. Et il y a ici des noirs qui n&rsquo;ont pas l&rsquo;intention de rentrer aux Etats-Unis. Personnellement, j&rsquo;y suis retourn\u00e9 parce que c&rsquo;est l\u00e0 que se trouvent mes racines et la source de mon inspiration. J&rsquo;aime Harlem et j&rsquo;y vis. C&rsquo;est un endroit peu banal, et pour moi, passionnant. Et les Etats-Unis aussi ; \u00e0 cause du probl\u00e8me racial, je suppose, qui vous emp\u00eache \u00e0 coup s\u00fbr de vous ennuyer !<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Question<\/strong> : <em>Vous sentez-vous plus Am\u00e9ricain en Europe ? Ou plus noir ? Ou bien n&rsquo;y voyez-vous aucune diff\u00e9rence ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 terriblement affect\u00e9 par mon \u00e9tat de noir. J&rsquo;ai toujours eu des amis dans tous les groupes raciaux. Ma couleur n&rsquo;influence pas \u00e0 l&rsquo;exc\u00e8s ma fa\u00e7on de penser. Peut-\u00eatre parce que je n&rsquo;ai pas v\u00e9cu dans le Sud et n&rsquo;ai pas \u00e9t\u00e9 form\u00e9 par les aspects les plus durs du racisme. Cela me permet, dans mes \u0153uvres, de pr\u00e9tendre \u00e0 une certaine objectivit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des blancs comme des noirs.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Question<\/strong> : <em>James Baldwin dit avoir compris pour la premi\u00e8re fois en Europe \u00e0 quel point il \u00e9tait Am\u00e9ricain, et proche, en ce sens, de ses concitoyens blancs. Qu&rsquo;en pensez-vous, Miss Marshall, puisque c&rsquo;est votre premier voyage en France ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : J&rsquo;\u00e9prouve ce sentiment chaque fois que je quitte les Etats-Unis, pour les Antilles, par exemple. En Am\u00e9rique o\u00f9 nous vivons \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du courant principal de la soci\u00e9t\u00e9, nous ne nous sentons pas toujours compl\u00e8tement Am\u00e9ricains. Mais d\u00e8s qu&rsquo;il en sort, le noir comprend combien il est Am\u00e9ricain. Ce qui est salutaire. Car, si nous devons mettre un terme aux probl\u00e8mes raciaux, il faut que le noir se sente vraiment Am\u00e9ricain, parce qu&rsquo;il l&rsquo;est. Notre pays est n\u00e9 de la sueur et du labeur du noir. Celui-ci se situe au c\u0153ur de l&rsquo;exp\u00e9rience am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Je dirais que le noir est plus Am\u00e9ricain que quiconque aux Etats-Unis. Pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il lui reste si peu de son h\u00e9ritage africain. Le capitalisme bourgeois, le protestantisme et diverses influences ont profond\u00e9ment model\u00e9 sa personnalit\u00e9. Et il ne peut pas, comme l&rsquo;immigrant italien ou fran\u00e7ais, se dire : j&rsquo;\u00e9tais mieux en Italie ou en France. En d&rsquo;autres termes, on reste toujours un noir, seule change l&rsquo;attitude d&rsquo;autrui \u00e0 votre \u00e9gard. La diff\u00e9rence, c&rsquo;est qu&rsquo;en Am\u00e9rique, on vous apprend toute votre vie qu&rsquo;il n&rsquo;est pas bon d&rsquo;\u00eatre noir. Voyez les magazines noirs, comme <em>Ebony<\/em> : ils font de la publicit\u00e9 pour des produits qui blanchissent la peau ou d\u00e9frisent les cheveux. Ils font le jeu des blancs et sacrifient \u00e0 l&rsquo;argent la dignit\u00e9 raciale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : En Am\u00e9rique vous \u00eates forc\u00e9 d&rsquo;\u00eatre conscient de votre race presque tout le temps. Dans le Sud, cette pression constante cr\u00e9e des tensions constantes. Un autre ph\u00e9nom\u00e8ne est la pression g\u00e9n\u00e9rale pour imposer une certaine image de l&rsquo;Am\u00e9ricain. Chacun fait des sacrifices : les noirs se blanchissent comme les Juifs changent de nom, troquant Lavinski contre Harris par exemple, pour se conformer \u00e0 un type g\u00e9n\u00e9ral qui est aussi en grande partie antis\u00e9mite. Lorsque je viens \u00e0 Paris, je ne dois pas penser que je suis un noir, mais moi-m\u00eame, un individu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : C&rsquo;est l\u00e0-dessus que nous devons insister sans cesse. Au milieu des interminables discussions o\u00f9 l&rsquo;on nous entra\u00eene, sur le probl\u00e8me noir et la place du noir dans la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine, on perd parfois de vue la r\u00e9alit\u00e9 la plus pr\u00e9cieuse qui est l&rsquo;individu. Nous devons toujours y revenir sous peine de d\u00e9finir des cat\u00e9gories sous lesquelles dispara\u00eet l&rsquo;individu, la personne distincte et unique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley <\/strong>: Certes. Mais je voudrais ajouter une remarque. Je crois que<br>le racisme fait partie du caract\u00e8re national am\u00e9ricain. Il s&rsquo;enracine dans la mani\u00e8re dont le pays fut cr\u00e9\u00e9. A tel point qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;Am\u00e9rique. Il y a des immigrants dont certains furent amen\u00e9s dans les fers et d&rsquo;autres vinrent pour faire fortune. Personne n&rsquo;est r\u00e9ellement Am\u00e9ricain. Je puis, curieusement, l&rsquo;\u00eatre plus que d&rsquo;autres dans la mesure o\u00f9 je suis le produit d&rsquo;un plus grand nombre d&rsquo;immigrants. Un arri\u00e8re-grand-p\u00e8re Alsacien, un autre Colonel dans l&rsquo;arm\u00e9e des Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s &#8211; le premier Officier tu\u00e9 \u00e0 Bull Run -, un Cubain, un Porto-Ricain. Je suis quantitativement plus Europ\u00e9en qu&rsquo;Africain. Or, chaque Am\u00e9ricain revendique sa parcelle d&rsquo;origine am\u00e9ricaine. C&rsquo;est parce que le racisme tient lieu de diff\u00e9rence de classe aux Etats-Unis. Certes on peut s&rsquo;\u00e9lever et redescendre dans l&rsquo;\u00e9chelle sociale. Mais en un sens tous les noirs, si haut qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent, demeurent dans la classe inf\u00e9rieure. Tout noir peut se faire assommer par un policier sans la moindre raison \u2026 Miles Davis se trouvait un jour devant la porte de \u00ab\u00a0Birdland\u00a0\u00bb ; un policier lui ordonne de circuler ; il r\u00e9pond qu&rsquo;il travaille dans l&rsquo;\u00e9tablissement ; il se fait aussit\u00f4t rosser, et le policier n&rsquo;a jamais eu \u00e0 rendre compte de quoi que ce soit \u2026 Quand vous arrivez en Europe vous comprenez soudain qu&rsquo;il existe des gens qui pensent que le fait d&rsquo;\u00eatre noir implique aussi des qualit\u00e9s. En Italie, je mangeais dans un petit restaurant, o\u00f9, apr\u00e8s quelques verres pris avec eux, des clients me demandaient de chanter des \u00ab\u00a0spirituals\u00a0\u00bb. En Am\u00e9rique, quelqu&rsquo;un qui vous le demande cherche souvent a vous remettre \u00e0 \u00ab\u00a0votre place\u00a0\u00bb, dans le r\u00f4le d&rsquo;amuseur, \u00e0 vous renvoyer \u00ab\u00a0\u00e0 la cuisine\u00a0\u00bb avec les past\u00e8ques et le poulet frit \u2026 Aussi, au d\u00e9but, je prenais cela pour un affront, puis j&rsquo;ai compris que ces Italiens admiraient les \u00ab\u00a0spirituals\u00a0\u00bb et voulaient que je leur fasse partager ma culture \u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S. Copans<\/strong> : Quelle est, aux Etats-Unis, la r\u00e9action des noirs, des \u00e9crivains noirs envers ceux qui ont quitte leur pays et ses probl\u00e8mes comme Richard Wright ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Ma r\u00e9action ne sera peut-\u00eatre pas typique. Mais je pense qu&rsquo;un \u00e9crivain, ou n&rsquo;importe qui, a le droit de vivre ou bon lui semble. Certains critiques litt\u00e9raires, y compris des noirs, ont jug\u00e9 que la d\u00e9cision de Wright de vivre en France avait nui a son talent. Je ne le crois pas. Hemingway, Gertrude Stein et tant d&rsquo;autres ont habit\u00e9 Paris durant des ann\u00e9es. James Jones y demeure actuellement. Si l&rsquo;on est vraiment \u00e9crivain, on peut \u00e9crire tout aussi bien ici, \u00e0 Mexico ou \u00e0 Moscou qu&rsquo;\u00e0 New-York. Je ne pense pas que le soi-disant d\u00e9clin de Wright vienne de sa r\u00e9sidence \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. Chester Himes, depuis qu&rsquo;il vit en Europe, a fait d&rsquo;\u00e9normes progr\u00e8s. Non seulement ses \u0153uvres sont meilleures, mais elles sont plus connues. A moins d&rsquo;avoir des racines trop &#8211; ou peut-\u00eatre pas assez &#8211; profondes, un \u00e9crivain peut fort bien partir et s&rsquo;inspirer de ses souvenirs. Une \u0153uvre na\u00eet d&rsquo;une r\u00e9cr\u00e9ation par le souvenir, et non du simple fait de vivre \u00e0 Harlem. Mais je dois dire que chacun ne partage pas mon opinion l\u00e0-dessus. Qu&rsquo;en pensez-vous, Paule ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall <\/strong>: Je suis de votre avis. L&rsquo;important pour l&rsquo;\u00e9crivain est de poss\u00e9der son mat\u00e9riau, de l&rsquo;avoir dans le sang, le garder dans sa m\u00e9moire. Mais il existe un autre point de vue sans rapport avec les probl\u00e8mes de la cr\u00e9ation artistique. C&rsquo;est le sentiment que, si l&rsquo;\u00e9crivain noir veut affronter pleinement le fait d&rsquo;\u00eatre noir, il doit le faire en Am\u00e9rique. C&rsquo;est \u00e0 mon avis la signification du p\u00e8lerinage de Baldwin en Europe et de son retour \u00e0 New York. Bien que l&rsquo;atmosph\u00e8re fut plus saine \u00e0 Paris, il devait revenir affronter sa r\u00e9alit\u00e9 dans sa patrie. Cela signifie-t-il que, pour mieux \u00e9crire, il lui faille vivre en Am\u00e9rique ? Je ne le crois pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Langston mentionnait Hemingway. Ne croyez-vous pas que Hemingway est autant un produit de la litt\u00e9rature europ\u00e9enne que de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine ? Il ne traite pas de probl\u00e8mes am\u00e9ricains. Il ne parle pas de son enfance, ni de son \u00e9ducation comme Fitzgerald ou Faulkner. En Espagne il \u00e9crit des romans sur l&rsquo;Espagne. En France, sur la France.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Mais ne parle-t-il pas alors de la qu\u00eate de sa propre int\u00e9grit\u00e9 que fait chaque Am\u00e9ricain ? Du besoin de voyager sans cesse qui l&rsquo;anime ? Ce manque d&rsquo;un sens de sa propre identit\u00e9 est typiquement am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S. Copans<\/strong> : C&rsquo;est l&rsquo;un des \u00e9ternels probl\u00e8mes de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine ; celui de l&rsquo;existence d&rsquo;une culture ind\u00e9pendante de la colossale culture europ\u00e9enne. Celui de Washington Irving, d&rsquo;Henry James. Un probl\u00e8me qui se pose moins pour l&rsquo;\u00e9crivain noir. Il y eut longtemps une litt\u00e9rature exclusivement anglo-saxonne et protestante aux Etats-Unis. Et je ne sais plus quel professeur d\u00e9plorait que le rossignol yankee ne chant\u00e2t plus aussi purement depuis l&rsquo;intrusion des voix de Sandburg et Dreiser, par exemple, ces fils de Scandinaves et d&rsquo;Allemands.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Tout \u00e9crivain noir qui traite le probl\u00e8me racial, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre traite un probl\u00e8me am\u00e9ricain. Or, il se peut qu&rsquo;un certain recul l&rsquo;aide. Avez-vous lu <em>Savage Holiday<\/em> de Wright, qui vient d&rsquo;\u00eatre r\u00e9imprim\u00e9 en \u00ab\u00a0paperback\u00a0\u00bb ? Eh bien, il n&rsquo;y a pas de personnage noir, et pourtant il tente de donner une vision plus totale de l&rsquo;exp\u00e9rience du noir Am\u00e9ricain. Ce blanc enferme accidentellement, nu, dans son escalier et dont la vue cause la mort d&rsquo;un petit gar\u00e7on est litt\u00e9ralement rong\u00e9, hant\u00e9 par la culpabilit\u00e9. Wright tentait certainement d&rsquo;\u00e9largir la vision de l&rsquo;oppression du noir, de lui donner une valeur universelle en prenant du recul. Mais peut-on alors parler de l&rsquo;Am\u00e9rique sans sentir battre son pouls ? Henry James parlait moins de l&rsquo;Am\u00e9rique que d&rsquo;Am\u00e9ricains en Europe.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall <\/strong>: Il est difficile de parler de la situation raciale en restant longtemps loin de chez nous. Je pense que <em>The Long Dream<\/em>, de Wright, d\u00e9peignait une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9pass\u00e9e depuis vingt ans.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : La situation objective des romans de Wright existe encore de nos jours.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Question<\/strong> : <em>En quoi son roman date-t-il ? Quels changements se sont produits, Miss Marshall ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Il me semble que c&rsquo;est surtout la mani\u00e8re dont le noir con\u00e7oit sa situation, envisage sa vie, qui a chang\u00e9. Dans le sens d&rsquo;une attitude plus militante, d&rsquo;un refus de continuer \u00e0 subir l&rsquo;injustice.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Je ne suis pas de votre avis. Les sentiments du noir n&rsquo;ont pas chang\u00e9. Le ressentiment a toujours exist\u00e9. Il est seulement mieux organis\u00e9. Il y a toujours eu des militants, les r\u00e9voltes d&rsquo;esclaves, Nat Turner \u2026 Mais il y a eu un temps o\u00f9 les noirs croyaient qu&rsquo;il valait mieux vivre dans le Nord que dans le Sud. Cela n&rsquo;est plus vrai. S&rsquo;il existe encore quelque espoir, ce n&rsquo;est pas \u00e0 New York, mais dans le Mississipi. Parce que 40 % de la population est noire, et qu&rsquo;un jour ou l&rsquo;autre ces gens voteront et d\u00e9cideront pour 40 % du gouvernement de l&rsquo;\u00e9tat. Tandis que le ghetto urbain de Harlem ne joue aucun r\u00f4le dans la vie politique New Yorkaise.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Nous avons Adam Clayton Powell. Il crie pourtant assez fort, ce me semble !<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Il a beau crier, la situation de Harlem ne s&rsquo;am\u00e9liore pas. Pour en revenir \u00e0 Wright, la situation a chang\u00e9 dans la mesure o\u00f9 les distinctions sont moins nettes. En d&rsquo;autres termes, le Nord est devenu plus insidieux que le Sud. Comme le disait Malcolm X, vous pouvez \u00e9lire un renard ou un loup. Les renards sont dans le Nord \u2026 Mais je ne suis pas sur qu&rsquo;il y ait un d\u00e9clin chez Wright. <em>The Outsider<\/em> est son meilleur livre. L\u00e0, il se lib\u00e8re du st\u00e9r\u00e9otype du noir. Le noir en tant que monstre se trouve de bonne heure dans notre litt\u00e9rature, il fait pendant au noir r\u00e9dempteur, au Christ noir. Dans <em>Native Son<\/em>, Bigger Thomas n&rsquo;est qu&rsquo;un animal, un produit de l&rsquo;oppression, un monstre. Mais Cross Damon, dans <em>The Outsider<\/em>, se trouve dans une situation r\u00e9elle. Il n&rsquo;est pas ch\u00e2tr\u00e9, c&rsquo;est un homme. Wright \u00e9crivait mieux \u00e0 la fin. A propos de <em>The long Dream<\/em>, il faut reconnaitre que l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit des n\u00e8gres avait chang\u00e9 et le romantisme du d\u00e9part pour le Nord disparu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S. Copans<\/strong> : Cela nous ram\u00e8ne \u00e0 la question du personnage noir : Comment devrait-il \u00eatre d\u00e9crit ? Comment l&rsquo;est-il par l&rsquo;auteur noir, et l&rsquo;Am\u00e9ricain blanc ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall <\/strong>: Nous avons longtemps \u00e9t\u00e9 \u00e9crases par les st\u00e9r\u00e9otypes. Soit de l&rsquo;Oncle Tom, humble, ob\u00e9issant, ch\u00e2tr\u00e9, soit du monstre comme Bigger Thomas. Et le propos, le but vraiment insidieux de ces st\u00e9r\u00e9otypes est de nier l&rsquo;humanit\u00e9 essentielle du noir. Cette litt\u00e9rature refl\u00e8te le refus du pays entier de consid\u00e9rer le noir comme un \u00eatre humain. On le traite en Oncle Tom, en Bigger, mais de nos jours encore on se refuse \u00e0 le traiter en homme. Et il est regrettable que les \u00e9crivains noirs eux-m\u00eames aient contribue involontairement \u00e0 perp\u00e9tuer cette image du noir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Et je veux ajouter que ce n&rsquo;est pas par hasard que l&rsquo;on trouve facilement <em>Native Son<\/em> en Am\u00e9rique alors que <em>The Outsider <\/em>n&rsquo;est pas r\u00e9imprim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall <\/strong>: L&rsquo;Am\u00e9rique veut conserver son image du noir. Elle s&rsquo;accroche \u00e0 cette vision. Elle peut investir ce monstre de ses d\u00e9sirs sexuels refoul\u00e9s, de son ins\u00e9curit\u00e9. Quel beau symbole ! Il incarne toutes les craintes de l&rsquo;Am\u00e9rique \u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Question<\/strong> : <em>Pourrions-nous dire que <\/em>The Outsider <em>est un premier pas dans le sens de cette conception du roman qui est, entre autres, celle de Ralph Ellison ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Dans <em>Shadow and Act<\/em>, Ellison dit avec raison que le devoir de l&rsquo;\u00e9crivain noir am\u00e9ricain est d&rsquo;insister sur l&rsquo;humanit\u00e9 du noir comme une donn\u00e9e, et non pas de la revendiquer simplement comme le font les romans de protestation. D&rsquo;indiquer les formes qui l&rsquo;expriment : l&rsquo;humour, cette mani\u00e8re de prendre la vie sans broncher, la musique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S. Copans<\/strong> : Ce qui m&rsquo;int\u00e9resse, c&rsquo;est que <em>Shadow and Act<\/em> d\u00e9finit le r\u00f4le de l&rsquo;artiste noir en tant qu&rsquo;artiste. Comme le disait Langston, il implique que chaque noir est un probl\u00e8me particulier. Il a ses propres origines et sa propre exp\u00e9rience. Mais dans quelle mesure partagez-vous l&rsquo;opinion d&rsquo;Ellison que la description du noir, et la cr\u00e9ation du personnage noir, est sup\u00e9rieure chez Faulkner \u00e0 la majorit\u00e9 des romans \u00e9crits par des noirs ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Il se trouve que Faulkner est un excellent \u00e9crivain. Je pense qu&rsquo;Ellison parle de son talent artistique et de sa capacit\u00e9 de faire vivre les personnages de noirs du Sud qu&rsquo;il cr\u00e9e, d&rsquo;en faire un portrait frappant et \u00e9mouvant. Je dois ajouter que je n&rsquo;\u00e9prouve personnellement aucune admiration pour les sentiments racistes profonds de Faulkner. Nous parlons de ses personnages, mais ses sentiments sont \u00e0 la base de ceux-ci. Or, d&rsquo;apr\u00e8s les noirs qui l&rsquo;ont connu, Faulkner n&rsquo;aimait gu\u00e8re les n\u00e8gres. En tant qu&rsquo;hommes. Car il les aimait en tant que personnages ou symboles. Je ne crois pas qu&rsquo;il ait toujours compris les noirs qu&rsquo;il peignait. Dans <em>Requiem For A Nun<\/em>, par exemple, il fait dire \u00e0 la nourrice noire condamn\u00e9e pour le meurtre de l&rsquo;enfant, qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas peur de la mort parce qu&rsquo;elle ira en Paradis. Et le juge blanc, bien du Sud, lui demande ce qu&rsquo;un n\u00e8gre peut bien aller faire au ciel. \u00ab Je puis y travailler \u00bb, r\u00e9pond-elle. Eh bien, aucun noir n&rsquo;a jamais r\u00eav\u00e9 d&rsquo;aller travailler au Paradis. C&rsquo;est une erreur de psychologie. Mettre cela dans la bouche d&rsquo;un noir r\u00e9v\u00e8le une m\u00e9connaissance flagrante de sa psychologie \u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Faulkner est si habile qu&rsquo;il r\u00e9ussit \u00e0 animer ses st\u00e9r\u00e9otypes de noirs. Mais ce qui lui manque, ce qui manque \u00e0 tant de cr\u00e9ateurs de personnages noirs, c&rsquo;est de faire exister pleinement ceux-ci avec leur complexit\u00e9, leurs contradictions, leur richesse, et ceci sur le plan romanesque.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley <\/strong>: Vous \u00eates trop s\u00e9v\u00e8res pour Faulkner. Je ne crois pas qu&rsquo;un seul \u00e9crivain blanc am\u00e9ricain comprenne r\u00e9ellement les noirs. On ne conna\u00eet pas v\u00e9ritablement les noirs, vous savez.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Vous \u00eates trop s\u00e9v\u00e8re pour les \u00e9crivains blancs.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Je ne sais pas \u2026 Je crois que les noirs connaissent les blancs parce qu&rsquo;ils travaillent chez eux. Mais le soir, quand la femme de m\u00e9nage rentre dans son ghetto, les blancs ignorent ce qui s&rsquo;y passe. D&rsquo;ailleurs, je ne crois pas que Faulkner \u00e9tait un vrai Sudiste. Son fr\u00e8re John, un s\u00e9gr\u00e9gationniste, dit que Faulkner le prenait souvent \u00e0 parti, qu&rsquo;il pensait que le Sud devait agir, faire quelque chose. Il \u00e9crivait pour essayer de sauver le Sud. Comme j&rsquo;\u00e9cris pour sauver les noirs, pour ainsi dire. Mon public blanc ne m&rsquo;importe gu\u00e8re ; je cherche \u00e0 atteindre le public noir. Ce qui est terrible en Am\u00e9rique, c&rsquo;est que la plupart des \u00e9crivains noirs \u00e9crivent pour les blancs. Ils sont encore sous l&#8217;emprise des blancs. Tant que j&rsquo;adresse mes invectives au blanc, il peut encore me dominer efficacement. La grandeur de Malcolm est d&rsquo;avoir vu cela : il a tourn\u00e9 le dos aux blancs pour aider les siens \u00e0 se lib\u00e9rer eux-m\u00eames, tandis que les mouvements pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 civique n&rsquo;atteignent pas l&rsquo;homme de la rue.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S. Copans<\/strong> : Ellison et Baldwin, entre autres, ont donn\u00e9 la palme \u00e0 Faulkner pour son traitement romance du noir. Or, dans <em>A Word to Virginians<\/em>, une conversation avec ses \u00e9tudiants de l&rsquo;Universit\u00e9 de Virginie datant du 20 f\u00e9vrier 1958, Faulkner \u00e9crit : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab\u00a0Le noir n&rsquo;est encore capable que d&rsquo;\u00eatre un citoyen de second rang. Sa trag\u00e9die vient de ce qu&rsquo;il n&rsquo;est encore qualifi\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 que dans la mesure o\u00f9 il a du sang blanc ( \u2026 ). Il ne lui suffira pas de penser et d&rsquo;agir comme un blanc. Il devra penser et agir comme le meilleur des blancs, parce que, si le blanc, \u00e0 cause de sa race et de sa couleur, peut mettre la morale en pratique le dimanche seulement, soit un jour par semaine, le noir ne peut faillir ni s&rsquo;\u00e9carter du droit chemin.\u00a0\u00bb <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il me semble que Faulkner faisait l\u00e0 un effort sinc\u00e8re pour penser en lib\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Ce qu&rsquo;il dit l\u00e0, beaucoup de dirigeants des mouvements pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 civique le disent : pour \u00eatre trait\u00e9 en homme, il faut se comporter en homme. Il faut porter chemise et cravate !<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Mais tout cela vient du grand besoin qu&rsquo;\u00e9prouve le noir d&rsquo;\u00eatre respectable et accept\u00e9 par les blancs. Un besoin qui doit \u00eatre r\u00e9fr\u00e9n\u00e9. Le terme de r\u00e9f\u00e9rence demeure encore la soci\u00e9t\u00e9 blanche. Mais les noirs, et ceci gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;influence de gens comme Malcolm, commencent \u00e0 s&rsquo;en lib\u00e9rer, et \u00e0 comprendre leur responsabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis des masses noires. Malcolm \u00e9tait un homme de la masse, il ne l&rsquo;a pas oubli\u00e9, et on ne l&rsquo;a pas oubli\u00e9. L&rsquo;un des spectacles les plus \u00e9mouvants que j&rsquo;aie jamais vus \u00e9tait cette file interminable de gens attendant dans la rue de d\u00e9filer devant son corps. Cela nous r\u00e9v\u00e8le bien des choses sur le peuple de Harlem qui s&rsquo;exprime si peu \u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Comme Malcolm voulait sauver les noirs, Faulkner voulait<br>sauver le Sud. Les noirs et les blancs du Sud. Le soi-disant ennemi naturel du noir est le pauvre blanc : c&rsquo;est aussi son alli\u00e9 naturel. Apr\u00e8s la guerre civile, il y eut des mouvements d&rsquo;union des noirs et des pauvres blancs. Ils furent bris\u00e9s en partie par l&rsquo;aristocratie du Sud, et surtout par les industriels du Nord. Si le Sud doit \u00eatre sauv\u00e9, les deux races le seront.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hugues<\/strong> : Mais selon sa fameuse d\u00e9claration, cit\u00e9e par le <em>New York Times<\/em>, Faulkner finissait pourtant par dire que s&rsquo;il devait y avoir une guerre raciale, il descendrait dans la rue aux c\u00f4t\u00e9s des blancs.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley <\/strong>: Descendriez-vous dans la rue pour combattre les Chinois s&rsquo;ils envahissaient l&rsquo;Am\u00e9rique ? Pour l&rsquo; \u00ab\u00a0in\u00e9vitable confrontation\u00a0\u00bb ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Je suis pacifiste. Je ne crois pas en la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Je voulais dire que cette remarque a \u00e9t\u00e9 \u00e0 tort s\u00e9par\u00e9e de son contexte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Faulkner vivait \u00e0 Oxford, Mississipi, o\u00f9 des centaines de soldats durent \u00eatre appel\u00e9s pour prot\u00e9ger un seul \u00e9tudiant de l&rsquo;universit\u00e9. Faulkner fit-il jamais une d\u00e9claration au sujet de Meredith ? Non. C&rsquo;\u00e9tait un \u00e9crivain de premier ordre, mais un raciste pur et simple. Il y a eu de bons \u00e9crivains fascistes. Il y a de bons \u00e9crivains derri\u00e8re le rideau de fer, que l&rsquo;on adh\u00e8re ou non \u00e0 leur philosophie. Mais un \u00e9crivain de valeur n&rsquo;est pas toujours un homme de valeur. Et je m&rsquo;\u00e9tonne que tant de nos \u00e9crivains noirs admirent tant Faulkner.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Parce qu&rsquo;il \u00e9tait du Sud, il n&rsquo;avait qu&rsquo;une connaissance partielle du noir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Parce qu&rsquo;il \u00e9tait am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Vous avez raison. Parce qu&rsquo;il \u00e9tait am\u00e9ricain. C&rsquo;est vrai de tous les Am\u00e9ricains blancs.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : N&rsquo;\u00eates-vous pas un peu durs pour eux ? Certains nous comprennent fort bien. Carson Mc Cullers, dans <em>The Heart Is A Lonely Hunter<\/em>, montre une profonde connaissance du noir \u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Faulkner ne suit pas Dilsey quand elle sort de la maison des Compson. Il ne conna\u00eet pas les autres aspects de sa vie. C&rsquo;est pourquoi c&rsquo;est un personnage limit\u00e9 qu&rsquo;il nous donne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley <\/strong>: Je pourrais vivre cinquante ans \u00e0 Paris et ne jamais conna\u00eetre toute la complexit\u00e9 de la vie fran\u00e7aise. Pourrait-on me le reprocher ? Je ne crois pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall <\/strong>: Faulkner fait du noir un symbole de la permanence, de l&rsquo;endurance. Il faut bien reconnaitre que la grandeur du noir vient pr\u00e9cis\u00e9ment de ce qu&rsquo;il a surv\u00e9cu \u00e0 des ann\u00e9es d&rsquo;oppression, de brutalit\u00e9, d&rsquo;injustice. Et non seulement surv\u00e9cu, mais conserv\u00e9 son humanit\u00e9. C&rsquo;est ce que les \u00e9crivains noirs c\u00e9l\u00e8brent maintenant : au milieu de tous ses malheurs, le noir a gard\u00e9 ce qui l&rsquo;unit \u00e0 tous les hommes. Cela s&rsquo;exprime \u00e0 tous les niveaux. Malcolm, en reliant le probl\u00e8me racial am\u00e9ricain \u00e0 celui de la lib\u00e9ration des peuples colonis\u00e9s, a vu la qualit\u00e9 universelle de l&rsquo;exp\u00e9rience noire. C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;\u00e9crivain doit, lui aussi, lib\u00e9rer les personnages des st\u00e9r\u00e9otypes \u00e9troits.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Question<\/strong> : <em>Pensez-vous que dans <\/em>Dark Laughter<em>, de Sherwood Anderson, on puisse d\u00e9j\u00e0 trouver le v\u00e9ritable triomphe du noir ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : Attention ! Ce triomphe ne signifie pas n\u00e9cessairement que la peinture du noir est juste. On a le st\u00e9r\u00e9otype du Christ noir triomphant. Et l&rsquo;Oncle Tom aussi a son triomphe.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Oui, mais aux d\u00e9pens de sa virilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : En ce qui concerne ce triomphe spirituel, et non viril, effectif, eh bien, j&rsquo;ai beau admirer la non-violence, je ne puis souscrire \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de ne pas me d\u00e9fendre si l&rsquo;on m&rsquo;attaque. On m&rsquo;a demand\u00e9 r\u00e9cemment pourquoi je n&rsquo;\u00e9tais pas all\u00e9 \u00e0 Selma, comme beaucoup d&rsquo;artistes et d&rsquo;\u00e9crivains. Parce que je me serais rang\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de cette femme qui frappa le sh\u00e9rif Clarke. Et c&rsquo;est \u00e0 elle que je donnerais le prix Nobel. Il y avait l\u00e0 des centaines de noirs qui regardaient trois \u00e9normes policiers la matraquer. Et pas un n&rsquo;a boug\u00e9. Ils triomphaient peut-\u00eatre en esprit, comme l&rsquo;Oncle Tom. Je pr\u00e9f\u00e8re les esclaves r\u00e9volt\u00e9s, les Nat Turner, les Denmark Vesey. Arna Bontemps est le seul \u00e9crivain noir qui ait \u00e9crit, avec <em>Black Thunder<\/em>, un roman historique sur les r\u00e9voltes d&rsquo;esclaves. Tant d&rsquo;aspects glorieux de la vie du peuple noir n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9s, utilis\u00e9s par les po\u00e8tes, au th\u00e9\u00e2tre, dans les romans. On a abus\u00e9 des st\u00e9r\u00e9otypes. Il est temps que les \u00e9crivains noirs &#8211; et les \u00e9crivains blancs \u00e9galement, pourquoi pas ? &#8211; puisent dans ce magnifique mat\u00e9riau pour exprimer les tendances militantes du noir am\u00e9ricain. Il a milit\u00e9 en esprit pendant des si\u00e8cles, mais sans pouvoir descendre dans la rue comme il l&rsquo;a fait r\u00e9cemment \u00e0 Harlem. Dans mes histoires de <em>Simple<\/em>, j&rsquo;essaie de faire sentir cet esprit militant du noir de Harlem. L&rsquo;une de ces anecdotes le plus souvent r\u00e9imprim\u00e9e est celle de la bonne n\u00e9gresse qui se penche \u00e0 la fen\u00eatre pour lancer une brique sur les policiers blancs qui investissent le quartier. Juste \u00e0 ce moment, une brique lanc\u00e9e du toit l&rsquo;assomme elle-m\u00eame. A l&rsquo;h\u00f4pital, on jette, pour lui recoudre le cuir chevelu, une perruque magnifique qu&rsquo;elle vient de payer 40 dollars. Et, bien s\u00fbr, c&rsquo;est ce qui la rend absolument furieuse \u2026 Mais, pour moi, l&rsquo;important c&rsquo;est qu&rsquo;elle essayait de faire quelque chose, de jeter sa brique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : L&rsquo;une des faiblesses de notre litt\u00e9rature vient du refus du noir de reconna\u00eetre son pass\u00e9. Mal inform\u00e9, rarement invit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;y int\u00e9resser, il y associe quelque infamie. C&rsquo;est l&rsquo;un des devoirs de l&rsquo;\u00e9crivain de lui r\u00e9v\u00e9ler comment, m\u00eame sous l&rsquo;esclavage, le noir triomphait de l&rsquo;oppression. Cela a une importance capitale : un peuple ne peut progresser s&rsquo;il n&rsquo;a pas le sens de son pass\u00e9, s&rsquo;il ne l&rsquo;a pas regard\u00e9 en face et assum\u00e9 son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : En effet. Voila ce qui s&rsquo;est produit aux Etats-Unis. Jusqu&rsquo;\u00e0 une \u00e9poque r\u00e9cente, le noir s&rsquo;est senti lui-m\u00eame responsable de son esclavage. Adh\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique calviniste et croyant \u00e0 la pr\u00e9destination, il s&rsquo;est cru esclave de par la volont\u00e9 divine. Et il a eu honte de lui-m\u00eame, une honte soigneusement entretenue par l&rsquo;Am\u00e9rique blanche qui a \u00e9touff\u00e9 les nouvelles des r\u00e9voltes d&rsquo;esclaves comme elle \u00e9touffe certaines nouvelles, de peur que la r\u00e9volte de quelques-uns d\u00e9clenche un soul\u00e8vement g\u00e9n\u00e9ral. D&rsquo;o\u00f9 chez le noir un sens de la futilit\u00e9 de ses efforts, une culpabilit\u00e9 renforc\u00e9e par la culture blanche qui lui r\u00e9p\u00e8te : tu es un \u00eatre de second ordre. Quand il fait quelque chose de bien, on n&rsquo;en parle pas. Je viens seulement d&rsquo;apprendre que l&rsquo;inventeur du plasma artificiel \u00e9tait un noir. Et durant la guerre, la Croix-Rouge am\u00e9ricaine mettait le sang des noirs et celui des blancs dans des bocaux diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> (riant) : La Croix-Blanche et la Croix-Rouge !<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall <\/strong>: Il y a eu une destruction syst\u00e9matique de la dignit\u00e9 du noir. C&rsquo;est un acte inhumain, un v\u00e9ritable crime, car en dernier ressort ce qu&rsquo;un homme poss\u00e8de, c&rsquo;est sa dignit\u00e9 personnelle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : On ne parle gu\u00e8re des nombreux emprunts de la culture am\u00e9ricaine en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la culture noire. C&rsquo;est \u00e9vident dans le domaine musical ; les \u00ab\u00a0spirituals\u00a0\u00bb, les chants de travail, les \u00ab\u00a0blues\u00a0\u00bb qui sont la base m\u00eame de la musique noire et du jazz. Le jazz n&rsquo;est pas seulement noir, il est am\u00e9ricain. M\u00eame chose pour le langage : des termes que j&rsquo;entendais \u00e0 Harlem il y a vingt ans &#8211; \u00ab\u00a0dig\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0cool\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0hip\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0square\u00a0\u00bb &#8211; sont maintenant entr\u00e9s dans le langage am\u00e9ricain. Et le charleston, le jitterbug, le twist. Il me semble que la capacit\u00e9 de savoir rire et s&rsquo;amuser est extr\u00eamement importante. Elle permet de rester en bonne sant\u00e9 morale et de se passer du psychanalyste. Mais, et c&rsquo;est bien plus important, la pens\u00e9e sociale am\u00e9ricaine tout enti\u00e8re est influenc\u00e9e par les mouvements de conqu\u00eate de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 civique. Il y a quinze ans, les \u00e9tudiants jouaient \u00e0 manger des poissons rouges ou \u00e0 s&rsquo;entasser \u00e0 douze dans une cabine t\u00e9l\u00e9phonique. Aujourd&rsquo;hui, dans tous les \u00ab\u00a0campus\u00a0\u00bb que j&rsquo;ai visit\u00e9s, la plupart des \u00e9tudiants ont une pens\u00e9e politique et sociale. Ils vont \u00e0 Selma, \u00e0 Montgomery, dans le Mississipi. De cette mani\u00e8re, le noir peut aider l&rsquo;Am\u00e9rique \u00e0 changer, car ce sont les \u00e9tudiants noirs qui ont inaugur\u00e9 les \u00ab\u00a0sit-ins\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0freedom rides\u00a0\u00bb. Maintenant beaucoup de blancs se joignent \u00e0 eux et commencent enfin \u00e0 se pr\u00e9occuper des grands probl\u00e8mes nationaux : le capitalisme, le Vi\u00eat-nam, Saint-Domingue. Le jour de mon d\u00e9part de New-York, des \u00e9tudiants anti-militaristes, occupant la chauss\u00e9e pour emp\u00eacher un d\u00e9fil\u00e9, se faisaient emmener en prison. Il y a quinze ans, \u00e7&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 inimaginable. Notre presse n&rsquo;accorde pas \u00e0 ces manifestations l&rsquo;attention qu&rsquo;elles m\u00e9ritent, mais nos historiens devront le faire \u2026 Un changement s&rsquo;esquisse m\u00eame dans les manuels scolaires : autrefois ils passaient presque sous silence la fraction noire de la population parce que les \u00e9coles du Sud ne voulaient pas de manuel pr\u00e9sentant de mani\u00e8re favorable les r\u00e9alisations des noirs. Tout le mouvement actuel des \u00ab\u00a0jeunes noirs\u00a0\u00bb qui a vu \u00e9merger Martin Luther King, James Farmer et Forman, a modifi\u00e9 certaines habitudes am\u00e9ricaines. Un \u00e9diteur comme Mc Graw Hill demande ainsi \u00e0 des auteurs noirs des textes pour ses manuels scolaires afin de donner une version plus exacte du r\u00f4le du noir dans notre culture.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : J&rsquo;ai deux remarques \u00e0 faire. D&rsquo;abord, beaucoup des cr\u00e9ations du noir ont \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9es par la culture am\u00e9ricaine sans qu&rsquo;il en ait tir\u00e9 quelque avantage. Dans une \u00e9mission t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e sur une grande \u00e9cole de danse new-yorkaise, le reporter demande \u00e0 \u00ab Killer \u00bb Joe Piro, je crois, quand il a invent\u00e9 le twist, et l&rsquo;autre r\u00e9pond sans sourciller : \u00ab\u00a0En 1954\u00a0\u00bb. Tant que la t\u00e9l\u00e9vision et la presse favorisent de tels mensonges, l&rsquo;Am\u00e9rique ne peut rendre justice au noir dont elle emprunte d\u00e9couvertes et coutumes. R\u00e9cemment, le comit\u00e9 Pulitzer a refus\u00e9 son prix \u00e0 Duke Ellington sous pr\u00e9texte qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas un vrai compositeur. Je crois avec vous, Langston, que les mouvements de revendication de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 raciale changent l&rsquo;Am\u00e9rique, mais je crois qu&rsquo;elle r\u00e9siste de toutes ses forces. Dans le college o\u00f9 j&rsquo;enseigne, six \u00e9tudiants qui voulaient organiser une section de la Northern Student Movement Organization (1) ont eu un mal fou \u00e0 obtenir l&rsquo;autorisation. De nos jours, en 1965, ils ont d\u00fb expliquer pourquoi ils d\u00e9siraient une telle organisation sur leur \u00ab\u00a0campus\u00a0\u00bb ! Je ne crois pas que l&rsquo;Am\u00e9rique d\u00e9sire changer, ni que la situation s&rsquo;am\u00e9liore, du moins pour l&rsquo;instant. Au contraire, une r\u00e9action se dessine : on critique les intellectuels qui critiquent le gouvernement. C&rsquo;est \u00e0 croire qu&rsquo;une nouvelle p\u00e9riode de Mc Carthysme s&rsquo;annonce.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S. Copans<\/strong> : Depuis douze ans que je pr\u00e9pare des \u00e9missions ou donne des causeries en France sur la musique noire am\u00e9ricaine, j&rsquo;ai toujours l&rsquo;impression que l&rsquo;Am\u00e9rique en sous-estime l&rsquo;importance. On peut pourtant retracer presque toute l&rsquo;histoire du noir am\u00e9ricain \u00e0 travers le jazz. Pourquoi aucun noir am\u00e9ricain n&rsquo;a-t-il pas encore \u00e9crit le ou les livres dont nous avons besoin sur ce sujet ? Il y a, bien sur, <em>Blues People<\/em>, de LeRoi Jones. Comment se fait-il alors que Ralph Ellison l&rsquo;ait si durement \u00e9reint\u00e9 ? Il pr\u00e9tend, si je ne me trompe, que Jones a surestim\u00e9 l&rsquo;apport du noir \u00e0 sa propre musique, et n\u00e9glig\u00e9 les apports venus de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Cette attitude correspond \u00e0 celle d&rsquo;Ellison vis-\u00e0-vis de la litt\u00e9rature, puisqu&rsquo;il se refuse \u00e0 admettre des fronti\u00e8res entre la culture blanche et la culture noire en Am\u00e9rique \u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall <\/strong>: Il s&rsquo;agit peut-\u00eatre d&rsquo;une seule r\u00e9alit\u00e9, et les influences sont<br>r\u00e9ciproques. Mais je voulais simplement ajouter que le noir, comme sa musique l&rsquo;indique, est peut-\u00eatre la seule force vraiment vitale de notre pays. Notre soci\u00e9t\u00e9 manque totalement de cette vitalit\u00e9, de cette capacit\u00e9 d&rsquo;appr\u00e9cier l&rsquo;existence que le noir poss\u00e8de. C&rsquo;est le drame d&rsquo;un peuple qui en opprime un autre : il se d\u00e9shumanise. Comme le dit Baldwin, l&rsquo;oppresseur et l&rsquo;opprim\u00e9 sont li\u00e9s et l&rsquo;oppresseur devient opprim\u00e9. Aussi s&rsquo;est-il cr\u00e9e une sorte de vide dans son \u00eatre. Cela \u00e9clate dans les banlieues. D&rsquo;o\u00f9 cette soif de tirer du noir sa vitalit\u00e9, mais bien s\u00fbr de la prendre sans reconna\u00eetre ses dettes ; d&rsquo;o\u00f9 \u00e9galement un terrible sentiment de culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : En d&rsquo;autres termes, c&rsquo;est de l&rsquo;exploitation. Dans le cas du<br>\u00ab\u00a0gospel singing\u00a0\u00bb que Mahalia Jackson, Alex Bradford et d&rsquo;autres noirs ont mis \u00e0 la mode, prenez la liste des publications : le nombre de noms de blancs vous ferait croire qu&rsquo;ils ont compos\u00e9 cette musique. Ce ne sont que des adaptateurs qui ont obtenu les droits. Le pire c&rsquo;est qu&rsquo;ils utilisent des orchestres blancs qui ne connaissent rien au \u00ab\u00a0gospel singing\u00a0\u00bb et n&rsquo;ont pas le sens du rythme. Ce n&rsquo;est pas du racisme, mais un ph\u00e9nom\u00e8ne de commercialisation qui entra\u00eene l&rsquo;abatardissement de l&rsquo;art. Elvis Presley, qui a donn\u00e9 au rock and roll une importance nationale, a tout pris \u00e0 des guitaristes noirs de son quartier. Et Duke Ellington, un tr\u00e8s, tr\u00e8s grand compositeur, doit continuer \u00e0 jouer tous les soirs parce que d&rsquo;autres profitent de son talent pour s&rsquo;enrichir \u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Question<\/strong> : <em>Dans quelle mesure ces probl\u00e8mes pratiques sont-ils aussi ceux de l&rsquo;\u00e9crivain noir ? Avez-vous des difficult\u00e9s particuli\u00e8res \u00e0 d\u00e9buter ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>P. Marshall<\/strong> : Je n&rsquo;ai pas encore d\u00e9but\u00e9, disons que je commence. Apr\u00e8s avoir fait de la copie pour un magazine &#8211; noir, bien entendu -, je me suis jet\u00e9e \u00e0 l&rsquo;eau. J&rsquo;ai mis cinq ans \u00e0 \u00e9crire <em>Brown Girl, Brownstones<\/em>. J&rsquo;ai eu une chance peu ordinaire puisque Random House, la premi\u00e8re maison d&rsquo;\u00e9dition \u00e0 laquelle je me sois adress\u00e9e, l&rsquo;a accept\u00e9 tout de suite. Cependant, il faut reconna\u00eetre que l&rsquo;on publie beaucoup de romans n\u00e8gres, malheureusement beaucoup d&rsquo;\u0153uvres de second ordre. Peut-\u00eatre parce que subsiste une double \u00e9chelle de valeurs, parce que l&rsquo;on attend moins du noir. Or, j&rsquo;insiste, et j&rsquo;ai toujours insist\u00e9 pour \u00eatre jug\u00e9e selon les m\u00eames crit\u00e8res qu&rsquo;un \u00e9crivain blanc. Mais la mode actuelle ne rend peut-\u00eatre pas service \u00e0 de jeunes auteurs sans talent r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L. Hughes<\/strong> : Le probl\u00e8me racial est \u00e0 la mode en ce moment. La litt\u00e9rature noire conna\u00eet une phase propice, comme durant les ann\u00e9es vingt, avec la Renaissance noire. A mon avis, c&rsquo;est salutaire malgr\u00e9 tout. Car il [est] bon pour tout \u00e9crivain de trouver un \u00e9diteur. M\u00eame pour un mauvais \u00e9crivain. Ne serait-ce que pour qu&rsquo;il se rende compte de ses insuffisances. Il est facile par la suite de distinguer le bon du mauvais, et le public n&rsquo;est jamais forc\u00e9 d&rsquo;acheter \u2026 Mais je crois que d&rsquo;ici quelques ann\u00e9es, la mode va changer, comme ce fut le cas r\u00e9cemment pour le roman japonais et le Kabouki. Le noir demeure quelque chose d&rsquo;exotique, de sp\u00e9cial. Il n&rsquo;est pas port\u00e9 par le courant principal de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Kelley<\/strong> : D&rsquo;o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 pour l&rsquo;artiste noir de se soumettre \u00e0 une discipline encore plus stricte, s&rsquo;il veut que son \u0153uvre subsiste ind\u00e9pendamment de modes. Une \u0153uvre v\u00e9ritable finit par triompher. Mais elle ne suit pas la mode. Peut-\u00eatre est-ce pour cela que l&rsquo;on ne reconna\u00eet gu\u00e8re, aux Etats-Unis, la grandeur de Langston ? Mais notre r\u00f4le, c&rsquo;est de continuer d&rsquo;\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">(<em>Traduit et condens\u00e9 par<\/em> <strong>Michel Fabre<\/strong>).<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) Organisation militant en faveur de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 raciale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article paru dans Les Langues modernes, revue et bulletin de l&rsquo;association des professeurs de langue vivante de l&rsquo;enseignement public, 60e ann\u00e9e, n\u00b0 3, mai-juin 1966, p. 108-116 En mai 1965, le po\u00e8te Langston Hughes et deux jeunes romanciers, Paule Marshall et Melvin Kelley, furent invit\u00e9s \u00e0 Paris, par le Centre Culturel Am\u00e9ricain pour animer un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[46,5798,407,457,4656,4728,1211],"class_list":["post-26591","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-46","tag-association-des-professeurs-de-langue-vivante-de-lenseignement-public","tag-etats-unis","tag-france","tag-langston-hughes","tag-les-langues-modernes","tag-litterature"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/s9lTYU-noir","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":26531,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2025\/07\/18\/hughes-2\/","url_meta":{"origin":26591,"position":0},"title":"Marcel Lapierre : Un \u00e9crivain de couleur, Langston Hughes","author":"SiNedjib","date":"18\/07\/2025","format":false,"excerpt":"Article de Marcel Lapierre paru dans Le Peuple, 18 juillet 1934, p. 4 Voici, apr\u00e8s Claude Mac Kay, un nouvel exemple de l'int\u00e9ressante litt\u00e9rature des n\u00e8gres d'Am\u00e9rique. Langston Hughes est \u00e2g\u00e9 de trente-deux ans. Fils d'un avocat et d'une institutrice, il est n\u00e9 dans l'Etat de Missouri. Son existence est\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Langston-Hughes-Sandy-1934.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":14901,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/12\/01\/question-noire-probleme-blanc\/","url_meta":{"origin":26591,"position":1},"title":"Question noire, probl\u00e8me blanc","author":"SiNedjib","date":"01\/12\/2021","format":false,"excerpt":"Mon dernier article intitul\u00e9 \"Question noire, probl\u00e8me blanc\" vient de para\u00eetre dans Le Monde diplomatique (d\u00e9cembre 2021, p. 26). Il est consacr\u00e9 aux publications suivantes : Quincy Troupe, La Derni\u00e8re Interview de James Baldwin. Saint-Paul-de-Vence, novembre\u00a01987, Les \u00c9ditions du Portrait, Paris, 2021 ; Eddie S. Glaude Jr, Ici recommence l\u2019Am\u00e9rique.\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;publications&quot;","block_context":{"text":"publications","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/publications\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/ici-recommence-eddie-glaude-213x300-52dd1.jpg?resize=350%2C200","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":26542,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2025\/07\/20\/hughes-4\/","url_meta":{"origin":26591,"position":2},"title":"Georges-Albert Astre : Langston Hughes, porte-parole et po\u00e8te de la \u00ab\u00a0r\u00e9volution noire\u00a0\u00bb aux Etats-Unis","author":"SiNedjib","date":"20\/07\/2025","format":false,"excerpt":"Article de Georges-Albert Astre paru dans Droit et Libert\u00e9, n\u00b0 239, 15 janvier - 15 f\u00e9vrier 1965, p. 12 et 11 A New York, en juillet dernier, il n'y avait vraiment qu'un probl\u00e8me, pour l'homme de la rue comme pour le businessman, pour le reporter comme pour le policier qui\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Langston-Hughes.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":26525,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2025\/07\/17\/hughes\/","url_meta":{"origin":26591,"position":3},"title":"Mercer Cook : Langston Hughes, \u00ab\u00a0bus boy\u00a0\u00bb, po\u00e8te et dramaturge","author":"SiNedjib","date":"17\/07\/2025","format":false,"excerpt":"Article de Mercer Cook paru dans Vendredi, 4e ann\u00e9e, n\u00b0 145, 12 ao\u00fbt 1938, p. 5 Il y a treize ans, dans un grand h\u00f4tel, \u00e0 Washington, Vachel Lindsay lisait devant des personnalit\u00e9s de la capitale quelques po\u00e8mes, dont trois d'un jeune Am\u00e9ricain de couleur. Ce po\u00e8te noir n'\u00e9tait autre\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Vendredi-1938.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200,"srcset":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Vendredi-1938.jpg?resize=350%2C200&ssl=1 1x, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Vendredi-1938.jpg?resize=525%2C300&ssl=1 1.5x, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Vendredi-1938.jpg?resize=700%2C400&ssl=1 2x"},"classes":[]},{"id":13588,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2021\/08\/12\/jane-albert-hesse-loncle-tom-nexiste-plus\/","url_meta":{"origin":26591,"position":4},"title":"Jane Albert-Hesse : L&rsquo;oncle Tom n&rsquo;existe plus","author":"SiNedjib","date":"12\/08\/2021","format":false,"excerpt":"Article de Jane Albert-Hesse paru dans Franc-Tireur, 25 octobre 1947, p. 2 C'est d'ailleurs que nous vient le souffle... - Les grands romanciers de la race noire : Richard Wright, Langston Hugues. - M\u00e9moires d'un po\u00e8te et d'un homme. - Solidarit\u00e9 dans la lutte et dans l'art. HE oui !\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Franc-Tireur-25-octobre-1947.png?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":16311,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2022\/05\/29\/la-lutte-des-noirs-aux-usa\/","url_meta":{"origin":26591,"position":5},"title":"La lutte des Noirs aux USA","author":"SiNedjib","date":"29\/05\/2022","format":false,"excerpt":"Article paru dans Pouvoir ouvrier, n\u00b0 10, septembre 1959, p. 7-8 et 13 Un pr\u00e9jug\u00e9 tenace et r\u00e9pandu refuse de reconna\u00eetre que les noirs am\u00e9ricains soient capables de lutter s\u00e9rieusement et efficacement contre l'oppression raciale, encore moins d'imposer \u00e0 tel ou tel moment et dans tel ou tel endroit leur\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26591","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26591"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26591\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":26597,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26591\/revisions\/26597"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26591"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26591"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26591"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}