{"id":27844,"date":"2026-01-31T13:12:01","date_gmt":"2026-01-31T12:12:01","guid":{"rendered":"https:\/\/sinedjib.com\/?p=27844"},"modified":"2026-01-31T13:13:38","modified_gmt":"2026-01-31T12:13:38","slug":"mohammed-harbi-marx-courants-de-pensee-marxiste-et-question-nationale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2026\/01\/31\/mohammed-harbi-marx-courants-de-pensee-marxiste-et-question-nationale\/","title":{"rendered":"Mohammed Harbi : Marx, courants de pens\u00e9e marxiste et question nationale"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Expos\u00e9 de <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/harbi-mohammed\/\">Mohammed Harbi<\/a> au s\u00e9minaire \u00ab\u00a0marxiste critique\u00a0\u00bb organis\u00e9 \u00e0 Ath\u00e8nes en juin 1983 par le cercle Protagoras et paru dans <em><a href=\"https:\/\/cmrasite.wordpress.com\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/95-96-decembre-1983-janvier-1984.pdf\">Sous le drapeau du socialisme<\/a><\/em>, n\u00b0 95-96, d\u00e9cembre 1983-janvier 1984<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"580\" height=\"130\" data-attachment-id=\"27094\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2025\/08\/24\/raptis-2\/sous-le-drapeau-du-socialisme-1985\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/sous-le-drapeau-du-socialisme-1985.jpg?fit=922%2C207&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"922,207\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"sous le drapeau du socialisme 1985\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/sous-le-drapeau-du-socialisme-1985.jpg?fit=300%2C67&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/sous-le-drapeau-du-socialisme-1985.jpg?fit=580%2C130&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/sous-le-drapeau-du-socialisme-1985.jpg?resize=580%2C130&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-27094\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/sous-le-drapeau-du-socialisme-1985.jpg?w=922&amp;ssl=1 922w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/sous-le-drapeau-du-socialisme-1985.jpg?resize=300%2C67&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/sous-le-drapeau-du-socialisme-1985.jpg?resize=768%2C172&amp;ssl=1 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 580px) 100vw, 580px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Je commencerai mon expos\u00e9 par une remarque introductive. Il ne s&rsquo;agit pas ici de restituer d&rsquo;une mani\u00e8re exhaustive les discours de Marx et des marxistes sur la question nationale, il existe sur ce point d&rsquo;excellents travaux, notamment ceux de Georges Haupt. Mon propos est d&rsquo;en d\u00e9gager seulement la \u00ab substantifique moelle \u00bb et d&rsquo;en jauger l&rsquo;ad\u00e9quation \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Je proc\u00e9derai par constat pour mieux \u00e9clairer le sujet.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>1 &#8211; La question nationale qui s&rsquo;est impos\u00e9e au XIX\u00e8me si\u00e8cle en Autriche-Hongrie, dans l&#8217;empire des tsars et dans les Balkans a gagn\u00e9 au XX\u00e8me si\u00e8cle de nouvelles aires, notamment dans le monde colonial. Elle se pose encore dans de nombreuses contr\u00e9es et alimente nombre de conflits locaux. Citons pour m\u00e9moire quelques exemples : la Chine (probl\u00e8me de Ta\u00efwan), l&rsquo;Allemagne et la Cor\u00e9e (existence de 2 \u00c9tats s\u00e9par\u00e9s). Ces cas se posent dans le cadre du conflit Est-Ouest. D&rsquo;autres soul\u00e8vent la question de la nationalit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;exemple de l&rsquo;Erythr\u00e9e, des Kurdes, etc \u2026 Quels que soient les cas de figure, la question nationale ne cesse de s&rsquo;imposer \u00e0 nous. On peut dire, sans risque de c\u00e9der \u00e0 l&rsquo;outrance, que les r\u00e9volutions \u00e0 finalit\u00e9 socialiste qui se sont produites ici et l\u00e0, ont exploite a fond la question nationale (URSS, Yougoslavie, Chine, Vietnam). Allons plus loin. La Commune de Paris, qui a servi de laboratoire \u00e0 Marx pour \u00e9laborer son mod\u00e8le de reconstitution de l&rsquo;unit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e par les contradictions du capitalisme, n&rsquo;avait-elle pas une dimension nationale incontestable ? En apparence, le cours de l&rsquo;histoire semble rythm\u00e9 par les grands affrontements nationalistes. Aujourd&rsquo;hui encore, sous nos yeux, des Etats qui se r\u00e9clament de l&rsquo;internationalisme prol\u00e9tarien s&rsquo;opposent dans leur volont\u00e9 de puissance (affrontement entre la Chine et l&rsquo;URSS, invasion du Cambodge par le Vietnam, querelles en Europe centrale sur le sort des minorit\u00e9s, etc \u2026 ). Ces donn\u00e9es font dire aux critiques du marxisme que l&rsquo;internationalisme n&rsquo;est qu&rsquo;une utopie et que les divisions et les luttes nationales sont plus efficaces que la lutte des classes. Nous ne sommes pas, bien s\u00fbr, dupes de cette argumentation qui confond all\u00e8grement la soci\u00e9t\u00e9 et l&rsquo;Etat, ne distingue pas dans les conflits ce qui rel\u00e8ve des luttes nationales et ce qui rel\u00e8ve de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>2 &#8211; Une r\u00e9flexion sur la question nationale doit revenir aux conditions dans lesquelles elle a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e. C&rsquo;est au XIX\u00e8me si\u00e8cle que l&rsquo;identification de l&rsquo;\u00c9tat et de la nation a vu le jour. A cette m\u00eame \u00e9poque, pourtant, le philosophe allemand Herder affirmait que l&rsquo;Etat-nation provenait d&rsquo;une usurpation, d&rsquo;une contrainte faite au peuple. Selon lui, l&rsquo;\u00c9tat pouvait \u00eatre l&rsquo;\u00e9manation d&rsquo;une nation mais pas son essence. Ses id\u00e9es allaient \u00e0 contrecourant. Peu \u00e0 peu, des \u00e9l\u00e9ments sp\u00e9cifiques de la philosophie historiquement situ\u00e9e de la bourgeoisie europ\u00e9enne (\u00e9quivalence entre l&rsquo;\u00c9tat, la nation et le march\u00e9 , productivisme) ont \u00e9t\u00e9 abusivement consid\u00e9r\u00e9es, comme des universaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Que voyons-nous aujourd&rsquo;hui ? Les revendications minoritaires culturelles, linguistiques et politiques mettent en cause l&rsquo;identification de l&rsquo;\u00c9tat et de la nation. Ce constat est vrai pour les nations que Hegel estimait \u00eatre des nations historiques parce qu&rsquo;elles disposaient d&rsquo;un \u00c9tat (France, Espagne, etc \u2026 ). Il l&rsquo;est \u00e9galement pour les nations <em>\u00ab sans histoire \u00bb<\/em> ainsi d\u00e9nomm\u00e9es parce qu&rsquo;elles ne disposaient pas d&rsquo;un Etat conforme aux normes europ\u00e9ennes. Notons au passage que cette diff\u00e9renciation sp\u00e9cieuse se retrouve chez Engels et plus tard chez Staline et ses adeptes. C&rsquo;est dire que par certains de ses aspects, le marxisme est rest\u00e9 tributaire de l&rsquo;id\u00e9ologie bourgeoise.<\/p>\n\n\n\n<p>3 &#8211; L&rsquo;\u00e9mergence du tiers-monde a mis \u00e0 rude \u00e9preuve les id\u00e9es dominantes sur la question nationale. Partout la r\u00e9action \u00e0 la domination du capitalisme occidental a d\u00e9bouch\u00e9 sur la formation d&rsquo;Etats nouveaux. Ces Etats, constitu\u00e9s dans les conditions de l&rsquo;internationalisation du capital, sont sous des formes diverses assujettis \u00e0 la domination imp\u00e9rialiste. A quelques exceptions pr\u00e8s, ils ne sont l&rsquo;expression ni d&rsquo;un seul peuple, ni d&rsquo;une seule culture. D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les nationalit\u00e9s nouvelles sont le produit de nationalismes sans nation. Il en est ainsi de la plupart des pays d&rsquo;Afrique et d&rsquo;Am\u00e9rique latine. On trouve par contre, dans le tiers-monde, des nations partag\u00e9es entre plusieurs Etats. Les Touaregs sont partages entre le Mali, le Niger, l&rsquo;Alg\u00e9rie et la la Lybie ; les Kurdes entre l&rsquo;URSS, la Turquie, l&rsquo;Iran, l&rsquo;Irak et m\u00eame la Syrie. On peut citer d&rsquo;autres exemples et notamment celui des  Indiens en Am\u00e9rique latine.<\/p>\n\n\n\n<p>4 &#8211; Aucun pays dit socialiste n&rsquo;a donn\u00e9 une r\u00e9ponse satisfaisante au probl\u00e8me des minorit\u00e9s nationales. En URSS comme en Chine, leur assimilation demeure l&rsquo;objectif des pouvoirs en place. Les constatations que nous avons faites nous inclinent \u00e0 revoir d&rsquo;un \u0153il neuf la question nationale. Une r\u00e9\u00e9valuation prenant en consid\u00e9ration l&rsquo;exp\u00e9rience historique est indispensable.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant d&rsquo;en esquisser les bases, il nous faut nous arr\u00eater un moment \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage marxiste et d&rsquo;abord \u00e0 celui des fondateurs, Marx et Engels.<\/p>\n\n\n\n<p>5 &#8211; Les marxistes comme leurs adversaires sont d&rsquo;accord sur un point : il n&rsquo;y a ni chez Marx, ni chez Engels de th\u00e9orie de la nation. Leurs \u00e9crits sur la question nationale, tributaires des circonstances, n&rsquo;ont pas la coh\u00e9rence que beaucoup leur pr\u00eatent. On y trouve cependant des points de rep\u00e8re qui, tous, vont \u00e0 l&rsquo;encontre des vis\u00e9es exclusivement nationalistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Commen\u00e7ons par Marx. On sait, cela a \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 dit et r\u00e9p\u00e9t\u00e9 ces jours-ci, que Marx part de l&rsquo;internationalisation du capital par le mode de production capitaliste et de la formation d&rsquo;un march\u00e9 mondial favorable \u00e0 l&rsquo;interd\u00e9pendance entre les nations et \u00e0 l&rsquo;uniformisation de la production des conditions d&rsquo;existence. Dans un tel contexte, la classe ouvri\u00e8re, parce que d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e, est contrainte de d\u00e9passer les horizons de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat priv\u00e9 et d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de la solidarit\u00e9. L&rsquo;internationalisme est une manifestation de la conscience de classe. Il n&rsquo;est rien d&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab La nationalit\u00e9 de l&rsquo;ouvrier,<\/em> \u00e9crit Marx, <em>n&rsquo;est pas fran\u00e7aise, ni anglaise, ni allemande, c&rsquo;est le travail, l&rsquo;esclavage libre, le marchandage de soi-m\u00eame. Son gouvernement n&rsquo;est pas fran\u00e7ais, ni anglais, ni allemand, c&rsquo;est le capital. Son atmosph\u00e8re nationale n&rsquo;est pas fran\u00e7aise, ni anglaise, ni allemande, c&rsquo;est l&rsquo;atmosph\u00e8re de l&rsquo;usine. Le sol qui lui appartient en propre n&rsquo;est pas le sol fran\u00e7ais, ni anglais, ni allemand, il se trouve quelques pieds sous terre \u00bb.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette formulation abrupte, qui ne fait aucune place au champ des formations collectives (famille, communaut\u00e9 rurale, champ linguistique et politique) date de 1845 (cf. \u00ab Critique de l&rsquo;\u00e9conomie politique \u00bb ).<\/p>\n\n\n\n<p>Marx croit que la r\u00e9volution est imminente. La victoire du prol\u00e9tariat sur la bourgeoisie devait donner le signal de la lib\u00e9ration de toutes les nations opprim\u00e9es (cf. Discours du 29 novembre 1847 \u00e0 Londres, lors de la comm\u00e9moration du soul\u00e8vement polonais de 1830). La r\u00e9volution de f\u00e9vrier 1848 le confirme dans sa conviction. Il est plus que jamais persuad\u00e9 que <em>\u00ab la grande industrie moderne d\u00e9molit les fronti\u00e8res nationales et efface les particularit\u00e9s locales dans la production, les rapports sociaux et le caract\u00e8re de chaque peuple<\/em> <em>\u00bb<\/em> (cit\u00e9 par Maximilien Rubel, in <em>\u00ab K. Marx, essai de biographie intellectuelle \u00bb<\/em>. Marcel Rivi\u00e8re, 1971, page 258). Des r\u00e9volutionnaires \u00e9minents se sont crisp\u00e9s sur l&rsquo;aspect \u00e9conomiste de la pens\u00e9e de Marx. Il faut souligner, \u00e0 leur d\u00e9charge, que la r\u00e9flexion de Marx et d&rsquo;Engels sur la question nationale et leurs \u00e9changes \u00e9pistolaires sur ce m\u00eame sujet n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 connu que bien tard.<\/p>\n\n\n\n<p>6 &#8211; En effet, c&rsquo;est dans le feu des batailles politiques pour la formation et l&rsquo;enracinement d&rsquo;un parti ouvrier que Marx et Engels vont rencontrer la complexit\u00e9 de la question nationale. Les probl\u00e8mes de la Pologne et de l&rsquo;Irlande leur servent de laboratoire. A la lumi\u00e8re de leurs \u00e9crits on se rend compte qu&rsquo;ils ne sous-estimaient ni la nation, ni le probl\u00e8me nationale mais ne les abordent jamais en eux-m\u00eames. Leurs prises de position restent toujours [\u00e9clair\u00e9es] par des conditions strat\u00e9giques. Selon les fondateurs du marxisme, <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab deux nations ont non seulement le droit mais le devoir d&rsquo;\u00eatre nationales avant d&rsquo;\u00eatre internationales : les Irlandais et les Polonais. C&rsquo;est lorsqu&rsquo;ils sont nationaux qu&rsquo;ils sont le plus internationaux \u00bb<\/em> (Lettre d&rsquo;Engels a K. Kautsky le 7 f\u00e9vrier 1882).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pourquoi l&rsquo;exception pour ces deux nations puisque Marx et Engels ne sacrifient pas au principe des nationalit\u00e9s et d\u00e9noncent p\u00eale-m\u00eale les Slaves qui aspirent \u00e0 la nationalit\u00e9, Mazzini qui pr\u00f4ne l&rsquo;unit\u00e9 nationale en Italie, etc \u2026 ? C&rsquo;est parce que la Russie qui tient la Pologne sous son joug est le centre de la contre-r\u00e9volution et l&rsquo;Angleterre le centre virtuel d&rsquo;une r\u00e9volution ouvri\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab Je suis de plus en plus arriv\u00e9<\/em>, \u00e9crit Marx \u00e0 Kugelmann (29 novembre 1869), <em>\u00e0 la conclusion, et il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;inculquer cette id\u00e9e \u00e0 la classe ouvri\u00e8re anglaise, qu&rsquo;elle ne pourra jamais rien faire de d\u00e9cisif en Angleterre tant qu&rsquo;elle ne rompra de la fa\u00e7on la plus nette dans sa politique irlandaise, avec la politique des classes dominantes, tant qu&rsquo;elle ne fera pas non seulement cause commune avec les Irlandais mais tant qu&rsquo;elle ne prendra pas l&rsquo;initiative de dissoudre l&rsquo;union r\u00e9alis\u00e9e en 1801 pour la remplacer par des liens f\u00e9d\u00e9raux librement consentis. Il faut tendre \u00e0 ce but, non du point de vue de la sympathie pour l&rsquo;Irlande, mais comme une revendication du prol\u00e9tariat anglais \u2026 Tout mouvement est paralys\u00e9 par le conflit avec les Irlandais qui forment en Angleterre une fraction tr\u00e8s importante de la classe ouvri\u00e8re \u00bb.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Marx r\u00e9alise clairement que le nationalisme, quand il devient obsessionnel, d\u00e9tourne de la lutte des classes. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab Aussi longtemps qu&rsquo;un peuple viable est encha\u00een\u00e9 par un conqu\u00e9rant ext\u00e9rieur, il utilise obligatoirement tous ses efforts, toute son \u00e9nergie contre l&rsquo;ennemi ext\u00e9rieur ; sa vie int\u00e9rieure est paralys\u00e9e, il est incapable d&rsquo;\u0153uvrer \u00e0 son \u00e9mancipation sociale \u00bb. <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pourquoi Marx ne d\u00e9duit-il pas de ce raisonnement l&rsquo;id\u00e9e du passage \u00e0 la lib\u00e9ration sociale par la lib\u00e9ration nationale ? Parce que le centre de la r\u00e9volution se trouvant dans les grands pays industriels, le prol\u00e9tariat est consid\u00e9r\u00e9 comme le moteur d&rsquo;une r\u00e9volution imminente et la cl\u00e9 de la lib\u00e9ration de tous. Il en r\u00e9sulte n\u00e9cessairement une hi\u00e9rarchisation des luttes et, par voie de cons\u00e9quence, une sensibilit\u00e9 moindre aux mouvements nationaux. La conception <em>\u00ab capitalo-centrique \u00bb<\/em> et lin\u00e9aire de l&rsquo;histoire rendait in\u00e9luctable la subordination de la r\u00e9solution du probl\u00e8me des nationalit\u00e9s \u00e0 la r\u00e9volution ouvri\u00e8re. Il ne faut donc pas s&rsquo;\u00e9tonner si les id\u00e9es pr\u00e9monitoires et anticipatrices formul\u00e9es par Engels ont \u00e9t\u00e9 st\u00e9rilis\u00e9es par la consid\u00e9ration selon laquelle la question nationale \u00e9tait une <em>\u00ab affaire purement bourgeoise \u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>7 &#8211; L&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Engels renferme, \u00e7a et l\u00e0, des \u00e9l\u00e9ments de rupture avec cette vision lin\u00e9aire de l&rsquo;histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>a) Dans son histoire inachev\u00e9e de l&rsquo;Irlande, Engels montre que la situation coloniale modifie le cours de l&rsquo;histoire. Traitant des rapports entre l&rsquo;Angleterre et l&rsquo;Irlande, il sugg\u00e8re la constitution d&rsquo;une F\u00e9d\u00e9ration entre les deux pays sans exclure l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;Irlande car les Irlandais, contrairement aux Angles, aux Saxons et aux Normands sont <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab devenus si peu anglais \u2026 que les Polonais ne sont devenus des Russes de l&rsquo;Ouest \u2026 alors tous les pr\u00e9textes g\u00e9ographiques du monde ne suffisent pas \u00e0 d\u00e9montrer cette vocation anglaise pour la conqu\u00eate de l&rsquo;Irlande \u00bb. <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette analyse, Engels ne l&rsquo;\u00e9tend pas aux soul\u00e8vements des Alg\u00e9riens, des Indiens et des Egyptiens contre leurs dominateurs fran\u00e7ais ou anglais. Pour l&rsquo;Europe, la question coloniale n&rsquo;est pas encore \u00e0 l&rsquo;ordre du jour. Dans toutes ses composantes sociales, elle se vit comme locomotive tra\u00e7ant aux autres la voie \u00e0 suivre. Toutefois, l&rsquo;histoire de l&rsquo;Irlande d&rsquo;Engels rec\u00e8le en elle deux id\u00e9es-forces. D&rsquo;une part, elle montre que dans des circonstances historiques donn\u00e9es, la diff\u00e9rence peut d\u00e9boucher sur un irr\u00e9dentisme. D&rsquo;autre part, elle propose une solution ouvri\u00e8re \u00e0 cet irr\u00e9dentisme, la F\u00e9d\u00e9ration entre deux pays, sur un pied d&rsquo;\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>b) Dans les brouillons de la correspondance avec Vera Zassoulitch (1881), Engels admet l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une histoire plurilin\u00e9aire et r\u00e9serve \u00e0 l&rsquo;Europe occidentale la voie de d\u00e9veloppement capitaliste. La r\u00e9flexion se situe dans le prolongement des travaux de Marx sur le <em>\u00ab mode de production asiatique \u00bb<\/em>. Malheureusement, les int\u00e9r\u00eats politiques de l&rsquo;Etat sovi\u00e9tique n&rsquo;ont pas permis d&rsquo;approfondir la recherche sur ce point. On sait qu&rsquo;en 1931, en pleine p\u00e9riode stalinienne, la conf\u00e9rence de L\u00e9ningrad sur le mode de production asiatique consid\u00e8rera comme politiquement nuisible le concept <em>\u00ab asiatique \u00bb<\/em>. Et, quand, dans les ann\u00e9es 1950, le d\u00e9bat rebondira, le courant stalinien s&rsquo;\u00e9vertuera \u00e0 le canaliser et \u00e0 en \u00e9mousser les aspects corrosifs.<\/p>\n\n\n\n<p>c) Dans <em>\u00ab L&rsquo;origine de la famille, de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et de l&rsquo;Etat \u00bb<\/em> (1884), Engels reconnait le r\u00f4le de la reproduction sociale, indissociable mais non assimilable \u00e0 la production et \u00e0 la reproduction \u00e9conomique. Cette reconnaissance qui permettait de d\u00e9passer les hypoth\u00e8ques de l&rsquo;\u00e9conomisme et de porter un regard plus appropri\u00e9 sur la question nationale en Europe et surtout dans les pays ext\u00e9rieurs au monde occidental est rest\u00e9e sans suite. Il y a \u00e0 cela une raison qui me semble fondamentale : la conception lin\u00e9aire du progr\u00e8s, l&rsquo;impact de l&rsquo;\u00e9volutionnisme et du darwinisme sur les penseurs du XIX\u00e8me si\u00e8cle. Comme tous les visionnaires, Marx et Engels ne pouvaient s&rsquo;arracher enti\u00e8rement \u00e0 leur \u00e9poque. Ils ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de ses apports et ont partag\u00e9 ses pr\u00e9jug\u00e9s. Certains de leurs jugements sur les peuples conquis par l&rsquo;Europe sonnent mal aujourd&rsquo;hui \u00e0 nos oreilles.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9finitive, Marx et Engels distinguaient la nation, cat\u00e9gorie du capitalisme ascendant, donc transitoire \u00e0 leurs yeux de la nationalit\u00e9 qui plonge ses racines dans l&rsquo;histoire. Ils \u00e9tablissaient \u00e9galement une diff\u00e9rence entre pays oppresseurs et pays opprim\u00e9s mais subordonnent la question nationale \u00e0 la victoire du prol\u00e9tariat consid\u00e9r\u00e9e comme imminente. Engels ajoute \u00e0 cette p\u00e9tition de principe une nuance de taille : \u00e9voquant la question des colonies, il estime que les possessions coloniales devront \u00eatre prises en charge par le prol\u00e9tariat aussi rapidement que possible et conduits \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab Une seule chose est s\u00fbre<\/em>, \u00e9crit-il, <em>le prol\u00e9tariat victorieux ne peut faire de force le bonheur d&rsquo;aucun pays \u00e9tranger, sans par l\u00e0 m\u00eame nier sa propre victoire \u00bb. <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Aucun pays dit socialiste n&rsquo;a tenu compte de cette clause qui, seule, donne une l\u00e9gitimit\u00e9 socialiste \u00e0 une entreprise de lib\u00e9ration sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>8 &#8211; L&rsquo;id\u00e9e que la nation est une cat\u00e9gorie du capitalisme ascendant et que la r\u00e9alisation de la nationalit\u00e9 venait, dans la hi\u00e9rarchie des luttes, apr\u00e8s les luttes prol\u00e9tariennes constitue le socle \u00e0 partir duquel, dans des conditions historiques transform\u00e9es, les candidats \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage de Marx vont poursuivre le d\u00e9bat sur la question nationale. Au d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle, le parti ouvrier \u00e9tait une mince avant-garde en butte \u00e0 la r\u00e9pression. Les classes ouvri\u00e8res \u00e9taient encore en formation, les leaders souvent recrut\u00e9s parmi des artisans qualifi\u00e9s \u00e9taient des travailleurs cosmopolites passant, selon le d\u00e9sir ou la n\u00e9cessit\u00e9, d&rsquo;un pays \u00e0 l&rsquo;autre. De fait, les associations ouvri\u00e8res ont un caract\u00e8re multinational. On comprend pourquoi, d\u00e8s lors, la I\u00e8re Internationale ne s&rsquo;est pas \u00e9tablie \u00e0 partir de bases nationales. A la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle et au d\u00e9but du XX\u00e8me, la situation change : le mouvement ouvrier prend une grande importance en Europe. Ici et l\u00e0, ses repr\u00e9sentants font irruption dans les institutions. On assiste d&rsquo;une part \u00e0 une <em>\u00ab nationalisation \u00bb<\/em> des classes ouvri\u00e8res des pays industriels (Allemagne, Angleterre) et d&rsquo;autre part \u00e0 des mouvements de population sans pr\u00e9c\u00e9dent en Autriche-Hongrie et en Russie. D\u00e8s lors, la strat\u00e9gie de la lutte pour le socialisme va se trouver confront\u00e9e au probl\u00e8me de la nation et \u00e0 la question nationaliste. Th\u00e9oriciens et leaders du mouvement ouvrier s&rsquo;en emparent. Citons pour memoire Kautsky, Rosa Luxembourg, Ber Borochov, Otto Bauer, Medem, Strasser, Pannekoek, les militants Juifs du Bund et plus tard L\u00e9nine et Staline. La richesse et la complexit\u00e9 des d\u00e9bats m&rsquo;obligent \u00e0 en rendre compte partiellement et ind\u00e9pendamment de toute chronologie. Je sais que ce n&rsquo;est pas sans dommage mais je ne peux transcender les contraintes du temps qui m&rsquo;est imparti. J&rsquo;\u00e9voquerais ici les principaux courants de pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>9 &#8211; Je commencerai par celui qu&rsquo;incarnait Karl Kautsky, th\u00e9oricien auquel empruntera beaucoup, tout en le d\u00e9valorisant parfois injustement, l&rsquo;\u00e9cole bolch\u00e9vique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un article publi\u00e9 en 1883 dans la <em>\u00ab Neue Zeit \u00bb<\/em> sur la nationalit\u00e9 moderne, Kautsky souligne que l&rsquo;\u00c9tat national est la forme de l&rsquo;\u00c9tat moderne. Il admet toutefois qu&rsquo;aucun Etat n&#8217;embrasse la nation enti\u00e8re et essaye, dans sa d\u00e9monstration, de pallier la sous-estimation par Marx et Engels de la question nationale, question du pr\u00e9sent et non <em>\u00ab du pass\u00e9 \u00bb<\/em>. Kautsky fait \u00e9tat du sentiment national qui, selon lui, <em>\u00ab agit sans lien avec le d\u00e9veloppement \u00e9conomique \u00bb<\/em> et met en relief le r\u00f4le de l&rsquo;intelligentsia <em>\u00ab principale porteuse de la revendication nationale \u00bb <\/em>pour que sa promotion se r\u00e9alise dans le cadre de l&rsquo;\u00c9tat. Kautsky substitue \u00e0 l&rsquo;internationalisme prol\u00e9tarien version Premi\u00e8re Internationale, l&rsquo;id\u00e9e de solidarit\u00e9 entre nations <em>\u00ab en devenir socialiste \u00bb<\/em> parce que les int\u00e9r\u00eats du prol\u00e9tariat et ceux de la nation ne cessent de converger davantage. Tout en reconnaissant la croissance de l&rsquo;antagonisme entre la bourgeoisie et le prol\u00e9tariat, Kautsky s&rsquo;achemine vers l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;int\u00e9gration de la classe ouvri\u00e8re \u00e0 l&rsquo;Etat. A l&rsquo;instar des fondateurs du marxisme, il croit \u00e0 l&rsquo;internationalisation libre-\u00e9changiste et \u00e0 l&rsquo;interd\u00e9pendance des nations par l&rsquo;interm\u00e9diaire du march\u00e9. La bourgeoisie ayant recours au protectionnisme devient r\u00e9actionnaire. C&rsquo;est donc au prol\u00e9tariat d&rsquo;achever l&rsquo;\u0153uvre du capital. Devenant nationale, la classe ouvri\u00e8re sacrifie au consensus et met en danger la solidarit\u00e9 internationaliste.<\/p>\n\n\n\n<p>10 &#8211; Rosa Luxembourg est, de tous les th\u00e9oriciens, celle qui reste le plus fid\u00e8le \u00e0 la m\u00e9thode de Marx. Comment articuler la lutte nationale et la lutte du prol\u00e9tariat ? Selon quel ordre de priorit\u00e9s doit-on agir ? Rosa Luxembourg pr\u00e9cise sa position \u00e0 propos de la question polonaise (1896-1897). Contrairement \u00e0 Marx, elle rejette l&rsquo;ind\u00e9pendance de la Pologne et soutient les nationalit\u00e9s des Balkans. Sa perspective se fonde sur le d\u00e9veloppement du capitalisme en Russie et l&rsquo;imminence de la r\u00e9volution dans ce pays. Tout en appelant de ses v\u0153ux la transformation de l&#8217;empire russe en une r\u00e9publique d\u00e9mocratique qui abolirait l&rsquo;oppression nationale, elle s&rsquo;oppose \u00e0 toute russification de la Pologne et pr\u00f4ne l&rsquo;autonomie culturelle. Hostile \u00e0 tout s\u00e9paratisme national Rosa Luxembourg craint par dessus tout l&rsquo;enfermement nationaliste qui, sous le couvert de principes d&rsquo;organisation, commen\u00e7ait \u00e0 gagner les secteurs de la II\u00e8me internationale. Mais ses positions ne sacrifient ni les principes d\u00e9mocratiques, ni les cultures minoritaires.<\/p>\n\n\n\n<p>11 &#8211; Parmi les courants socialistes, les austro-marxistes, les Juifs du Bund et les Arm\u00e9niens ne consid\u00e9raient pas la question nationale comme un probl\u00e8me de second ordre. Alors que les Arm\u00e9niens et les bundistes d\u00e9fendaient l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une nation extraterritoriale, repr\u00e9sentants de communaut\u00e9s \u00e9parpill\u00e9es, ils s\u00e9paraient l&rsquo;id\u00e9e de nation de celle de territoire. Leur vision s&rsquo;inspirait d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9fendues en Autriche par Karl Renner.<\/p>\n\n\n\n<p>Les austro-marxistes avaient d\u00e8s 1897, sous la pression des nationalit\u00e9s ruth\u00e8ne, polonaise, italienne et slov\u00e8ne renonc\u00e9 au centralisme pour s&rsquo;organiser sur une base f\u00e9d\u00e9rale. Ils \u00e9taient en majorit\u00e9 d&rsquo;accord pour rejeter le s\u00e9paratisme et cr\u00e9er un \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral des nationalit\u00e9s dans lequel le principe territorial se combinerait au principe linguistique afin que soient respect\u00e9s dans chaque<em> \u00ab land \u00bb<\/em> les droits culturels des minorit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sein des austro-marxistes, Bauer a une place \u00e0 part. Ses travaux sur la question nationale sont d&rsquo;une actualit\u00e9 br\u00fblante. Bauer, contrairement aux leaders d&rsquo;autres courants de pens\u00e9e marxiste, traite de la nationalit\u00e9 pour elle-m\u00eame. Il rompt, \u00e0 cet \u00e9gard, avec la pens\u00e9e \u00e9volutionniste et \u00e9conomiste et accorde une place importante \u00e0 la culture <em>\u00ab \u2026 la diversit\u00e9 de la communaut\u00e9 culturelle s\u00e9pare rigoureusement, malgr\u00e9 le m\u00e9lange des sangs, les nations \u00bb<\/em>. Parce que la nation historiquement constitu\u00e9e ne d\u00e9tient pas la culture, l&rsquo;\u00e9volution est plurilin\u00e9aire. En cons\u00e9quence, l&rsquo;internationalisme doit prendre en consid\u00e9ration les cultures nationales, d\u00e9fendre l&rsquo;autonomie culturelle, s&rsquo;il ne veut pas d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en <em>\u00ab cosmopolitisme utopique \u00bb<\/em> et s&rsquo;\u00e9carter de la d\u00e9mocratie politique. Otto Bauer a \u00e9t\u00e9 souvent accus\u00e9 de sous-estimer les oppositions de classe et l&rsquo;uniformisation r\u00e9sultant du capitalisme. Mais quiconque veut aujourd&rsquo;hui se pencher sur la crise de l&rsquo;\u00c9tat-nation devra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ses travaux.<\/p>\n\n\n\n<p>12 &#8211; Le courant d&rsquo;inspiration l\u00e9niniste a une approche instrumentale de la question nationale. L\u00e9nine mesurait la force explosive de la lutte des nationalit\u00e9s. Son but imm\u00e9diat est la r\u00e9volution en Russie et dans cette perspective la question nationale joue un r\u00f4le r\u00e9volutionnaire. L&rsquo;internationalisme est du c\u00f4t\u00e9 des peuples opprim\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>En cons\u00e9quence, L\u00e9nine d\u00e9fend le droit des peuples \u00e0 l&rsquo;auto-d\u00e9termination mais en l&rsquo;assortissant d&rsquo;une r\u00e9serve : le droit \u00e0 la s\u00e9paration ne doit pas \u00eatre confondu avec l&rsquo;opportunit\u00e9 de se s\u00e9parer. C&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;instar de Kautsky, L\u00e9nine a une pr\u00e9f\u00e9rence pour les grands Etats. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab Pour autant,<\/em> \u00e9crit-il, <em>que diverses nations constituent un seul \u00c9tat, les marxistes ne pr\u00e9coniseront en aucun cas ni le principe f\u00e9d\u00e9ratif, ni la d\u00e9centralisation. Un grand Etat centralis\u00e9 constitue un \u00e9norme progr\u00e8s historique conduisant du morcellement moyenn\u00e2geux \u00e0 la future unit\u00e9 socialiste du monde entier, et il n&rsquo;y a pas, il ne peut y avoir d&rsquo;autre voie vers le socialisme que celle passant par un tel Etat (indissolublement li\u00e9 au capitalisme) \u00bb. <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Malheureusement, le centralisme de parti et son pendant, le centralisme d&rsquo;Etat, constitueront un obstacle infranchissable \u00e0 l&rsquo;affirmation de l&rsquo;autonomie r\u00e9gionale que recelait le programme l\u00e9niniste. L\u00e9nine s&rsquo;en apercevra en 1922 et d\u00e9fendra contre Staline l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 entre les nations regroup\u00e9es sous la direction de l&rsquo;Etat sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les th\u00e9ories de Staline sur la question nationale ont \u00e9t\u00e9 longtemps consid\u00e9r\u00e9es comme l&rsquo;expression la plus authentique du marxisme. Il s&rsquo;agissait en fait d&rsquo;un essai de d\u00e9finition de la nation, amalgamant des id\u00e9es emprunt\u00e9es \u00e0 Kautsky, Bauer, Medem et Ber Borochov.<\/p>\n\n\n\n<p>A la lumi\u00e8re des positions des courants de pens\u00e9e marxiste, quelques conclusions s&rsquo;imposent d&rsquo;elles-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Si l&rsquo;on excepte le cas particulier d&rsquo;Otto Bauer, les marxistes dans leur majorit\u00e9 \u00e9tablissent une \u00e9quivalence entre l&rsquo;\u00c9tat, la nation et le march\u00e9. L&rsquo;Etat symbolise l&rsquo;av\u00e8nement national, g\u00e9n\u00e9ralise une langue et entretient une id\u00e9ologie dominante. Cette vision \u00e9pouse la ligne de d\u00e9veloppement des grandes nations d&rsquo;Europe. Mais elle ne permet d&rsquo;expliquer ni l&rsquo;apparition des Etats nouveaux, ni l&rsquo;aspiration \u00e0 la nationalit\u00e9 de communaut\u00e9s \u00e9parpill\u00e9es (Juifs hier, Palestiniens et Arm\u00e9niens aujourd&rsquo;hui). L&rsquo;av\u00e8nement de nouvelles entit\u00e9s nationales ou \u00e9tatiques s&rsquo;est faite contre l&rsquo;imp\u00e9rialisme et en dehors d&rsquo;une croissance capitaliste ayant une r\u00e9elle consistance. La prise en consid\u00e9ration de la question nationale n&rsquo;a pas affaibli l&rsquo;internationalisme comme le pensaient nombre de th\u00e9oriciens marxistes. Ce n&rsquo;est pas en voyant partout des mouvements nationalistes port\u00e9s par des bourgeoisies ou en dissociant question nationale et question sociale au profit d&rsquo;un ordre de priorit\u00e9 abscons que l&rsquo;on peut faire avancer le socialisme. <em>\u00ab La cause des travailleurs est la cause de l&rsquo;Irlande. La cause de l&rsquo;Irlande est la cause des travailleurs. On ne peut pas les s\u00e9parer \u00bb<\/em>, disait James Conolly en 1916. Les exp\u00e9riences chinoise et vietnamienne montrent bien que, dans des conjonctures d\u00e9termin\u00e9es, le radicalisme national se nourrit de la question sociale et la place au premier plan de ses pr\u00e9occupations. De ce fait, l&rsquo;affirmation du principe d&rsquo;auto-d\u00e9termination est le moyen le plus s\u00fbr pour faire avancer la cause du socialisme.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La bourgeoisie a dans le cours de son d\u00e9veloppement suscit\u00e9 un monde d&rsquo;Etats-nations. Dans son sillage, toute nationalit\u00e9 a, pour acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;existence, revendiqu\u00e9 un Etat. Ce n&rsquo;est pas une raison pour confondre une r\u00e9alisation de la bourgeoisie avec des ph\u00e9nom\u00e8nes profond\u00e9ment enracin\u00e9s dans l&rsquo;histoire. Le but du socialisme n&rsquo;est pas de reconduire l&rsquo;\u00e9tat de choses cr\u00e9\u00e9 par la bourgeoisie, mais il ne peut cr\u00e9er une situation nouvelle qu&rsquo;en permettant l&rsquo;\u00e9panouissement, sans entraves, des nationalit\u00e9s. L&rsquo;exp\u00e9rience des pays dits socialistes montre que la voie des grands ensembles centralis\u00e9s par le parti et par l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;arrive pas \u00e0 d\u00e9passer la relation cr\u00e9\u00e9e par la bourgeoisie. Le socialisme ne peut \u00eatre qu&rsquo;une f\u00e9d\u00e9ration d&rsquo;unit\u00e9s autog\u00e9r\u00e9es. Dans un tel contexte, les nationalit\u00e9s pourront se d\u00e9velopper sans reproduire l&rsquo;Etat-nation, et le temps aidant l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de minorit\u00e9 tendre \u00e0 s&rsquo;effacer si chacun peut d\u00e9terminer librement son destin.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il ne faut pas confondre internationalisme et universalisme niveleur. Partout o\u00f9 les r\u00e9alit\u00e9s nationales sont \u00e9vacu\u00e9es au profit d&rsquo;une vision id\u00e9ologique des classes, le nationalisme pointe le bout du nez. Expliquer les formations nationales par le mode de production capitaliste et s&rsquo;attacher exclusivement aux faits de classe et \u00e0 leur d\u00e9termination par l&rsquo;\u00e9conomie, c&rsquo;est ne pas tenir compte d&rsquo;une dimension fondamentale de la socialit\u00e9, celle qui a trait au mode premier d&rsquo;int\u00e9gration \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00ab L&rsquo;\u00e9conomisme marxiste<\/em>, souligne Ren\u00e9 Gallissot, <em>a r\u00e9duit l&rsquo;histoire \u00e0 la succession de modes de production, l&rsquo;ensemble des relations sociales aux rapports de production, chaque soci\u00e9t\u00e9 en classes. Il n&rsquo;y a plus d&rsquo;hommes en g\u00e9n\u00e9ration \u2026 plus de r\u00e9seaux collectifs dans lesquels les hommes se reproduisent eux-m\u00eames, etc \u2026 \u00bb <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>On n\u00e9glige ainsi <em>\u00ab les syst\u00e8mes de relations que constituent familles et communaut\u00e9s locales, tribus et r\u00e9gions, qui se r\u00e9percutent aujourd&rsquo;hui \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;Etat-nation \u00bb<\/em> (cf. <em>\u00ab Probl\u00e9matique de la nation : mouvement ouvrier, nations et nationalit\u00e9s \u00bb<\/em>, document ron\u00e9otyp\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>M. HARBI<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Expos\u00e9 de Mohammed Harbi au s\u00e9minaire \u00ab\u00a0marxiste critique\u00a0\u00bb organis\u00e9 \u00e0 Ath\u00e8nes en juin 1983 par le cercle Protagoras et paru dans Sous le drapeau du socialisme, n\u00b0 95-96, d\u00e9cembre 1983-janvier 1984 Je commencerai mon expos\u00e9 par une remarque introductive. 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