{"id":3410,"date":"2018-03-29T13:37:11","date_gmt":"2018-03-29T11:37:11","guid":{"rendered":"http:\/\/sinedjib.com\/?p=3410"},"modified":"2025-08-01T20:18:20","modified_gmt":"2025-08-01T18:18:20","slug":"berrada-atlal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2018\/03\/29\/berrada-atlal\/","title":{"rendered":"Hakima Berrada : Le \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb de Djamel Kerkar ou l&rsquo;historisation de la g\u00e9ographie"},"content":{"rendered":"\n<p><em><strong>Hakima Berrada a eu la gentillesse de transmettre sa critique du film \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb dont l&rsquo;action se d\u00e9roule \u00e0 Ouled Allal dans la Mitidja. Ce texte trouve donc naturellement sa place aux c\u00f4t\u00e9s des nombreux autres articles de critique sociale publi\u00e9s sur ce site. En vous souhaitant une bonne lecture.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"215\" height=\"290\" data-attachment-id=\"3411\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2018\/03\/29\/berrada-atlal\/attachment\/00985181\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/00985181.jpg?fit=215%2C290&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"215,290\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"0098518[1]\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/00985181.jpg?fit=215%2C290&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/00985181.jpg?fit=215%2C290&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/00985181.jpg?resize=215%2C290\" alt=\"\" class=\"wp-image-3411\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab\u00a0<em>Atlal n&rsquo;est pas un lieu de m\u00e9moire mais raconte&nbsp;les m\u00e9moires d&rsquo;un lieu\u00a0\u00bb<\/em>.&nbsp;<a href=\"https:\/\/diacritik.com\/2018\/03\/14\/atlal-nest-pas-un-lieu-de-memoire-mais-raconte-les-memoires-dun-lieu-entretien-avec-djamel-kerkar\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Djamel Kerkar<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb, c&rsquo;est le premier long m\u00e9trage du jeune Alg\u00e9rien Djamel Kerkar.<\/p>\n\n\n\n<p>Et son coup d&rsquo;essai est un coup de ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>D\u00e8s \u00ab\u00a0l&rsquo;ouverture\u00a0\u00bb le sens de tout ce qu&rsquo;est devenu le pays maintenant, est plant\u00e9 : des ruines, des tas de ruines de d\u00e9combres en b\u00e9ton, ciment, briques, fers rouill\u00e9s, objets disparates hant\u00e9s seulement par les vents qui sifflent, soufflent furieusement&#8230; Et \u00e7a dure, dure&#8230; Sans un mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Seul un objet, sur ce lieu fracass\u00e9 o\u00f9 \u00ab\u00a0m\u00eame\u00a0\u00bb les choses semblent avoir \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9es, est rest\u00e9 debout, intact&nbsp;: c\u2019est une botte militaire noire. Une seule, pas la paire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de cet atlal, ces ruines t\u00e9moins des drames survenus l\u00e0, le film est annonc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et tout de suite, c&rsquo;est une parole qui s&rsquo;impose. Une langue qui parle \u00ab\u00a0la darija\u00a0\u00bb alg\u00e9rienne. Cette langue qui constitue les parl\u00eatres de ce film documentaire. Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;arabe classique, ni l&rsquo;arabe moderne actuel. C&rsquo;est la langue vernaculaire alg\u00e9rienne, facilement compr\u00e9hensible dans le reste du Maghreb. Une langue qui permet de dire ce qui s&rsquo;est tram\u00e9 l\u00e0 et qui a model\u00e9 le pr\u00e9sent de l&rsquo;Alg\u00e9rie et de ses hommes. Ce n&rsquo;est pas une quelconque \u00ab\u00a0lahja\u00a0\u00bb comme la nomment ceux qui m\u00e9prisent&nbsp; la&nbsp; langue de leur m\u00e8re. Cette langue a gard\u00e9 le vocabulaire de toutes les langues qui sont pass\u00e9es par l\u00e0, depuis la nuit des temps. Mais, sans jamais renoncer \u00e0 sa sienne syntaxe. Tout vocable import\u00e9 se d\u00e9cline selon sa grammaire propre. Il est comme \u00ab\u00a0darijis\u00e9\u00a0\u00bb pourrait-on dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Et les paroles dans ce documentaire prennent un sens chaque fois renouvel\u00e9. Du sens dans une cr\u00e9ation continue de nouvelles m\u00e9taphores plus percutantes, rim\u00e9es dites ou chant\u00e9es. Une sorte d&rsquo;arme de vie contre la survie r\u00e9gnante.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb, c&rsquo;est toujours une parole vraie. On ne bavarde pas, on ne jase pas. On parle. Et on se tait aussi. Longuement. Tragiquement, quand \u00e7a devient innommable, m\u00eame en darija.<\/p>\n\n\n\n<p>Et d\u00e9ferlent des bouts de vie,&nbsp;faits de silences et de mots qui font \u00e9clater du sens. Celle de ce quinquag\u00e9naire agriculteur qui a fui les massacres de la guerre civile et abandonn\u00e9 son prosp\u00e8re verger aux affres du temps. Il raconte cette d\u00e9cennie-l\u00e0. \u00ab\u00a0Noire\u00a0\u00bb ? Rouge sang plut\u00f4t. Et il parle de ses arbres fruitiers et donc de lui. Mais face \u00e0 son champ mort, il se tait.<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u00e0, devant nous, il ramasse lentement, un \u00e0 un, chaque arbre mort. Tout ce qu&rsquo;il a cr\u00e9\u00e9 et fait prosp\u00e9rer et qui a&nbsp;fa\u00e7onn\u00e9 sa vie et sa joie de vivre. Disparu. Abandonn\u00e9 pour fuir les massacres innommables faits pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cet endroit-l\u00e0, cette d\u00e9cennie-l\u00e0&#8230; Et c&rsquo;est justement l\u00e0 aussi, sous nos yeux, qu&rsquo;il se met \u00e0 br\u00fbler ses propres arbres. Il les br\u00fble sans aide aucune. C\u2019est \u00e0 lui seul de le faire. Et on est l\u00e0, avec lui en train de les regarder br\u00fbler. Lui ne pleure pas, ne prie pas, ne hurle pas. Il ne quitte pas des yeux l\u2019embrasement de tout ce qui a fait sa vie de labeur, de soins, et de joies aussi&#8230; Et pas un mot. Pas un tra\u00eetre mot, sans m\u00eame nous regarder.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est nous qui le regardons. Qui ne pouvons pas nous emp\u00eacher d&rsquo;entrer dans sa douleur muette&#8230; C&rsquo;est que les guerres, civiles ou pas, ont de tout temps massacr\u00e9 des villes et des \u00eatres de tout \u00e2ge, de tout genre, &nbsp;de toute condition et de toute couleur, pour coloniser, pour r\u00e9gler des comptes, pour dominer, pour gouverner-soumettre. C&rsquo;est vrai. Mais pourquoi les arbres, et pr\u00e9cis\u00e9ment ceux qui nous offrent leurs fruits&nbsp;? Qu&rsquo;ont-ils fait ? Pourquoi &#8230;? \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb ne fait voir et entendre que le silence devant le spectacle innommable de ces arbres qui&nbsp;cr\u00e9pitent et crissent sous les flammes. Le seul discours, c&rsquo;est ce regard long de l&rsquo;homme&#8230; Long&#8230; Long&#8230; Sans voix&#8230; Et film\u00e9 \u00e0 la perfection.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis il y a aussi tous ces gar\u00e7ons de vingt printemps. Toute une g\u00e9n\u00e9ration&nbsp; g\u00e2ch\u00e9e. Parce que n\u00e9e au d\u00e9but de cette d\u00e9cennie rouge sang. Ils n&rsquo;ont jamais entendu ces douces berceuses chant\u00e9es en darija ou amazigh. Eux, c&rsquo;est plut\u00f4t comme le dit l&rsquo;un d&rsquo;eux, le cr\u00e9pitements des armes qui les a berc\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, dans cette belle \u0153uvre de Djamel Kerkar, il y a \u00e9videment \u00ab\u00a0les\u00a0\u00bb jeunes aussi, ceux des classes d\u00e9laiss\u00e9es, sortis t\u00f4t d&rsquo;une instruction publique en d\u00e9rive dans notre monde en d\u00e9rive d&rsquo;ouest en est&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Tous des \u00ab\u00a03ayqine\u00a0\u00bb. Chacun \u00e0 sa fa\u00e7on. Car cette g\u00e9n\u00e9ration est radicalement \u00ab\u00a03ay9a\u00a0\u00bb. Elle vit en darija. C\u2019est le jil des classes pauvres rarement francophones de ce sud de la M\u00e9diterran\u00e9e. Elle ne dit et ne parle que la darija continuellement recr\u00e9e comme l&rsquo;est l&rsquo;argot&#8230; Elle ne chante et ne rappe qu&rsquo;en darija. Elle ne crie sa col\u00e8re, son ras-le-bol de la mal-vie qu&rsquo;en darija. Des m\u00e9taphores et slogans d&rsquo;une radicalit\u00e9 souvent impossible \u00e0 traduire. De v\u00e9ritables hymnes rim\u00e9s d\u00e9non\u00e7ant en vrac les maux des syst\u00e8mes r\u00e9gnants, les pratiques maffieuses&nbsp; politiques, \u00e9conomiques, sociales, culturelles et m\u00eame cultuelles. Mais en rimes (le \u00ab\u00a0jazal\u00a0\u00bb), avec de belles formules, des slogans qui parlent de leur g\u00e9n\u00e9ration sacrifi\u00e9e, de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne g\u00e2ch\u00e9e, vol\u00e9e. Et tellement compliqu\u00e9e \u00e0 traduire dans un&nbsp;sous-titre. C&rsquo;est que c&rsquo;est compliqu\u00e9 de traduire l\u2019\u00e9nergie vitale d&rsquo;une telle parole&nbsp; en \u00ab\u00a0arabe classique\u00a0\u00bb comme en n&rsquo;importe quelle autre langue.<\/p>\n\n\n\n<p>Car il est bien l\u00e0 ce \u00ab\u00a0jil l&rsquo;klam\u00a0\u00bb, ce \u00ab\u00a0jil\u00a0\u00bb(\u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb) que Dominique Caubet a su nommer ainsi : \u00ab\u00a0jil l&rsquo;klam\u00a0\u00bb(ou \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9ration de la parole\u00a0\u00bb) et qu&rsquo;on retrouve presque \u00e0 l&rsquo;identique dans tout ce sud de la mare nostrum. Car c&rsquo;est bien ce \u00ab\u00a0jil l&rsquo;klam\u00a0\u00bb qui domine dans \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb, avec sa fumette, son humour, sa douleur, sa survie mais aussi sa po\u00e9sie, son rap.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Djamal Kerkar ne les filme pas en voyeur apte \u00e0 produire des \u00ab\u00a0spectateurs-voyeurs\u00a0\u00bb, comme d\u00e9rivent beaucoup de films. Djamel Kerkar est AVEC eux. Il fait partie d&rsquo;eux mais arrive \u00e0 nous amener \u00e0 eux, chez eux. Du&nbsp;coup, nous, spectateurs, on ne les regarde plus de notre place de spectateur. On se retrouve avec eux, jusqu&rsquo;\u00e0 l\u2019identification presque. En tout cas, on les aime. Tous.<\/p>\n\n\n\n<p>Car dans cette salle o\u00f9 on regarde tout \u00e7a, on oublie qu&rsquo;on est au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p>Faut dire&#8230; Faut dire que cette vague d&rsquo;une vraie contestation-r\u00e9volution culturelle (pas celle de Mao&#8230; oh non&nbsp;!) se fait entendre partout du Maroc \u00e0 la Palestine.&nbsp; Et elle se parle aussi essentiellement en darija. Celle du Maghreb \u00e0 l&rsquo;ouest ou celle du Moyen-Orient \u00e0 l&rsquo;est. Et elle se propage par films YouTube divers et vari\u00e9s sur tous les registres de la culture : films-documentaires, courts m\u00e9trages plut\u00f4t dada\u00efstes (puisque \u00ab\u00a0surr\u00e9aliste\u00a0\u00bb n&rsquo;a plus son sens initial), sketchs critiques de la sexualit\u00e9 pr\u00f4n\u00e9e, de la religion musulmane \u00e2nonn\u00e9e par ses clercs, de sa chari3a anachronique avec le si\u00e8cle. Toute la vie quotidienne de nos bleds est revue&nbsp;comme scann\u00e9e. Pour en rire et en pleurer \u00e0 la fois. Tout est d\u00e9nonc\u00e9 essentiellement par le rap : les rapports homme\/femme pr\u00f4n\u00e9s, les contenus des livres scolaires d\u2019\u00e9ducation religieuse aux commentaires anachroniques souvent naus\u00e9abonds, jusqu&rsquo;aux manuels d&rsquo;histoire qui \u00e9nonce l&rsquo;id\u00e9ologie froide de l&rsquo;Histoire \u00e9tatis\u00e9e, etc., etc., etc. Bref, c&rsquo;est l\u2019ensemble de l&rsquo;enseignement public qui \u00ab\u00a0ikallekh\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0ab\u00eatit les gens\u00a0\u00bb) comme c&rsquo;est scand\u00e9 dans les stades de foot en Alg\u00e9rie et depuis peu au Maroc aussi.&nbsp; Certes, la d\u00e9nonciation de la \u00ab\u00a0siyassat ettaklikh\u00a0\u00bb (ou \u00ab\u00a0politique d&rsquo;abrutissement\u00a0\u00bb) de l\u2019enseignement public n&rsquo;est plus un scoop depuis des lustres. La diff\u00e9rence c&rsquo;est que maintenant, elle circule sur le net et se radicalise sur la place publique. Les concertations de \u00ab\u00a0r\u00e9forme\u00a0\u00bb avec leurs commissions, sur-commissions, restent&nbsp;inutiles et quasi inaudibles pour ceux qui subissent cet enseignement.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e7a, qui ne cesse de se d\u00e9velopper chez ces \u00ab\u00a0darijiens\u00a0\u00bb (pas \u00ab\u00a0darigistes\u00a0\u00bb, trop id\u00e9ologique) surtout depuis l&rsquo;hiver&nbsp;2011. Pas le \u00ab\u00a0printemps\u00a0\u00bb comme le r\u00e9p\u00e8tent ceux qui adorent colorer et \u00ab\u00a0floraliser\u00a0\u00bb les luttes de classe. Avec 2011, les r\u00e9volutionnaires tunisiens ont inaugur\u00e9 une vraie r\u00e9volution. Ils ont su \u00ab\u00a0d\u00e9gager\u00a0\u00bb (et se d\u00e9gager du m\u00eame coup) leur bled de la gangr\u00e8ne qui les \u00e9crasait. M\u00eame si la r\u00e9cup\u00e9ration toujours \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt, est l\u00e0, inlassablement&nbsp;pr\u00eate \u00e0 justifier les retours des anciens ministres et bureaucrates de Ben Ali.<\/p>\n\n\n\n<p>Djamel Kerkar sait bien tout \u00e7a, comme tous ces 3ay9ine qui&nbsp;<strong>parlent<\/strong>&nbsp;dans son film et que nous nous entendons enfin gr\u00e2ce \u00e0 lui et \u00e0 eux. Et qui ne d\u00e9noncent pas seulement. Ils racontent leur douleur, leur d\u00e9sespoir, en darija .<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, malgr\u00e9 les sous-titres qui restent toujours moins percutants que la darija,&nbsp; le public \u00e0 la fin de \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb a applaudi spontan\u00e9ment ce vendredi soir du 9 mars au cin\u00e9ma du Quartier Latin.<\/p>\n\n\n\n<p>Et qu&rsquo;avons-nous applaudi&nbsp;? La beaut\u00e9, l\u2019intelligence, la sinc\u00e9rit\u00e9 et la percutante parole de ce \u00ab\u00a0jil el 3ay9ine\u00a0\u00bb, ce \u00ab\u00a0jil l&rsquo;klam\u00a0\u00bb? Ce \u00ab\u00a0jil\u00a0\u00bb qui ne \u00ab\u00a0se prend pas la t\u00eate\u00a0\u00bb malgr\u00e9 la finesse et la justesse sans compromis de leur analyse. C\u2019est qu\u2019en m\u00eame temps il&nbsp;se moque de lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pourtant&#8230; Pourtant\u2026 Il faut bien dire qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas une seule femme dans ce film-documentaire. Pas une.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu&rsquo;est ce qu&rsquo;on parle d\u2019elles&nbsp;! De celles qui acceptent le mariage seulement quand fric et bagnole sont l\u00e0. Mais aussi de cette amoureuse capable de folie et qui se donne sans calcul comme le fou de Le\u00efla dans la litt\u00e9rature classique. Sauf qu\u2019ici, ce n\u2019est pas le gar\u00e7on qui est le h\u00e9ros mais plut\u00f4t la fille. Ce qui permet \u00e0 Djamel Kerkar de f\u00e9miniser ce th\u00e8me consacr\u00e9 de la litt\u00e9rature arabe, mais en inversant les r\u00f4les. Cette jeune amoureuse entreprenante n&rsquo;est plus de celles traditionnelles qui \u00ab\u00a0attendent\u00a0\u00bb passivement les princes charmants ou pas. De celles qui attendent un certain Godot.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant on ne doit pas cacher que les femmes dans ce film sont seulement \u00ab\u00a0racont\u00e9es\u00a0\u00bb par les hommes. Elles n&rsquo;ont aucune existence propre, aucune pr\u00e9sence. Serait-ce \u00e7a l&rsquo;existence des femmes alg\u00e9riennes-maghr\u00e9bines pour Djamel Kerkar ?<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours est-il qu&rsquo;on ne&nbsp;fait \u00ab\u00a0que parler\u00a0\u00bb d\u2019elles, toujours absentes de l&rsquo;\u00e9cran. Des m\u00e8res beaucoup TROP et toujours en bien, des amoureuses aussi comme des pragmatiques int\u00e9ress\u00e9es. On parle souvent d&rsquo;elles pr\u00e9cis\u00e9ment dans ces soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 le statut personnel la con\u00e7oit comme mineure. Avec une supr\u00e9matie machiste qui ne cesse de faire des d\u00e9g\u00e2ts sur l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 produisant toutes ces injustices et toutes ces violences dans la rue comme \u00e0 domicile.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce donc \u00e7a qu&rsquo;a voulu dire Djamel Kerkar en parlant des femmes syst\u00e9matiquement absentes de l\u2019\u00e9cran&nbsp;? Car en effet, elles sont l\u00e0 et pas l\u00e0. Et malgr\u00e9 l&rsquo;existence lourde et pr\u00e9gnante de la chape de plomb de la mal-vie, on parle toujours de l&rsquo;amour. C&rsquo;est pareil dans le beau et \u00e9mouvant documentaire \u00ab\u00a0Fi rassi rond-point\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u00e0 aussi, pas l&rsquo;ombre d&rsquo;une pr\u00e9sence f\u00e9minine effective. Djamel Kerkar aurait donc fait allusion ainsi \u00e0 la situation tragique qui p\u00e8se sur les femmes et la soci\u00e9t\u00e9 toute enti\u00e8re et qui sonne servitude volontaire? La question reste ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>En tout cas, ce qui est \u00e9vident, c&rsquo;est que ce cin\u00e9aste alg\u00e9rien a partag\u00e9 la vie de ces t\u00e9moins de l&rsquo;Alg\u00e9rie actuelle et nous l\u2019a fait partager du m\u00eame coup. Il parle \u00e0 partir de leur place sociale et nous fait entendre la lucidit\u00e9 de leur analyse sociale acquise de ces lieux l\u00e0. Djamel Kerkar ne d\u00e9veloppe pas un dire de politologue-enqu\u00eateur-sociopsychologue qu&rsquo;on nous ass\u00e8ne&nbsp;jusqu\u2019\u00e0 la naus\u00e9e. Non. C&rsquo;est de l\u00e0 o\u00f9 souffrent des \u00eatres \u00ab\u00a0en chair et os\u00a0\u00bb, de l\u00e0 seulement que ces domin\u00e9s ont fini par piger ce qui est arriv\u00e9, ce qui leur arrive et m\u00eame ce qui peut encore leur arriver. Mais en m\u00eame temps, on voit clairement que c&rsquo;est seulement de l\u00e0 et uniquement de l\u00e0, que peut-\u00eatre&#8230; Peut-\u00eatre s\u00fbrement, pourrait se profiler un autre destin cr\u00e9\u00e9 par ce jil l&rsquo;klam des classes pauvres ? En tout cas, peut-\u00eatre bien de l\u00e0 mais certainement pas d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>N.B. Ce concept de \u00ab\u00a03ayeq\u00a0\u00bb en darija est compliqu\u00e9 \u00e0 traduire. Je vais essayer de le d\u00e9finir en \u00ab\u00a0fran\u00e7aoui\u00a0\u00bb. Car en darija, tout le monde maghr\u00e9bin en tout cas, sait ce qu&rsquo;il dit et implique.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00catre \u00ab\u00a03ayeq\u00a0\u00bb c&rsquo;est&nbsp;&nbsp;\u00eatre capable de piger la r\u00e9alit\u00e9 sociale et la nature de ses tares.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp;Le \u00ab\u00a03ayeq\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas seulement \u00ab\u00a0wa3i\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0conscient\u00a0\u00bb) au sens de conscient-qui-comprend.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il n&rsquo;est pas seulement intelligent et rus\u00e9, un \u00ab\u00a0dmagh\u00a0\u00bb selon l&rsquo;expression idoine tunisienne.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp;Il est plut\u00f4t tout \u00e7a \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais AVEC la n\u00e9cessaire prise de conscience de classe (concept zapp\u00e9 par l&rsquo;id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale). C&rsquo;est de l\u00e0 et \u00e0 partir de leur propre existence que le \u00ab\u00a03ayeq\u00a0\u00bb acquiert cette conscience qu&rsquo;il parle. Dans la vie qu&rsquo;il m\u00e8ne cahin-caha. Et c\u2019est seulement \u00e0 partir de sa vie qu\u2019il a appris \u00e0 voir, \u00e0 entendre les choses derri\u00e8re les choses. Cette \u00ab\u00a03iqa\u00a0\u00bb c&rsquo;est finalement cette facult\u00e9 essentielle que poss\u00e8dent les \u00eatres \u00ab\u00a0\u00e0 qui on ne l&rsquo;a fait pas\u00a0\u00bb&#8230; Et \u00e0 qui on ne pourra plus jamais \u00ab\u00a0la faire\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Djamel Kerkar nous fait vivre&nbsp;ce jil-l\u00e0. Les paroles ou \u00ab\u00a0l&rsquo;klam\u00a0\u00bb des rappeurs du reste du Maghreb sont toutes de la m\u00eame veine. De la m\u00eame col\u00e8re. De la m\u00eame clairvoyance. Sont-ce ces 3ay9ine-l\u00e0&nbsp; qui sont en train de frayer un chemin pour ce Maghreb sans fronti\u00e8res qui ne se soucie plus du verbiage de ses dirigeants et ses politiques, tous et sans distinction, tr\u00e8s forts pour avoir rendu plus compliqu\u00e9 ce r\u00eave de Maghreb sans fronti\u00e8res&#8230; En tout cas, et d\u00e9j\u00e0 maintenant, la d\u00e9nonciation de ce jil l&rsquo;klam comme leurs cr\u00e9ations dans divers domaines n&rsquo;ont plus aucune fronti\u00e8re et sont quasi similaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce \u00ab\u00a0jil de 3ay9ine\u00a0\u00bb ne vote pas. Il se moque des \u00e9lections. C&rsquo;est un \u00ab\u00a0jil l&rsquo;klam\u00a0\u00bb qui ne veut pas seulement \u00ab\u00a0tourner la page\u00a0\u00bb du pass\u00e9 de soumission. C&rsquo;est un jil qui veut \u00ab\u00a0changer de livre\u00a0\u00bb selon un bon mot d&rsquo;une fillette.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Est-ce \u00e7a qu&rsquo;on a applaudi ce soir l\u00e0 ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, la derni\u00e8re image de \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb, c&rsquo;est un graffiti en faveur de l&rsquo;\u00e9quipe de foot. Ce graffiti-l\u00e0, dans ce film-l\u00e0, m&rsquo;a sembl\u00e9 vouloir faire r\u00e9f\u00e9rence aux chants subversifs magnifiquement scand\u00e9s dans les stades alg\u00e9riens. Ils envahissent les r\u00e9seaux sociaux par leurs vid\u00e9os YouTube. M\u00eame les rajaouis de Casablanca ont fait de m\u00eame. Car c&rsquo;est d&rsquo;une seule voix et dans des stades archi bond\u00e9s que sont chant\u00e9s, en une chorale sauvage, les d\u00e9nonciations des gouvernements en place et de leurs hommes \u00e0 tout faire. Des slogans contre leur assujettissement, leur \u00ab\u00a0rachwa\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0corruption\u00a0\u00bb) syst\u00e9mique, leurs projets sociaux mensongers.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce slogan des 3ay9ine de la cit\u00e9 ouvri\u00e8re de Jerada psalmodi\u00e9 en f\u00e9vrier 2018 et repris ailleurs :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00ab\u00a0Bye bye zm\u00e8ne etta3a !\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Soit en fran\u00e7aoui :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00ab\u00a0Bye bye l&rsquo;\u00e9poque de la soumission&nbsp;!\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Merci Djamel Kerkar d&rsquo;avoir si bien \u00ab\u00a0historis\u00e9\u00a0\u00bb ce lieu g\u00e9ographique alg\u00e9rien. Car dor\u00e9navant il sera impossible de ne pas penser&nbsp; \u00e0 \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb toutes les fois qu&rsquo;on passera l\u00e0 o\u00f9 des charniers ont \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 nu. N&rsquo;importe o\u00f9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 suivre ??<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Hakima Berrada<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><span class=\"\"><span class=\"x_m_4688046432441908503m_2481006650641499522m_-7201604340647083267gmail-m_-3344295784352202081gmail-m_-1399068216719592038gmail-m_2535848234908526168m_6006502111709315909m_256674610175371250m_562315531570523963HOEnZb\"><span style=\"color: #888888;\">Voici les vid\u00e9os dont il est fait r\u00e9f\u00e9rence dans ce papier :<br><\/span><\/span><\/span><\/p>\n\n\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"chanson politique USMA l&#039;Histoire de l&#039;Algerie\" width=\"580\" height=\"435\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/MX9l6EQAhs0?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n\n\n<p><span class=\"embed-youtube\" style=\"text-align:center; display: block;\"><iframe loading=\"lazy\" class=\"youtube-player\" width=\"580\" height=\"327\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/f3JftoJ0bpI?version=3&#038;rel=1&#038;showsearch=0&#038;showinfo=1&#038;iv_load_policy=1&#038;fs=1&#038;hl=fr-FR&#038;autohide=2&#038;wmode=transparent\" allowfullscreen=\"true\" style=\"border:0;\" sandbox=\"allow-scripts allow-same-origin allow-popups allow-presentation allow-popups-to-escape-sandbox\"><\/iframe><\/span><\/p>\n\n\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"LZ3ER - B.D.D - FEAT L&#039;GENDI\" width=\"580\" height=\"326\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/cc3xUktAvEs?list=PLs7HlAcDXjOuNgCWkLtQau6XJkpmk2Tez\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hakima Berrada a eu la gentillesse de transmettre sa critique du film \u00ab\u00a0Atlal\u00a0\u00bb dont l&rsquo;action se d\u00e9roule \u00e0 Ouled Allal dans la Mitidja. Ce texte trouve donc naturellement sa place aux c\u00f4t\u00e9s des nombreux autres articles de critique sociale publi\u00e9s sur ce site. En vous souhaitant une bonne lecture. \u00ab\u00a0Atlal n&rsquo;est pas un lieu de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[1434,112,1429,1431,1432,1430,443,514,1428],"class_list":["post-3410","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-documents","tag-1434","tag-algerie","tag-atlal","tag-cinema","tag-critique","tag-djamel-kerkar","tag-film","tag-guerre-civile","tag-hakima-berrada"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-T0","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":5572,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2019\/05\/10\/algerie-27\/","url_meta":{"origin":3410,"position":0},"title":"L&rsquo;Alg\u00e9rie d&rsquo;hier \u00e0 aujourd&rsquo;hui : rencontre \u00e0 Valenton, samedi 11 mai \u00e0 18h","author":"SiNedjib","date":"10\/05\/2019","format":false,"excerpt":"J\u2019ai le plaisir d\u2019annoncer \u00e0 mes amis et lecteurs que je pr\u00e9senterai mon dernier livre\u00a0Alg\u00e9rie, une autre histoire de l\u2019ind\u00e9pendance\u00a0et qui porte sur les\u00a0trajectoires r\u00e9volutionnaires des partisans de Messali Hadj, ce samedi 11 mai \u00e0 18h \u00e0 Valenton. 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