{"id":6088,"date":"2019-07-08T13:26:08","date_gmt":"2019-07-08T11:26:08","guid":{"rendered":"http:\/\/sinedjib.com\/?p=6088"},"modified":"2021-09-05T12:34:25","modified_gmt":"2021-09-05T10:34:25","slug":"camus-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2019\/07\/08\/camus-5\/","title":{"rendered":"Albert Camus chez les travailleurs du Livre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article paru dans <\/strong><em><a href=\"http:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/syndrev\/revolutionproletarienne\/serieap1947\/larevolutionproletarienne-n123.pdf\"><strong>La R\u00e9volution prol\u00e9tarienne<\/strong><\/a><\/em><strong>, n\u00b0 123, janvier 1958, p. 23-24.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"6089\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2019\/07\/08\/camus-5\/la-revolution-proletarienne-janvier-1958\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-janvier-1958.png?fit=414%2C610&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"414,610\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"La-R\u00e9volution-prol\u00e9tarienne-janvier-1958\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-janvier-1958.png?fit=204%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-janvier-1958.png?fit=414%2C610&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-janvier-1958.png?resize=225%2C332\" alt=\"\" class=\"wp-image-6089\" width=\"225\" height=\"332\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-janvier-1958.png?w=414&amp;ssl=1 414w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-janvier-1958.png?resize=204%2C300&amp;ssl=1 204w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Samedi 21 d\u00e9cembre, \u00e0 la Bourse du Travail (avenue Turbigo), invit\u00e9 par le Cercle d\u2019\u00c9tudes syndicales des Correcteurs, Albert Camus a parl\u00e9 des rapports de l&rsquo;\u00e9crivain et des travailleurs de l&rsquo;imprimerie, devant deux cents compagnons, parmi lesquels de nombreux correcteurs bien s\u00fbr, mais aussi des linotypistes, des typographes,  des m\u00e9caniciens, des rotativistes, des clicheurs et des photograveurs. <\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s que Faucier nous eut expos\u00e9 le sujet de l&rsquo;entretien qu&rsquo;avait bien voulu accepter Albert Camus, notre camarade Lazarevitch avec une chaleureuse \u00e9motion, fit en quelques mots l&rsquo;\u00e9loge de notre ami : \u00ab Un fait est simple : nous sommes en pr\u00e9sence d&rsquo;un des rares \u00e9crivains qui n&rsquo;acceptent pas de se laisser corrompre&#8230; \u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;ambiance ainsi cr\u00e9\u00e9e, il  s&rsquo;agissait en somme de poser \u00e0 notre invit\u00e9 des questions. relatives \u00e0 la liaison n\u00e9cessaire entre l&rsquo;\u00e9crivain et l&rsquo;ouvrier du livre. Lazarevitch nous proposa un canevas bas\u00e9 sur les faits propres \u00e0 servir de fil conducteur \u00e0 notre entretien :  1) nous vivons une p\u00e9riode o\u00f9 de multiples obstacles s&rsquo;opposent \u00e0 la diffusion de la pens\u00e9e ; 2) la science et la technique, cependant, ne progressent que gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;imprimerie ; 3) la radio est capable de bousculer tous les conformismes, par exemple en r\u00e9alisant le miracle de nous faire entendre Camus lisant <em>Caligula <\/em>et de provoquer ainsi parmi les jeunes auditeurs des \u00e9chos inattendus. Il est souvent visible que des gens sont fatigu\u00e9s des slogans et les p\u00e9riodes redondantes qui ont pour mission d&rsquo;endormir le sens critique des foules. Et si, par exemple, la \u00ab Literatourna\u00efa Gazeta \u00bb, parlant de Camus et faisant allusion \u00e0 son <em>Homme r\u00e9volt\u00e9<\/em> l&rsquo;appelle \u00ab\u00a0le petit Christ\u00a0\u00bb, c&rsquo;est \u00e9videmment dans le but de ridiculiser l&rsquo;auteur et de d\u00e9conseiller la lecture de son livre. Mais rien ne nous dit que quel-que part, \u00e0 Vorkouta ou ailleurs, un curieux n&rsquo;a pas voulu quand m\u00eame savoir. <\/p>\n\n\n\n<p>Avec la simplicit\u00e9 qui le caract\u00e9rise, Albert Camus nous dit son sentiment : il est certain qu&rsquo;il y a une s\u00e9paration trop \u00e9vidente entre les intellectuels et les travailleurs ; et c&rsquo;est d&rsquo;autant plus regrettable en ce qui concerne les travailleurs du livre. Tentons de combler cette lacune. <\/p>\n\n\n\n<p>A une premi\u00e8re question qui lui est pos\u00e9e \u00e0 propos des relations entre l&rsquo;\u00e9crivain et les correcteurs, Camus nous assure qu&rsquo;en ce qui le concerne, il tient compte avec la plus cordiale attention des suggestions qui lui sont pr\u00e9sent\u00e9es par le correcteur en mati\u00e8re de sens et de syntaxe, et il  pr\u00e9cise que, huit fois sur dix, il donne raison aux correcteurs. Leurs rapports sont donc parfaitement courtois. Mais Camus en profite pour \u00e9largir le d\u00e9bat et nous faire \u00e0 grands traits un tableau de la vie de l&rsquo;\u00e9crivain en g\u00e9n\u00e9ral et de la sienne en particulier. Si parfois il semble se faire tirer l&rsquo;oreille pour participer \u00e0 tel meeting, \u00e0 tel d\u00e9bat, \u00e0 telle r\u00e9union, c&rsquo;est que son temps est incroyablement minut\u00e9 et que, d&rsquo;autre part, il ne con\u00e7oit pas \u0153uvre valable sans de longues p\u00e9riodes de m\u00e9ditation solitaire. Reste ensuite le travail mat\u00e9riel qui consiste \u00e0 \u00e9crire ou \u00e0 dicter son ouvrage. Mais il est reconnu qu&rsquo;un \u00e9crivain vit difficilement de ses livres. Il lui faut donc un \u00ab second m\u00e9tier \u00bb s&rsquo;il ne consent pas \u00e0 \u00ab vendre \u00bb des romans \u00e0 fort tirage ou des articles alimentaires. Ce second m\u00e9tier l&rsquo;absorbe pendant des heures et parfois des jours chaque semaine. Et puis, il y  a le courrier. Camus re\u00e7oit en moyenne 400 lettres par mois, auxquelles il tient \u00e0 r\u00e9pondre. Enfin, auteur dramatique et metteur en sc\u00e8ne, il consacre trois mois par an (nuit et jour) au th\u00e9\u00e2tre. Que reste-t-il apr\u00e8s cela, pour la vie priv\u00e9e ? Et, dit-il, quoi qu&rsquo;en pensent certains, je ne suis pas un \u00ab petit Christ \u00bb ! <\/p>\n\n\n\n<p>Or, sa mission est de continuer d&rsquo;\u00e9crire et de demeurer en quelque sorte un \u00ab commis voyageur d&rsquo;une attitude de pens\u00e9e \u00bb. Comment, clans ces conditions, maintenir un contact ininterrompu avec l&rsquo;ext\u00e9rieur, avec le monde du travail ? Comment trouver les moyens de ce contact ? Comment combler le \u00ab foss\u00e9 \u00bb (le mot est de Faucier) qui s&rsquo;est creus\u00e9 entre le manuel et l&rsquo;intellectuel ? Je vois,  dit Camus, un commencement de solution dans la libert\u00e9 du travail, dans la libert\u00e9 de la culture. Mais le travail est asservi et l&rsquo;intellectuel n&rsquo;a point de libert\u00e9. D\u00e9fendre les droits du travail \u00e9quivaut \u00e0 d\u00e9fendre les droits des intellectuels. Quel serait le lieu de rencontre normal des uns et des autres, sinon le syndicat ? <\/p>\n\n\n\n<p>Mais le syndicat ouvrier est politis\u00e9 ; quant \u00e0 celui des \u00e9crivains, il n&rsquo;existe pas. Comment le susciter ? En appelant les intellectuels, comme vous le faites aujourd&rsquo;hui, \u00e0 participer \u00e0 certains d\u00e9bats au sein des cercles d&rsquo;\u00e9tudes, en recr\u00e9ant des \u00ab universit\u00e9s populaires \u00bb. Mais o\u00f9 sont les militants, et quels loisirs ont-ils ? Il est \u00e9vident que les intellectuels se taisent et n&rsquo;ont aucun contact avec ce que l&rsquo;on pourrait appeler un mouvement ouvrier&#8230; s&rsquo;il existait. Or il n&rsquo;y a pas de mouvement ouvrier digne de ce nom. Comment nous ins\u00e9rer dans un mouvement inexistant ? Certes, les probl\u00e8mes \u00e0 discuter ne manquent pas ; mais o\u00f9 sont les positions d&rsquo;unanimit\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard ? Appelez-nous,  provoquez-nous en discussion. <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>A une question sur le \u00ab probl\u00e8me social \u00bb Camus convient que c&rsquo;est l\u00e0 un probl\u00e8me grave, qu&rsquo;un \u00e9crivain ne doit aborder qu&rsquo;avec circonspection. Il faut se garder de \u00ab prendre en charge la condition ouvri\u00e8re \u00bb et de tomber dans les poncifs \u00e0 la Ilya Ehrenbourg&#8230; ou dans le \u00ab scoutisme de l&rsquo;action sociale \u00bb. Sans choir dans l&rsquo;erreur de l&rsquo;art pour l&rsquo;art (erreur fondamentale), il  sied de traiter certains sujets avec prudence, tout en ne perdant pas de vue que l&rsquo;on \u00e9crit \u00ab pour \u00eatre lu \u00bb. La communication. la solidarit\u00e9 avec la soci\u00e9t\u00e9 humaine sont n\u00e9cessaires ;  donc, il faut s&rsquo;adresser au plus grand nombre, sans cesser pour cela de viser \u00e0  l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art. Comparons, par exemple, un Gide et un Tolsto\u00ef. Du premier on peut dire qu&rsquo;il a aid\u00e9 \u00e0 une certaine lib\u00e9ration ; mais il est le type m\u00eame de l&rsquo;homme de lettres qui n&rsquo;\u00e9crivait pas pour le peuple. Tolsto\u00ef, par contre, grand seigneur terrien, a compos\u00e9 une \u0153uvre communicable \u00e0 tous les hommes et qui garde cependant toutes les qualit\u00e9s de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art. Si le but de l&rsquo;\u00e9crivain est donc d&rsquo;\u00e9crire pour le plus grand nombre, il ne doit pas se dissimuler la difficult\u00e9 que rec\u00e8lent les exigences de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art. \u00ab Ainsi, dit Camus, quand j&rsquo;ai compos\u00e9 \u00ab <em>Les Muets<\/em> \u00bb, courte nouvelle qui figure dans \u00ab <em>L&rsquo;Exil et le royaume<\/em> \u00bb, et qui traite d&rsquo;une gr\u00e8ve dans une tonnellerie alg\u00e9roise, je me suis senti tr\u00e8s inquiet. Je ne pouvais perdre de vue que r\u00e9ussir \u00e0 d\u00e9crire une gr\u00e8ve, ou plus exactement ses effets, dans un langage communicable est un travail fort d\u00e9licat. Puiss\u00e8-je y  avoir tout de m\u00eame r\u00e9ussi ! \u00bb <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>_ En tant que journaliste, dit quelqu&rsquo;un, n &lsquo;avez-vous pas \u00e9t\u00e9 g\u00ean\u00e9 par la conjoncture politique et les directives patronales ? <\/p>\n\n\n\n<p>_ Il est certain que le fait d&rsquo;\u00e9crire un \u00e9ditorial entra\u00eene n\u00e9cessairement \u00e0 des concessions, tant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;opinion publique que des confr\u00e8res qui s&rsquo;expriment dans la m\u00eame feuille. Cela conduit \u00e0 en dire toujours plut\u00f4t moins que trop. Je n&rsquo;ai donc jamais \u00e9t\u00e9 satisfait de mes travaux de journaliste : 1) parce qu&rsquo;ils exigent une rapidit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution qui me g\u00eane toujours et qui implique pour moi l&rsquo;impossibilit\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s constante de revoir ma pens\u00e9e ; 2) parce que j&rsquo;ai horreur d&rsquo;avoir des ennemis et que la pol\u00e9mique journalistique y conduit invariablement. C&rsquo;est pour moi une souffrance perp\u00e9tuelle, car il faut bien convenir que nous sommes ici dans la m\u00e9tropole de la m\u00e9chancet\u00e9, du d\u00e9nigrement et du mensonge syst\u00e9matiques. Nous vivons constamment dans une conspiration minable, qui rend l&rsquo;atmosph\u00e8re de ce pays \u00e0 peu pr\u00e8s irrespirable. Mais comment en sortir ? <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p> _ Un certain nombre d&rsquo;\u00e9crivains plus ou moins influents, dit un autre, sont passablement dogmatiques. N&rsquo;y a-t-il pas l\u00e0 un danger ? <\/p>\n\n\n\n<p>_ Reconnaissons qu&rsquo;il est difficile de s&rsquo;exprimer dans un pays comme le n\u00f4tre qui, dans la p\u00e9riode historique o\u00f9 nous sommes, pr\u00e9sente des signes aigus de d\u00e9cadence dont la caract\u00e9ristique principale est une sorte d&rsquo;atomisation. Ou nous ressentons vivement notre solitude et l&rsquo;impossibilit\u00e9 o\u00f9 nous sommes de nous rattacher \u00e0 quelque  chose :  amour, foi, soci\u00e9t\u00e9 ;  ou nous nous donnons l&rsquo;illusion de l&rsquo;appartenance \u00e0 une id\u00e9ologie quelconque. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette position, pour certains, il n &lsquo;y avait plus de probl\u00e8mes. Les probl\u00e8mes sont venus apr\u00e8s le rapport du XXe Congr\u00e8s&#8230; Ce qui me parait \u00e9vident, c&rsquo;est que nous sommes tous fatigu\u00e9s, les Fran\u00e7ais en g\u00e9n\u00e9ral et les \u00e9crivains en particulier. Cela se voit \u00e0 la mauvaise humeur des Parisiens et au d\u00e9sespoir du solitaire&#8230; Mais \u00e0 quoi nous rattacher ? Il fut un temps o\u00f9 la monarchie, ou la chr\u00e9tient\u00e9, offrait aux hommes une certaine coh\u00e9rence. Aujourd&rsquo;hui, quelle forme de gouvernement ou quelle id\u00e9ologie peut-elle nous rassembler ? &#8230; Ainsi, l&rsquo;attitude de nombreux \u00e9crivains fran\u00e7ais refl\u00e8te-t-elle l&rsquo;attitude de tout le monde. Essayons de nous r\u00e9unir dans l&rsquo;esp\u00e9rance que tout cela peut se modifier. Effor\u00e7ons-nous \u00e0 l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 et sachons ne pas mentir en tant qu&rsquo;\u00e9crivains. <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>A ce d\u00e9sarroi, \u00e0 cette faillite des esprits, Aubr\u00e9e voit comme causes principales le divorce entre la civilisation technique et le mouvement ouvrier, l&rsquo;ex\u00adtr\u00eame centralisation des pouvoirs et l&rsquo;irresponsabilit\u00e9 qui en d\u00e9coule. <\/p>\n\n\n\n<p>_ Il y  a l\u00e0 co\u00efncidence de deux explications, dit Camus. Or \u00e0 la faveur de la r\u00e9volution industrielle, deux courants se sont manifest\u00e9s dans le monde ouvrier : le premier, socialiste r\u00e9volutionnaire (proudhonien et populiste) a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9 par l&rsquo;Histoire. Le second, socialiste centraliste et c\u00e9sarien, ne parvient pas \u00e0 \u00e9quilibrer les conqu\u00eates de la technique. Mais la lutte entre socialisme libertaire et socialisme c\u00e9sarien n&rsquo;est pas termin\u00e9e et il ne peut y avoir de compromission du premier \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;autre&#8230; On peut nous proposer en exemple le socialisme scandinave qui est une savante articulation des organismes syndicaux et patronaux. L\u00e0, en effet, l&rsquo;autonomie syndicale est compl\u00e8te et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du syndicat il est possible de maintenir toutes les valeurs de libert\u00e9&#8230; Disons-nous, en tous cas, que les r\u00e9volu\u00adtions avec mitrailleuses au coin des rues sont finies. <\/p>\n\n\n\n<p>_ Mais la technocratie et les recherches actuelles en dehors des possibilit\u00e9s libertaires ne tendent-elles pas \u00e0 renforcer le gouvernement des hommes ? <\/p>\n\n\n\n<p>_ C&rsquo;est bien pourquoi une renaissance du mouvement syndicaliste apolitique est indispensable. Par elle seulement se fera la formation des \u00e9lites de direction \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la classe ouvri\u00e8re, car le manque de cadres provient essentiellement de la politisation du mouvement syndical. Le probl\u00e8me : faire des hommes, par le syndicat&#8230; <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Lazarevitch demande \u00e0 Camus quel a  \u00e9t\u00e9 l&rsquo;accueil de sa nouvelle \u00ab <em>Les Muets<\/em> \u00bb, dont il nous a  parl\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. <\/p>\n\n\n\n<p>_ Il n&rsquo;y a pas eu, dit Camus, une seule lettre de travailleur, et aucune revue ouvri\u00e8re n&rsquo;a demand\u00e9 l&rsquo;autorisation de reproduire ce texte. Quant au livre lui-m\u00eame, on se rend compte qu&rsquo;il ne s&rsquo;est pas vendu dans les milieux ouvriers. Cela tient sans doute \u00e0 ce que les livres co\u00fbtent trop cher. <\/p>\n\n\n\n<p>_ Et votre pi\u00e8ce, <em>Les Justes<\/em>, n &lsquo;a pas eu grande r\u00e9sonance.  A quoi cela tient-il ? Elle abordait cependant de vastes probl\u00e8mes humains puisqu&rsquo;elle retra\u00e7ait un \u00e9pisode de la lutte r\u00e9volutionnaire de 1905. <\/p>\n\n\n\n<p>_ C&rsquo;est que le th\u00e9\u00e2tre,  comme le livre, est trop  cher et d&rsquo;autre part, c&rsquo;est encore l\u00e0 une manifestation de cette fatigue de toute la nation dont nous parlions il y  a quelques instants. <\/p>\n\n\n\n<p>_ Mais, dit un auditeur, le cirque et le music-hall, dont les places sont tr\u00e8s ch\u00e8res, font quand m\u00eame salle comble, et l&rsquo;on y  voit beaucoup de familles ouvri\u00e8res. <\/p>\n\n\n\n<p>_ Je m&rsquo;en voudrais de faire le moindre reproche dans ce sens \u00e0 des travailleurs qui, fatigu\u00e9s de leur semaine, ont bien le droit de rechercher quelque distraction&#8230; <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Un camarade fait observer qu&rsquo;il est bien difficile pour un salari\u00e9 de la base de choisir une ligne de conduite, en pr\u00e9sence de l&rsquo;attitude de ce qu&rsquo;on appelle la gauche intellectuelle, plus acharn\u00e9e \u00e0 lutter contre le marxisme que contre le capitalisme. <\/p>\n\n\n\n<p>_ Personnellement, dit Camus, je refuse \u00e9nergiquement d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un guide de la classe  ouvri\u00e8re. C&rsquo;est un honneur que je d\u00e9cline. Je suis toujours dans l&rsquo;incertitude et j&rsquo;ai constamment besoin d&rsquo;\u00eatre \u00e9clair\u00e9. Il est trop facile vraiment de d\u00e9cider d&rsquo;un cabinet de travail ce que doit faire le salari\u00e9.  Les probl\u00e8mes se posent pour nous tous. Si j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 communiste, je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 marxiste. Certes le marxisme est une m\u00e9thode critique des mystifications bourgeoises toujours acceptable, comme est acceptable toute pens\u00e9e ou doctrine f\u00e9conde. Mais redoutons le sch\u00e9ma marxiste, sans pour cela tomber dans une apologie quelconque du capitalisme. La soci\u00e9t\u00e9 capitaliste n&rsquo;est plus ce qu&rsquo;elle \u00e9tait au XIXe si\u00e8cle. Mais peut-on dire de la soci\u00e9t\u00e9 qui se qualifie de socialiste qu&rsquo;elle r\u00e9pond \u00e0 sa d\u00e9finition premi\u00e8re ? &#8230; Gardons pr\u00e9cieusement les acquis de l&rsquo;une et de l&rsquo;autre, mais refusons les mystifications. <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Ainsi s&rsquo;ach\u00e8ve notre entretien. Cette grande heure de discussion n&rsquo;aura pas \u00e9t\u00e9 perdue, et il faut souhaiter que semblable exp\u00e9rience ne soit pas sans lendemain.  <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article paru dans La R\u00e9volution prol\u00e9tarienne, n\u00b0 123, janvier 1958, p. 23-24. Samedi 21 d\u00e9cembre, \u00e0 la Bourse du Travail (avenue Turbigo), invit\u00e9 par le Cercle d\u2019\u00c9tudes syndicales des Correcteurs, Albert Camus a parl\u00e9 des rapports de l&rsquo;\u00e9crivain et des travailleurs de l&rsquo;imprimerie, devant deux cents compagnons, parmi lesquels de nombreux correcteurs bien s\u00fbr, mais [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2340],"tags":[38,107,237,550,3333,658,1211,908,1008,1116,1414],"class_list":["post-6088","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revues","tag-38","tag-albert-camus","tag-bourse-du-travail","tag-ideologie","tag-journalisme","tag-la-revolution-proletarienne","tag-litterature","tag-paris","tag-revolution","tag-syndicalisme","tag-travailleurs"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9lTYU-1Ac","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":154,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2013\/03\/03\/albert-camus-trois-documents\/","url_meta":{"origin":6088,"position":0},"title":"Albert Camus : trois documents (1955-1958)","author":"Nedjib Sidi Moussa","date":"03\/03\/2013","format":false,"excerpt":"J'ai\u00a0choisi\u00a0de partager\u00a0trois documents r\u00e9dig\u00e9s\u00a0par Albert Camus entre 1955 et 1958. Connus\u00a0des sp\u00e9cialistes, ils\u00a0demeurent\u00a0rarement\u00a0cit\u00e9s\u00a0par ceux\u00a0qui, de part et d'autre\u00a0de la M\u00e9diterran\u00e9e, instruisent\u00a0des proc\u00e8s\u00a0\u00e0 charge ou \u00e0 d\u00e9charge, sans chercher\u00a0\u00e0 restituer\u00a0l'ambigu\u00eft\u00e9, la complexit\u00e9\u00a0ou la tension inh\u00e9rentes\u00a0\u00e0 chaque\u00a0trajectoire\u00a0individuelle.\u00a0On assistera, tr\u00e8s probablement, \u00e0 une fi\u00e8vre \u00e9ditoriale opposant \"pro\" et \"anti\" en\u00a0ce centenaire de la\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;\u00e9vocations&quot;","block_context":{"text":"\u00e9vocations","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/evocations\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-novembre-1957.png?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":247,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2013\/11\/14\/albert-camus\/","url_meta":{"origin":6088,"position":1},"title":"Albert Camus : \u00ab\u00a0Je crois \u00e0 la justice, mais je d\u00e9fendrai ma m\u00e8re avant la justice\u00a0\u00bb","author":"Nedjib Sidi Moussa","date":"14\/11\/2013","format":false,"excerpt":"J'ai choisi de partager dans ce billet deux textes publi\u00e9s \u00e0 la suite de l'attribution du Prix Nobel de litt\u00e9rature \u00e0 Albert Camus. 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Certes, semblable distinction nous r\u00e9jouit, parce qu'il est toujours agr\u00e9able de voir un jury d'intellectuels reconna\u00eetre le talent l\u00e0\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;presse&quot;","block_context":{"text":"presse","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/category\/presse\/"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-novembre-1957.png?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":20982,"url":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2024\/01\/07\/pivert-camus\/","url_meta":{"origin":6088,"position":4},"title":"Marceau Pivert : Albert Camus, \u00ab\u00a0L&rsquo;Homme r\u00e9volt\u00e9\u00a0\u00bb (Gallimard)","author":"SiNedjib","date":"07\/01\/2024","format":false,"excerpt":"Article de Marceau Pivert paru dans Correspondance Socialiste Internationale, n\u00b0 20, mai 1952, p. 12 LECTURES RECOMMANDEES Albert CAMUS : \u00ab L'Homme r\u00e9volt\u00e9 \u00bb (Gallimard). 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